Archives de la catégorie ‘Littérature étrangère’

Marx et la poupée est un roman de Maryam Madjidi paru au Nouvel Attila l’an dernier.

lna_madjidi_goncourt_ouest_300dpi_rvbRésumé

Encore dans le ventre de sa mère, Maryam a déjà un aperçu de la révolution iranienne qui va bouleverser sa vie, celle de ses proches et plus largement, celle de tout un pays.
Six ans plus tard, Maryam rejoint avec sa mère la France, et son père qui s’y était déjà réfugié.

Mon avis

Si l’on écrit rarement des romans juste pour écrire des romans, on ressent ici avec puissance le besoin qu’a du ressentir Maryam Madjidi de coucher ses mots/maux sur le papier. Cette autobiographie devait lui sembler nécessaire et a vraisemblablement dû la libérer comme jamais.
Sans trop respecter de chronologie ou de trame à proprement parler, l’auteur nous propose des petits bout d’enfance et de jeunesse qui l’ont marquée d’une manière ou d’une autre. Tantôt avec gravité tantôt avec humour, elle évoque son « iranité », qui est en France tantôt une source de questions intarissable, tantôt une arme de séduction. Elle évoque sa langue maternelle, le persan, qu’elle a d’abord refusé de parler en France au grand dam de ses parents avant d’éprouver le besoin profond de s’y remettre de manière intensive. Ses parents occupent une bonne place dans le récit et l’on ressent beaucoup d’affection pour eux, notamment pour ce père, humble travailleur, qui s’est toujours efforcé d’offrir les meilleurs conditions de vie à sa famille. On sourit à l’évocation de ce drame d’enfance qui a consisté à laisser ses maigres possessions, poupées et autres jouets, sur place, pour d’autres enfants, lors de son départ forcé (d’où le titre, jolie allusion au communisme concret mis en pratique par ses parents). Le retour au pays natal, des années après, est particulièrement émouvant.

Pour le lecteur francophone, difficile de ne pas penser à Marjane Satrapi en lisant Marx et la poupée. Le sujet, le pays d’origine, l’exil forcé, le ton, entre nostalgie, humour et colère… La liste des points communs entre ces deux belles œuvres est longue.
Pour autant il ne s’agit pas ici d’une resucée de Persépolis mais bien d’une œuvre originale. Celle d’une vie. Celle de Maryam Madjidi.

Marx et la poupée, de Maryam Madjidi, Le Nouvel Attila (2017), 208 pages.

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Le Dernier arrivé est un roman de Marco Balzano paru l’an dernier chez Philippe Rey.
Il est traduit de l’italien par Nathalie Bauer.

livre_moyen_327Résumé

Ninetto, 57 ans, est incarcéré dans une prison milanaise. Depuis sa cellule, il se remémore sa jeunesse. Son départ – voire sa fuite – de Sicile, alors âgé de neuf ans. Son arrivée à Milan, la débrouille permanente, pour manger, pour dormir… La rencontre qui changera sa vie : celle de Maddalena, qui deviendra sa femme. L’usine, sur la chaîne de montage d’Alfa-Roméo, le syndicalisme, mais pas trop finalement. Et puis ce qui l’a conduit ici…

Mon avis

Le Dernier arrivé est un bien beau roman, enveloppé d’un quelque chose d’assez indescriptible mais de profondément italien qui pourrait être quelque peu l’équivalent de la saudade portugaise.
Avec une grande sensibilité mais sans verser dans le pathos, Marco Balzano parvient à mêler la nostalgie de certains pans de l’enfance, le regrets d’action désormais irrévocables, mais aussi l’amour et la fidélité absolues qu’éprouve Ninetto pour sa femme. Et cette frustration, parfois proche d’une rage intérieure, de ne pas pouvoir la rendre à Maddalena comme il le souhaiterait, surtout depuis sa cellule…
Sans que ce ne soit véritablement le « sujet » du roman (au sens un peu lourd qui le rapprocherait de l’essai), Balzano évoque largement cet exil rural massif qui a vidé le Mezzogiorno après-guerre. Ces myriades de jeunes (surtout) mais aussi de moins jeunes, qui ont fui la misère et leurs petits villages de Sicile, de Calabre ou des Pouilles pour se retrouver, qui à Milan, qui à Gênes, qui à Turin, bien plus dynamiques alors. C’est aussi bien souvent un changement d’activité, du travail de la terre à celui de l’usine – plus rarement du tertiaire.
Émouvant, Le Dernier arrivé l’est souvent. Triste ou nostalgique, aussi, drôle parfois, comme lors de cette scène mémorable où Ninetto (qui a quitté l’école trop tôt et avec regret, puis passé sa vie à l’usine et derrière les barreaux), enfin sorti de prison, se remet à chercher du travail. Alors qu’il est prêt à apprendre et à faire quasiment n’importe quoi, on lui demande partout CV, lettres de motivation et autres questionnaires, lui qui ne sait même pas ce qu’est un CV. O tempora, o mores.

Si Le Dernier arrivé est le premier roman de l’auteur disponible en langue française, il y a fort à parier que ce ne sera pas le dernier. Un nouvelle plume italienne à suivre, assurément.

Le Dernier arrivé (L’ultimo arrivato, 2014), de Marco Balzano, Philippe Rey (2017).
Traduit de l’italien par Nathalie Bauer, 240 pages.

Avant que les ombres s’effacent est un roman Louis-Philippe Dalembert paru l’an dernier chez Sabine Wespieser.

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Ruben Schwarzberg nait dans une famille juive en Pologne en 1913. Face à la montée de l’antisémitisme, la famille se décide à fuir Łódź pour Berlin. Mais la montée du nazisme en fait vite une ville hostile aux juifs également. La famille éclate, chacun allant chercher refuge où il peut, qui aux États-Unis, qui en Israël, qui à Paris, Cuba ou Haïti. Quant aux moins chanceux, ils seront amenés dans des camps. C’est l’histoire de cette famille et du parcours hors-du-commun du Dr Schwarzberg que conte ce roman.

Mon avis

Si le personnage de Ruben Schwarzberg est fictif, quasiment tout le reste est vrai. À travers le périple atypique de son personnage, qui traverse la guerre et les pays avec une chance hors-du-commun, même dans ses malheurs, Louis-Philippe Dalembert mêle très intelligemment les destinées personnelles et la grande Histoire.
Et notamment certains épisodes peu connus de la Seconde Guerre mondiale, comme la déclaration de guerre d’Haïti à l’Allemagne nazie, le 12 décembre 1941 qui, même sur l’île, prête plutôt à sourire. Mais auparavant, dès le 29 mai 1939, le président Sténio Joseph Vincent avait signé un décret octroyant «  la nationalité par contumace et la citoyenneté haïtienne in absentia » à tous les juifs persécutés par les nazis. Plus concrètement, il proposa que la petite république, premier État à avoir officiellement aboli l’esclavage, accueille 50 000 réfugiés juifs fuyant l’Europe.
Ayant débarqué sur l’île à l’automne 1939 après bien des péripéties, celui que tout Port-au-Prince connaîtra sous le nom de Dr Schwarzberg est taiseux quant à son parcours épique. Mais, arrivé au crépuscule de sa vie, survient une conjonction d’événements inattendus.
La terre tremble comme jamais ce 12 janvier 2010 et voilà que des professionnels des secours accourent du monde entier pour sauver qui peut encore l’être. Parmi cette foule d’humanitaires, Deborah, la petite-fille de sa tante Ruth, qu’il n’avait jamais vue auparavant. À elle, il accepte enfin de raconter sa vie, tranquillement installé dans sa véranda.

Le parcours de Ruben est tellement épique qu’Avant que les ombres s’effacent tient tout à la fois du roman d’aventure que du roman historique. Conteur hors-pair, Louis-Philippe Dalembert évoque avec brio bien des éléments peu connus des lecteurs, même férus d’Histoire, notamment concernant son petit pays, encore trop méconnu dans l’Hexagone.

Ce roman m’a donné envie d’en savoir plus sur Haïti et son histoire, ainsi que sur Louis-Philippe Dalembert dont l’approche de la nationalité – ou plutôt le refus d’être enfermé dans une nationalité – me plaît beaucoup (voir cet entretien dans l’émission D’ici et d’ailleurs de France Inter).

Avant que les ombres s’effacent, de Louis-Philippe Dalembert, Sabine Wespieser (2017), 296 pages.

Rouge ou mort (Red or Dead) est un roman de David Peace consacré au parcours de l’entraîneur de football écossais Bill Shankly, et notamment à son expérience à Liverpool. Il est paru chez Rivages en août dernier.

Résumé

Rouge ou mort, c’est l’histoire de Bill Shankly, un homme entier dont la vie entière tourne autour d’une seule chose : sa passion dévorante pour le football. S’il a d’abord été un joueur professionnel de bon niveau (vainqueur de la FA Cup en 1938 avec Preston North End, 5 sélections en équipe d’Écosse) puis entraîneur de plusieurs clubs, c’est surtout à la longue période durant laquelle il a été manager du Liverpool Football Club (1959-1974) que s’intéresse le roman.

Mon avis

« Et Bill s’approche de l’évier. Bill se penche. Bill ouvre le placard situé sous l’évier. Bill sort le seau rangé sous l’évier. Le seau et les chiffons. Bill referme les portes du placard. Bill pose le seau dans l’évier. Bill ouvre le robinet d’eau froide. Bill remplit le seau d’eau. Bill sort de la cuisine en emportant le seau et les chiffons… »

David Peace est un styliste du roman, ce qui pourra dérouter plus d’un lecteur le découvrant avec ce titre. Dans Rouge ou mort, il joue de la répétition, ou plutôt de la scansion, d’une manière extrême, allant jusqu’à redonner à lire régulièrement des passages en tout point identiques (les entraînements de début de saison, les systèmes de jeu, etc. ). C’en sera peut-être trop pour certains lecteurs, surtout sur près de 800 pages. Ceux-là ne doivent pas espérer que le style change au cours du roman, il n’en sera rien. Pour les autres, après un moment d’adaptation, où la lecture peut s’avérer un peu pénible sans tenir pour autant du pensum, l’ambitieux procédé littéraire de l’auteur de la tétralogie du Yorkshire (1974, 1977, 1980, 1983) prend. Mieux, il fait des miracles, parvenant à faire se passionner des lecteurs intéressés ni par le football ni par Liverpool (comme l’ami Jean-Marc) à des matches des Reds vieux d’un demi-siècle. Quant aux passionnés du ballon rond, ils y trouveront aussi largement leur compte : ils assisteront aux débuts de joueurs de légende comme Roger Hunt ou Kevin Keegan, s’extasieront devant le jusqu’au-boutisme tactique de Shankly et saisiront sans doute un peu ce qu’est le quotidien d’un manager ne vivant que pour son équipe.

« C’est tout ce dont vous avez toujours rêvé, les gars. Tout ce pour quoi vous avez toujours travaillé. La possibilité d’écrire une page d’histoire, les gars. Et de rendre heureux les supporters du Liverpool Football Club. Alors, savourez ce moment, les gars. Profitez-en bien. Parce que vous allez vivre le paradis sur terre, les gars. Vous allez connaître le paradis sur terre. Alors, allons-y, les gars…
Et dans leur vestiaire, leur vestiaire à Wembley. La sonnerie retentit, la sonnerie de Wembley. Et Bill emmène les joueurs du Liverpool Football Club dans le tunnel, le tunnel de Wembley, et jusqu’à la pelouse, la pelouse de Wembley, et dans un océan de rouge, un univers tout rouge. LI-VER-POOL. L’océan si assourdissant, l’univers si bruyant que Londres tout entier, que l’Angleterre toute entière entendent cet océan de nouveau, voient cet univers de nouveau. LI-VER-POOL. À la radio et sur leurs téléviseurs. Leurs téléviseurs couleur. LI-VER-POOL. Les gens entendent les supporters du Liverpool Football Club et les gens voient les supporters du Liverpool Football Club. LI-VER-POOL. Leurs écharpes et leurs drapeaux, leurs banderoles et leurs chansons. LI-VER-POOL. Leurs écharpes rouges et leurs drapeaux rouges, leurs banderoles rouges et leurs chansons rouges. LI-VER-POOL. Leur océan de rouge, leur univers tout rouge. LI-VER-POOL. Et Bill sait que les gens n’oublieront jamais les supporters du Liverpool Football Club. LI-VER-POOL. Leur océan de rouge, leur univers tout rouge. LI-VER-POOL. Ils n’oublieront jamais. LI-VER-POOL, LI-VER-POOL, LI-VER-POOL. »

À la lecture de Rouge ou mort, on comprend aisément que Bill Shankly, personnage hors-norme, fidèle au possible, épris de beau jeu, abhorrant la défaite et ayant un respect sans bornes pour les supporters tout en restant profondément humain (il tenait personnellement à prendre la plume pour répondre aux courriers de fans et y passait des heures), ait pu donner l’envie à David Peace de faire de sa vie un roman. On prend donc plaisir à suivre l’ascension de Shankly, d’abord laborieuse, faite de hauts et de bas, puis irrésistible. Puis, peu à peu dévoré par sa passion – plus d’une femme l’aurait quitté en cours de route ; pas la sienne – Shankly reste campé sur ses certitudes, ayant du mal à saisir l’évolution du football, pas tant du jeu que de ses à-côtés. Commence alors une descente inéluctable au bout de laquelle le monde impitoyable du « foot business » que nous connaissons tous aujourd’hui finira par avoir la peau de cet entraîneur exemplaire, injustement méconnu, y compris des amateurs de football.

« Tout autour du stade, du stade d’Anfield. Ils chantent tous d’une seule voix, tous les 53 754 spectateurs que contient le stade, le stade d’Anfield aujourd’hui. D’une seule voix, les 1 233 137 spectateurs qui sont venus au stade, au stade d’Anfield cette saison. D’une seule voix, ils chantent tous, d’une seule voix rouge, ils chantent tous, SHANK-LY, SHANK-LY, SHANK-LY
SHANK-LY, SHANK-LY,
SHANK-LY…
A l’autre bout du terrain, du terrain d’Anfield. Devant le Kop, le Spion Kop. Bill Shankly lève les bras, Bill Shankly lève les mains. Pour toucher la foule, pour tenir la foule des spectateurs. Et Bill Shankly lève les yeux vers leurs visages, les milliers de visages, Bill Shankly les regarde dans les yeux. Pour chérir la foule et la retenir. Pour retenir ces visages heureux, ces yeux qui sourient. Pour ne jamais les laisser reapartir. Et puis, devant le Kop, le Spion Kop. Bill Shankly baisse les bras, Bill Shankly joint les mains. Ensemble, ensemble. Pour prierr et pour dire merci –
Merci pour ce paradis, un paradis rouge,
sur terre, une terre rouge,
ce paradis
sur terre –  »

Surprenant à plus d’un titre, presque dérangeant dans son écriture, Rouge ou mort est un roman qui s’avère finalement aussi réussi qu’ambitieux, ce qui est peu dire. Certains lecteurs resteront sans doute hermétiques à la démarche littéraire de David Peace. Pour les autres, l’expérience de lecture sera vraisemblablement inoubliable – on en a parfois des frissons. Un tour de force !

Rouge ou mort (Red or Dead, 2013), de David Peace (Rivages), 2014. Traduit de l’anglais par Jean-Paul Gratias, 796 pages.

L’Ange de Coppi, paru chez Phébus en 2013 est un recueil de nouvelles « sportives » signées Ugo Riccarelli.
J’ai appris le décès (en juillet 2013) de l’auteur en préparant cet article ce qui fait donc malheureusement de ce recueil sa dernière œuvre.

Les dix nouvelles qui composent ce sympathique recueil content de manière romancée le destin hors-norme de sportifs mondialement connus (Fausto Coppi, Garrincha, Emil Zátopek) ou moins réputés mais aux parcours d’exception (Guy Moll, Tazio Nuvolari, Edward Whymper). Certaines sont consacrées à des équipes de légende, comme Il Grande Torino ou l’improbable FC Start de Kiev.

Dans une jolie postface, Ugo Riccarelli nous parle de sa passion pour le sport qui l’anime depuis l’enfance et qui concerne aussi bien le football (il soutient le Torino) que le cyclisme ou la Formule 1. Il nous explique que c’est lors d’un séjour contraint à l’hôpital qu’il a « décidé d’écrire ces histoires puisées dans un souvenir ou un songe, un peu entre deux mondes, des histoires réelles ou rêvées ».
S’il est une chose qui est facilement vérifiable au bout de quelques pages, c’est bien la passion non-feinte de l’auteur pour les exploits sportifs et les destins, parfois tragiques, des grands champions.

Ces nouvelles mettent parfois en scène des sportifs qui, sans le savoir, courent à la catastrophe, laquelle va contribuer à les faire entrer dans l’histoire. On pense bien sûr aux joueurs de l’invincible Torino des années 1940, définitivement vaincus par le crash de leur avion, mais aussi à l’alpiniste anglais Edward Whymper et sa cordée funeste ou aux malheureux footballeurs ukrainiens du FC Start, qui furent abattus ou déportés pour avoir osé défier par le football les occupants nazis.

Jack Jonhnson en Espagne (1916)

Si l’on prend plaisir à (re)découvrir ces destins (plutôt) connus sous la belle plume d’Ugo Riccarelli, ce sont d’autres nouvelles que j’ai préférées. J’ai particulièrement apprécié la dernière nouvelle du recueil, « Hé ! Pa’ », qui met en scène un sportif du dimanche connu pour d’autres talents, l’écrivain et cinéaste italien Pier Paolo Pasolini. Adulte, il fait connaissance avec un adolescent avec qui il se lie d’amitié. Il est amené à jouer avec sa bande avant de se mettre à les entraîner, en connaisseur du beau jeu qu’il était, lui le supporter de Bologne. J’ai aimé également « La bonne couleur », contant le destin hors-norme de Jack Johnson, passé en quelques années des champs de coton au sommet de la boxe mondiale. De 1908 à 1946, il enchaîna 114 combats pour seulement 7 défaites. Il reste pour beaucoup l’un des meilleurs poids lourds de l’histoire, et une personnalité haute en couleurs, ce qui ne plaisait pas trop dans une Amérique encore profondément raciste.

Si vous aimez les nouvelles, le sport et les destinées hors-du-commun, je vous recommande ce recueil. Gageons que vous pourrez aussi prendre du plaisir à lire L’Ange de Coppi même si vous n’êtes pas un grand adepte des événements sportifs.

L’Ange de Coppi (L’Angelo di Coppi, 2001), d’Ugo Riccarelli, Phébus (2013). Traduit de l’italien par Louise Boudonnat, 218 pages.

Dans La vengeance du wombat, l’Australien Kenneth Cook continue de nous raconter ses histoires du bush dont il parlait déjà dans Le koala tueur (je vous avais fait part de mon enthousiasme concernant ce recueil ici-même).

vengeance du wombatRésumé

« Wombats sur ma gauche, wombats sur ma droite : tous piétinaient et grognaient. Planté parmi eux au clair de lune, immense, le corps flasque et hardi, le filet dans une main, la seringue dans l’autre, j’attendais le wombat qui m’intéressait. […] Avec l’aisance du geste entraîné, je lui lançai le filet sur le corps. Il le déchiqueta en moins de deux secondes. […] Comment étais-je censé m’y prendre à partir de là? Je n’eus pas le temps de me décider. Le wombat s’approcha de moi en poussant un grognement meurtrier, avec la ferme intention d’anéantir tous les mythes sur le caractère inoffensif et herbivore des wombats. »

Une rencontre dans un bar, quelques bières fraîches, un rien de faiblesse, et voilà Kenneth Cook, écrivain d’âge mûr « en léger surpoids », embarqué dans d’incroyables aventures où la faune humaine et animale du bush joue le premier rôle. Kangourou suicidaire, koalas explosifs, wombats vindicatifs, reptiles dérangés, chercheurs d’opales amateurs de paris stupides, Aborigènes roublards : ils finissent toujours par contrarier son penchant naturel pour le confort. Heureusement, car Cook en tire une brassée d’histoires plus vraies que nature, racontées avec un art consommé du gag, dans toute leur improbable hilarité.

Mon avis

Disons-le tout de suite : si j’ai été totalement conquis par Le koala tueur, j’ai été quelque peu déçu par La vengeance du wombat. Et pourtant, je crois dire que si j’avais commencé par celui-ci, j’aurai adoré autant que le premier recueil.

« Je crois que c’est là que les choses ont mal tourné. Betty, la serveuse, une grosse femme d’aspect féroce, versa deux vers d’Or bleu. Joe s’aperçut de son erreur et me dit :
Goûte donc, ça va te plaire.
Je le bus. Pour comprendre pourquoi, il faut savoir que l’Australien authentique est animé d’une étrange passion pour l’alcool. L’idée de demander « C’est quoi ce truc exactement ? », ou de dire « Excusez-moi, mademoiselle, je voulais un gin tonic », ou encore « Je ne bois rien sans savoir ce que c’est » aurait constitué une aberration sociale. Elle était même carrément dangereuse. »

En fait, ce qui m’a assez gêné, c’est qu’à force de nous parler des dangers qu’il y a à fréquenter les animaux du bush ou des paris débiles des piliers de bar (les deux allant souvent de paire bien entendu), on a l’impression que Kenneth Cook se répète un peu.
Forcément comme dirait tout prof de français, c’est normal qu’on retrouve dans ses nouvelles une situation initiale, un élément perturbateur suivi de quelques péripéties puis une situation finale (ça va, j’ai tout bon ?). Mais là, sur quelques nouvelles, j’ai eu l’impression de relire certains textes du précédent recueil, sauf que l’animal avait changé et que les détails de l’histoire n’étaient plus les mêmes.

« Les crocodiles sont indéniablement des créatures intéressantes dans leur habitat, à condition que cet habitat soit le plus loin possible de moi. »

De même, l’ironie de Kenneth Cook, que j’avais trouvé si excellente dans Le koala tueur ne m’a pas fait le même effet ici, pour la même raison : certaines tournures de phrases me paraissent de mémoire (c’eût été intéressant de pouvoir comparer les textes mais je n’ai plus le premier recueil sous la main) quasiment identiques. Même certains gags de situation sentent le réchauffé.

Je fais mon rabat-joie mais je me suis quand même bien marré et je conseille vraiment de découvrir Kenneth Cook. Du coup, pour vous donner envie, j’essaie de vous résumer brièvement les quatorze nouvelles, sans trop en dire non plus (elles font à peine une dizaine de pages en général).

La vengeance du wombat
Un ami du narrateur lui propose d’aller capturer un wombat mâle (il n’a que des femelles) contre 200$. Si facile en apparence que le narrateur accepte… Aïe !

Faut des tripes pour toucher des opales
L’opale est une précieuse pierre fine qui peut pousser certains Australiens alcoolisés à faire n’importe quoi, y compris des paris débiles, et c’est là que ça devient dangereux… J’ai vraiment aimé cette nouvelle.

L’astronaute à collerette
Un jeune aborigène demande de l’aide pour construire une fusée. Mais il est loin d’avoir tout avoué de son projet…

N’essayez jamais d’aider un kangourou
Je crois que le titre de la nouvelle est assez explicite : si vous voyez un kangourou en détresse, fuyez, c’est plus sûr !

Du mauvais côté
Encore un pari alcoolisé qui risque de mal se terminer. En même temps, quelle idée de vouloir émasculer un cochon sauvage de 600 livres !

quokka.jpgLe quokka tueur
Chez Kenneth Cook, plus c’est petit et apparemment inoffensif, plus vous devriez vous méfier. Le quokka (photo ci-contre) est trop mignon pour être tout à fait honnête…

Chasseurs de buffle
Le risque à vouloir chasser de gros bestiaux, c’est de finir par être soi-même la proie du dit animal.

Des serpents très, très perturbés
On retrouve là Vic, le montreur de serpents rencontré dans le précédent recueil, pour un cours sur la meilleure façon d’attraper les serpents-tigres, lesquels sont mortels bien sûr, sinon c’est pas drôle !

Mort -Blanche
On peut en faire des choses avec un tournevis… Une des meilleures nouvelles du recueil.

Qui veut acheter une grenade ?
Un homme entre dans un bar pour vendre des grenades, avec des arguments pour le moins percutants !

Espèce dangereuse
Son véhicule tombant en panne, le narrateur accepte l’aide d’un jeune universitaire passionné par les crocodiles. Grave erreur !

Le Vieux Fou de la mer
La pêche au requin chez Kenneth Cook, ça dégénère vite, forcément.

Comment ne pas payer ses impôts
Ou quand la fraude fiscale n’est que le début de tous vos problèmes… Très marrante  aussi celle-là…

Attention : koalas explosifs
Ou comment faire d’un koala une arme de destruction massive…

Vous l’aurez compris, il y a vraiment avec La vengeance du wombat matière à bien s’amuser mais si vous venez de lire Le koala tueur (l’inverse doit être tout aussi vrai), n’enchaînez pas trop rapidement avec celui-ci car les effets comiques risqueraient de vous paraître éculés.

Allez, je ne vais pas vous laisser sans une dernière réflexion typique de l’humour de Kenneth Cook. C’est cadeau, pour la route…

« Il n’y a rien d’étonnant à croiser un anthropologue dans les coins reculés et arides du désert australien. Ils sont partout. On estime que dans l’outback, il y a plus d’anthropologues étudiant les Aborigènes que d’Aborigènes. »


La vengeance du wombat (Wombat Revenge, 1987) de Kenneth Cook, Éditions Autrement (2010). Traduit de l’anglais (Australie) par Mireille Vignol, 157 pages.

La folie de Dieu est (pour faire bref) un roman d’aventure espagnol se déroulant au XIVe siècle. Paru en 2001 Au Diable Vauvert, ce livre de Juan Miguel Aguilera primé également en Espagne a reçu chez nous les Prix Bob Morane et Imaginales en 2002.

folie de dieuRésumé

En ce début du XIve siècle, les combats incessants que se livrent les seigneurs de la guerre désœuvrés entre deux croisades accélèrent le déclin de l’empire romain d’Orient.
Un haut dignitaire catalan persuade Ramon Llull, docte religieux versé dans les sciences, de l’accompagner dans une expédition sur les traces d’Alexandre le Grand à la recherche d’une cité de légende.
Loin de Constantinople, aux confins du désert qui s’étend après la mer d’Aral, un choc culturel attend ces guerriers du Moyen Age : au milieu d’une plaine de sel se dresse une éblouissante cité de verre et d’acier, édifiée par une communauté égalitaire préservée du monde et de ses guerres pendant plus de mille six cent ans.

Mon avis

Voilà un livre qui me faisait de l’oeil à la bibliothèque depuis un bon moment. Je ne saurai trop dire pourquoi mais la couverture ainsi que le titre me donnait envie d’aller voir de plus près de quoi il en retournait. Si je ne m’attendais pas vraiment à ça (d’ailleurs je ne sais pas à quoi je m’attendais) je n’ai pas été déçu, et c’est bien là le principal.

Juan Miguel Aguilera nous propose de suivre le parcours de Ramón Llull. Religieux et scientifique de génie à la curiosité inextinguible, celui qui fut plus tard surnommé le Docteur Illuminé et accusé d’hérésie a vécu des aventures pour le moins extraordinaires. Quid du vrai et du faux, pas toujours facile de le savoir (voir ici).

Épaulé par une équipe de mercenaires catalans, on lui confie la mission de localiser le royaume de Prêtre Jean, sorte d’Eldorado où se trouverait selon la légende de l’or à gogo et une invention à même d’être convertie en arme de guerre redoutable : le feu grégeois, avec ses flammes qui ne s’éteignent jamais, même au contact de l’eau. Pour vaincre définitivement les musulmans et sauver l’empire byzantin, il faut mettre la main sur cette arme à tout prix.

Dès le départ du grand voyage, les difficultés vont s’accumuler et le parcours jusqu’à la cité mythique sera semé d’embûches, pour ne pas dire plus.
Musulmans, Tartares, Alains, ce ne sont pas les peuplades souhaitant la mort de nos valeureux Catalans qui manqueront au cours du périple, ce qui nous offre du même coup beaucoup d’action et de nombreuses scènes de bataille très bien rendues. Alliances, complots, trahisons… Des champs de bataille aux hautes sphères de l’Empire, il s’en trame des choses…

« – Et quelle était ta quête ?
– Arriver à comprendre la logique de Dieu.
Oui, la logique de Dieu ; si les astres et le monde réalisent des mouvements complexes selon la logique mathématique élaborée par Dieu ; si les marées se succèdent en suivant le cycle du Soleil et de la Lune, comme Dieu l’a créé au début ; si les saisons se suivent, année après année, avec une parfaite régularité, et si les objets tombent toujours vers le bas, si le feu dispense toujours de la chaleur… si toutes ces forces ont été impulsées par Dieu, le grand architecte et horloger de cette oeuvre merveilleuse, pourquoi l’homme, créé par Lui à son image, choisit-il toujours des chemins aussi absurdes et tortueux lors de son passage sur la Terre ? »

Le personnage de Ramón Llull, vraiment central dans cette histoire, vaut à lui seul le détour. Franciscain, admirateur de Roger Bacon tout comme des grands scientifiques de son temps, il « bricole » lui-même d’ingénieuses machines et n’a de cesse de vouloir faire progresser la science et comprendre le pourquoi du comment du monde qui l’entoure.
On sent que Juan Miguel Aguilera s’est vraiment bien documenté sur la période, notamment concernant l’état des avancées scientifiques, et ce aussi bien en Occident que chez les musulmans (souvent en avance sur nous au Moyen-Âge, faut-il encore le rappeler). Au fil du roman, il nous décrit certaines prouesses scientifiques de l’époque, parfois méconnues voire insoupçonnées, et nous gratifie également de très belles inventions, à la limite de la science-fiction tout en restant du domaine du possible.

Vraie réussite que ce roman pour le moins atypique mêlant des faits historiques, religieux et scientifiques avérés au côté fictif de certaines inventions scientifiques et bien sûr des aventures des personnages. Beaucoup de talent chez cet auteur espagnol qu’est Juan Miguel Aguilera. Un roman à découvrir si les sujets abordés ne vous rebutent pas…

Je poursuivrai sûrement l’oeuvre de cet auteur si l’occasion m’en est donnée…


La folie de Dieu (La locura de Dios, 1998) de Juan Miguel Aguilera, Au Diable Vauvert (2001). Traduit de l’espagnol par Agnès Naudin, 527 pages.