Archives de la catégorie ‘Littérature française’

Les trois vies d’Antoine Anacharsis est un roman (jeunesse) d’Alex Cousseau paru au Rouergue en 2012.

Résumé

C’est en 1831, au large de Nosy Boraha, petite île de l’océan indien, que naît Taan (ou Antoine), de deux parents enlevés par des Anglais pour être vendus comme esclaves. Il est repêché miraculeusement après le naufrage du bateau qui devait les amener en Équateur, avec autour du cou un médaillon dans lequel est enfermé un mystérieux parchemin. Sur ce dernier, un cryptogramme, censé pouvoir conduire à un trésor, celui de son ancêtre La Buse, célèbre pirate des mers du Sud.

Mon avis

Si je suis loin d’avoir lu toute l’œuvre du prolifique finistérien (tiens tiens !) Alex Couseau, j’ai dévoré plus jeune quelques uns de ses romans (Poisson-lune, Le cri du phasme, Sanguine…) et j’ai plaisir à le relire à l’occasion.

Dans celui-ci, l’auteur adopte un point de vue original. Il fait d’Antoine son narrateur, à la première personne. Jusque là, rien d’exceptionnel. Mais surtout, il le fait raconter son histoire avant-même sa naissance. En effet, durant le premier tiers du livre, il nous raconte l’histoire de ses ancêtres et celle de ses parents depuis l’intérieur du ventre de sa mère. Ce petit côté « Kirikou » ne plaira peut-être pas aux amateurs de réalisme à tout prix mais le procédé est très intéressant.

« Pour l’heure, je suis au chaud au fond du ventre, plié comme le mystérieux bout de papier à l’intérieur du médaillon que ma mère porte autour du cou.
De la taille d’un haricot. Je germe. Mon cœur est une petite bosse, mes yeux deux courtes saillies, mes lèvres restent à dessiner, avec les deux minuscules fentes que sont mes oreilles je n’entends pas encore les bruits, mais déjà ma mère communique avec moi.
Ses mots me cajolent. Ma mère me raconte mon histoire, la sienne et celle de nos ancêtres. Elle me parle à sa façon, de sa petite voix intérieure, une voix muette et fluide, comme un filet de sang parmi tous les autres sangs mêlés à l’intérieur de mes veines. Je suis malgache, français jamaïquain, écossais, russe… Tout à la fois. Je suis du monde entier, ou bien je suis de nulle part. Je suis juste là, présent dans le ventre. Je grandis, je dors, je me nourris de cette voix et de ce sang. Parfois, je sens le corps de ma mère vibrer, et elle me dit ce qui se passe à l’extérieur. »

Roman picaresque autant que d’aventures, Les trois vies d’Antoine Anacharsis verra l’enfant, puis le jeune homme, voyager aux quatre coins du globe et vivre mille aventures en gardant à l’esprit un objectif : retrouver le trésor de son ancêtre. Des États-Unis, où il part à la recherche d’Edgar Allan Poe au Cap Horn où il essuie des tempêtes sur un baleinier (clin d’œil au Moby Dick de Melvile).

Alex Cousseau prend plaisir à lui faire croiser la route de personnages ayant réellement existé. D’Edgar Allan Poe aux sœurs Fox en passant par Phineas Gage. L’ancêtre d’Antoine dans le roman, le pirate Olivier Levasseur, dit « La Buse », a lui aussi existé, et aurait à ce qu’on raconte laissé derrière lui un trésor. Prononcés sur le gibet où on allait le pendre, « Mes trésors à qui saura comprendre », furent ses derniers mots. Dans tous les cas, le cryptogramme en question existe vraiment (il est d’ailleurs reproduit tel quel dans le roman). Jamais déchiffré à ce jour, il continue d’attiser la curiosité de certains.

Avec Les trois vies d’Antoine Anacharsis, Alex Cousseau confirme une fois de plus ses talents de conteur et propose à son lectorat, jeune ou moins jeune, un très beau roman d’aventures. Un auteur à découvrir pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore.

Les trois vies d’Antoine Anacharsis, d’Alex Cousseau, Rouergue (2012), 329 pages.

Les béquilles, paru chez Maurice Nadeau en 2004, est le premier roman de Patrice Pluyette, auteur depuis, entre autres titres, de l’excellent La traversée du Mozambique par temps calme.


Résumé

Le narrateur – dont on ne connaît pas le nom – est cascadeur professionnel pour la télévision. Son job, c’est de tomber à la place des autres : d’un immeuble, d’un avion, d’un cheval, ou même dans l’escalier.
Paradoxalement, ce n’est pas en chutant – il ne s’est jamais blessé durant une cascade – qu’il s’abîme le pied, mais chez lui, en se dépêchant d’aller décrocher le téléphone. Résultat de l’accident con par excellence : petit orteil éclaté, cassé net. Le temps de quelques semaines, il va devoir se résigner à ne pas travailler, et à vivre avec des béquilles.

Mon avis

Dans ce premier roman, on trouve déjà la patte reconnaissable de Patrice Pluyette, qu’on retrouvera dans Un vigile ou dans l’hilarant La traversée du Mozambique par temps calme.
Pendant à peine plus de cent pages, le narrateur nous raconte, à la première personne et avec humour, son quotidien d’estropié, de la blessure à la rémission en passant par l’apprentissage de la marche avec béquilles.

« Je trouve que des béquilles confèrent à celui qui les porte un charme irrésistible, et c’est une occasion de devenir pour un temps séduisant. Elles sont un prétexte au contact humain. Elles demandent, dans certains cas, de l’assistance. Elles peuvent créer des liens grâce au sujet de conversation tout trouvé qu’elles imposent entre vous et la personne, rendant possible une franche camaraderie, laquelle, en d’autres cas, eût été gênante (c’est une peu comme avec les chiens). Pour dire les choses plus largement, je pense que les béquilles fascinent. Elles sont habitées d’un lourd paradoxe : à la fois rudimentaires, fondant leur principe sur celui, ancestral, de l’appui sur bâton, elles n’en nécessitent pas moins de leur utilisateur une démarche assez moderne, tout en force et en souplesse, où les membres porteurs doivent être gainés (épaules, avant-bras) et le reste suffisamment relâché pour maintenir l’équilibre. Le résultat, quand il est réussi (il faut un minimum de souplesse et d’agilité naturelles) est assez beau à voir. Chaque pas, sur béquille, est un saut à cloche-pied retenu, ralenti, pris dans les rouages d’un mouvement de bascule douce ; la danse n’est pas loin. Tout cela a de l’allure. »

Avec des béquilles, tout les repères du narrateur sont chamboulés. Tous ces petits gestes simples de la vie quotidienne sont à revoir à l’aune des béquilles, qui handicapent au moins autant qu’elles soutiennent.
Solitaire, le narrateur a pour unique compagnie une amie et voisine, Becky, qui vient d’abord l’aider plusieurs fois par jour. Avant que la jeune peintre décide qu’il lui est plus pratique d’emménager chez lui. Cette compagnie féminine inédite n’est pas pour déplaire au narrateur, mais Becky a déjà un petit ami, Rütt, un baroudeur allemand, toujours aux quatre coins du globe – il fait depuis deux ans un tour du monde à vélo.

Sans grande prétention littéraire – me semble-t-il – Les béquilles est un sympathique roman qui annonçait déjà le talent, confirmé par la suite, de l’auteur. Dans ce roman, comme dans Un vigile, Patrice Pluyette parvient à faire d’un rien (un orteil cassé, le quotidien d’un gardien de nuit) une œuvre littéraire, avec l’humour et la truculence qui le caractérisent.

Les béquilles, de Patrice Pluyette, Maurice Nadeau (2004), 106 pages.

L’astragale est un roman autobiographique d’Albertine Sarrazin initalement paru aux éditions Jean-Jacques Pauvert en 1965.

Résumé

Anne, joli petit bout de femme, même pas vingt ans, purge une longue peine pour un braquage raté. Grâce à la complicité de son amie Rolande, elle parvient à se faire admettre à l’infirmerie et, de là, à s’évader. Mais en sautant du mur principal elle se réceptionne mal et crac, douleur terrible, sa jambe et sa cheville forment désormais un angle droit. Elle parvient tant bien que mal à se traîner jusqu’à la route principale. Un camion s’arrête mais le routier, sympathique au demeurant, refuse de l’embarquer car il ne veut pas se rendre complice d’une évasion. Un jeune homme survient ensuite et accepte de faire monter Anne sur sa moto. C’est Julien.

Mon avis

Anne va forcément être recherchée dans les alentours, et notamment dans les hôpitaux, aussi Julien parvient-il à lui trouver une planque dans une guinguette. C’est que les planques, il connaît. En effet, Julien est un petit malfrat qui vit de divers larcins mais ne peut s’empêcher de retourner voir sa mère durant ses cavales. Alitée, Anne trouve le temps long entre les rares visites de Julien. Et puis cette foutue cheville qui ne va pas mieux et l’empêche de marcher seule – elle apprendra plus tard que son astragale, petit os de la cheville, est en morceaux. Une complicité se crée entre les deux jeunes, qui se mue peu à peu en amour.

L’astragale, édité en 1965 par Jean-Jacques Pauvert, est le premier roman d’une jeune femme à la vie mouvementée, Albertine Sarrazin (1937-1967), qui aura le temps d’en écrire deux autres (La cavale, 1965 et La traversière, 1966), ainsi que des poèmes, avant de laisser la vie sur une table d’opération à vingt-neuf ans. Largement autobiographiques, ils racontent son parcours hors du commun. Déposée à l’assistance publique à sa naissance, adoptée à deux ans, violée à dix ans par son oncle adoptif, envoyée par son père adoptif en maison de correction à quinze, elle s’enfuit à Paris l’année suivante. Albertine vit avec une amie de chapardages et de prostitution avant de tenter un hold-up durant lequel une vendeuse est blessée. Elle est condamnée à sept ans de prison en 1955 et s’évadera deux ans plus tard, après avoir passé son baccalauréat. C’est en 1964, enfermée de nouveau pour vol, qu’elle entame l’écriture de ce « petit roman d’amour pour Julien », qu’elle a épousé entre-temps.

L’astragale raconte à la première personne le début de ce parcours chaotique, avec un style élégant, à la fois classique et truffé d’argot. Si l’écriture semble aujourd’hui quelque peu datée, l’histoire vaut encore largement le détour et inspire encore plus d’un artiste. Après un film en 1968, un documentaire en 2004 et quelques biographies, c’est au tour de la bande dessinée de s’intéresser au parcours hors-norme d’Albertine Sarrazin avec l’adaptation éponyme du roman L’astragale. Une réussite, tout en noir et blanc, signée Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg et parue chez Sarbacane, 2013.

L’astragale, d’Albertine Sarrazin, Jean-Jacques Pauvert (1965).
Réédition chez Pauvert (2001), 226 pages.

L’île du Point Némo est un roman d’aventure de Jean-Marie Blas de Roblès paru chez Zulma cette année (et qui a une jolie couverture soi-dit en passant).

Résumé

Lady MacRae s’est fait dérober l’Anankè, le plus gros diamant du monde. Elle appelle à la rescousse Martial Canterel (un ancien amant), aidé de son ami Shylock Holmes. Accompagnés de la dame écossaise, de son majordome Grimod, ainsi que de Miss Sherington et sa fille, les deux limiers vont partir aux trousses d’un terrible malfaiteur : l’« Enjambeur No », lequel est selon toute vraisemblance l’auteur du larcin.

Mon avis

On suit d’autres histoires en parallèle, comme celle de Monsieur Wang, PDG de l’usine de liseuses électroniques B@bil Books, dans le Périgord, voyeur et colombophile à ses heures perdues. Ou encore celle d’Arnaud Méneste, qui a dû se résoudre à vendre à Monsieur Wang son usine de cigares de qualité, et dont la femme Dulcie, cigarettière haïtienne, a sombré dans le coma en apprenant la dramatique nouvelle.

Au départ, si l’on s’attend à une intrigue classique, l’ensemble peut donner le sentiment d’un grand n’importe quoi. Cependant l’alternance des personnages au fil des chapitres ne perd pas le lecteur, qui comprendra finalement que toutes ces histoires étaient organisées et que l’auteur n’a rien laissé au hasard tant les différentes intrigues vont s’imbriquer les unes aux autres.

On ne sait pas exactement quand se déroule les événements, si ce n’est que nous nous trouvons dans le futur, après la « Troisième Guerre » et la fin du pétrole. En effet, les moyens de transports empruntés par les protagonistes utilisent des énergies diverses et variées et sont parfois assez originaux.

« Rien ne manquait à cette réplique grandeur nature de la ville, ni la tour Eiffel, qui se dressait au-dessus de vrais immeubles haussmanniens, ni les entrées de métro, ni même les fontaines Wallace. […] On y apercevait d’ailleurs, déformés par grossissement, les détails typiques qui satisfont d’ordinaire le maigre appétit des voyageurs. Des agents de police à képi, des Parisiens coiffés d’un béret noir, la baguette sous l’aisselle, des couples d’amoureux qui s’embrassaient éperdument. […] Des centaines de figurants à peau blanche contribuaient ainsi à l’authenticité de ce gigantesque jardin d’acclimatation, les concepteurs n’ayant pas lésiné sur la dépense. Parmi toutes ces exhibitions de scènes désuètes ou disparues, une vitrine provoquait immanquablement de petits rires teintés de mépris, celle d’une librairie reconstituée d’après les meilleures sources, à l’image de celles qui existaient avant la fracture numérique responsable de leur éradication définitive. On y voyait de faux lecteurs autour de faux libraires cachectiques classant des piles de faux livres. »

Les personnages sont excellents, et peut-être plus encore les seconds couteaux, comme cette femme qui est prête à tout faire subir à son mari, mais alors vraiment tout, pour qu’il parvienne à avoir une érection, ou encore cet homme persuadé que Dieu s’est réincarné en rhinocéros. Certains passages les mettant en scène sont véritablement hilarants.

Roman d’aventure épique faisant la part belle à l’humour et aux situations rocambolesques, L’île du Point Némo est un texte foisonnant comme on en fait peu (on pense, un peu dans le même style, à l’excellent La traversée du Mozambique par temps calme, de Patrice Pluyette). En plus de nous offrir quelques heures de lecture des plus plaisantes, Jean-Marie Blas de Roblès rend hommage par la même occasion aux grands maîtres de la littérature populaire : de Verne à Bradbury en passant par Zola, Conan Doyle, Melville ou encore Flaubert. Un petit bijou.

L’île du Point Némo, de Jean-Marie Blas de Roblès, Zulma (2014), 460 pages.

La petite communiste qui ne souriait jamais est un livre de Lola Lafon paru aux éditions Actes Sud en janvier dernier.

Résumé

La petite communiste qui ne souriait jamais est un objet littéraire aussi rare qu’intéressant. De quoi s’agit-il exactement ? Si sa forme est assez inclassable – le texte tient à la fois de la biographie, du roman ou encore de l’enquête – son sujet est clairement établi : Lola Lafon s’intéresse à Nadia Comaneci.

Mon avis

Tout le monde (ou presque) à déjà entendu parler de cette petite Roumaine, première gymnaste à avoir obtenu la note parfaite en gymnastique, aux jeux olympiques de Montréal en 1976. Lola Lafon s’intéresse à la redoutable athlète qu’elle était mais, au-delà de ses performances, elle s’attache surtout à nous faire connaître la personne, ainsi que le contexte dans lequel elle évoluait.

« Quel âge a-t-elle, demande la juge principale, incrédule, à l’entraîneur. Ce chiffre, quatorze, lui donne un frisson. Ce que la petite a effectué à l’instant dézingue le déroulement des chiffres, des mots et des images. Il ne s’agit plus de ce que l’on comprend. On ne saurait noter ce qui vient d’advenir. Elle jette la pesanteur par-dessus son épaule, son corps frêle se fait de la place dans l’atmosphère pour s’y lover. »

Suivant un fil plus ou moins chronologique, elle nous narre le parcours de Nadia, de ses premiers entraînements, toute jeune fille, à sa fin de carrière compliquée, agrémentée d’un harcèlement médiatique certain.

« Mais pourquoi personne ne les a prévenus qu’il fallait regarder par-là, ragent ceux qui ratent le moment où, Nadia C. se lance en arrière et, les bras en croix, donne unn coup de pied à la lune, saut à l’aveugle, et ils se tournent les uns vers les autres, est-ce que quelqu’un a compris, est-ce que vous avez compris ? Le panneau électronique affiche COMANECI, NADIA, ROMANIA suivi de 73, son dossard, et là où il devrait y avoir la note : rien. On attend. Blêmes, les gymnastes soviétiques vont et viennent dans les travées réservées aux entraîneurs et aux compétitrices qui ont terminé. Elles savent. Les coéquipières de la Roumaine, elles, semblent au désespoir, Dorina tient ses mains jointes, Mariana murmure une phrase en boucle, une autre est affalée, les yeux fermés ; Nadia, elle, un peu à l’écart, sa queue de cheval de travers, ne jette pas un regard au tableau d’affichage. Et c’est lui qu’elle voit en premier, Béla, son entraîneur, debout, les bras au ciel, la tête renversée en arrière ; elle se tourne enfin et découvre sa sanction, ce terrible 1 sur 10 qui s’inscrit en nombre lumineux face aux caméras du monde entier. Un virgule zéro zéro. Elle repasse de possibles fautes dans sa tête, l’arrivée du saut périlleux arrière éventuellement, pas assez stable, qu’est-ce qu’elle a pu faire pour mériter ça ? Béla la serre dans ses bras, t’en fais pas chérie, on va déposer une réclamation. Mais un des juges attire son attention. Parce que le Suédois se lève. Parce qu’il a les larmes aux yeux et la fixe. Et tous nous raconteront cet instant tant et tant de fois qu’elle n’est plus sûre aujourd’hui de l’avoir vécu, peut-être l’a-t-elle vu à la télé, peut-être cet épisode a-t-il été écrit pour un film. Le public s’est levé et de leurs dix-huit mille corps provient l’orage, leurs pieds grondent rythmiquement au sol et le Suédois dans le vacarme ouvre et ferme la bouche, il prononce des mots inaudibles, des milliers de flashs forment une pluie d’éclairs inégaux, elle entrevoit le Suédois, que fait-il, il ouvre ses deux mains et le monde entier filme les mains du juge vers elle. Alors, la petite tend ses mains vers lui, elle demande confirmation, c’est un… dix ? Et lui, doucement, hoche la tête en gardant ses doigts ouverts devant son visage, des centaines de caméras lui cache l’enfant, les gamines de l’équipe roumaine dansent autour d’elle, oui, amour, oui, ce un virgule zéro zéro est un dix. »

Chaque chapitre est « romancé » sur la base d’événements réels, puis suivi des commentaires de Nadia Comaneci que Lola Lafon a pu contacter tout au long de l’écriture de son texte.

Il n’est sans doute pas nécessaire d’apprécier la gymnastique, ni même le sport, pour s’intéresser à cette Petite communiste qui ne souriait jamais. Tout y est intéressant, et particulièrement le contexte géopolitique de l’époque, les succès de Nadia étant mis en parallèle avec la guerre froide. La plongée que nous offre l’auteur dans la Roumanie communiste puis après la chute de Ceaușescu vaut à elle seule le détour.

Truffé d’anecdotes et bien pensé, ce texte inclassable de Lola Lafon se lit très bien. Sous couvert de s’intéresser à une championne de gym mondialement connue, on apprend aussi pas mal de choses qu’on ne pensait pas forcément trouver ici. Une belle réussite.

La petite communiste qui ne souriait jamais, de Lola Lafon, Actes Sud (2014), 320 pages.

Les coiffes rouges est un roman historique de Daniel Cario, publié aux Presses de la cité en janvier.
Il m’a été proposé par l’éditeur par l’intermédiaire d’une « Masse critique » organisée par le site Babelio.
Finistérien depuis une bonne quinzaine d’années, j’aime l’Histoire et je connais un peu Douarnenez, où j’ai passé quelques soirées mémorables. D’où ma curiosité pour ce roman qui sort un peu du cadre de ce que je lis d’ordinaire.

Résumé

Douarnenez, 1924.
Dolorès Marques, 17 ans, se fait embaucher comme sardinière chez Guéret, l’une des nombreuses conserveries de ce port breton spécialisé dans la sardine. D’abord ravie d’avoir un travail, elle va vite déchanter en se rendant compte de l’écart entre la rudesse du travail et le maigre salaire que les patrons consentent à verser aux « penn-sardin ».
Diego, son père, d’origine espagnole, est patron-pêcheur sur un modeste navire. L’un de ses mousses, surnommé Glazig, ne laisse pas Dolorès insensible.

Mon avis

Le point fort de ce texte que l’éditeur qualifie de « roman vrai » est assurément l’important travail de documentation mené par Daniel Cario pour coller au plus près des faits. Ainsi, sa « fiction » est fortement ancrée dans le réel et les protagonistes croisent de nombreux personnages qui ont réellement existé, comme Sébastien Velly, l’un des premiers maires communistes de France, le député Charles Tillon ou encore la syndicaliste Lucie Colliard. Pour autant, l’auteur ne nous abreuve pas de données historiques superflues. La ville de Douarnenez et les conditions de travail des « penn-sardin » sont bien décrites.

Les personnages sont globalement intéressants, pour ce qu’ils représentent surtout. La jeune sardinière qui vire pasionaria (tiens, elle se prénomme Dolorès, comme c’est curieux !). L’immigré espagnol devenu patron-pêcheur. Clopine, l’ouvrière boiteuse renvoyée à cause de son infirmité et qui garde depuis une dent contre son ex-employeur. Alcide Guéret, le patron bedonnant qui se prend d’affection pour Dolorès. Mais aussi : les impitoyables contremaîtresses, le commissaire de droite effrayé par la poussée « coco » dans sa ville, le petit mousse, etc. On peut comprendre la volonté de Daniel Cario de grossir les traits pour rendre son propos plus intelligible mais ce faisant, il tombe parfois dans la caricature un peu facile.

Les développements de l’histoire se laissent suivre agréablement bien qu’ils soient dans l’ensemble très prévisibles. Mais pouvait-il en être autrement s’agissant d’un roman historique dont on connaît la « fin » ? On se doute bien que tout cela va se terminer par la grande grève de 1924, qui a pris une ampleur nationale et aura vu défiler dans les rues de Douarnenez plusieurs milliers d’ouvrières réclamant, sabots aux pieds et drapeaux rouges en main, une augmentation significative de leur maigre salaire. Et pour peu qu’on en connaisse un peu les détails, on ne s’étonnera pas de certains rebondissements de l’intrigue, qui sont eux aussi véridiques.
Seule la bluette entre Dolorès et Glazig, particulièrement mièvre, m’a semblé de trop, ou tout du moins prendre une part conséquente part rapport au reste.

Avec Les coiffes rouges, Daniel Cario signe un honnête roman historique, fort intéressant, ainsi qu’un bel hommage à l’une des rares révoltes ouvrières menées par des femmes, les courageuses « penn-sardin » de Douarnenez.

Les coiffes rouges, de Daniel Cario, Presses de la cité (2014), 437 pages.

En complément de cette chronique vous pourrez lire cet intéressant article de L’Humanité résumant la grève douarneniste de 1924 ou encore cette interview sur le site de l’éditeur où Daniel Cario nous parle de son roman.

J’ai découvert Patrice Pluyette en 2009 avec  La traversée du Mozambique par temps calme, qui avait été un vrai coup de cœur.
Je m’étais dit alors que j’essaierai bien de lire d’autres romans de l’auteur. C’est désormais chose faite avec Un vigile, son second roman, publié en 2005 chez Maurice Nadeau.

Résumé

Un vigile anonyme raconte scrupuleusement son quotidien (essentiellement professionnel), lui qui est chargé de contrôler l’accès à la salle de sport d’une grande entreprise et qui prend son métier très à cœur.


Mon avis

Un vigile est très différent de l’excellent La traversée du Mozambique par temps calme. Autant le dire d’emblée, je pense que c’est un roman très original qui risque de ce fait de ne pas plaire à un grand nombre de personnes.
C’est très expérimental, aussi bien au niveau du fond que de la forme.

« Je pourrai aussi, je pense, identifier une personne à l’ombre qu’elle projette sur le sol avant d’arriver à moi, ou reconnaître un pas. Le son du pas. Il y a des pas calmes, des pas pressés. Des pas lourds. Des pas lestes. Des pas qui traînent. Des qui traînent pas. La spécificité d’un pas est intrinsèquement lié au style de la chaussure, évidemment. »



Concernant le fond, il ne se passe pour ainsi dire rien. Il s’agit, sur une petite centaine de pages, de l’introspection d’un vigile consciencieux qui, avec pas mal de recul, nous explique par le détail en quoi consiste ses journées de travail. On sent qu’il intellectualise beaucoup ce qu’il fait. On sent aussi qu’il s’ennuie énormément et l’on se demande pourquoi il continue à faire ce travail qui ne semble pas l’épanouir le moins du monde.

« Ma porte est une porte somme toute normale, rectangulaire, munie de deux gonds en son flanc gauche et d’un groom assez performant qui résiste à énormément d’ouvertures. […] Son utilisation est ancestrale : on l’ouvre en la tirant à soi et en la poussant pour sortir. La poignée est une poignée droite, à baisser. »

Comme vous le voyez, le vigile détaille vraiment minutieusement les choses. S’en suit la description de tous les cas de figure d’ouverture de « sa » porte, ce qui se passe si deux personnes arrivent en même temps de chaque côté, ou si l’une d’elles a les deux bras chargés…
Du coup, c’est très particulier sur la forme aussi, presque oulipien dans le style par moments, avec cette façon de lister des possibilités de manière plus ou moins exhaustive (cf. L’art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une augmentation par exemple).
 Bien que l’ensemble soit assez froid, comme son narrateur, qui décrit les choses de manière quasi clinique, Patrice Pluyette se permet une touche d’humour de temps à autre.

« Voilà des hommes forts qui gardent la tour, sont chargés de sa sécurité, ont le sens du combat, jour et nuit se relaient par équipes de deux. […] Ils mesurent deux mètres ; les plus petits sont très utiles parce qu’ils se faufilent sous les grands. Karen est la seule femme. Elle apaise un conflit par une parole tendre ou son pied dans ta gueule. »

Le roman avançant, le vigile commence à nous parler de sa vie (ou plutôt de sa non-vie) en dehors du travail, et se questionne de manière existentielle. Les dernières pages sont très étranges et difficilement qualifiables (surréalistes ?).

« On devrait s’allonger plus souvent : dans la rue, dans une banque, en congrès. Être à plat égalise les parties. Aplanit les craintes. Aucune personne ne s’allonge mieux qu’une autre. S’allonger confère au lieu une intimité immédiate. On se l’approprie. On est partout chez soi. Si le monde s’allongeait on serait tous chez nous sous un même toit, une grande famille, des frères. »

Du début à la fin, on ne sait pas où l’auteur va nous mener. Je pense que pour pouvoir profiter de ce roman pour le moins spécial il faut (pouvoir) accepter son étrangeté, tant sur le style que sur le fond.
 Bien que celui-ci m’ait moyennement plu, je poursuivrai avec l’œuvre de Patrice Pluyette.


Un vigile, de Patrice Pluyette, Maurice Nadeau (2005), 97 pages.