Archives de la catégorie ‘Littérature étrangère’

Rouge ou mort (Red or Dead) est un roman de David Peace consacré au parcours de l’entraîneur de football écossais Bill Shankly, et notamment à son expérience à Liverpool. Il est paru chez Rivages en août dernier.

Résumé

Rouge ou mort, c’est l’histoire de Bill Shankly, un homme entier dont la vie entière tourne autour d’une seule chose : sa passion dévorante pour le football. S’il a d’abord été un joueur professionnel de bon niveau (vainqueur de la FA Cup en 1938 avec Preston North End, 5 sélections en équipe d’Écosse) puis entraîneur de plusieurs clubs, c’est surtout à la longue période durant laquelle il a été manager du Liverpool Football Club (1959-1974) que s’intéresse le roman.

Mon avis

« Et Bill s’approche de l’évier. Bill se penche. Bill ouvre le placard situé sous l’évier. Bill sort le seau rangé sous l’évier. Le seau et les chiffons. Bill referme les portes du placard. Bill pose le seau dans l’évier. Bill ouvre le robinet d’eau froide. Bill remplit le seau d’eau. Bill sort de la cuisine en emportant le seau et les chiffons… »

David Peace est un styliste du roman, ce qui pourra dérouter plus d’un lecteur le découvrant avec ce titre. Dans Rouge ou mort, il joue de la répétition, ou plutôt de la scansion, d’une manière extrême, allant jusqu’à redonner à lire régulièrement des passages en tout point identiques (les entraînements de début de saison, les systèmes de jeu, etc. ). C’en sera peut-être trop pour certains lecteurs, surtout sur près de 800 pages. Ceux-là ne doivent pas espérer que le style change au cours du roman, il n’en sera rien. Pour les autres, après un moment d’adaptation, où la lecture peut s’avérer un peu pénible sans tenir pour autant du pensum, l’ambitieux procédé littéraire de l’auteur de la tétralogie du Yorkshire (1974, 1977, 1980, 1983) prend. Mieux, il fait des miracles, parvenant à faire se passionner des lecteurs intéressés ni par le football ni par Liverpool (comme l’ami Jean-Marc) à des matches des Reds vieux d’un demi-siècle. Quant aux passionnés du ballon rond, ils y trouveront aussi largement leur compte : ils assisteront aux débuts de joueurs de légende comme Roger Hunt ou Kevin Keegan, s’extasieront devant le jusqu’au-boutisme tactique de Shankly et saisiront sans doute un peu ce qu’est le quotidien d’un manager ne vivant que pour son équipe.

« C’est tout ce dont vous avez toujours rêvé, les gars. Tout ce pour quoi vous avez toujours travaillé. La possibilité d’écrire une page d’histoire, les gars. Et de rendre heureux les supporters du Liverpool Football Club. Alors, savourez ce moment, les gars. Profitez-en bien. Parce que vous allez vivre le paradis sur terre, les gars. Vous allez connaître le paradis sur terre. Alors, allons-y, les gars…
Et dans leur vestiaire, leur vestiaire à Wembley. La sonnerie retentit, la sonnerie de Wembley. Et Bill emmène les joueurs du Liverpool Football Club dans le tunnel, le tunnel de Wembley, et jusqu’à la pelouse, la pelouse de Wembley, et dans un océan de rouge, un univers tout rouge. LI-VER-POOL. L’océan si assourdissant, l’univers si bruyant que Londres tout entier, que l’Angleterre toute entière entendent cet océan de nouveau, voient cet univers de nouveau. LI-VER-POOL. À la radio et sur leurs téléviseurs. Leurs téléviseurs couleur. LI-VER-POOL. Les gens entendent les supporters du Liverpool Football Club et les gens voient les supporters du Liverpool Football Club. LI-VER-POOL. Leurs écharpes et leurs drapeaux, leurs banderoles et leurs chansons. LI-VER-POOL. Leurs écharpes rouges et leurs drapeaux rouges, leurs banderoles rouges et leurs chansons rouges. LI-VER-POOL. Leur océan de rouge, leur univers tout rouge. LI-VER-POOL. Et Bill sait que les gens n’oublieront jamais les supporters du Liverpool Football Club. LI-VER-POOL. Leur océan de rouge, leur univers tout rouge. LI-VER-POOL. Ils n’oublieront jamais. LI-VER-POOL, LI-VER-POOL, LI-VER-POOL. »

À la lecture de Rouge ou mort, on comprend aisément que Bill Shankly, personnage hors-norme, fidèle au possible, épris de beau jeu, abhorrant la défaite et ayant un respect sans bornes pour les supporters tout en restant profondément humain (il tenait personnellement à prendre la plume pour répondre aux courriers de fans et y passait des heures), ait pu donner l’envie à David Peace de faire de sa vie un roman. On prend donc plaisir à suivre l’ascension de Shankly, d’abord laborieuse, faite de hauts et de bas, puis irrésistible. Puis, peu à peu dévoré par sa passion – plus d’une femme l’aurait quitté en cours de route ; pas la sienne – Shankly reste campé sur ses certitudes, ayant du mal à saisir l’évolution du football, pas tant du jeu que de ses à-côtés. Commence alors une descente inéluctable au bout de laquelle le monde impitoyable du « foot business » que nous connaissons tous aujourd’hui finira par avoir la peau de cet entraîneur exemplaire, injustement méconnu, y compris des amateurs de football.

« Tout autour du stade, du stade d’Anfield. Ils chantent tous d’une seule voix, tous les 53 754 spectateurs que contient le stade, le stade d’Anfield aujourd’hui. D’une seule voix, les 1 233 137 spectateurs qui sont venus au stade, au stade d’Anfield cette saison. D’une seule voix, ils chantent tous, d’une seule voix rouge, ils chantent tous, SHANK-LY, SHANK-LY, SHANK-LY
SHANK-LY, SHANK-LY,
SHANK-LY…
A l’autre bout du terrain, du terrain d’Anfield. Devant le Kop, le Spion Kop. Bill Shankly lève les bras, Bill Shankly lève les mains. Pour toucher la foule, pour tenir la foule des spectateurs. Et Bill Shankly lève les yeux vers leurs visages, les milliers de visages, Bill Shankly les regarde dans les yeux. Pour chérir la foule et la retenir. Pour retenir ces visages heureux, ces yeux qui sourient. Pour ne jamais les laisser reapartir. Et puis, devant le Kop, le Spion Kop. Bill Shankly baisse les bras, Bill Shankly joint les mains. Ensemble, ensemble. Pour prierr et pour dire merci –
Merci pour ce paradis, un paradis rouge,
sur terre, une terre rouge,
ce paradis
sur terre –  »

Surprenant à plus d’un titre, presque dérangeant dans son écriture, Rouge ou mort est un roman qui s’avère finalement aussi réussi qu’ambitieux, ce qui est peu dire. Certains lecteurs resteront sans doute hermétiques à la démarche littéraire de David Peace. Pour les autres, l’expérience de lecture sera vraisemblablement inoubliable – on en a parfois des frissons. Un tour de force !

Rouge ou mort (Red or Dead, 2013), de David Peace (Rivages), 2014. Traduit de l’anglais par Jean-Paul Gratias, 796 pages.

L’Ange de Coppi, paru chez Phébus en 2013 est un recueil de nouvelles « sportives » signées Ugo Riccarelli.
J’ai appris le décès (en juillet 2013) de l’auteur en préparant cet article ce qui fait donc malheureusement de ce recueil sa dernière œuvre.

Les dix nouvelles qui composent ce sympathique recueil content de manière romancée le destin hors-norme de sportifs mondialement connus (Fausto Coppi, Garrincha, Emil Zátopek) ou moins réputés mais aux parcours d’exception (Guy Moll, Tazio Nuvolari, Edward Whymper). Certaines sont consacrées à des équipes de légende, comme Il Grande Torino ou l’improbable FC Start de Kiev.

Dans une jolie postface, Ugo Riccarelli nous parle de sa passion pour le sport qui l’anime depuis l’enfance et qui concerne aussi bien le football (il soutient le Torino) que le cyclisme ou la Formule 1. Il nous explique que c’est lors d’un séjour contraint à l’hôpital qu’il a « décidé d’écrire ces histoires puisées dans un souvenir ou un songe, un peu entre deux mondes, des histoires réelles ou rêvées ».
S’il est une chose qui est facilement vérifiable au bout de quelques pages, c’est bien la passion non-feinte de l’auteur pour les exploits sportifs et les destins, parfois tragiques, des grands champions.

Ces nouvelles mettent parfois en scène des sportifs qui, sans le savoir, courent à la catastrophe, laquelle va contribuer à les faire entrer dans l’histoire. On pense bien sûr aux joueurs de l’invincible Torino des années 1940, définitivement vaincus par le crash de leur avion, mais aussi à l’alpiniste anglais Edward Whymper et sa cordée funeste ou aux malheureux footballeurs ukrainiens du FC Start, qui furent abattus ou déportés pour avoir osé défier par le football les occupants nazis.

Jack Jonhnson en Espagne (1916)

Si l’on prend plaisir à (re)découvrir ces destins (plutôt) connus sous la belle plume d’Ugo Riccarelli, ce sont d’autres nouvelles que j’ai préférées. J’ai particulièrement apprécié la dernière nouvelle du recueil, « Hé ! Pa’ », qui met en scène un sportif du dimanche connu pour d’autres talents, l’écrivain et cinéaste italien Pier Paolo Pasolini. Adulte, il fait connaissance avec un adolescent avec qui il se lie d’amitié. Il est amené à jouer avec sa bande avant de se mettre à les entraîner, en connaisseur du beau jeu qu’il était, lui le supporter de Bologne. J’ai aimé également « La bonne couleur », contant le destin hors-norme de Jack Johnson, passé en quelques années des champs de coton au sommet de la boxe mondiale. De 1908 à 1946, il enchaîna 114 combats pour seulement 7 défaites. Il reste pour beaucoup l’un des meilleurs poids lourds de l’histoire, et une personnalité haute en couleurs, ce qui ne plaisait pas trop dans une Amérique encore profondément raciste.

Si vous aimez les nouvelles, le sport et les destinées hors-du-commun, je vous recommande ce recueil. Gageons que vous pourrez aussi prendre du plaisir à lire L’Ange de Coppi même si vous n’êtes pas un grand adepte des événements sportifs.

L’Ange de Coppi (L’Angelo di Coppi, 2001), d’Ugo Riccarelli, Phébus (2013). Traduit de l’italien par Louise Boudonnat, 218 pages.

Dans La vengeance du wombat, l’Australien Kenneth Cook continue de nous raconter ses histoires du bush dont il parlait déjà dans Le koala tueur (je vous avais fait part de mon enthousiasme concernant ce recueil ici-même).

vengeance du wombatRésumé

« Wombats sur ma gauche, wombats sur ma droite : tous piétinaient et grognaient. Planté parmi eux au clair de lune, immense, le corps flasque et hardi, le filet dans une main, la seringue dans l’autre, j’attendais le wombat qui m’intéressait. […] Avec l’aisance du geste entraîné, je lui lançai le filet sur le corps. Il le déchiqueta en moins de deux secondes. […] Comment étais-je censé m’y prendre à partir de là? Je n’eus pas le temps de me décider. Le wombat s’approcha de moi en poussant un grognement meurtrier, avec la ferme intention d’anéantir tous les mythes sur le caractère inoffensif et herbivore des wombats. »

Une rencontre dans un bar, quelques bières fraîches, un rien de faiblesse, et voilà Kenneth Cook, écrivain d’âge mûr « en léger surpoids », embarqué dans d’incroyables aventures où la faune humaine et animale du bush joue le premier rôle. Kangourou suicidaire, koalas explosifs, wombats vindicatifs, reptiles dérangés, chercheurs d’opales amateurs de paris stupides, Aborigènes roublards : ils finissent toujours par contrarier son penchant naturel pour le confort. Heureusement, car Cook en tire une brassée d’histoires plus vraies que nature, racontées avec un art consommé du gag, dans toute leur improbable hilarité.

Mon avis

Disons-le tout de suite : si j’ai été totalement conquis par Le koala tueur, j’ai été quelque peu déçu par La vengeance du wombat. Et pourtant, je crois dire que si j’avais commencé par celui-ci, j’aurai adoré autant que le premier recueil.

« Je crois que c’est là que les choses ont mal tourné. Betty, la serveuse, une grosse femme d’aspect féroce, versa deux vers d’Or bleu. Joe s’aperçut de son erreur et me dit :
Goûte donc, ça va te plaire.
Je le bus. Pour comprendre pourquoi, il faut savoir que l’Australien authentique est animé d’une étrange passion pour l’alcool. L’idée de demander « C’est quoi ce truc exactement ? », ou de dire « Excusez-moi, mademoiselle, je voulais un gin tonic », ou encore « Je ne bois rien sans savoir ce que c’est » aurait constitué une aberration sociale. Elle était même carrément dangereuse. »

En fait, ce qui m’a assez gêné, c’est qu’à force de nous parler des dangers qu’il y a à fréquenter les animaux du bush ou des paris débiles des piliers de bar (les deux allant souvent de paire bien entendu), on a l’impression que Kenneth Cook se répète un peu.
Forcément comme dirait tout prof de français, c’est normal qu’on retrouve dans ses nouvelles une situation initiale, un élément perturbateur suivi de quelques péripéties puis une situation finale (ça va, j’ai tout bon ?). Mais là, sur quelques nouvelles, j’ai eu l’impression de relire certains textes du précédent recueil, sauf que l’animal avait changé et que les détails de l’histoire n’étaient plus les mêmes.

« Les crocodiles sont indéniablement des créatures intéressantes dans leur habitat, à condition que cet habitat soit le plus loin possible de moi. »

De même, l’ironie de Kenneth Cook, que j’avais trouvé si excellente dans Le koala tueur ne m’a pas fait le même effet ici, pour la même raison : certaines tournures de phrases me paraissent de mémoire (c’eût été intéressant de pouvoir comparer les textes mais je n’ai plus le premier recueil sous la main) quasiment identiques. Même certains gags de situation sentent le réchauffé.

Je fais mon rabat-joie mais je me suis quand même bien marré et je conseille vraiment de découvrir Kenneth Cook. Du coup, pour vous donner envie, j’essaie de vous résumer brièvement les quatorze nouvelles, sans trop en dire non plus (elles font à peine une dizaine de pages en général).

La vengeance du wombat
Un ami du narrateur lui propose d’aller capturer un wombat mâle (il n’a que des femelles) contre 200$. Si facile en apparence que le narrateur accepte… Aïe !

Faut des tripes pour toucher des opales
L’opale est une précieuse pierre fine qui peut pousser certains Australiens alcoolisés à faire n’importe quoi, y compris des paris débiles, et c’est là que ça devient dangereux… J’ai vraiment aimé cette nouvelle.

L’astronaute à collerette
Un jeune aborigène demande de l’aide pour construire une fusée. Mais il est loin d’avoir tout avoué de son projet…

N’essayez jamais d’aider un kangourou
Je crois que le titre de la nouvelle est assez explicite : si vous voyez un kangourou en détresse, fuyez, c’est plus sûr !

Du mauvais côté
Encore un pari alcoolisé qui risque de mal se terminer. En même temps, quelle idée de vouloir émasculer un cochon sauvage de 600 livres !

quokka.jpgLe quokka tueur
Chez Kenneth Cook, plus c’est petit et apparemment inoffensif, plus vous devriez vous méfier. Le quokka (photo ci-contre) est trop mignon pour être tout à fait honnête…

Chasseurs de buffle
Le risque à vouloir chasser de gros bestiaux, c’est de finir par être soi-même la proie du dit animal.

Des serpents très, très perturbés
On retrouve là Vic, le montreur de serpents rencontré dans le précédent recueil, pour un cours sur la meilleure façon d’attraper les serpents-tigres, lesquels sont mortels bien sûr, sinon c’est pas drôle !

Mort -Blanche
On peut en faire des choses avec un tournevis… Une des meilleures nouvelles du recueil.

Qui veut acheter une grenade ?
Un homme entre dans un bar pour vendre des grenades, avec des arguments pour le moins percutants !

Espèce dangereuse
Son véhicule tombant en panne, le narrateur accepte l’aide d’un jeune universitaire passionné par les crocodiles. Grave erreur !

Le Vieux Fou de la mer
La pêche au requin chez Kenneth Cook, ça dégénère vite, forcément.

Comment ne pas payer ses impôts
Ou quand la fraude fiscale n’est que le début de tous vos problèmes… Très marrante  aussi celle-là…

Attention : koalas explosifs
Ou comment faire d’un koala une arme de destruction massive…

Vous l’aurez compris, il y a vraiment avec La vengeance du wombat matière à bien s’amuser mais si vous venez de lire Le koala tueur (l’inverse doit être tout aussi vrai), n’enchaînez pas trop rapidement avec celui-ci car les effets comiques risqueraient de vous paraître éculés.

Allez, je ne vais pas vous laisser sans une dernière réflexion typique de l’humour de Kenneth Cook. C’est cadeau, pour la route…

« Il n’y a rien d’étonnant à croiser un anthropologue dans les coins reculés et arides du désert australien. Ils sont partout. On estime que dans l’outback, il y a plus d’anthropologues étudiant les Aborigènes que d’Aborigènes. »


La vengeance du wombat (Wombat Revenge, 1987) de Kenneth Cook, Éditions Autrement (2010). Traduit de l’anglais (Australie) par Mireille Vignol, 157 pages.

La folie de Dieu est (pour faire bref) un roman d’aventure espagnol se déroulant au XIVe siècle. Paru en 2001 Au Diable Vauvert, ce livre de Juan Miguel Aguilera primé également en Espagne a reçu chez nous les Prix Bob Morane et Imaginales en 2002.

folie de dieuRésumé

En ce début du XIve siècle, les combats incessants que se livrent les seigneurs de la guerre désœuvrés entre deux croisades accélèrent le déclin de l’empire romain d’Orient.
Un haut dignitaire catalan persuade Ramon Llull, docte religieux versé dans les sciences, de l’accompagner dans une expédition sur les traces d’Alexandre le Grand à la recherche d’une cité de légende.
Loin de Constantinople, aux confins du désert qui s’étend après la mer d’Aral, un choc culturel attend ces guerriers du Moyen Age : au milieu d’une plaine de sel se dresse une éblouissante cité de verre et d’acier, édifiée par une communauté égalitaire préservée du monde et de ses guerres pendant plus de mille six cent ans.

Mon avis

Voilà un livre qui me faisait de l’oeil à la bibliothèque depuis un bon moment. Je ne saurai trop dire pourquoi mais la couverture ainsi que le titre me donnait envie d’aller voir de plus près de quoi il en retournait. Si je ne m’attendais pas vraiment à ça (d’ailleurs je ne sais pas à quoi je m’attendais) je n’ai pas été déçu, et c’est bien là le principal.

Juan Miguel Aguilera nous propose de suivre le parcours de Ramón Llull. Religieux et scientifique de génie à la curiosité inextinguible, celui qui fut plus tard surnommé le Docteur Illuminé et accusé d’hérésie a vécu des aventures pour le moins extraordinaires. Quid du vrai et du faux, pas toujours facile de le savoir (voir ici).

Épaulé par une équipe de mercenaires catalans, on lui confie la mission de localiser le royaume de Prêtre Jean, sorte d’Eldorado où se trouverait selon la légende de l’or à gogo et une invention à même d’être convertie en arme de guerre redoutable : le feu grégeois, avec ses flammes qui ne s’éteignent jamais, même au contact de l’eau. Pour vaincre définitivement les musulmans et sauver l’empire byzantin, il faut mettre la main sur cette arme à tout prix.

Dès le départ du grand voyage, les difficultés vont s’accumuler et le parcours jusqu’à la cité mythique sera semé d’embûches, pour ne pas dire plus.
Musulmans, Tartares, Alains, ce ne sont pas les peuplades souhaitant la mort de nos valeureux Catalans qui manqueront au cours du périple, ce qui nous offre du même coup beaucoup d’action et de nombreuses scènes de bataille très bien rendues. Alliances, complots, trahisons… Des champs de bataille aux hautes sphères de l’Empire, il s’en trame des choses…

« – Et quelle était ta quête ?
– Arriver à comprendre la logique de Dieu.
Oui, la logique de Dieu ; si les astres et le monde réalisent des mouvements complexes selon la logique mathématique élaborée par Dieu ; si les marées se succèdent en suivant le cycle du Soleil et de la Lune, comme Dieu l’a créé au début ; si les saisons se suivent, année après année, avec une parfaite régularité, et si les objets tombent toujours vers le bas, si le feu dispense toujours de la chaleur… si toutes ces forces ont été impulsées par Dieu, le grand architecte et horloger de cette oeuvre merveilleuse, pourquoi l’homme, créé par Lui à son image, choisit-il toujours des chemins aussi absurdes et tortueux lors de son passage sur la Terre ? »

Le personnage de Ramón Llull, vraiment central dans cette histoire, vaut à lui seul le détour. Franciscain, admirateur de Roger Bacon tout comme des grands scientifiques de son temps, il « bricole » lui-même d’ingénieuses machines et n’a de cesse de vouloir faire progresser la science et comprendre le pourquoi du comment du monde qui l’entoure.
On sent que Juan Miguel Aguilera s’est vraiment bien documenté sur la période, notamment concernant l’état des avancées scientifiques, et ce aussi bien en Occident que chez les musulmans (souvent en avance sur nous au Moyen-Âge, faut-il encore le rappeler). Au fil du roman, il nous décrit certaines prouesses scientifiques de l’époque, parfois méconnues voire insoupçonnées, et nous gratifie également de très belles inventions, à la limite de la science-fiction tout en restant du domaine du possible.

Vraie réussite que ce roman pour le moins atypique mêlant des faits historiques, religieux et scientifiques avérés au côté fictif de certaines inventions scientifiques et bien sûr des aventures des personnages. Beaucoup de talent chez cet auteur espagnol qu’est Juan Miguel Aguilera. Un roman à découvrir si les sujets abordés ne vous rebutent pas…

Je poursuivrai sûrement l’oeuvre de cet auteur si l’occasion m’en est donnée…


La folie de Dieu (La locura de Dios, 1998) de Juan Miguel Aguilera, Au Diable Vauvert (2001). Traduit de l’espagnol par Agnès Naudin, 527 pages.

Le koala tueur : et autres nouvelles du bush, est comme son sous-titre l’indique un recueil de nouvelles, et plus précisément le premier des trois que l’auteur australien Kenneth Cook (1929-1987) a consacré au bush. Il en contient plus exactement quinze, dont celle concernant le fameux koala tueur bien sûr.

koalatueurRésumé

Avec ses redoutables crocodiles, ses excentriques mineurs d’opales, ses koalas féroces et ses cochons sauvages assoiffés de sang, l’impitoyable bush australien reste un territoire indompté. Et ce n’est pas Kenneth Cook qui aurait pu le soumettre ! Pour ce qui devait être l’un de ses plus grands succès de librairie, Cook a réuni peu avant sa disparition ces histoires courtes toutes plus hilarantes les unes que les autres, inspirées par ses tribulations à travers l’Australie. D’après lui, chacune de ces quinze rencontres avec la faune sauvage et ses frissons inattendus s’est déroulée comme il le raconte ici ; mais jamais il n’aurait osé les incorporer à ses romans tant elles paraissent incroyables. Et c’est précisément parce qu’elles sont tout à fait véridiques qu’il n’attendait pas qu’on le croie ! Dépaysement garanti, dans un grand éclat de rire.

Mon avis

« Je finis par comprendre qu’il n’y avait aucun intérêt à ce que je garde moi-même la tête sous l’eau. C’est évident, me direz-vous en me trouvant un peu long à la détente, mais je parie que vous ne vous êtes jamais personnellement trouvé submergé dans une mare du bush entre les griffes d’un koala furieux et que vous êtes donc mal placé pour juger des difficultés à réfléchir intelligemment dans ce genre de circonstances. »

Je vous le dis tout de suite, je ne me souviens pas avoir autant ri en lisant un recueil de nouvelles. Chaque nouvelle est assez courte (à peine une dizaine de pages en moyenne) mais toujours aussi efficace.
Bien que le schéma narratif soit toujours plus ou moins le même on ne se lasse pas de ces nouvelles. Un narrateur –  qu’on pourrait assimiler à l’auteur – nous raconte son aventure, ou plutôt sa mésaventure car il s’agit rarement d’heureuses situations même si elles prêtent à rire (pour qui ne les vit pas seulement). Cook a d’ailleurs semble-t-il toujours affirmé que ses nouvelles du bush étaient des histoires vécues par lui, mais tellement invraisemblables qu’il ne pouvait pas les insérer dans un roman, et que c’est pour ça qu’il a fini par en faire des nouvelles. Si on peut le croire pour certaines de ces histoires, on a du mal à imaginer Cook vivant tous ces déboires. En même temps, on se dit aussi que pour imaginer des scènes aussi délirantes, il faut les avoir vécues !
La plupart de ces courtes histoires mettent en scène la faune australienne dans ce qu’elle a de plus sauvage. Il est vrai qu’elle se prête davantage que celle de nos contrées à des histoires extravagantes.

Alors que la faiblesse des recueils est généralement le déséquilibre qualitatif des différentes parties qui le compose, celui-ci ne comporte pas à mes yeux de nouvelles faibles, même si certaines ont eu ma préférence, ou pour leur humour ou pour la qualité de leur chute. Je pense notamment au fameux Koala tueur mais aussi à L’or noir ou à Tours de chameau : cinq dollars.

En plus de son écriture imagée et de son humour, l’un des grands points forts de Cook dans ces nouvelles est de ne laisser aucun répit à son lecteur du début à la fin, notamment en entrant directement dans le vif du sujet. Ses premières phrases sont à mes yeux des modèles d’efficacité, qui accrochent d’emblée le lecteur.
Pour vous convaincre de lire ce recueil, en voici quelques unes. A vous de deviner à quelles nouvelles elles correspondent grâce à leur titres.

« Je n’aime pas les koalas. Ces sales bêtes, aussi hargneuses que stupides, n’ont pas un poil de gentillesse. Leur comportement social est effroyable – les mâles n’arrêtent pas de se tabasser ou de voler les femelles de leurs semblables. […] Leur fourrure est infestée de vermine. Ils ronflent. Leur ressemblance avec les nounours est une vile supercherie. Il n’y a rien de bon chez eux. Sans parler du fait qu’un jour, un koala a essayé de me jouer un tour pendable. »

« L’un des mythes répandus sur l’Australie, c’est qu’elle n’abrite aucune créature dangereuse, hormis les crocodiles, les serpents et les araignées. C’est faux. Il y a aussi des Aborigènes et des chameaux. »

« Parmi mes nombreux défauts, je suis affligé de l’incapacité de distinguer les personnes saines d’esprit des fous à lier. Peut-être la différence est-elle minime, peut-être suis-je moi-même légèrement demeuré. »

Pour vous mettre en appétit, voici la liste exhaustive des nouvelles : Alcool et serpents ; La vie sexuelle des crocodiles ; Le koala tueur ; Cent canettes ; Vic, montreur de serpents ; Actifs liquides ; Quelques spécimens intéressants ; Tours de chameau : cinq dollars ; Cédric le chat ; Le cochon furibond ; L’or noir ; Le chien qui aimait les animaux ; Le mineur fou ; Rencontre du type corallien, et enfin, Six taïpans.
Au fil des nouvelles on croisera des montreurs de serpents alcooliques ou insouciants, quelques piliers de comptoir, un éléphant constipé, un chat féroce, un chien trop bien dressé, des serpents plus dangereux les uns que les autres, des Aborigènes qui ont de la ressource, et bien d’autres.

Pour conclure disons que ce recueil pris un peu par hasard en bibliothèque – pour le titre intriguant surtout – m’a vraiment convaincu et fait beaucoup rire. Une des belles surprises de 2009 pour moi.
La suite des nouvelles du bush sera à lire dans le second recueil, La revanche du wombat, qui paraîtra début février prochain. Toujours chez Autrement, vous trouverez aussi les romans de l’auteur (et si c’est aussi bon il va falloir que je m’y mette !). Bonne découverte et surtout, bonne rigolade !



Le koala tueur
(The Killer Koala, 1986) de Kenneth Cook, Editions Autrement (2009). Traduit de l’anglais (Australie) et postfacé par Mireille Vignol, 154 pages.
Comme la grenouille sur son nénuphar est un roman de Tom Robbins, initialement paru aux Etats-Unis en 1994 et édité en France cette année par Gallmeister, dans leur collection « Americana ».

Il vient tout juste d’être élu « Meilleur livre de l’année 2009 » dans la catégorie « roman gonzo » par le magazine LiRE. Pour ceux qui comme moi ne sont pas forcément au fait de ce qu’est le gonzo, Monsieur Pédia (Wiki de son prénom) vous dit tout sur cette page.

commelagrenouille.jpgRésumé

Gwendolyn est une jeune trader de Seattle dont les ambitions d’ascension sociale s’écroulent avec les marchés financiers la veille de Pâques. Pour Gwen commence le pire week-end de son existence : alors qu’elle se voit privée d’avenir, le singe kleptomane de son petit ami s’enfuit, un ancien broker de retour d’un voyage à Tombouctou – où il a appris pourquoi les grenouilles disparaissent de la surface de la Terre – s’insinue dans sa vie, sa meilleure amie se volatilise à son tour, tandis qu’un étrange médecin japonais présente un remède miracle au cancer.
Pendant ce long week-end, Gwen devra partir à la poursuite du singe, retrouver son amie et choisir entre le rêve américain et l’aventure de la liberté.


Mon avis

Je ne connaissais pas du tout cet auteur mais le titre étrange et la quatrième de couverture m’ont interpellé et j’ai eu envie de me lancer dans ce genre littéraire (si l’on peut parler de genre) encore inconnu pour moi.

Le bémol que je mettrai de suite à ce livre est qu’il m’a parfois semblé assez décousu. Peut-être l’est-il vraiment par moments, mais il est vrai que je n’ai pas lu dans les meilleures conditions loin de là. Mon temps de lecture s’étant beaucoup restreint ces dernières semaines pour cause de nouveau boulot j’ai lu ce roman par petites touches et je pense qu’il aurait fallu le lire quasiment d’une traite pour vraiment l’apprécier au maximum.

« Tu as lu quelque part qu’au Botswana, le mot « pula » signifie à la fois « argent » et « bonjour ». Cette association te plaît bien. A chaque fois que tu rencontres quelqu’un, tu dis « argent », et la personne te répond « argent ». Quelle façon heureuse de se saluer ! Quelle sincérité ! Comme c’est pertinent ! »

L’un des gros points forts de ce livre, ce sont les personnages, vraiment intéressants.
Le premier d’entre eux, ou devrais-je dire, la première, c’est Gwendolyn, une trader qui ne sait plus trop où elle en est aussi bien au niveau professionnel que personnel.
On trouve autour d’elle dans cette histoire Q-Jo, sa meilleure amie, une sorte de voyante qui lit l’avenir avec les cartes de tarot et ne se soucie guère de sa ligne, bien au contraire. Elle disparaîtra rapidement, au grand dam de Gwendolyn.
On trouve Belford, l’ami de la jeune trader, agent immobilier aisé qui se verrait bien lâcher son boulot pour aller aider son prochain par conviction religieuse, à la grande consternation de Gwendolyn. Belford est le propriétaire d’André, un singe kleptomane derrière lequel il lui faut courir dans tout Seattle, à grand renfort de glace à la banane (pour l’amadouer).
On croise aussi le Dr Yamaguchi, un étrange et médiatique médecin japonais en tournée aux Etats-Unis pour présenter son remède miracle contre le cancer.

« Le Mensonge du progrès. Le Mensonge de l’expansion illimitée. Le Mensonge du « croître ou crever ». […] On s’est fait un joli feu de joie commercial, mais au lieu de jouir tranquillement de sa chaleur, de griller des marshmallows dessus et de lire les grands classiques à sa lumière, on s’est mis dans la tête de le faire devenir de plus en plus grand, de plus en plus chaud, à un tel point que si les flammes ne s’élevaient pas plus haut d’un trimestre à l’autre, cela entraînait beaucoup de soucis et de frustration. Et bien, n’importe quel Bozo sur la rive aurait pu nous dire que si on nourrit un feu de joie sans arrêt, tôt ou tard, on finit par brûler tout le bois et le feu s’éteint ; ou alors le feu devient trop important et on en perd le contrôle, il engloutit le pays et brûle ses habitants. La nature a toujours mis des limites à la croissance : il y a des limites à la taille des individus de chaque espèces, des limites à la taille des populations. Est-ce qu’on a vraiment cru que le capitalisme faisait exception aux lois de la nature ? Est-ce qu’on a vraiment confondu consommation sans fin et progrès sans fin ? »

Mais le personnage le plus emblématique de l’esprit de ce roman, c’est Larry Diamond, un ancien trader qui revient de Tombouctou avec une toute autre vision du monde et de la vie, et qui ouvrira un peu l’esprit si étroit de Gwendolyn.
Concernant le propos, il y a des réflexions très intéressantes de la part de Tim Robbins sur toutes sortes de sujets, souvent énoncées par l’intermédiaire de Diamond.

« Dans deux ou trois décennies, quatre-vingt pour cent des gens valides pourraient bien être sans emploi. Remarquez que j’ai dit « sans emploi », pas « sans travail ». Le problème, c’est que nous avons oublié comment travailler sans être employé. Nous sommes accros à l’emploi, et aucune de nos institutions n’est prête à nous aider à nous débarrasser de cette habitude, ni n’est qualifiée pour le faire. »

Concernant la narration, il y a dans ce roman une particularité vraiment originale. L’histoire est racontée par un narrateur extérieur omniscient qui parle de Gwendolyn à la deuxième personne du singulier, ce qui fait qu’il la tutoie pendant tout le roman. C’est un peu étrange au début mais on s’y fait relativement vite.

Le plaisir de lecture est réel et on rigole bien par moment, tout en s’instruisant. De temps en temps, l’auteur part dans de sympathiques délires qui font aussi la réussite de ce roman aussi réussi qu’hors-normes.

Si vous n’avez pas peur de philosopher avec des crottes et des salamis (oui oui, vous m’avez bien lu ! ), si vous vous demandez comment l’évolution peut avoir une éjaculation précoce, ou, comme Gwendolyn face à Diamond, comment grenouilles, champignons, organes génitaux et étoiles, tout est lié, n’hésitez plus, lisez Comme la grenouille sur son nénuphar de Tom Robbins.

A signaler : en fin de roman, mais à lire éventuellement avant, une belle présentation de l’auteur (encore méconnu en France) par Philippe Beyvin, qui dirige la collection « Americana » chez Gallmeister.


Comme la grenouille sur son nénuphar (Half Asleep in Frog Pajamas, 1994) de Tom Robbins, Gallmeister (2009). Traduit de l’américain par François Happe, 424 pages.
Julius Winsome est le premier roman de l’Irlandais Gerard Donovan à paraître en France.

Résumé

Julius Winsome vit depuis toujours dans son chalet, au cœur d’une forêt du Maine. Ce célibataire amoureux de la nature s’est entouré de quelque trois mille livres et son chien Hobbes lui tient compagnie. Un matin, Hobbes tarde à rentrer et Julius est pris d’un mauvais pressentiment. Il le retrouve mourant, touché par une balle de fusil. Incident de chasse ? Acte volontaire ? Toujours est-il que l’équilibre de la petite vie paisible de Julius est rompu. Ne comptant pas laisser ce crime impuni il ressort pour l’occasion le fusil de son grand-père, héros de la Première Guerre mondiale.

Mon avis

« Quelle tristesse de jeter cette première pelletée de terre sur sa tête, de voir cette découpure effectuée dans ce corps qui avait si souvent couru après des jouets que j’avais lancés ou frissonné sur le sol au cours de rêves dans lesquels il galopait en aboyant. La pelle entrait et sortait du faisceau lumineux tandis que la terre heurtait son ventre, son dos, pénétrait dans ses oreilles, dans ses yeux, et que je l’ensevelissais, ainsi que tout ce qui avait contribué à faire de lui ce qu’il était : ses promenades, ses moments de repos, ses repas quand il avait faim, les étoiles qu’il contemplait parfois, le jour où je l’avais amené à la maison, la première fois où il avait vu la neige, et chaque seconde de son amitié, tout ce qu’il avait emporté avec lui dans le silence et l’immobilité. J’ai jeté sur mon ami le monde entier à coups de pelle et en ai ressenti le poids, comme si j’étais étendu à ses côtés dans ces ténèbres. »

Comme on pourrait s’en douter d’après le titre, ce roman repose sur les épaules d’un seul personnage, mais lequel ! Gerard Donovan ayant choisi d’utiliser la première personne, on suit de l’intérieur le parcours de Julius Winsome pour démasquer l’assassin de son chien. Difficile de ne pas partager dans un premier temps sa grande douleur, son incompréhension, puis de ne pas sentir sourdre en nous une envie de justice. L’auteur fait merveilleusement passer les émotions de son personnage, et sans jamais chercher à expliquer, raconte, tout simplement.

« Novembre arrive dans le Maine du Nord porté par un vent cinglant qui souffle du Canada. Il traverse sans entrave la forêt clairsemée, drape de neige les berges des rivières et les flancs des coteaux. Le lieu est solitaire, non seulement en automne et en hiver, mais d’un bout de l’année à l’autre. Le temps est gris et rude, les espaces sont vastes et désolés, et le vent du nord balaie tout sans pitié, vous arrachant même parfois certaines syllabes de la bouche. »

A ce superbe travail sur le personnage principal et sa quête de vérité s’ajoutent de belles trouvailles, comme ces néologismes de Shakespeare que Julius retrouve, des années après les avoir appris avec son père. Et puis Donovan a beau être Irlandais, il décrit l’hiver et les forêts du Maine magnifiquement, d’une écriture que ne renieraient pas les plus grands auteurs américains du nature writing.

« La nuit m’a durci comme un bâton et m’a brandi contre le monde. J’étais un bâton menaçant l’univers. J’ai regardé ma main qui agrippait la crosse. J’étais le fusil. J’étais la balle, la cible, la signification d’un mot qui se dresse tout seul. Voilà le sens du mot « vengeance », même lorsqu’on le couche sur le papier. »

Roman noir ? Roman psychologique ? Au final, peu importe le nom qu’on lui donnera. Toujours est-il Gerard Donovan signe avec Julius Winsome un roman fort, qui marquera durablement l’esprit du lecteur. Nul doute que je guetterai avec attention les prochaines parutions de cet auteur talentueux.
A découvrir cet été !


Julius Winsome (Julius Winsome, 2006) de Gerard Donovan, Seuil (2009). Traduit de l’anglais (Irlande) par Georges-Michel Sarotte (244 pages).