Archives de la catégorie ‘Polar allemand’

Le Premier mai tomba la dernière neige (Tage des letzten Schnees) est un roman de Jan Costin Wagner paru chez Jacqueline Chambon en 2015 dans une traduction de Marie-Claude Auger.
Il est désormais disponible
en poche en Babel Noir.

41fzil80jllRésumé

Turku, Finlande, début mai.
Lasse Ekholm ramène sa fille de son cours de hockey sur glace. Un véhicule arrive en face. Une vive lumière. Et puis le choc. Lasse est indemne mais Anna, onze ans, qui n’avait pas mis sa ceinture, meurt sur le coup.
Kimmo Joentaa est appelé sur place et se prend vite d’empathie pour Lasse, qu’il connaît un peu. Il a été le patron de sa femme, Sanna, emportée depuis par la maladie.
Bientôt, le commissaire doit faire face à un double meurtre inexpliqué. Une jeune femme et un homme d’une quarantaine d’années sont retrouvés morts dans un parc, comme endormis ensemble sur un banc enneigé.

Mon avis

Allemand, Jan Costin Wagner vit la moitié de l’année en Finlande, pays de son épouse, où il situe l’action de ses œuvres. À commencer par sa série consacrée à Kimmo Joentaa, débutée chez nous par la parution de Lune de glace à la Série Noire (2006) puis poursuivie depuis chez Jacqueline Chambon. Dans ce cinquième opus, l’auteur fait alterner diverses histoires qui n’ont a priori aucun lien. Au dramatique accident de la route et au double meurtre, il faut ajouter un adolescent mal dans sa peau remonté contre le monde entier et visiblement décidé à se venger, et Markus Sedin, cadre d’une grande banque et marié, qui tombe fou amoureux d’une jeune prostituée à l’occasion d’un voyage d’affaires à Ostende.

Il suffit parfois de deux intrigues parallèles pour qu’un auteur s’emmêle quelque peu les pinceaux. Ce n’est assurément pas le cas de Jan Costin Wagner qui jongle avec ces différentes histoires avec une virtuosité déconcertante. Les personnages sont tous bien brossés et certains d’entre eux sont particulièrement émouvants. Le deuil est visiblement un thème récurrent de l’auteur, Joentaa étant veuf depuis quelques romans. Il joue ici un rôle plus important encore à cause du drame qui a frappé de plein fouet la famille Ekholm. Les réactions diamétralement opposées de Lasse et de sa femme face à l’indicible sont subtilement décrites et certains passages sont terriblement poignants.
Destins brisés à jamais… Le texte est triste et mélancolique mais la sensibilité de l’auteur et une certaine poésie magnifient ce que cette chienne de vie peut offrir de plus laid.
Le côté policier n’est pas délaissé pour autant. L’auteur distille peu à peu des éléments, et si l’étau se resserre indéniablement, le lecteur est bien en peine de saisir tous les tenants et aboutissants jusqu’au dénouement, aussi inattendu que réussi.

Souvent émouvant, toujours juste, n’oubliant pas les rebondissements, ce texte de Jan Costin Wagner est brillant et rappelle les meilleurs romans d’Arnaldur Indriðason. Gageons que ce sera pour beaucoup une très belle découverte, laquelle pourra être poursuivie par la nouvelle enquête de Kimmo Joentaa, Sakari traverse les nuages, parue en octobre, ou par les précédents opus, disponibles en Babel/Noir.

Le Premier mai tomba la dernière neige (Tage des letzten Schnees, 2014), de Jan Costin Wagner, Jacqueline Chambon (2015). Traduit de l’allemand par Marie-Claude Auger, 288 pages.

Publicités

Couleur pivoine (Pfingstrosenrot) est un roman de Christian Schünemann et Jelena Volić paru en septembre dernier aux éditions Héloïse d’Ormesson, dans une traduction d’Odile Demange.

41gz2XxvATLRésumé

Un couple de personnes âgées sont retrouvées assassinées alors qu’elles venaient d’emménager dans leur nouvelle maison au Kosovo. Peut-être leur mort a-t-elle d’ailleurs un rapport avec leur arrivée dans le cadre d’un programme de rapatriement financé en partie par l’ONU ?
Face au peu d’empressement des autorités locales pour faire la lumière sur cette affaire, Milena Lukin, criminologue à l’université de Belgrade et spécialiste de l’ex-Yougoslavie, décide de creuser un peu. Pas évident dans cette région à majorité albanaise où les Serbes sont encore considérés comme des moins-que-rien.

Mon avis

Couleur pivoine est la seconde enquête de Milena Lukin, déjà à l’oeuvre dans Couleur bleuet, paru en 2017 chez Héloïse d’Ormesson. Il semblerait d’ailleurs qu’on puisse facilement lire ce nouvel opus sans avoir mis son nez dans le précédent.
Ici, Milena, mère célibataire au caractère bien trempé, est bien décidée à savoir pourquoi ces deux paisibles vieillards ont été assassinés à leur domicile. Bien qu’elle n’ait pas de rapport direct avec les victimes, sa détermination est sans faille, quitte à se mettre elle-même en danger. Il faut dire qu’elle ne comprend pas bien pourquoi on a pu leur en vouloir à ce point et qu’elle a beaucoup de mal avec ces histoires de haines ancestrales sur fond de racisme crasse et d’intolérance à l’autre.

Beaucoup de lecteurs, sans doute, ne sont pas très au fait des tenants et aboutissants des conflits de l’ex-Yougoslavie. Qu’à cela ne tienne, et que cela ne les refroidisse pas. Car si Couleur pivoine comporte effectivement une dimension géopolitique indéniable, nul besoin d’avoir fait Sciences Po pour se passionner pour son intrigue. L’Allemand Christian Schünemann et la Serbe Jelena Volić ont trouvé le bon dosage et nous donnent à comprendre les choses sans jamais nous abreuver de détails inutiles ni nous donner le sentiment d’assister à un cours magistral sur l’Histoire des Balkans. Le suspense est assez important pour entraîner le lecteur sans peine dans le sillage de Milena jusqu’au bout de cette enquête loin d’être de tout repos. Des passages sur l’absurdité de la guerre sont très joliment écrits, et il est agréable de découvrir les traditions et la gastronomie locales auprès des protagonistes.

Au final, Couleur pivoine est un roman à suspense plaisant et intelligent de surcroît qui apprendra sans doute quelques rudiments de géopolitique balkanique à la majorité de ses lecteurs, et même, pourquoi pas, leur donnera envie de se rendre à Belgrade, joliment donnée à voir au détour de ces pages.

Couleur pivoine (Pfingstrosenrot, 2016), de Christian Schünemann et Jelena Volić, Héloïse d’Ormesson (2018). Traduit de l’allemand par Odile Demange, 352 pages.

Le Somnambule (Der Nachtwandler) est un thriller de Sebastian Fitzek paru l’an dernier aux éditions de l’Archipel. Il est traduit de l’allemand par Céline Maurice.
C’est une coïncidence, mais signalons qu’il vient de paraître en Livre de poche.

81yje2jisvlRésumé

Leo Nader et son épouse Natalie viennent d’emménager dans un bel appartement. Tout semble aller pour le mieux pour le jeune couple. Victime de somnambulisme aigu lorsqu’il était adolescent, Leo avait été traité et pensait sa maladie définitivement derrière lui. Aussi, lorsqu’il découvre un matin sa femme horrifiée, le visage tuméfié, hurlant qu’elle n’a d’autre choix que de le quitter à cause de sa violence nocturne, c’est la douche froide. Choqué, il décide de recontacter le Dr Volwarth, le spécialiste qui l’avait suivi alors.

Mon avis

Pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore, Sebastian Fitzek est une star du thriller en Allemagne comme peuvent l’être Thilliez, Grangé & co dans l’Hexagone. Il a connu le succès dès son premier roman, Thérapie, au suspense redoutable de bout en bout, qui s’est vendu par millions.
Je l’avais beaucoup apprécié à l’époque, et bien que je lise de moins en moins de thrillers à proprement parler, le résumé de celui-ci m’a convaincu de retenter ma chance avec cet auteur dont j’avais globalement de bons souvenirs et que j’avais eu la chance d’interviewer en 2012 (voir ici).

Autant le dire tout de suite. J’ai été vraiment déçu.
Après avoir écrit près de dix thrillers, Sebastian Fitzek a maintenant du recul sur sa pratique. Il sait ce qui est efficace, ce qui marche et plaît à ses lecteurs. Alors oui, c’est on ne peut plus efficace, on est accroché très vite et on tourne les pages rapidement et jusqu’à la fin. Mais une recette très caractéristique, c’est à double-tranchant. On sait ce qu’on va avoir dans son assiette, mais à force on peut en être écœuré et moins apprécier. Comme Harlan Coben à une époque (ou toujours, ça fait longtemps que je ne l’ai pas lu), avec ses histoires de drames passés qu’un élément inattendu fait resurgir brutalement dans le présent, je trouve que Fitzek s’est enfermé lui-même dans des trames et des thématiques sinon similaires pour le moins très semblables (le psy, le couple, le passé trouble, la folie…).

De plus – ça ne m’avait pas marqué pour ses premiers romans – j’ai trouvé que l’écriture (la traduction ?) était vraiment quelconque et parfois caricaturale. Certains passages enfilent les poncifs du thriller et flirtent avec le ridicule.
Mais peut-être est-ce moi qui suis aussi plus attentif à ça qu’il y a une dizaine d’années (le temps passe et les goûts évoluent).

 » Sa nervosité grandissait à chaque pas ; il était si tendu qu’il lui sembla percevoir une légère vibration s’étendre à tout son corps. Sans être claustrophobe, il n’eut en cet instant aucune peine à s’imaginer pourquoi certaines personnes évitaient les espaces confinés. à chaque fois que l’écran du téléphone s’éteignait et qu’il se retrouvait dans l’obscurité complète une fraction de seconde, Leo avait l’impression que les ténèbres le frappaient au visage. Alors, sa bouche s’asséchait, il sentait son cœur palpiter dans sa poitrine et entendait le sang rugir dans ses veines.  »

Si vous cherchez un « thriller haletant », Le Somnambule pourra sans doute faire l’affaire. Pour autant, si vous ne connaissez pas encore Sebastian Fitzek, je vous conseillerais plutôt Thérapie ou Le Briseur d’âmes. Et si comme moi, ce type de « pageturner industriel » n’est plus votre tasse de thé (ou ne l’a jamais été), vous pouvez passer votre chemin sans regret.

Le Somnambule (Der Nachtwandler, 2013), de Sebastian Fitzek, L’Archipel (2017). Traduit de l’allemand par Céline Maurice, 330 pages.

Le Briseur d’âmes (Der Seelenbrecher, pour la VO allemande) est le quatrième roman du jeune auteur allemand Sebastian Fitzek, publié en France chez l’Archipel, comme les précédents.

https://i0.wp.com/polars.pourpres.net/img/uploads/le_briseur_d_ames.jpgRésumé

Un criminel d’un genre nouveau terrorise Berlin et sa région, et le comble, c’est qu’il ne tue même pas. Les jeunes femmes ayant eu le malheur de croiser son chemin sont retrouvées en vie. Vivantes certes, mais totalement apathiques, désormais incapables de la moindre interaction avec les autres. Les journalistes ont tôt fait de trouver un surnom évocateur à ce psychopathe : le Briseur d’âmes.
Dans le même temps, un patient d’une clinique berlinoise victime d’une amnésie totale après un accident de voiture a une seule idée en tête. Celui que les soignants ont rebaptisé Caspar ne souhaite rien de plus que retrouver son identité.

Mon avis

Après Thérapie, Ne les crois pas et Tu ne te souviendras pas, Sebastian Fitzek nous prouve une fois de plus qu’il est loin d’avoir épuisé le stock d’idées originales qui semblent sortir sans effort de son cerveau fécond. Comme il nous l’a récemment expliqué en interview (voir par ici), l’auteur part d’une question de départ atypique, essaie de trouver une fin surprenante, puis laisse les personnages le guider pour relier les deux bouts.

Ici, tout part de ce « tueur » qui n’en est pas un, puisqu’il préfère anéantir l’âme de ses proies plutôt que de détruire leur corps. Il faut ajouter à ce modus operandi original ces énigmes que le Briseur d’âmes laisse sur ses victimes, et qui permettent au lecteur de faire travailler ses cellules grises en même temps que les protagonistes du roman, ce qui est plutôt agréable.

Une fois le décor planté, le suspense peut aller crescendo et les pages se tournent de plus en plus vite – le fait que le narrateur, Caspar, ne sache pas lui-même qui il était avant son accident ajoute encore de l’intérêt à l’intrigue. A partir du moment où les personnages se retrouvent coincés par une terrible tempête de neige au sein de la clinique, la tension devient permanente et les rebondissements fusent, nombreux et bien sentis. L’élève Fitzek se sort très bien de cet exercice délicat qu’est le huis clos, nous laissant deviner au passage ses influences (bien difficile par moment de ne pas penser à Shining ou à Dix petits nègres).

Avec ce quatrième opus, maîtrisé et emballant, Sebastian Fitzek confirme une fois de plus que le succès soudain de  Thérapie, son excellent premier roman, était loin d’être le fruit du hasard. Dans la veine du thriller psychologique, on ne fait pas beaucoup mieux actuellement et les amateurs du genre ne seront sans doute pas déçus du voyage.


Le briseur d’âmes (Der Seelenbrecher, 2008), de Sebastian Fitzek, l’Archipel (2012). Traduit de l’allemand par Penny Lewis, 266 pages.

Interview réalisée le 18 mars 2012 dans le cadre du Salon du livre de Paris, où Sebastian Fitzek dédicaçait son nouveau thriller, Le Briseur d’âmes

 

 

Hannibal le lecteur : Bonjour Sebastian Fitzek. Avant tout, pouvez-vous nous dire pourquoi vous avez commencé à écrire ce type d’histoire ?

Sebastian Fitzek : Je voulais juste écrire des romans que je voudrais lire moi-même, et je suis passionné par les thrillers. Pas seulement les « psycho-thrillers », mais les thrillers en général.

HLL : Avez-vous un but précis en les écrivant ?

SF : J’ai toujours l’idée d’une fin avant de commencer, parce que je pense qu’écrire un thriller, c’est comme raconter une blague. Il faut connaître la chute avant de commencer à la raconter sinon ça ne sera jamais drôle à la fin. Mais je n’ai que le début et la fin : le reste est à l’initiative des personnages, et ce sont eux qui changent l’histoire comme ils le souhaitent, pas moi.

HLL : Les auteurs de « psycho-thrillers » sont forcément un peu fous pour inventer ces histoires, non ?

SF : C’est une question qui revient souvent. En fait, je pense que les lecteurs sont encore plus fous que moi car ils me paient pour que je leur fasse peur ! Donc, je crois que, soit on est tous fous, soit personne ne l’est. Je préfère me dire qu’on est tous sains d’esprit.

HLL : Vous êtes venu déguisé aujourd’hui pour votre dédicace (avec une camisole de force et un masque d’Hannibal, cf. photo ci-dessus, NDLR). Pour quelle raison ?

SF : Je cherche à divertir les lecteurs avec mes livres. Lors des rencontres et des dédicaces, je trouve très ennuyeux de rester assis à parler et signer des livres, alors j’essaie de divertir le public et de rendre l’histoire plus réaliste. Je trouve ça amusant.

HLL : Comment-vous est venue l’idée principale du Briseur d’âmes ? (Un homme laisse ses victimes physiquement saines mais totalement apathiques, mentalement détruites, NDLR).

SF : J’avais l’impression que c’était plus horrible d’être enfermé dans son propre corps que d’être tué. L’idée du livre m’est venue quand j’ai rendu visite à mon frère dans un hôpital psychiatrique. N’ayez pas peur, c’est un médecin, il va bien (rires). Un jour, alors que je lui rendais visite, il y a eu une urgence… Je pense que toutes les bonnes histoires commencent par un « Et si… ». Je me suis dit : « et si ce n’était pas une urgence, mais un tueur ? Que ferait-il alors dans cette clinique ? » L’histoire s’est construite pas à pas à partir de là.

HLL : Dans Le Briseur d’âmes, on trouve des devinettes. Comment les avez-vous travaillées ? Vous vouliez que le lecteur puisse chercher les réponses lui-même tout en lisant ?

SF : Mes « psycho-thrillers » parlent de problèmes dont on ne peut déterminer s’ils sont réels ou fictifs. Je voulais donc que le lecteur soit davantage impliqué. Habituellement, on ne fait que lire, simplement. Au mieux, ça crée des sensations. Mais là, je voulais que le lecteur se retrouve vraiment dans la même position que le personnage principal. Chaque
lecteur qui lit ce livre participe donc à une expérience psychologique, comme certains personnages dans le roman.
Chaque bonne histoire doit devenir vivante, et je voulais aller un peu plus loin encore cette fois-ci. C’est peut-être la différence principale par rapport à mes autres livres : le fait que le lecteur soit personnellement impliqué dans l’histoire.

HLL : Êtes-vous un lecteur de polar vous aussi ?

SF : Oui, je suis un grand fan de thrillers. J’ai lu tout Harlan Coben. J’ai grandi en lisant Stephen King, je suis un enfant des années 80. Stephen King, Crichton, Grisham : c’était les best-sellers de l’époque. Mais je lis également Grangé parmi les auteurs français, et des écrivains allemands ou scandinaves aussi. Je lis de tout.

HLL : Seulement du thriller ?

SF : Principalement du thriller oui. Mais bien sûr, je lis également des auteurs contemporains comme Philip Roth par exemple. Tom Wolfe m’a inspiré, et Shakespeare aussi, pour certaines situations dramatiques. Des tonnes d’auteurs m’ont influencé, mais pas forcément un en particulier.

HLL : Vous n’êtes pas le premier auteur de polar à mentionner Shakespeare. Cela peut paraître étonnant…

SF : Dans Roméo et Juliette par exemple, il y a une fin dramatique, et un conflit insoluble aussi. On retrouve ce principe d’histoire dans de nombreux thrillers, ou même dans Twilight. Deux personnes veulent se rapprocher, mais quelque chose les en empêche.

HLL : En France, nous connaissons très peu d’auteurs de polar allemand. Lesquels nous conseilleriez-vous ?

SF : Il y a par exemple Frank Schätzing avec Abysses, un grand best-seller en Allemagne, et même dans le monde entier. J’aime aussi beaucoup Andreas Eschbach (un auteur de SF allemand : Jésus Vidéo, Des Milliards de tapis de cheveux, En panne sèche, NDLR), qui écrit des intrigues très intéressantes. Et aussi Patrick Süskind (Le Parfum), il y a plus longtemps. Ou encore Ferdinand von Schirach (dont le recueil de nouvelles Crimes est paru en France, NDLR), très célèbre en Allemagne.

HLL : Trouver les idées de vos livres, c’est difficile ou ça vous vient naturellement, sans effort ?

SF : Ce n’est pas très difficile, mais le plus difficile, c’est de transformer les questions en histoires et de trouver des bonnes fins. J’ai plusieurs questions de type « Et si… », mais je n’ai pas forcément les fins correspondantes, donc je ne peux pas commencer à écrire. La fin surprenante, c’est toujours ça le plus difficile à trouver.

HLL : Après avoir terminé un livre, avez-vous déjà eu peur de ne pas trouver d’idée pour le suivant ?

SF : Non. J’ai plusieurs histoires en réserve, et je ne pense jamais aux lecteurs en écrivant. Les écrivains tombent parfois dans un piège en se disant : « J’ai écrit telle chose, donc mes lecteurs attendent telle autre ». Le lecteurs ont alors l’impression que c’est téléphoné. Disons que j’essaie toujours d’écrire l’histoire que je voudrais lire, et je suis content de ne pas être le seul lecteur au final.

HLL : Lorsque vous écrivez, avez-vous des choses à dire à vos lecteurs ou voulez-vous seulement leur faire passer un bon moment ?

SF : Les divertir, c’est mon objectif principal. Les auteurs de thrillers sont là pour divertir le public. Moi quand je lis des romans, je veux me divertir. Sinon, je lirais des essais. Mais parfois, c’est vrai, il y a des sujets que je choisis, principalement quand je veux me libérer de quelque chose. C’est une sorte de thérapie. C’est le cas par exemple de la pédophilie dans Tu ne te souviendras pas. Il s’agit d’un gros problème en Allemagne, dont personne ne parle vraiment. Je ne me dis pas, dès le départ, que je vais parler de tel ou tel sujet, mais pendant l’écriture, l’histoire me permet parfois d’introduire un sujet qui me tient à cœur.

HLL : Dans Ne les crois pas, la prise d’otage se déroule dans une station de radio berlinoise (Sebastian Fitzek travaille pour la radio à Berlin, NDLR). Quelle part de vous y a-t-il dans les personnages de vos romans ? Vous êtes l’un des personnages ?

SF : Je dirais plutôt que je suis un peu tous les personnages à la fois. J’essaie de ne pas m’inspirer de personnes réelles pour ne pas être attaqué ensuite. Mais à chaque fois que j’écris, des amis me disent avoir reconnu un tel ou un tel. Ça doit être mon subconscient.

HLL : Vous n’êtes donc pas pyromane ? (Rires) (Dans Ne les crois pas, l’un des journalistes de la station est un peu dingo et aime faire du feu dans son bureau.)

SF : (Rires) Non non, mais il y a un peu de moi dans tous les personnages, les bons comme les mauvais. Plus dans les bons, j’espère.

HLL : Beaucoup de gens écoutent de la musique en lisant. Que leur conseilleriez-vous pour accompagner la lecture de vos romans ?

SF : J’ai parlé un jour à un auteur de thrillers allemand qui m’a dit qu’il écoutait toujours des bandes originales de thrillers ou d’autres films en écrivant. J’ai essayé, mais il y avait tellement d’images qui me venaient que je ne pouvais pas écrire une seule phrase. Je ne peux pas écouter de la musique en écrivant. Mais il faudrait peut-être que j’essaie d’écouter des BO en lisant…

HLL : Quel est votre rythme d’écriture ? Vous écrivez à des moments particuliers ? Tel jour ? À telle heure ?

SF : Ça dépend. Il faut être d’une certaine humeur pour écrire. C’est pour ça que je me réserve une période. Quand j’ai seulement 2, 3 ou 4 heures de disponibles dans la journée parce que j’ai d’autres rendez-vous par exemple, je ne mets pas à écrire. J’ai besoin de toute la journée. Je ne sais pas vraiment quand je vais commencer. J’essaie de commencer le plus tôt possible, mais c’est important de trouver l’inspiration, et même plus : la motivation. Quand je lis un bon livre, je me dis que je voudrais écrire quelque chose d’aussi bon : ça me motive, et je commence à écrire. Parfois, ça arrive en lisant un livre, en écoutant de la musique… Ça peut être à 7 heures du matin comme après minuit. Je ne sais jamais quand exactement, donc j’ai besoin de bloquer une journée entière. Quand je dois travailler sur le premier jet, dans les 3 premiers mois, je ne peux rien faire d’autre à côté. 3 mois, ça peut paraître court, mais avant d’écrire la première page, j’y pense pendant des mois et des mois. J’ai la structure dans ma tête, et à ce moment-là, seulement, je commence.

HLL : Si ce n’est pas indiscret, travaillez-vous toujours comme journaliste radio ?

SF : Oui, je travaille toujours pour la radio, ça fait 17 ans maintenant, mais en free-lance désormais. J’interviens comme consultant. J’y vais surtout pour continuer à entretenir des relations de travail avec mes collègues.
Mon conseil pour tous les auteurs, ce serait de garder un pied dans la réalité. Même si on a beaucoup de succès, les histoires, les personnages, les situations crédibles, on ne les rencontre pas chez soi à son bureau, mais dans la vraie vie. Pour de nombreux auteurs, on peut sentir qu’ils avaient beaucoup d’histoires à raconter à l’époque où ils travaillaient et n’étaient pas heureux avec leur boulot. Une fois qu’ils ont arrêté, ils ont commencé à se répéter, à recycler les histoires qu’ils avaient vécues avant de devenir auteur à plein temps. Ce n’est pas une bonne idée d’arrêter complètement de travailler : il faut continuer, pour rester en contact avec le réel.
Bien sûr, de nombreuses personnes sont heureuses d’arrêter le boulot qu’ils n’aimaient pas. Prenez Grisham, par exemple : on ressent vraiment dès les premières pages qu’il n’aime pas son boulot d’avocat. Et Stephen King, on ressent de suite qu’il a vécu dans la pauvreté, qu’il en a bavé. Et d’ailleurs, pas mal de ses histoires mettent en scène des personnages qui se battent pour s’en sortir.
Il n’y a pas longtemps encore, j’ai été amené dans le cadre de mon job pour la radio à me pencher sur un sujet qui ne m’intéressait pas du tout de prime abord. Et bien ça m’a permis de me poser des questions et de trouver une idée pour une nouvelle que je n’aurais jamais eue sinon. Pour moi, toutes les histoires commencent par un « Et si…».


© Polars Pourpres / Hannibal le lecteur – 2012

Le hasard (ou presque) fait bien les choses. Moi qui avait du en lire un en tout et pour tout, me voici en train d’enchaîner deux polars allemands. Là encore il s’agit d’un jeune auteur, et là encore d’un premier roman.

Par contre, si ce n’est la qualité des textes, ce petit jeu des comparaisons s’arrête ici.

En effet, si Le Poisson mouillé pouvait être qualifié de roman noir, pas de doute, Thérapie est bien un pur thriller psychologique, signé Sebastian Fitzek donc.

Initialement paru chez L’Archipel, ce roman est désormais disponible au Livre de poche.

thérapieRésumé

Viktor Larenz, un illustre psychiatre berlinois, ne sait plus quoi faire pour sauver sa fille. Josy, douze ans, montre en effet de nombreux symptômes et pas un seul médecin n’a la moindre idée de ce dont elle peut souffrir. Un jour, Larenz amène sa fille chez un énième spécialiste, un ami allergologue, et la laisse quelques instants seule dans la salle d’attente. Quelques instants de trop, puisque la fillette a disparu à son retour.
Quatre ans après le drame, l’enquête sur la disparition de Josy n’a donné aucun résultat et Larenz peine toujours à accepter la perte de son enfant. Le psychiatre s’est retiré pour faire le point sur une petite île. C’est là qu’il est dérangé par Anna, une jeune femme schizophrène qui lui demande d’être son thérapeute. En acceptant, il ne sait pas encore que ses ennuis ne font que commencer.

Mon avis


« Lorsque la demi-heure fut écoulée, il sut qu’il ne reverrait jamais sa fille. » La première phrase de ce roman annonce d’entrée la couleur, et la suite est à l’avenant. Enfin un polar qui justifie pleinement l’appellation de thriller – rappelons que to thrill signifie « frissonner » en anglais.

Aucun temps mort, le lecteur est littéralement happé par la folle histoire concoctée par Sebastian Fitzek, jeune auteur allemand qui signe là son premier roman. Les pages se tournent fébrilement et à toute vitesse. Le suspense est omniprésent, maintenu de main de maître à grands coups de cliffhangers, ces petites phrases de fin de chapitre qui nous incitent fortement – nous obligent ! – à nous ruer sur le suivant.

Allez, un petit florilège pour la route. Bon, d’accord, forcément hors-contexte, ça fait moins d’effet, mais quand c’est en cours de lecture, c’est à la fois jouissif et énervant

« On comprend toujours mieux après coup. Si seulement Viktor avait écouté avec un peu plus d’attention cette première conversation, il aurait déjà pu lire entre les lignes et détecter les premiers signaux d’alerte. »

« Quatre jours devaient encore s’écouler avant qu’il appris la vérité. A un moment où, malheureusement, il serait déjà trop tard pour lui. »

« Elle lui raconta alors l’histoire la plus horrible qu’il eût jamais entendue. »

Lorsque Larenz rencontre Anna, Sebastian Fitzek ne nous cache pas un seul instant que tout cela va très mal se finir. Sur l’île, plusieurs personnages conseillent pourtant à Viktor d’arrêter tout de suite de voir cette femme, qu’ils pensent dangereuse. Le psychiatre sent bien qu’ils ont raison, mais ne peut s’empêcher de vouloir continuer à l’interroger.
A ce rythme endiablé, il faut encore ajouter des rebondissements nombreux et un final particulièrement brillant.
Certains lecteurs pourront avoir du mal à accepter toutes les explications et éventuellement reprocher à l’auteur d’en faire un peu trop. Pour les autres, ce sera un grand moment de lecture.

Au suspense s’ajoute même quelques beaux passages, comme cette comparaison sur le deuil et l’espoir que je trouve bien trouvée.

«Tu sais quoi, Viktor ? L’espoir, c’est comme un éclat de verre planté dans ton  pied. Tant qu’il reste enfoncé dans ta chair, il te fait souffrir à chaque pas. Tandis que si on te l’enlève, ça saignera pendant un moment, ça prendra un bout de temps avant que la plaie soit guérie, mais, au bout du compte, tu pourras réapprendre à marcher normalement. C’est ce qu’on appelle le deuil. »

Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître. Avec Thérapie, un polar qu’il est quasiment impossible d’arrêter en cours de route, Sebastian Fitzek fait montre d’une virtuosité à faire pâlir les plus grands noms du thriller et qui augure d’une belle carrière. Un auteur à suivre donc, avec notamment Ne les crois pas, le deuxième roman du jeune Allemand, déjà paru en France.


Thérapie (Die Therapie, 2006) de Sebastian Fitzek, Éditions l’Archipel 2008. Traduit de l’allemand par Pascal Crozet, 277 pages.

Le poisson mouillé est le premier roman de Volker Kutscher, un jeune auteur allemand. On retrouvera le personnage principal de ce roman, le commissaire Rath, dans une seconde livraison déjà en cours de traduction par Le Seuil.

poissonmouilléRésumé

Berlin, 1929.
Gereon Rath, auparavant commissaire à la Criminelle à Cologne, est muté d’office aux Moeurs et à la capitale après une affaire mal négociée.
Une voiture termine dans un canal. Au volant, un cadavre aux mains mutilées mais au visage souriant. Aucun papier sur lui, personne ne connaît son identité : le mystère est complet.
Personne sauf Rath qui, se rendant à la morgue pour une autre affaire, reconnaît sur la table d’autopsie l’homme repêché. Et pour cause, il l’a croisé quelques jours auparavant.
Le jeune commissaire décide alors de se taire et de mener l’enquête en solitaire, dans l’espoir d’intégrer la Criminelle.

Mon avis

Les poissons mouillés, c’est comme cela que Gennat, le chef de la Crim’ berlinoise de l’époque – ce personnage du livre a vraiment existé – a baptisé les affaires non élucidées.
Du « Mai sanglant », une révolte communiste ayant fait de nombreuses victimes (parfois tuées par la police elle-même) aux Ringvereine, sortes de clubs regroupant les membres la pègre berlinoise des années 1920 – soit autant d’éléments historiquement avérés – peu de choses ont finalement été inventés par l’auteur. Pour situer l’intrigue de son premier roman, Volker Kutscher, historien de formation, a intelligemment puisé dans l’Histoire de son pays, effectuant un remarquable travail de documentation.

« Rath n’avait en effet jamais compris comment des gens qui avaient fait des études pouvaient devenir communistes. Il ne comprenait pas grand chose à la politique? A ses yeux, les communistes étaient le produit du sous-prolétariat qui habitait dans toutes les grandes villes. Ceux qui naissaient dans ce milieu-là avaient le choix entre devenir criminels ou bien communistes. Ou bien les deux. Criminel, communiste : pour beaucoup de policiers, cela revenait au même. Les communistes n’étaient-ils pas des voleurs ? Ne voulaient-ils pas prendre par la force les biens des bourgeois ? Selon le code pénal, c’était du vol tandis que la Commune, elle, appelait ça la révolution. Rath pouvait encore concevoir qu’un pauvre bougre y place son dernier espoir, mais il avait énormément de mal à comprendre ces intellectuels qui prêchaient la révolution. Qu’es-ce qu’ils voulaient ? Tout allait pourtant bien pour eux, non ? C’étaient eux qui élevaient le vol au rang d’idéologie. A leurs yeux, si le vol était effectué en masse, on pouvait l’appeler révolution et le justifier de manière scientifique. Rath exécrait tout  particulièrement ces idéologues, ces esprits confus qui savaient tout mieux que tout le monde et se croyaient détenteurs de la vérité. »

Les personnages sont assez nombreux et bien décrits. On prend rapidement plaisir à suivre le commissaire Rath, son collègue des Moeurs Wolter, son voisin journaliste Weinert, et Charly, la charmante sténo de la Crim’.
Kutscher ajoute à cela un peu d’humour, avec quelques scènes cocasses, comme cette descente chez des pornographes amateurs d’Histoire allemande, et quelques clins d’oeil au roman noir, à l’instar de ce chef de la pègre berlinoise qui n’a sûrement pas été nommé Marlow par hasard.

« L’identité judiciaire avait photographié Wilczek sous tous les angles. A l’époque, ce drôle de saint portait une moustache. Le photographe avait manifestement oublié de lui dire : « Ayez l’air aimable » : Wilczek regardait l’objectif comme s’il avait l’intention de manger des enfants juste après la prise de vue. »

Beaucoup de bonnes choses dans ce premier roman donc. On pourra éventuellement reprocher à l’auteur de parfois ré-expliquer les choses au lecteur, comme pour être sur qu’il ait bien compris.
Enfin, malgré un suspense de qualité et de nombreux rebondissements de bon aloi, certains lecteurs moins intéressés par le contexte de l’histoire – qui occupe une place importante – trouveront peut-être leur temps un peu long par moments.

Avec ce Poisson mouillé, l’Allemand Volker Kutscher signe un premier roman noir riche et réussi. La seconde enquête du commissaire Rath est déjà en cours de traduction. Espérons qu’elle soit au moins du même niveau.

Et merci à Chez les filles de m’avoir proposé ce roman. Une belle découverte…


Le poisson mouillé (Der nasse Fisch, 2007) de Volker Kutscher, Seuil Policiers (2010). Traduit de l’allemand par Magali Girault, 565 pages.