Archives de la catégorie ‘Littérature étrangère’

Ça (It) est un roman d’horreur écrit par Stephen King et initialement publié en 1986.
En France il a été édité pour la première fois chez Albin Michel en 1988 dans une traduction de William Olivier Desmond.

41jwlbndv8lRésumé

L’histoire débute en octobre 1957. Alors qu’il jouait avec un bateau en papier dans les rues de Derry (Maine) un jour de pluie torrentielle, le petit George Denbrough, six ans, est massacré par un espèce de démon qui se terrait dans les égouts sous l’apparence d’un clown.
Un peu plus tard, plusieurs adolescents dont Bill « le bègue », le frère aîné de George, vivent des événements surnaturels sinistres et échappent, qui a un clown sanguinaire, qui a un loup-garou…

Mon avis

Sans être un grand fan de Stephen King, j’en ai lu quelques uns. J’en ai appréciés certains, aimés d’autres, La ligne verte et 22/11/63 notamment. Plus rarement, j’ai été déçu (Cellulaire), et je suis passé à côté de Dreamcatcher, que j’avais trouvé excessivement long pour pas grand-chose au final.
En toute honnêteté, si je n’avais pas acheté la version audio de celui-ci, je ne serai sans doute pas allé au bout. Je me suis forcé à le terminer pour voir si la fin était bonne. J’ai trouvé ça encore pire que le reste. Je ne peux pas trop en dévoiler mais disons que j’ai trouvé une certaine scène où la plupart des protagonistes se trouvent dans les égouts particulièrement grotesque et douteuse.
Si ce titre est aussi connu, j’imagine que c’est avant tout pour la figure du clown maléfique et la mise en scène des peurs de l’enfance plutôt que pour la qualité du scénario (très inégale) ou la profondeur des personnages (souvent assez caricaturaux).

Beaucoup d’aller-retour dans le temps et même des historiettes parallèles – on pense à l’histoire du Black Spot par exemple – qui allongent d’autant le roman mais qui sont parfois, paradoxalement, plus intéressantes que l’intrigue principale, laquelle ne va pas assez droit au but à mon goût (comme si Stephen King avait voulu faire durer le plaisir).
Les scènes d’épouvante, qui devraient être la base de ce type de roman, ne sont pas toujours bien écrites (ou traduites ?). Certaines m’ont plus fait rire de par le style et les mots utilisés qu’effrayé et j’ai eu assez vite l’impression que tout cela tournait en rond.
À choisir, j’ai préféré les scènes de robinsonnades du Club des ratés dans les « Friches mortes ».

En bref, un pensum les deux tiers du temps. Je ne comprends pas l’engouement qu’a pu avoir ce livre, à mon avis très loin en qualité des meilleurs romans écrits par Stephen King. À réserver aux aficionados du « maître de l’horreur ».

Ça (It, 1986), de Stephen King, Albin Michel (1988). Traduit de l’anglais (États-Unis) par William Olivier Desmond. Initialement publié en France en deux volumes de 627 et 506 pages.
Écouté dans la version Audible (2016), interprété par Arnaud Romain, deux parties de 26h28mn et 21h38mn.

La Crête des damnés est un roman de Joe Meno paru aux éditions Agullo en 2019 dans une traduction d’Estelle Flory.

31oywmyzehlRésumé

Brian, 17 ans, est secrètement amoureux de sa meilleure amie, Gretchen, une punk bagarreuse ayant des problèmes à accepter son surpoids. Malgré le regard des autres, il aimerait l’inviter au bal de Homecoming mais il n’arrive ni à lui avouer ses sentiments ni même à simplement l’inviter pour cette soirée lycéenne. Pour choper, une meuf, rien de tel que de lui offrir une super compile, à ce qu’il paraît. Alors Brian est obnubilé par la confection de la cassette ultime, celle qui lui permettra d’arriver à ses fins.

Mon avis

Si les deux premiers romans de Joe Meno parus chez Agullo (Le Blues de la harpie & Prodiges et miracles) pouvaient s’apparenter à du « noir », il n’en est rien de celui-ci. Il est le roman d’une époque, les USA des 90’s, et d’un milieu social, populaire, pour ne pas dire pauvre. Il est aussi, sinon un roman « musical » tout au moins un roman qui fait la part (très) belle à la musique. Les références sont innombrables, si bien qu’une playlist consacrée au roman disponible sur Spotify fait quasiment cinq heures. Pour ceux qui ne connaissent pas, ou très peu, les genres évoqués (punk et metal principalement) et qui sont curieux, cet ouvrage est d’ailleurs une porte d’entrée sympathique vers cet univers. Il m’a vite semblé impossible de passer ces 350 pages avec Brian, Gretchen, Kim et les autres sans écouter ce qu’ils écoutent : des noms qui me parlent vaguement mais très loin de ce que j’écoute : Misfits, Guns N’ Roses, Black Sabbath, Mötley Crüe, Dead Kennedy, Ramones…

L’invitation de Gretchen au bal de Homecoming, rassurez-vous, ce n’est pas ce qui importe vraiment dans cette histoire. C’est un espèce de fil rouge qui devient rapidement humoristique, un peu comme le M. De Mesmaeker dans Gaston avec la signature de ses fameux contrats. Et comme dans cet exemple, inviter Gretchen au bal, et bien c’est pas simple, RROGNTUDJÛ !
En ouvrant La Crête des damnés, je ne savais pas trop dans quoi je m’embarquais car le sujet était loin de mes lectures habituelles et j’ai craint qu’il puisse ne pas me plaire.

J’ai passé un bon moment avec Brian – auquel on s’identifie assez facilement lorsqu’on est un gars hétéro timide – et ses copains, dans cet univers musical que j’ai pris plaisir à découvrir. Un roman qui sort de ce que je lis d’ordinaire mais un vrai plaisir de lecture.

La Crête des damnés (Hairstyles of the Damned, 2004), de Joe Meno, Agullo/Fiction (2019). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Estelle Flory, 348 pages.

My Absolute Darling est un roman de Gabriel Tallent paru chez Gallmeister en 2018, dans une traduction de Laura Derajinski.

51vfza96amlRésumé

Julia Arveston, dite « Turtle », quatorze ans, n’a pas la vie facile. De caractère réservé, elle n’a pour ainsi dire pas d’amis. Elle n’aime pas aller à l’école. Les cours y sont barbants. Elle préfère de loin les bois, la côte, et s’exercer avec ses armes à feu. Son grand-père est particulier et boit comme pas deux, mais il est encore plus normal que son père, un être intense mais tyrannique, qui l’aime et la déteste tout à la fois, de façon maladive. Sa rencontre fortuite avec deux lycéens blagueurs et philosophes va l’amener à réfléchir, et à prendre des décisions fortes.

Mon avis

Premier roman de Gabriel Tallent, My Absolute Darling a été en 2017 un grand succès aux États-Unis où il a occupé une place de choix dans le classement des meilleures ventes. Sa fortune n’a pas été autre en France puisqu’en plus d’être un succès de librairie, le roman a remporté prix sur prix depuis sa sortie.

D’aucuns diraient qu’il s’agit d’un roman initiatique, ce qui n’est pas tout à fait faux. D’autres qu’on a affaire à un roman noir, à un roman d’amour ou encore à du nature writing. En vérité, My Absolute Darling est tout cela à la fois et bien plus encore. Tantôt très éprouvant – certaines scènes sont difficilement soutenables – tantôt à pleurer de beauté, il est assurément un texte qui ne peut laisser indifférent. À l’instar de Turtle, jeune fille maigrichonne et un peu garçon manqué, qui a effectivement la carapace bien solide pour tenir debout après avoir encaissé tout ça. À cet égard, la question de la résilience est aussi au cœur de ce récit, passionnant d’un bout à l’autre bien qu’assez pauvre en surprises en un sens. L’alternance entre les moments difficiles et les instants plus calmes est bien gérée. On a plaisir à voir évoluer Turtle dans la magnifique nature sauvage de Californie ou jouer aux cartes avec son grand-père, qui la couve d’un œil bienveillant, comme on redoute certains moments passés avec son père. On le hait en même temps que, tour de force de l’auteur, on en vient presque à le comprendre. C’est que Gabriel Tallent ne verse pas dans le manichéisme et ses personnages sont aussi réussis que complexes, chacun ayant une – plus ou moins grande – part d’ombre et de lumière.

Bien qu’il ne conviendra vraisemblablement pas à tout le monde, on comprend très aisément à la lecture de My Absolute Darling pourquoi il a autant fait parler de lui. Après un tel premier roman, Gabriel Tallent est attendu au tournant. Mais on peut raisonnablement penser, au vu de cette réussite, que l’homme a suffisamment de qualités pour ne pas décevoir son public.

My Absolute Darling (My Absolute Darling, 2017), de Gabriel Tallent, Gallmeister (2018). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laura Derajinski, 456 pages.

Des jours sans fin (Days Without End) est un roman de Sebastian Barry paru en 2018 chez Joëlle Losfeld dans une traduction de Lætitia Devaux.
Hasard de mes lectures et du calendrier, il est paru en Folio il y a quelques semaines à peine.

51vaowl6lilRésumé

Thomas McNulty a fui l’Irlande et la Grande Famine. Il a vu trop de proches mourir de faim pour ne pas tenter la traversée. Comme tant d’autres dans ces bateaux surpeuplés où pullulent vermine, malnutrition et virus, il aurait pu arriver au Nouveau Monde les pieds devant. Il faut croire que le destin en avait décidé autrement. Arrivé en Amérique, le jeune homme rencontre rapidement John Cole. Les deux amis vivent de petits boulots puis, devenus amants, s’engagent ensemble dans l’Armée de l’Union, faute de mieux.

Mon avis

Reconnu en Grande-Bretagne où il est à ce jour le seul auteur à avoir remporté deux fois le prestigieux Prix Costa (ex Whitbread) – sa deuxième distinction lui ayant été précisément attribuée pour ce titre – Sebastian Barry est moins connu en France. Joëlle Losfeld publie pourtant ses romans avec pugnacité, soit une demi-douzaine de titres depuis Annie Dunne en 2005.

Des jours sans fin pourrait être qualifié de western. Il en partage les codes, à commencer par les scènes intenses de guerre de Sécession ou les nombreux raids contre les Indiens. Cependant, il serait réducteur de limiter cet opus à ce simple aspect tant les qualités y sont nombreuses. La sauvagerie est largement contrebalancée par une grande douceur entre les personnages, que ce soit l’amour entre Thomas et John ou, plus tard, celui qu’ils portent pour celle qu’ils appelleront Winona, une petite fille indienne seule rescapée d’un atroce massacre qu’ils décident de prendre sous leur aile. Des jours sans fin est aussi un condensé de l’histoire de la conquête de l’Ouest. Orphelin migrant en Amérique dans les années 1850, Thomas McNulty combat l’Armée des États confédérés et n’est pas insensible aux idées progressistes d’Abraham Lincoln. À une époque où, surtout pour un soldat, l’espérance de vie n’était pas fameuse, il a la chance d’assister, durant son existence mouvementée, à la création de nombreuses villes, à l’avancement de la voie ferrée vers l’Est, aux traités de paix signés avec des chefs indiens, etc.

« L’eau était potable sous la couche de glace en train d’épaissir. Vu les basses températures, les provisions seraient bien conservées. On disposait d’une forêt entière pour le bois de chauffage. Quand on lavait nos chemises et nos pantalons écossais, puis qu’on allait les récupérer sur les buissons où on les avait étendus pour sécher, ils étaient raides comme la mort à cause du froid. Parfois, on retrouvait de pauvres vaches gelées sur pied, à croire qu’elles avaient vu la Méduse. Certains ont perdu trois années de solde aux cartes. Ils pariaient jusqu’à leurs bottes, puis imploraient la pitié du gagnant. La pisse gelait en giclant de notre poireau, et malheur à celui qui était constipé ou qui avait un instant d’hésitation, il se retrouvait avec un marron glacé collé au cul. Le whisky continuait à nous dévorer le foie. Pour la plupart d’entre nous, c’était la vie la plus agréable qu’on ait jamais connue. »

Les scènes de guerre sont très bien écrites et le quotidien peu reluisant des tuniques bleues saisit d’effroi à bien des égards. Sans trop en faire ni sombrer dans un quelconque prosélytisme, la relation entre Thomas et John est donnée à voir avec bienveillance, et les scènes où McNulty se travestit devant d’autres hommes à l’occasion de spectacles de cabaret sont marquantes.

Mêlant guerre, amour, et conquête de l’Ouest, Des jours sans fin est un brillant roman, très joliment écrit, évoquant des titres comme Le Dernier des Mohicans ou Faillir être flingué. Sebastian Barry confie avoir mis beaucoup de lui dans le personnage de Thomas et « avoir mis plus de cinquante ans à écrire ce roman », solidement documenté et largement inspiré de l’histoire de son arrière-grand-oncle. Rassurons-le, le jeu en valait la chandelle.

Des jours sans fin (Days Without End, 2016), de Sebastian Barry, Joëlle Losfeld (2018). Traduit de l’anglais (Irlande) par Lætitia Devaux, 272 pages.

La Communauté de l’anneau (The Fellowship of the Ring, 1954) est un roman de John Ronald Reuel Tolkien qu’on ne présente plus. Il a été édité en 2014 dans une nouvelle traduction, signée Daniel Lauzon, par les éditions Christian Bourgois et renommé La Fraternité de l’anneau.
Je l’ai « lu », ou plutôt écouté dans sa version audio, interprétée par Thierry Janssen.

848820Présentation de l’éditeur

Depuis sa publication en 1954-1955, le récit des aventures de Frodo et de ses compagnons, traversant la Terre du Milieu au péril de leur vie pour détruire l’Anneau forgé par Sauron, a enchanté des dizaines de millions de lecteurs, de tous les âges.
Chef-d’œuvre de la fantasy, découverte d’un monde imaginaire, de sa géographie, de son histoire et de ses langues, mais aussi réflexion sur le pouvoir et la mort, Le Seigneur des Anneaux est sans équivalent par sa puissance d’évocation, son souffle et son ampleur.
Cette nouvelle traduction prend en compte la dernière version du texte anglais, les indications laissées par Tolkien à l’intention des traducteurs et les découvertes permises par les publications posthumes proposées par Christopher Tolkien.

Mon avis

Vous me direz, avec des « découvertes » comme ça, on va pas aller très loin. Certes, il s’agit là d’un grand classique dont tout le monde à au moins entendu parler. Mais j’ai pris mon pied à écouter la lecture de La Fraternité de l’anneau et j’avais envie de vous en parler. Thierry Janssen, le brillant interprète de cette lecture, m’a enfin fait finir cet opus.

J’ai en effet commencé la trilogie du Seigneur des Anneaux au moins deux fois. Vers mes 10 ans et un peu plus tard, en 4e ou 3e. En vain. Je n’ai jamais réussi à dépasser les premières dizaines de pages. Ado, j’étais pourtant déjà un grand lecteur qui sortait facilement du « confort » de la littérature jeunesse (Conan Doyle, Christie, Perez-Reverte, Grangé…). Peut-être que le vocabulaire est un peu ardu pour un enfant/jeune ado ? Peut-être la mise en page compacte de ces vieux Folio était par trop indigeste ? Peut-être que, comme pour la saga Harry Potter, c’est le tout début, le temps de planter le décor, qui est le plus rébarbatif. Peut-être que la première traduction n’était pas idéale ? Difficile d’être catégorique. D’autant plus étonnant lorsque l’on sait que j’avais alors dévoré Bilbo le Hobbit sans difficulté.

Cette fois-ci fut donc la bonne, et là aussi, difficile de savoir pourquoi j’ai pris autant de plaisir. La nouvelle traduction de Daniel Lauzon est elle meilleure ? L’interprétation de Thierry Janssen, brillante, a-t-elle beaucoup joué ? Ai-je simplement atteint l’âge d’apprécier ce récit ? Je n’avais pour l’heure, faute d’avoir accroché à l’écrit, que visionné la trilogie cinématographique de Peter Jackson, à sa sortie en salle (oui, ça date déjà).
L’écoute de ce premier tome (528 pages à l’écrit) dure près de 21 heures. Mais on ne voit pas le temps passer tant Thierry Janssen donne admirablement vie au texte. Il
prend des voix différentes pour chacun des personnages et les tient extrêmement bien. Chez d’autres, ce pourrait être surjoué ou ridicule. Ce n’est jamais le cas ici, à tel point que les « dit Aragorn » et autres « répondit Sam » sont superflus tant les voix des uns et des autres sont reconnaissables.

Je n’ose vous en dire plus sur le roman lui-même tant tout à déjà été dit. Ayant visionné les films il y a longtemps, je suis bien en peine de comparer exactement les deux œuvres mais il est certain que certaines scènes ne sont pas dans le film. J’ai trouvé ça très bien écrit, en particulier les nombreuses chansons des hobbits et autres elfes qui, dans mes vieux souvenirs de lectures, étaient assez indigestes. Ici, certaines sont très belles, et on voudrait même les entendre chantées avec un accompagnement musical (elles sont ici déclamées comme des poèmes). Sans doute le mérite en revient-il à Daniel Lauzon, qui a effectué, avec son éditeur, un gros travail de recherche pour cette nouvelle traduction par rapport à la précédente version (voir ici ce passionnant article à ce sujet pour les curieux).

Incontournable des littératures de l’imaginaire, cette nouvelle traduction du premier tome du Seigneur des anneaux est un véritable régal. Sans doute qu’avec cette peau neuve, La Fraternité de l’anneau convaincra sans mal bien d’autres lecteurs que moi.
Par ailleurs, si vous n’avez jamais testé un livre audio et que la curiosité vous en dit, je ne peux que vous conseillez ce titre, lu à merveille par Thierry Janssen.
Le plaisir étant vous l’aurez compris au rendez-vous, j’enchaîne immédiatement sur Les Deux Tours.

La Fraternité de l’anneau (The Fellowship of the Ring, 1954), de John Ronald Reuel Tolkien, Christian Bourgois (2014). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Daniel Lauzon, 528 pages
Écouté dans la version Audiolib (2018), interprétée par Thierry Janssen, 20h52mn.

Sur le mont Gourougou (El juramento de Gurugu) est un roman de Juan Tomás Ávila Laurel paru chez Asphalte en 2017, dans une traduction de Maïra Muchnik.

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Le mont Gourougou, c’est une grosse colline entre le Maroc et Melilla, cette enclave espagnole en terre africaine. Le mont Gourougou, ce sont des centaines d’Africains, arrivés ici seuls ou amenés par des passeurs, qui patientent le temps qu’il faudra pour réussir à forcer leur voie vers un bateau puis l’Europe. Le mont Gourougou, ce sont des centaines de personnes coincées un temps indéterminé dans un petit périmètre et des conditions à la dure, ce qui exige une certaine organisation pour que les choses se déroulent au mieux. Il suffit d’ailleurs parfois de pas grand chose pour que tout parte à vau-l’eau.

Mon avis

Juan Tomás Ávila Laurel est originaire de Guinée équatoriale, seul pays africain hispanophone, qu’il a fui en 2011 après une longue grève de la faim pour protester contre le régime en place. Il vit aujourd’hui à Barcelone où il écrit aussi bien de la littérature que des chroniques de presse.
Beaucoup de romans dont les migrants et la migration est le sujet principal sont écrits soit par des journalistes soit par des personnes qui se sont documentées sur la question. Sur le mont Gourougou a quant à lui le mérite d’être écrit non seulement par un Africain, mais par quelqu’un qui a vécu en grande partie ce qu’il raconte de surcroît.

Si certains éléments sont plus ou moins romancés pour les besoins du livre, tout sent grandement le vécu : des parties de football entre nationalités au franchissement de la frontière symbolique – un double grillage haut de plusieurs mètres et barbelé à souhait – en passant sur les détails des conditions de vie délicates voire extrêmes par moments. Sont aussi largement évoquées, la violence des forces de l’ordre marocaine et la difficulté d’être femme dans ce microcosme très majoritairement masculin. A un moment donné, des personnages enquêtent sur un drame survenu sur le mont mais le récit n’est clairement pas un roman « policier ».

« Là où je suis né, on devient adulte en découvrant que les jeux sont déjà faits, que les histoires sont déjà racontées et les interdictions, déjà proférées. La coutume dictait-elle de faire ceci ou cela ? Personne ne pouvait rien y changer. Parce qu’au fond, puisqu’on ne savait pas précisément où ces choses étaient décidées, on ne pouvait pas en parler. C’est ainsi que les choses de l’Afrique, toutes, restaient tues. Et l’histoire d’un continent qui se vide pour en remplir un autre doit être racontée depuis là où elle se fait. Sinon, ce serait comme avoir un objet en deux morceaux, dont l’un se serait perdu ; un tel objet, un tel outil ne servirait plus à rien. »

La construction du texte est très particulière et quelque peu déroutante pour un lecteur européen. L’oralité est importante en Afrique centrale et l’auteur a construit son récit, qui peut parfois sembler décousu, en se basant sur un système beaucoup utilisé par les conteurs locaux : les histoires à tiroirs. Au gré des interventions des narrateurs, on passe d’une histoire à une autre, elles s’enchâssent, on les quitte pour mieux les retrouver plus tard…

Un peu difficile d’accès de par sa construction atypique pour un Occidental, Sur le mont Gourougou est une plongée plus vraie que nature dans les réalités de la migration africaine vers l’Europe. Juan Tomás Ávila Laurel, grâce à ses nombreux petits récits, montre diverses facettes de la souffrance mais aussi de l’espoir, parfois un brin naïf, d’une vie meilleure dans cet Eldorado que serait l’Europe. Le tout incarné par des personnages crédibles – et sans doute inspirés par de vraies personnes – aux destinées variées.

Sur le mont Gourougou (El juramento de Gurugu, 2010), de Juan Tomás Ávila Laurel, Asphalte (2017). Traduit de l’espagnol (Guinée équatoriale) par Maïra Muchnik, 224 pages.

Underground Railroad est un roman de Colson Whitehead paru chez Albin Michel en août 2017 dans une traduction de Serge Chauvin.
Il a reçu le Prix Pulitzer l’an dernier.
J’ai pour ma part écouté ce texte, chez Audiolib, lu par la comédienne Aïssa Maïga.

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Géorgie, avant la Guerre de Sécession.
Cora est une jeune esclave qui n’a jamais connu la liberté. Et pour cause, elle est née à la plantation Randall. Sa mère Mabel, elle-même fille d’esclave, s’est enfuie lorsque Cora avait dix ans, la laissant sans famille, livrée à elle-même. Débrouillarde et forte, la jeune fille est une travailleuse efficace et sans histoires. Un jour, un garçon de son âge, Caesar, lui propose de faire la belle. Face aux dangers que cela comporte, Cora décline l’offre du jeune homme. Avant de se raviser.

Mon avis

Sixième roman de Colson Whitehead, Underground Railroad est un texte très puissant et quasi exempt de défauts. Tout au plus pourra-t-on s’étonner de la chance de Cora sur son parcours vers la liberté et des concours de circonstances favorables dont elle bénéficie, eu égard à cruelle réalité des fugues d’esclaves alors. Si la plupart des fugitifs mourraient rapidement dans la nature (faim, froid, maladie, bêtes sauvages…) ou était rattrapés par des chasseurs d’esclaves, puis pendus publiquement, pour faire passer l’envie aux autres de prendre la poudre d’escampette, quelques uns, une infime proportion, s’en sortait. Dont Cora donc. Et le roman n’aurait évidemment pas été possible si l’héroïne mourrait tout de suite.
L’Underground Railroad, c’est donc ce réseau clandestin qui aurait permis à environ 100 000 esclaves de fuir les plantations du sud des États-Unis pour trouver refuge au Nord de la ligne Mason-Dixon (ligne de démarcation entre les États abolitionnistes du Nord et les États esclavagistes du Sud) et jusqu’au Canada. En vérité, seule une portion était une véritable voie ferrée, le reste étant plus un réseau d’entraide des fugitifs par des abolitionnistes ou sympathisants à la cause de l’émancipation des esclaves. Comme il est montré dans le roman, ceux-ci risquaient très gros dans certains États, ou toute personne hébergeant un esclave en fuite risquait la pendaison sans autre forme de procès.
L’auteur met habilement en scène, autour de Cora, toute une galerie de personnages divers et variés : chef de gare du chemin de fer clandestin, chef de la plantation, personnes accueillant des fugitifs, chasseurs d’esclaves aux dents longues, etc.
Sans jamais s’immiscer lui-même dans le récit, Colson Whitehead donne à voir, à travers les opinions très diverses de ses protagonistes toutes les tensions et les différents points de vue, parfois extrêmement opposés et vigoureux, qui agitait alors la société actuelle autour de la question noire et de l’esclavage, sans doute le sujet le plus épineux du moment. Certaines mentalités, parmi les suprématistes blancs notamment, passant alors pour normales à l’époque, font d’ailleurs sinistrement froid dans le dos aujourd’hui.

Passionnant du début à la fin, très documenté mais jamais par trop didactique, Underground Railroad est un excellent roman qui devrait ravir les amateurs d’Histoire et de romans d’aventure.

Underground Railroad (The Underground Railroad, 2016), de Colson Whitehead, Albin Michel/Terres d’Amérique (2017). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Serge Chauvin, 416 pages.
En livre audio chez Audiolib (2017), lu par Aïssa Maiga, 10h45.