Archives de la catégorie ‘Polar allemand’

Le Briseur d’âmes (Der Seelenbrecher, pour la VO allemande) est le quatrième roman du jeune auteur allemand Sebastian Fitzek, publié en France chez l’Archipel, comme les précédents.

https://i2.wp.com/polars.pourpres.net/img/uploads/le_briseur_d_ames.jpgRésumé

Un criminel d’un genre nouveau terrorise Berlin et sa région, et le comble, c’est qu’il ne tue même pas. Les jeunes femmes ayant eu le malheur de croiser son chemin sont retrouvées en vie. Vivantes certes, mais totalement apathiques, désormais incapables de la moindre interaction avec les autres. Les journalistes ont tôt fait de trouver un surnom évocateur à ce psychopathe : le Briseur d’âmes.
Dans le même temps, un patient d’une clinique berlinoise victime d’une amnésie totale après un accident de voiture a une seule idée en tête. Celui que les soignants ont rebaptisé Caspar ne souhaite rien de plus que retrouver son identité.

Mon avis

Après Thérapie, Ne les crois pas et Tu ne te souviendras pas, Sebastian Fitzek nous prouve une fois de plus qu’il est loin d’avoir épuisé le stock d’idées originales qui semblent sortir sans effort de son cerveau fécond. Comme il nous l’a récemment expliqué en interview (voir par ici), l’auteur part d’une question de départ atypique, essaie de trouver une fin surprenante, puis laisse les personnages le guider pour relier les deux bouts.

Ici, tout part de ce « tueur » qui n’en est pas un, puisqu’il préfère anéantir l’âme de ses proies plutôt que de détruire leur corps. Il faut ajouter à ce modus operandi original ces énigmes que le Briseur d’âmes laisse sur ses victimes, et qui permettent au lecteur de faire travailler ses cellules grises en même temps que les protagonistes du roman, ce qui est plutôt agréable.

Une fois le décor planté, le suspense peut aller crescendo et les pages se tournent de plus en plus vite – le fait que le narrateur, Caspar, ne sache pas lui-même qui il était avant son accident ajoute encore de l’intérêt à l’intrigue. A partir du moment où les personnages se retrouvent coincés par une terrible tempête de neige au sein de la clinique, la tension devient permanente et les rebondissements fusent, nombreux et bien sentis. L’élève Fitzek se sort très bien de cet exercice délicat qu’est le huis clos, nous laissant deviner au passage ses influences (bien difficile par moment de ne pas penser à Shining ou à Dix petits nègres).

Avec ce quatrième opus, maîtrisé et emballant, Sebastian Fitzek confirme une fois de plus que le succès soudain de  Thérapie, son excellent premier roman, était loin d’être le fruit du hasard. Dans la veine du thriller psychologique, on ne fait pas beaucoup mieux actuellement et les amateurs du genre ne seront sans doute pas déçus du voyage.


Le briseur d’âmes (Der Seelenbrecher, 2008), de Sebastian Fitzek, l’Archipel (2012). Traduit de l’allemand par Penny Lewis, 266 pages.

Le hasard (ou presque) fait bien les choses. Moi qui avait du en lire un en tout et pour tout, me voici en train d’enchaîner deux polars allemands. Là encore il s’agit d’un jeune auteur, et là encore d’un premier roman.

Par contre, si ce n’est la qualité des textes, ce petit jeu des comparaisons s’arrête ici.

En effet, si Le Poisson mouillé pouvait être qualifié de roman noir, pas de doute, Thérapie est bien un pur thriller psychologique, signé Sebastian Fitzek donc.

Initialement paru chez L’Archipel, ce roman est désormais disponible au Livre de poche.

thérapieRésumé

Viktor Larenz, un illustre psychiatre berlinois, ne sait plus quoi faire pour sauver sa fille. Josy, douze ans, montre en effet de nombreux symptômes et pas un seul médecin n’a la moindre idée de ce dont elle peut souffrir. Un jour, Larenz amène sa fille chez un énième spécialiste, un ami allergologue, et la laisse quelques instants seule dans la salle d’attente. Quelques instants de trop, puisque la fillette a disparu à son retour.
Quatre ans après le drame, l’enquête sur la disparition de Josy n’a donné aucun résultat et Larenz peine toujours à accepter la perte de son enfant. Le psychiatre s’est retiré pour faire le point sur une petite île. C’est là qu’il est dérangé par Anna, une jeune femme schizophrène qui lui demande d’être son thérapeute. En acceptant, il ne sait pas encore que ses ennuis ne font que commencer.

Mon avis


« Lorsque la demi-heure fut écoulée, il sut qu’il ne reverrait jamais sa fille. » La première phrase de ce roman annonce d’entrée la couleur, et la suite est à l’avenant. Enfin un polar qui justifie pleinement l’appellation de thriller – rappelons que to thrill signifie « frissonner » en anglais.

Aucun temps mort, le lecteur est littéralement happé par la folle histoire concoctée par Sebastian Fitzek, jeune auteur allemand qui signe là son premier roman. Les pages se tournent fébrilement et à toute vitesse. Le suspense est omniprésent, maintenu de main de maître à grands coups de cliffhangers, ces petites phrases de fin de chapitre qui nous incitent fortement – nous obligent ! – à nous ruer sur le suivant.

Allez, un petit florilège pour la route. Bon, d’accord, forcément hors-contexte, ça fait moins d’effet, mais quand c’est en cours de lecture, c’est à la fois jouissif et énervant

« On comprend toujours mieux après coup. Si seulement Viktor avait écouté avec un peu plus d’attention cette première conversation, il aurait déjà pu lire entre les lignes et détecter les premiers signaux d’alerte. »

« Quatre jours devaient encore s’écouler avant qu’il appris la vérité. A un moment où, malheureusement, il serait déjà trop tard pour lui. »

« Elle lui raconta alors l’histoire la plus horrible qu’il eût jamais entendue. »

Lorsque Larenz rencontre Anna, Sebastian Fitzek ne nous cache pas un seul instant que tout cela va très mal se finir. Sur l’île, plusieurs personnages conseillent pourtant à Viktor d’arrêter tout de suite de voir cette femme, qu’ils pensent dangereuse. Le psychiatre sent bien qu’ils ont raison, mais ne peut s’empêcher de vouloir continuer à l’interroger.
A ce rythme endiablé, il faut encore ajouter des rebondissements nombreux et un final particulièrement brillant.
Certains lecteurs pourront avoir du mal à accepter toutes les explications et éventuellement reprocher à l’auteur d’en faire un peu trop. Pour les autres, ce sera un grand moment de lecture.

Au suspense s’ajoute même quelques beaux passages, comme cette comparaison sur le deuil et l’espoir que je trouve bien trouvée.

«Tu sais quoi, Viktor ? L’espoir, c’est comme un éclat de verre planté dans ton  pied. Tant qu’il reste enfoncé dans ta chair, il te fait souffrir à chaque pas. Tandis que si on te l’enlève, ça saignera pendant un moment, ça prendra un bout de temps avant que la plaie soit guérie, mais, au bout du compte, tu pourras réapprendre à marcher normalement. C’est ce qu’on appelle le deuil. »

Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître. Avec Thérapie, un polar qu’il est quasiment impossible d’arrêter en cours de route, Sebastian Fitzek fait montre d’une virtuosité à faire pâlir les plus grands noms du thriller et qui augure d’une belle carrière. Un auteur à suivre donc, avec notamment Ne les crois pas, le deuxième roman du jeune Allemand, déjà paru en France.


Thérapie (Die Therapie, 2006) de Sebastian Fitzek, Éditions l’Archipel 2008. Traduit de l’allemand par Pascal Crozet, 277 pages.

Le poisson mouillé est le premier roman de Volker Kutscher, un jeune auteur allemand. On retrouvera le personnage principal de ce roman, le commissaire Rath, dans une seconde livraison déjà en cours de traduction par Le Seuil.

poissonmouilléRésumé

Berlin, 1929.
Gereon Rath, auparavant commissaire à la Criminelle à Cologne, est muté d’office aux Moeurs et à la capitale après une affaire mal négociée.
Une voiture termine dans un canal. Au volant, un cadavre aux mains mutilées mais au visage souriant. Aucun papier sur lui, personne ne connaît son identité : le mystère est complet.
Personne sauf Rath qui, se rendant à la morgue pour une autre affaire, reconnaît sur la table d’autopsie l’homme repêché. Et pour cause, il l’a croisé quelques jours auparavant.
Le jeune commissaire décide alors de se taire et de mener l’enquête en solitaire, dans l’espoir d’intégrer la Criminelle.

Mon avis

Les poissons mouillés, c’est comme cela que Gennat, le chef de la Crim’ berlinoise de l’époque – ce personnage du livre a vraiment existé – a baptisé les affaires non élucidées.
Du « Mai sanglant », une révolte communiste ayant fait de nombreuses victimes (parfois tuées par la police elle-même) aux Ringvereine, sortes de clubs regroupant les membres la pègre berlinoise des années 1920 – soit autant d’éléments historiquement avérés – peu de choses ont finalement été inventés par l’auteur. Pour situer l’intrigue de son premier roman, Volker Kutscher, historien de formation, a intelligemment puisé dans l’Histoire de son pays, effectuant un remarquable travail de documentation.

« Rath n’avait en effet jamais compris comment des gens qui avaient fait des études pouvaient devenir communistes. Il ne comprenait pas grand chose à la politique? A ses yeux, les communistes étaient le produit du sous-prolétariat qui habitait dans toutes les grandes villes. Ceux qui naissaient dans ce milieu-là avaient le choix entre devenir criminels ou bien communistes. Ou bien les deux. Criminel, communiste : pour beaucoup de policiers, cela revenait au même. Les communistes n’étaient-ils pas des voleurs ? Ne voulaient-ils pas prendre par la force les biens des bourgeois ? Selon le code pénal, c’était du vol tandis que la Commune, elle, appelait ça la révolution. Rath pouvait encore concevoir qu’un pauvre bougre y place son dernier espoir, mais il avait énormément de mal à comprendre ces intellectuels qui prêchaient la révolution. Qu’es-ce qu’ils voulaient ? Tout allait pourtant bien pour eux, non ? C’étaient eux qui élevaient le vol au rang d’idéologie. A leurs yeux, si le vol était effectué en masse, on pouvait l’appeler révolution et le justifier de manière scientifique. Rath exécrait tout  particulièrement ces idéologues, ces esprits confus qui savaient tout mieux que tout le monde et se croyaient détenteurs de la vérité. »

Les personnages sont assez nombreux et bien décrits. On prend rapidement plaisir à suivre le commissaire Rath, son collègue des Moeurs Wolter, son voisin journaliste Weinert, et Charly, la charmante sténo de la Crim’.
Kutscher ajoute à cela un peu d’humour, avec quelques scènes cocasses, comme cette descente chez des pornographes amateurs d’Histoire allemande, et quelques clins d’oeil au roman noir, à l’instar de ce chef de la pègre berlinoise qui n’a sûrement pas été nommé Marlow par hasard.

« L’identité judiciaire avait photographié Wilczek sous tous les angles. A l’époque, ce drôle de saint portait une moustache. Le photographe avait manifestement oublié de lui dire : « Ayez l’air aimable » : Wilczek regardait l’objectif comme s’il avait l’intention de manger des enfants juste après la prise de vue. »

Beaucoup de bonnes choses dans ce premier roman donc. On pourra éventuellement reprocher à l’auteur de parfois ré-expliquer les choses au lecteur, comme pour être sur qu’il ait bien compris.
Enfin, malgré un suspense de qualité et de nombreux rebondissements de bon aloi, certains lecteurs moins intéressés par le contexte de l’histoire – qui occupe une place importante – trouveront peut-être leur temps un peu long par moments.

Avec ce Poisson mouillé, l’Allemand Volker Kutscher signe un premier roman noir riche et réussi. La seconde enquête du commissaire Rath est déjà en cours de traduction. Espérons qu’elle soit au moins du même niveau.

Et merci à Chez les filles de m’avoir proposé ce roman. Une belle découverte…


Le poisson mouillé (Der nasse Fisch, 2007) de Volker Kutscher, Seuil Policiers (2010). Traduit de l’allemand par Magali Girault, 565 pages.

Les requins de Trieste est le premier roman de Veit Heinichen, journaliste et auteur allemand s’étant installé à Trieste (nord-est de l’Italie) où il situe les enquêtes du commissaire Laurenti, son personnage récurent.

Résumé

Un yacht s’échoue sur la côte Adriatique. À bord, aucune trace de son richissime propriétaire, Bruno de Kopfersberg. Le commissaire Laurenti est en terrain connu : vingt-deux ans plus tôt, il n’a pas réussi à prouver que l’homme d’affaires s’était débarrassé de sa femme en mer… Cette fois, il veut des réponses. Mais il semblerait que la Mafia soit liée à l’affaire, et que la paisible Trieste soit devenue un enjeu pour le crime organisé…

Mon avis

M’étant rendu compte que je n’avais jamais lu de polar écrit par un auteur allemand je me suis dit en voyant ce roman que je tenais là l’occasion de m’y essayer.

 

Pour ceux qui voudraient lire du polar allemand, il y sûrement mieux pour commencer.

 

Tout d’abord parce que l’action se déroule à Trieste et que, de fait, la plupart des protagonistes sont italiens, et l’atmosphère (canicule, etc.) plus méditerranéenne que rhénane.

 

Ensuite parce que Les requins de Trieste n’est pas selon moi un polar de très haut niveau.

Veit Henichen est journaliste et la quatrième de couverture (dans la version poche) nous prévient par l’intermédiaire d’une citation d’un article du Monde : « Ce livre rythmé, haut en couleur, maîtrisé, fouille les poubelles de la nouvelle Europe mieux qu’une thèse. »

 

Ce n’est pas complètement faux certes, mais de là vient le plus grand souci que j’ai eu avec ce roman.

 

Les journalistes à s’être essayé au polar sont nombreux. Le genre doit bien s’y prêter.

Parmi eux, certains connaissent la réussite (commerciale ou d’estime). Parmi mes dernières lectures je pense à Stieg Larsson, à Olav Hergel ou encore à Gene Kerrigan.

Cependant, tout bon journaliste ne devient pas un bon auteur, de polar qui plus est.

Exposer des faits, décrire un ou plusieurs « milieux », les journalistes savent le faire.

Mais écrire une intrigue qui captive le lecteur et faire vivre des personnages qui le font vibrer et auquel il s’attache leur est peut-être plus compliqué.

C’est ce que j’ai ressenti à la lecture des requins de Trieste. L’intrigue est très lente, guère passionnante et dans l’ensemble je n’ai pas accroché aux personnages, commissaire Laurenti compris, trop lisses, voire banals pour attirer l’attention.

 

Si je n’ai pas trouvé cette lecture inintéressante, puisque effectivement, elle décrit bien les différents trafics (détournements de fonds, prostitution, etc.) permis par le développement et l’élargissement de l’Union Européenne, j’ai parfois trouvé que cela tenait plus de l’exposé (ou de l’article de journal) que du roman policier.

 

Pour reprendre la citation du Monde, je dirais que certes ce livre est « maîtrisé » et « fouille les poubelles de la nouvelle Europe mieux qu’une thèse », mais pour ce qui est du « rythmé » et du « haut en couleur », il faudra selon moi repasser.


Les requins de Trieste (Gib jedem seinen eigenen Tod, 2001) de Veit Heinichen, Seuil(2006). traduit de l’allemand par par Alain Huriot (325 pages).