Archives de la catégorie ‘Littérature française’

La baleine thébaïde est un roman de Pierre Raufast paru chez Alma en 2017.

liv-11931-la-baleine-thebaideRésumé

Après avoir terminé, brillamment mais sans grande passion, des études supérieures de commerce, le jeune Richeville ne sait pas quel sens donner à sa vie. Il commence à rechercher un emploi lorsqu’il tombe sur une annonce atypique. Le Samaritano Institute cherche un volontaire pour une expédition scientifique en mer arctique. Il s’agit de localiser la « baleine 52 », unique au monde en raison de son chant à la fréquence anormale. La mission est bien payée et Richeville n’a rien d’autre de mieux à faire. Il décolle donc pour l’Alaska, d’où partira le bateau.

Mon avis

En préambule, disons que sans l’initiative de ma médiathèque, qui incite ses lecteurs à participer au Prix du Roman Cezam Inter-CE, dont la sélection est très bonne, je ne serais sans doute jamais tombé sur ce livre – contrairement à d’autres titres de la sélection, parfois même déjà lus avant de connaître l’existence de ce prix.

Avant ce troisième roman, Pierre Raufast avait écrit La Fractale des raviolis et La Variante chilienne. Les titres ne s’inventent pas et témoignent déjà de l’imaginaire débridé de l’auteur. Amateurs de littérature très classique, vous n’y trouverez peut-être pas votre compte. Vous voilà prévenus.
Après une brève scène d’ébats sexuels aquatiques dans la luxueuse piscine d’une villa américaine (scène dont on ne comprend ce qu’elle vient faire là), nous voilà rapidement avec le jeune Richeville sur le baleinier. Tout semble se passer comme prévu… et puis tout part en cacahuète.
On croise alors le chemin d’un hacker russe, d’un homme qui se rend aux enterrements d’illustres inconnus se faisant passer à chaque fois pour un proche du défunt, d’un savant fou rêvant de remonter le temps pour déguster un steak de stégosaure (oui oui!), ou encore de petites baleines connectées…
Vous l’aurez compris, Pierre Raufast n’est pas l’homme des récits linéaires. Se basant sur des faits réels teintés de science (la baleine 52, la R&D dans le domaine des objets connectés…), son imagination pour le moins débridée fait le reste et nous offre un roman d’aventure très original faisant travailler les zygomatiques.

Malgré de belles trouvailles et un humour prononcé – certaines scènes sont mémorables – d’aucuns trouveront peut-être le roman un brin trop décousu. Il permet néanmoins de passer un bon moment de lecture à la recherche de la baleine thébaïde.
En matière de roman d’aventure foutraque et désopilant, on ne saura trop que (re)conseiller La Traversée du Mozambique par temps calme de Patrice Pluyette texte auquel cet opus ressemble par bien des aspects.

La baleine thébaïde, de Pierre Raufast, Alma (2017), 222 pages.

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Petit pays, paru l’an dernier, est le premier roman de Gaël Faye.
Il a été distingué à maintes reprises, notamment par le Prix Goncourt des Lycéens.

petit-paysRésumé

« Je ne sais pas vraiment comment cette histoire a commencé.
Papa nous avait pourtant tout expliqué un jour, dans la camionnette.
– Vous vouez, au Burundi c’est comme au Rwanda. Il y a trois groupes différents, on appelle ça les ethnies. »
C’est par ces quelques mots, qui annoncent la couleur et le propos, que s’ouvre Petit pays, roman quasi autobiographique. Gabriel y raconte ses premières années au Burundi, avec son lot de souvenirs d’enfance, des bonheurs simples aux déconvenues marquantes. Le temps d’avant…
Et puis un beau jour – ça aurait sans doute pu être la veille, ou le lendemain – sans que l’on ne sache exactement pourquoi, l’horreur absolue commence et des familles entières sont massacrées parce qu’elles ne sont pas de la « bonne » ethnie.

Mon avis

Je connais Gaël Faye depuis quelques années de par sa musique, que j’aime beaucoup. J’ai ses albums solo à la maison, je l’ai vu deux fois en concert et je serai prêt à le revoir avec plaisir. J’aime aussi son précédent projet Milk, Coffee & Sugar. Ses textes sont souvent beaux, poétiques, engagés, humains… Des textes comme on en fait assez peu dans le rap français actuel. Et son flow est largement au-dessus de la moyenne. Si vous n’êtes pas allergique au rap, vous allez sans doute aimer. Et si vous pensez être allergique au rap, vous risquez de changer d’avis. Le tout avec quelques bons mots de grande qualité comme cette punchline que j’adore dans Let’s Go to Work morceau avec Electro Deluxe sur le travail et le lot de souffrance qui y est parfois associé : « Le travail c’est la santé… ou bien Fleury-Mérogis. ».

Mais revenons à nos moutons et à ce Petit pays, qui est d’ailleurs le titre d’un des plus beaux morceaux de son premier album Pili-pili sur un croissant au beurre, là aussi consacré à son pays natal, l’un des plus méconnus d’Afrique vu de France : le Burundi.

À l’instar de ses textes de rap, son roman, très bien écrit, est un concentré de poésie et de positivité malgré la dureté extrême des sujets évoqués.
Il est bien agréable de se plonger avec nostalgie dans les souvenirs d’enfance de Gabriel, emplis de ce soleil, de ces couleurs, de ces goûts et de ces odeurs propres à l’Afrique qu’on ne peut sans doute qu’imaginer si on a pas eu la chance d’y poser le pied.
Certaines scènes sont même drôles, comme cette virée clandestine dans une piscine de Bujumbura.
Mais l’enfance de Gabriel s’est arrêtée un beau jour…

« Au temps d’avant, avant tout ça, avant ce que je vais raconter et le reste, c’était le bonheur, la vie sans se l’expliquer. Si l’on me demandait « Comment ça va ? » je répondais toujours « Ça va ! ». Du tac au tac. Le bonheur, ça t’évite de réfléchir. C’est par la suite que je me suis mis à considérer la question. À esquiver, à opiner vaguement du chef. D’ailleurs, tout le pays s’y était mis. Les gens ne répondaient plus que par « Ça va un peu ». Parce que la vie ne pouvait plus aller complètement bien après tout ce qui nous était arrivé. »

…et puis la guerre…
Une guerre, c’est toujours atrocement moche. Mais celle-ci l’est particulièrement. Faut-il parler de guerre civile ou plutôt de génocide ? Toujours est-il qu’elle a fait des milliers de morts et changé à jamais la face du Burundi (comme celle du Rwanda voisin).
Elle a aussi profondément impacté la vie de Gaël Faye, qui avait sans doute plus besoin qu’envie de coucher ses maux sur papier, par l’intermédiaire de Gabriel, son alter ego littéraire.
D’ailleurs, la faire voir à hauteur d’enfant, avec toute l’innocence et la naïveté qui habite encore Gabriel, apporte indéniablement quelque chose de plus.
Si quelques scènes sont dures émotionnellement, l’auteur ne verse absolument pas dans la surenchère. L’indicible est dit, avec tact, parfois presque avec pudeur.

« Et Maman, penchée au-dessus d’Ana, continuait de raconter cette effroyable histoire dans un long chuchotement haletant. J’ai écrasé l’oreiller sur ma tête. Je ne voulais pas savoir. Je ne voulais rien entendre. Je voulais me lover dans un trou de souris, me réfugier dans une tanière, me protéger du monde au bout de mon impasse, me perdre parmi les beaux souvenirs, habiter de doux romans, vivre au fond des livres. »

Il y a aussi de très beaux passages sur la lecture.
Devenu ado, Gabriel, las de traîner avec certains de ses amis lorsque ceux-ci ne veulent plus jouer mais faire la guerre ou singer les adultes, se réfugie dans les romans que lui procure Madame Economopoulos, la voisine d’en face. Quand il devient dangereux de sortir dehors en raison des massacres, le petit Gabriel traverse la rue en catimini pour faire le plein de bouquins. Il peut aussi passer des heures à parler littérature avec la vieille dame.

Sur un sujet qui lui tenait on ne peut plus à cœur, Gaël Faye signe un très beau roman.
On en ressort un peu secoué mais toujours positif, car malgré la noirceur des événements contés, les nuages sombres du Burundi laissent toujours entrevoir un rayon de soleil.

 

Petit pays, de Gaël Faye, Grasset (2016), 215 pages.

Les trois vies d’Antoine Anacharsis est un roman (jeunesse) d’Alex Cousseau paru au Rouergue en 2012.

Résumé

C’est en 1831, au large de Nosy Boraha, petite île de l’océan indien, que naît Taan (ou Antoine), de deux parents enlevés par des Anglais pour être vendus comme esclaves. Il est repêché miraculeusement après le naufrage du bateau qui devait les amener en Équateur, avec autour du cou un médaillon dans lequel est enfermé un mystérieux parchemin. Sur ce dernier, un cryptogramme, censé pouvoir conduire à un trésor, celui de son ancêtre La Buse, célèbre pirate des mers du Sud.

Mon avis

Si je suis loin d’avoir lu toute l’œuvre du prolifique finistérien (tiens tiens !) Alex Couseau, j’ai dévoré plus jeune quelques uns de ses romans (Poisson-lune, Le cri du phasme, Sanguine…) et j’ai plaisir à le relire à l’occasion.

Dans celui-ci, l’auteur adopte un point de vue original. Il fait d’Antoine son narrateur, à la première personne. Jusque là, rien d’exceptionnel. Mais surtout, il le fait raconter son histoire avant-même sa naissance. En effet, durant le premier tiers du livre, il nous raconte l’histoire de ses ancêtres et celle de ses parents depuis l’intérieur du ventre de sa mère. Ce petit côté « Kirikou » ne plaira peut-être pas aux amateurs de réalisme à tout prix mais le procédé est très intéressant.

« Pour l’heure, je suis au chaud au fond du ventre, plié comme le mystérieux bout de papier à l’intérieur du médaillon que ma mère porte autour du cou.
De la taille d’un haricot. Je germe. Mon cœur est une petite bosse, mes yeux deux courtes saillies, mes lèvres restent à dessiner, avec les deux minuscules fentes que sont mes oreilles je n’entends pas encore les bruits, mais déjà ma mère communique avec moi.
Ses mots me cajolent. Ma mère me raconte mon histoire, la sienne et celle de nos ancêtres. Elle me parle à sa façon, de sa petite voix intérieure, une voix muette et fluide, comme un filet de sang parmi tous les autres sangs mêlés à l’intérieur de mes veines. Je suis malgache, français jamaïquain, écossais, russe… Tout à la fois. Je suis du monde entier, ou bien je suis de nulle part. Je suis juste là, présent dans le ventre. Je grandis, je dors, je me nourris de cette voix et de ce sang. Parfois, je sens le corps de ma mère vibrer, et elle me dit ce qui se passe à l’extérieur. »

Roman picaresque autant que d’aventures, Les trois vies d’Antoine Anacharsis verra l’enfant, puis le jeune homme, voyager aux quatre coins du globe et vivre mille aventures en gardant à l’esprit un objectif : retrouver le trésor de son ancêtre. Des États-Unis, où il part à la recherche d’Edgar Allan Poe au Cap Horn où il essuie des tempêtes sur un baleinier (clin d’œil au Moby Dick de Melvile).

Alex Cousseau prend plaisir à lui faire croiser la route de personnages ayant réellement existé. D’Edgar Allan Poe aux sœurs Fox en passant par Phineas Gage. L’ancêtre d’Antoine dans le roman, le pirate Olivier Levasseur, dit « La Buse », a lui aussi existé, et aurait à ce qu’on raconte laissé derrière lui un trésor. Prononcés sur le gibet où on allait le pendre, « Mes trésors à qui saura comprendre », furent ses derniers mots. Dans tous les cas, le cryptogramme en question existe vraiment (il est d’ailleurs reproduit tel quel dans le roman). Jamais déchiffré à ce jour, il continue d’attiser la curiosité de certains.

Avec Les trois vies d’Antoine Anacharsis, Alex Cousseau confirme une fois de plus ses talents de conteur et propose à son lectorat, jeune ou moins jeune, un très beau roman d’aventures. Un auteur à découvrir pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore.

Les trois vies d’Antoine Anacharsis, d’Alex Cousseau, Rouergue (2012), 329 pages.

Les béquilles, paru chez Maurice Nadeau en 2004, est le premier roman de Patrice Pluyette, auteur depuis, entre autres titres, de l’excellent La traversée du Mozambique par temps calme.


Résumé

Le narrateur – dont on ne connaît pas le nom – est cascadeur professionnel pour la télévision. Son job, c’est de tomber à la place des autres : d’un immeuble, d’un avion, d’un cheval, ou même dans l’escalier.
Paradoxalement, ce n’est pas en chutant – il ne s’est jamais blessé durant une cascade – qu’il s’abîme le pied, mais chez lui, en se dépêchant d’aller décrocher le téléphone. Résultat de l’accident con par excellence : petit orteil éclaté, cassé net. Le temps de quelques semaines, il va devoir se résigner à ne pas travailler, et à vivre avec des béquilles.

Mon avis

Dans ce premier roman, on trouve déjà la patte reconnaissable de Patrice Pluyette, qu’on retrouvera dans Un vigile ou dans l’hilarant La traversée du Mozambique par temps calme.
Pendant à peine plus de cent pages, le narrateur nous raconte, à la première personne et avec humour, son quotidien d’estropié, de la blessure à la rémission en passant par l’apprentissage de la marche avec béquilles.

« Je trouve que des béquilles confèrent à celui qui les porte un charme irrésistible, et c’est une occasion de devenir pour un temps séduisant. Elles sont un prétexte au contact humain. Elles demandent, dans certains cas, de l’assistance. Elles peuvent créer des liens grâce au sujet de conversation tout trouvé qu’elles imposent entre vous et la personne, rendant possible une franche camaraderie, laquelle, en d’autres cas, eût été gênante (c’est une peu comme avec les chiens). Pour dire les choses plus largement, je pense que les béquilles fascinent. Elles sont habitées d’un lourd paradoxe : à la fois rudimentaires, fondant leur principe sur celui, ancestral, de l’appui sur bâton, elles n’en nécessitent pas moins de leur utilisateur une démarche assez moderne, tout en force et en souplesse, où les membres porteurs doivent être gainés (épaules, avant-bras) et le reste suffisamment relâché pour maintenir l’équilibre. Le résultat, quand il est réussi (il faut un minimum de souplesse et d’agilité naturelles) est assez beau à voir. Chaque pas, sur béquille, est un saut à cloche-pied retenu, ralenti, pris dans les rouages d’un mouvement de bascule douce ; la danse n’est pas loin. Tout cela a de l’allure. »

Avec des béquilles, tout les repères du narrateur sont chamboulés. Tous ces petits gestes simples de la vie quotidienne sont à revoir à l’aune des béquilles, qui handicapent au moins autant qu’elles soutiennent.
Solitaire, le narrateur a pour unique compagnie une amie et voisine, Becky, qui vient d’abord l’aider plusieurs fois par jour. Avant que la jeune peintre décide qu’il lui est plus pratique d’emménager chez lui. Cette compagnie féminine inédite n’est pas pour déplaire au narrateur, mais Becky a déjà un petit ami, Rütt, un baroudeur allemand, toujours aux quatre coins du globe – il fait depuis deux ans un tour du monde à vélo.

Sans grande prétention littéraire – me semble-t-il – Les béquilles est un sympathique roman qui annonçait déjà le talent, confirmé par la suite, de l’auteur. Dans ce roman, comme dans Un vigile, Patrice Pluyette parvient à faire d’un rien (un orteil cassé, le quotidien d’un gardien de nuit) une œuvre littéraire, avec l’humour et la truculence qui le caractérisent.

Les béquilles, de Patrice Pluyette, Maurice Nadeau (2004), 106 pages.

L’astragale est un roman autobiographique d’Albertine Sarrazin initalement paru aux éditions Jean-Jacques Pauvert en 1965.

Résumé

Anne, joli petit bout de femme, même pas vingt ans, purge une longue peine pour un braquage raté. Grâce à la complicité de son amie Rolande, elle parvient à se faire admettre à l’infirmerie et, de là, à s’évader. Mais en sautant du mur principal elle se réceptionne mal et crac, douleur terrible, sa jambe et sa cheville forment désormais un angle droit. Elle parvient tant bien que mal à se traîner jusqu’à la route principale. Un camion s’arrête mais le routier, sympathique au demeurant, refuse de l’embarquer car il ne veut pas se rendre complice d’une évasion. Un jeune homme survient ensuite et accepte de faire monter Anne sur sa moto. C’est Julien.

Mon avis

Anne va forcément être recherchée dans les alentours, et notamment dans les hôpitaux, aussi Julien parvient-il à lui trouver une planque dans une guinguette. C’est que les planques, il connaît. En effet, Julien est un petit malfrat qui vit de divers larcins mais ne peut s’empêcher de retourner voir sa mère durant ses cavales. Alitée, Anne trouve le temps long entre les rares visites de Julien. Et puis cette foutue cheville qui ne va pas mieux et l’empêche de marcher seule – elle apprendra plus tard que son astragale, petit os de la cheville, est en morceaux. Une complicité se crée entre les deux jeunes, qui se mue peu à peu en amour.

L’astragale, édité en 1965 par Jean-Jacques Pauvert, est le premier roman d’une jeune femme à la vie mouvementée, Albertine Sarrazin (1937-1967), qui aura le temps d’en écrire deux autres (La cavale, 1965 et La traversière, 1966), ainsi que des poèmes, avant de laisser la vie sur une table d’opération à vingt-neuf ans. Largement autobiographiques, ils racontent son parcours hors du commun. Déposée à l’assistance publique à sa naissance, adoptée à deux ans, violée à dix ans par son oncle adoptif, envoyée par son père adoptif en maison de correction à quinze, elle s’enfuit à Paris l’année suivante. Albertine vit avec une amie de chapardages et de prostitution avant de tenter un hold-up durant lequel une vendeuse est blessée. Elle est condamnée à sept ans de prison en 1955 et s’évadera deux ans plus tard, après avoir passé son baccalauréat. C’est en 1964, enfermée de nouveau pour vol, qu’elle entame l’écriture de ce « petit roman d’amour pour Julien », qu’elle a épousé entre-temps.

L’astragale raconte à la première personne le début de ce parcours chaotique, avec un style élégant, à la fois classique et truffé d’argot. Si l’écriture semble aujourd’hui quelque peu datée, l’histoire vaut encore largement le détour et inspire encore plus d’un artiste. Après un film en 1968, un documentaire en 2004 et quelques biographies, c’est au tour de la bande dessinée de s’intéresser au parcours hors-norme d’Albertine Sarrazin avec l’adaptation éponyme du roman L’astragale. Une réussite, tout en noir et blanc, signée Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg et parue chez Sarbacane, 2013.

L’astragale, d’Albertine Sarrazin, Jean-Jacques Pauvert (1965).
Réédition chez Pauvert (2001), 226 pages.

L’île du Point Némo est un roman d’aventure de Jean-Marie Blas de Roblès paru chez Zulma cette année (et qui a une jolie couverture soi-dit en passant).

Résumé

Lady MacRae s’est fait dérober l’Anankè, le plus gros diamant du monde. Elle appelle à la rescousse Martial Canterel (un ancien amant), aidé de son ami Shylock Holmes. Accompagnés de la dame écossaise, de son majordome Grimod, ainsi que de Miss Sherington et sa fille, les deux limiers vont partir aux trousses d’un terrible malfaiteur : l’« Enjambeur No », lequel est selon toute vraisemblance l’auteur du larcin.

Mon avis

On suit d’autres histoires en parallèle, comme celle de Monsieur Wang, PDG de l’usine de liseuses électroniques B@bil Books, dans le Périgord, voyeur et colombophile à ses heures perdues. Ou encore celle d’Arnaud Méneste, qui a dû se résoudre à vendre à Monsieur Wang son usine de cigares de qualité, et dont la femme Dulcie, cigarettière haïtienne, a sombré dans le coma en apprenant la dramatique nouvelle.

Au départ, si l’on s’attend à une intrigue classique, l’ensemble peut donner le sentiment d’un grand n’importe quoi. Cependant l’alternance des personnages au fil des chapitres ne perd pas le lecteur, qui comprendra finalement que toutes ces histoires étaient organisées et que l’auteur n’a rien laissé au hasard tant les différentes intrigues vont s’imbriquer les unes aux autres.

On ne sait pas exactement quand se déroule les événements, si ce n’est que nous nous trouvons dans le futur, après la « Troisième Guerre » et la fin du pétrole. En effet, les moyens de transports empruntés par les protagonistes utilisent des énergies diverses et variées et sont parfois assez originaux.

« Rien ne manquait à cette réplique grandeur nature de la ville, ni la tour Eiffel, qui se dressait au-dessus de vrais immeubles haussmanniens, ni les entrées de métro, ni même les fontaines Wallace. […] On y apercevait d’ailleurs, déformés par grossissement, les détails typiques qui satisfont d’ordinaire le maigre appétit des voyageurs. Des agents de police à képi, des Parisiens coiffés d’un béret noir, la baguette sous l’aisselle, des couples d’amoureux qui s’embrassaient éperdument. […] Des centaines de figurants à peau blanche contribuaient ainsi à l’authenticité de ce gigantesque jardin d’acclimatation, les concepteurs n’ayant pas lésiné sur la dépense. Parmi toutes ces exhibitions de scènes désuètes ou disparues, une vitrine provoquait immanquablement de petits rires teintés de mépris, celle d’une librairie reconstituée d’après les meilleures sources, à l’image de celles qui existaient avant la fracture numérique responsable de leur éradication définitive. On y voyait de faux lecteurs autour de faux libraires cachectiques classant des piles de faux livres. »

Les personnages sont excellents, et peut-être plus encore les seconds couteaux, comme cette femme qui est prête à tout faire subir à son mari, mais alors vraiment tout, pour qu’il parvienne à avoir une érection, ou encore cet homme persuadé que Dieu s’est réincarné en rhinocéros. Certains passages les mettant en scène sont véritablement hilarants.

Roman d’aventure épique faisant la part belle à l’humour et aux situations rocambolesques, L’île du Point Némo est un texte foisonnant comme on en fait peu (on pense, un peu dans le même style, à l’excellent La traversée du Mozambique par temps calme, de Patrice Pluyette). En plus de nous offrir quelques heures de lecture des plus plaisantes, Jean-Marie Blas de Roblès rend hommage par la même occasion aux grands maîtres de la littérature populaire : de Verne à Bradbury en passant par Zola, Conan Doyle, Melville ou encore Flaubert. Un petit bijou.

L’île du Point Némo, de Jean-Marie Blas de Roblès, Zulma (2014), 460 pages.

La petite communiste qui ne souriait jamais est un livre de Lola Lafon paru aux éditions Actes Sud en janvier dernier.

Résumé

La petite communiste qui ne souriait jamais est un objet littéraire aussi rare qu’intéressant. De quoi s’agit-il exactement ? Si sa forme est assez inclassable – le texte tient à la fois de la biographie, du roman ou encore de l’enquête – son sujet est clairement établi : Lola Lafon s’intéresse à Nadia Comaneci.

Mon avis

Tout le monde (ou presque) à déjà entendu parler de cette petite Roumaine, première gymnaste à avoir obtenu la note parfaite en gymnastique, aux jeux olympiques de Montréal en 1976. Lola Lafon s’intéresse à la redoutable athlète qu’elle était mais, au-delà de ses performances, elle s’attache surtout à nous faire connaître la personne, ainsi que le contexte dans lequel elle évoluait.

« Quel âge a-t-elle, demande la juge principale, incrédule, à l’entraîneur. Ce chiffre, quatorze, lui donne un frisson. Ce que la petite a effectué à l’instant dézingue le déroulement des chiffres, des mots et des images. Il ne s’agit plus de ce que l’on comprend. On ne saurait noter ce qui vient d’advenir. Elle jette la pesanteur par-dessus son épaule, son corps frêle se fait de la place dans l’atmosphère pour s’y lover. »

Suivant un fil plus ou moins chronologique, elle nous narre le parcours de Nadia, de ses premiers entraînements, toute jeune fille, à sa fin de carrière compliquée, agrémentée d’un harcèlement médiatique certain.

« Mais pourquoi personne ne les a prévenus qu’il fallait regarder par-là, ragent ceux qui ratent le moment où, Nadia C. se lance en arrière et, les bras en croix, donne unn coup de pied à la lune, saut à l’aveugle, et ils se tournent les uns vers les autres, est-ce que quelqu’un a compris, est-ce que vous avez compris ? Le panneau électronique affiche COMANECI, NADIA, ROMANIA suivi de 73, son dossard, et là où il devrait y avoir la note : rien. On attend. Blêmes, les gymnastes soviétiques vont et viennent dans les travées réservées aux entraîneurs et aux compétitrices qui ont terminé. Elles savent. Les coéquipières de la Roumaine, elles, semblent au désespoir, Dorina tient ses mains jointes, Mariana murmure une phrase en boucle, une autre est affalée, les yeux fermés ; Nadia, elle, un peu à l’écart, sa queue de cheval de travers, ne jette pas un regard au tableau d’affichage. Et c’est lui qu’elle voit en premier, Béla, son entraîneur, debout, les bras au ciel, la tête renversée en arrière ; elle se tourne enfin et découvre sa sanction, ce terrible 1 sur 10 qui s’inscrit en nombre lumineux face aux caméras du monde entier. Un virgule zéro zéro. Elle repasse de possibles fautes dans sa tête, l’arrivée du saut périlleux arrière éventuellement, pas assez stable, qu’est-ce qu’elle a pu faire pour mériter ça ? Béla la serre dans ses bras, t’en fais pas chérie, on va déposer une réclamation. Mais un des juges attire son attention. Parce que le Suédois se lève. Parce qu’il a les larmes aux yeux et la fixe. Et tous nous raconteront cet instant tant et tant de fois qu’elle n’est plus sûre aujourd’hui de l’avoir vécu, peut-être l’a-t-elle vu à la télé, peut-être cet épisode a-t-il été écrit pour un film. Le public s’est levé et de leurs dix-huit mille corps provient l’orage, leurs pieds grondent rythmiquement au sol et le Suédois dans le vacarme ouvre et ferme la bouche, il prononce des mots inaudibles, des milliers de flashs forment une pluie d’éclairs inégaux, elle entrevoit le Suédois, que fait-il, il ouvre ses deux mains et le monde entier filme les mains du juge vers elle. Alors, la petite tend ses mains vers lui, elle demande confirmation, c’est un… dix ? Et lui, doucement, hoche la tête en gardant ses doigts ouverts devant son visage, des centaines de caméras lui cache l’enfant, les gamines de l’équipe roumaine dansent autour d’elle, oui, amour, oui, ce un virgule zéro zéro est un dix. »

Chaque chapitre est « romancé » sur la base d’événements réels, puis suivi des commentaires de Nadia Comaneci que Lola Lafon a pu contacter tout au long de l’écriture de son texte.

Il n’est sans doute pas nécessaire d’apprécier la gymnastique, ni même le sport, pour s’intéresser à cette Petite communiste qui ne souriait jamais. Tout y est intéressant, et particulièrement le contexte géopolitique de l’époque, les succès de Nadia étant mis en parallèle avec la guerre froide. La plongée que nous offre l’auteur dans la Roumanie communiste puis après la chute de Ceaușescu vaut à elle seule le détour.

Truffé d’anecdotes et bien pensé, ce texte inclassable de Lola Lafon se lit très bien. Sous couvert de s’intéresser à une championne de gym mondialement connue, on apprend aussi pas mal de choses qu’on ne pensait pas forcément trouver ici. Une belle réussite.

La petite communiste qui ne souriait jamais, de Lola Lafon, Actes Sud (2014), 320 pages.