Archives de la catégorie ‘Polar américain’

The Burning Room (Mariachi Plaza pour la VF) est un roman de Michael Connelly originalement publié en 2014.
S’il s’agit de la 19e enquête de son personnage fétiche Harry Bosch, c’était pour ma part ma première incursion dans l’univers de cet auteur, ainsi que ma première lecture d’un titre de la collection « Yes you can ! » proposée par Harrap’s (j’en toucherai un mot ultérieurement).
La traduction française, signée Robert Pépin (himself), est parue en 2016 chez Calmann-Lévy avant d’être reprise il y a quelques mois au Livre de poche.

51cj6c4p8alRésumé

Orlando Merced jouait du vihuela sur une place de Los Angeles avec son groupe de mariachi lorsqu’il a été grièvement atteint par une balle perdue. Dix ans après la tragédie qui l’a laissé paraplégique, il décède d’une complication. C’est l’occasion pour le LAPD de rouvrir ce cold case qui avait fait grand bruit à l’époque et de le qualifier d’homicide. La mort du musicien permet en effet d’accéder à un élément-clé : la balle, qui était restée, indélogeable, dans sa colonne vertébrale.
L’enquête est confiée à Harry Bosch et Lucia Soto, son nouveau binôme. Lorsqu’il découvre que la jeune femme s’intéresse de très près (et à l’insu de sa hiérarchie) à une vieille affaire d’incendie criminel irrésolu, il décide de lui donner un coup de main.

Mon avis

The Burning Room est donc, je le disais, la dix-neuvième enquête d’Harry Bosch, apparu pour la première fois il y a un quart de siècle dans Les égouts de Los Angeles. Contrairement aux personnages de BD qui ne vieillissent jamais au fil des décennies, Harry est désormais un vieux briscard que ses supérieurs commencent à pousser gentiment vers la sortie. S’il commence à être las de certains aspects de son métier, l’inspecteur reste redoutable et c’est pourquoi ses supérieurs lui confient des affaires pour le moins délicates. Après avoir assisté, impuissante, à la mort de son précédent binôme et tué son assaillant, Lucia Soto est intégrée au service des affaires irrésolues, que Bosch occupe aussi désormais. En plus de travailler à élucider ce crime vieux de dix ans sans preuves et presque sans témoins, Bosch est chargé de lui apporter son expérience.

Les amateurs d’Harry Bosch retrouveront assurément dans ce titre tout ce qui a contribué au succès de cette série et de son auteur. Quant à ceux qui découvrent là Michael Connelly, ils ne seront sans doute pas déçus. Mariachi Plaza est un polar « procédural », qui sait prendre le temps de donner à voir – minutieusement mais sans être rébarbatif – les dessous de l’enquête : autopsie, mandats, méthodes d’interrogatoire… Les rapports de Bosch, toujours assez rebelle dans l’âme malgré l’âge avançant, avec ses supérieurs – et notamment l’un d’entre eux, qui lui met une pression du résultat de tous les instants – sont assez croustillants. Le binôme qu’il forme avec Soto est aussi intéressant. Il en a connu des coéquipiers, et se méfie de quiconque lui est mis dans les pattes par ses chefs. Mais il s’avère vite que Lucia est plutôt du type à ramener ses dossiers chez elle qu’à lambiner au bureau, et le contact passe bien.
L’enquête – ou plutôt la double enquête car le binôme mène rapidement deux affaires de front – est littéralement passionnante et amène assez rapidement les protagonistes dans les eaux troubles d’un milieu qu’Harry abhorre par-dessus tout, celui des politiciens.

Mariachi Plaza est un très bon polar, tendance procédurale, qui fait néanmoins la part belle aux personnages et à leurs sentiments tout en maintenant un suspense de tous les instants sur certaines zones d’ombre de l’histoire. Typiquement le type d’opus qui donne envie de (re)découvrir l’oeuvre d’un auteur. Et ça tombe bien, celle de Michael Connely est riche.

The Burning Room, de Michael Connely, Harraps / Yes you can ! (2016), 428 pages.

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Animaux solitaires (Lonesome Animals, 2012) est le premier roman de Bruce Holbert.
Il est paru en 2013 aux éditions Gallmeister et a été traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Paul Gratias.

41gmddaikglRésumé

Comté de l’Okanogan, État de Washington, 1932.
Russell Strawl a beau être un ancien shérif respecté, il est la violence incarnée. Ou peut-être est-ce précisément pour cela qu’il est respecté ? Toujours est-il qu’il a sa façon bien à lui d’interpréter la loi et de la faire régner.
Lorsque plusieurs Indiens sont retrouvés massacrés quasi « artistiquement », et sans qu’on trouve le moindre indice, c’est tout naturellement que la police locale demande à Strawl de remettre le pied à l’étrier. Et pour neutraliser le tueur, on lui laisse carte blanche.

Mon avis

Bien que quasi contemporain, Animaux solitaires peut aisément être qualifié de western. D’ailleurs, l’intrigue pourrait se dérouler en 1860 que ça ne changerait pas grand-chose au récit. On y retrouve les figures habituelles : Indiens, policiers blancs, saoulards et autres délinquants à la petite semaine… Surtout, il y a chez Bruce Holbert ce souffle épique propre au genre.

Pour autant, l’auteur peut aussi prendre, en passant, le temps de décrire un oiseau, la beauté d’une roche particulière ou la recette du plat d’un personnage sans que ça ne vire au manuel d’ornithologie, de géologie ou au livre de cuisine – et l’on est pas étonné alors que le texte ait été publié par Gallmeister, fervent passeur de nature writing.

 » Strawl jouissait d’une certaine notoriété en tant que cavalier – et comme représentant de l’ordre, d’un renom bien plus considérable même si celui-ci devait beaucoup à ses turpitudes. […] Il accepta d’honorer l’événement de sa présence à condition que celle-ci ne fût pas annoncée publiquement. La raison de cette exigence n’avait pas grand chose à voir avec la modestie. Sa réputation était telle qu’il serait remarqué par toute personne qui le croiserait, qu’il monte sur une estrade ou qu’il circule dans une automobile décapotable. Elle était telle, également, qu’un visiteur sur deux avait une raison de le tuer ou de le blesser. « 

Les personnages sont hauts en couleurs et globalement assez détestables. Strawl surtout, pour sa facilité à user de la force à la moindre contrariété. Quant à Elijah, fils adoptif de ce dernier – on apprend rapidement que le shérif l’a recueilli alors qu’il était un nourrisson abandonné – il ne parle quasiment qu’en citant la Bible et se prend pour un prédicateur.

« Il annonçait à sa mère la venue de chaque saison et en l’espace de quelques semaines le pays se couvrait des première gelées d’automne, puis deux mois plus tard de trois centimètres de neige et encore quatre mois après cela, des premiers boutons d’or. Il fut réprimandé par le curé qui lui dit que même un ignorant pouvait prévoir les saisons à trois semaines près. Cependant, Elijah savait même à ce moment-là que les vérités d’un présage se trouvent moins dans les détails que dans l’audace nécessaire pour les proclamer. Le principal, expliqua Elijah au curé, n’était pas que le messie arrive un mercredi ou un jeudi, mais qu’il arrive, et ceux qui avaient annoncé sa venue recevaient alors la confirmation de leur sagesse et ceux qui en avait douté, celle de leur ignorance et de leur manque de foi. Le curé le gifla pour son insolence et les garçons placés derrière lui ricanèrent, car à peine dix minutes plus tôt Elijah leur avait prédit la réaction du prêtre. »

Animaux solitaires, s’il est un roman fort réussi, vaut davantage pour cette fougue dans la narration et ses belles descriptions que pour l’intrigue à proprement parler, succession de meurtres et de courses-poursuites dans les grands espaces.
Signalons par ailleurs que Bruce Holbert n’épargne pas au lecteur la vue des sévices, particulièrement abjects, infligés par le tueur à ses victimes. Certains passages sont donc à déconseiller aux âmes les plus sensibles.

Animaux solitaires (Lonesome Animals, 2012), de Bruce Holbert, Gallmeister / Noire (2013). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Paul Gratias, 360 pages.
Disponible depuis en poche : Gallmeister / Totem (2017), 320 pages.

41c7pgutvvlDark Horse est le cinquième roman de l’Américain Craig Johnson.
Paru en français chez Gallmeister (dans la collection « Noire ») en 2013, il a la particularité d’être sorti en poche en Points/Seuil (en 2015) et non chez Gallmeister comme c’était habituellement le cas.

Résumé

Wade Barsad est retrouvé mort, abattu de six balles dans le crâne durant son sommeil. Auparavant, il avait enfermé dans la grange les chevaux de sa femme avant d’y mettre le feu. Tout semble accuser Mary Barsad, qui n’est d’ailleurs pas longue à avouer avant de sombrer dans un mutisme inquiétant. Sauf que, sans qu’il ne s’explique vraiment pourquoi, le shérif Longmire ne croit pas un instant à la culpabilité de la veuve. Pour mener l’enquête incognito dans le comté voisin de sa juridiction, Walt va se faire passer pour un représentant d’assurances.

Mon avis

Après Little Bird, Le camp des morts, L’indien blanc, Enfants de poussière et autant de pépites littéraires, Dark Horse est le cinquième roman de Craig Johnson et par la même occasion la cinquième enquête de Walt Longmire. C’est un véritable plaisir que de retrouver Walt et son équipe – la fougueuse Vic, l’adjoint Branch, mais aussi l’affable Ruby ou encore Henry Standing Bear, l’ami cheyenne du shérif. Comme dans les précédents opus, on retrouve le talent de Craig Johnson pour nous décrire sa rude et belle région du Wyoming. Ici, plus particulièrement la bourgade d’Absalom, petite voisine d’Absaroka, ses quelques rues et ses habitants pas commodes.

Mais contrairement à d’autres auteurs américains (chacun pensera à qui il veut), Craig Johnson prend le soin d’écrire à chaque fois un roman différent. Dans cet épisode, l’auteur s’est amusé à utiliser une construction chronologique originale – obligeant le lecteur à rester attentif – faisant s’alterner des passages relatant l’isolement de Mary Barsad et d’autres, plus récents d’une semaine, narrant l’infiltration de Walt dans le comté d’Abasalom.

« Dans ma vie, j’ai reçu des coups de pieds de chevaux, j’ai été mordu. J’ai été piétiné, écrasé contre des grilles et désarçonné, mais ces merveilleux animaux m’ont aussi câliné, frotté, porté, réchauffé et henni doucement au visage. Je pensais à tous les chevaux que j’avais connus et n’en trouvais pas un de mauvais. Mon père disait que les animaux ne ressentaient pas la douleur comme nous, mais jamais je ne l’avais vu en maltraiter un, jamais. »

Dark Horse, comme son titre le laisse augurer, fait aussi la part belle aux chevaux. Et c’est peu dire qu’on sent rapidement que l’auteur au chapeau les connait bien et les aime, lui qui possède un ranch. Certains passages concernant la « plus vieille conquête de l’homme » sont magnifiquement écrits et le lecteur gardera sans doute en tête quelques scènes mémorables comme cette folle chevauchée sous les éclairs sur une mesa du Wyoming.

Si l’on peut dire que Dark Horse n’est peut-être pas le meilleur opus de la série, Craig Johnson n’arrive décidément pas à décevoir. Chacun de ses romans est une belle réussite et donne furieusement envie de lire le suivant. S’ils peuvent bien sûr se lire indépendamment, il est néanmoins conseillé de lire les aventures du sympathique shérif Longmire dans l’ordre, en commençant par le déjà très bon Little Bird.

Dark Horse (The Dark Horse, 2009), de Craig Johnson, Gallmeister / Noire (2013). traduit de l’Américain par Sophie Aslanides, 327 pages.

911, paru chez Sonatine en mai 2014, est le deuxième roman de l’Américain Shannon Burke.
Il faisait partie des finalistes des Trophées 813, et pour ma part, c’est un coup de cœur.

Résumé

Ollie Cross a vingt-trois ans et souhaite devenir médecin. En attendant de repasser le concours d’entrée en médecine, il opte pour la profession d’ambulancier, pour continuer à acquérir de l’expérience dans le milieu médical et pour mettre de l’argent de côté. Mais il commence à Harlem, alors l’un des quartiers les plus difficiles de New York, où le quotidien des ambulanciers n’est pas de tout repos. Enfin, encore moins qu’ailleurs.

Mon avis

911, est le second roman de Shannon Burke après Manhattan Grand-Angle, paru à la Série Noire en 2007. Le précédent était déjà réaliste, se déroulait déjà à New York et avait déjà un personnage principal issu du monde médical – un infirmier de nuit. Mais celui-ci est encore plus criant de vérité, et sans doute encore plus fort. Et pour cause, avant d’être scénariste et écrivain, Shannon Burke a été pendant cinq ans… ambulancier… à Harlem.

« On interdit aux chirurgiens d’opérer les personnes qui leur sont proches. Tu sais pourquoi ? Pour garder une distance professionnelle. C’est la raison pour laquelle les gens comme toi et moi sont les meilleurs ambulanciers dont puisse rêver un coin comme Harlem. Nos voisins de Manhattan ont des boulots, ils votent, ils paient leurs impôts. Les gens qu’on a ici, c’est de la racaille. Des parasites. Et dès que quelqu’un essaie de les aider, ils se mettent à hurler, jamais un merci. Je leur souhaite tous de crever. Je leur souhaite tous de se prendre une putain de balle dans le foie et de crever de la mort la plus douloureuse qui soit. Mais s’ils souffrent, s’ils sont mes patients, je les soignerai mieux que Verdis. Et tu sais pourquoi ? Parce que je suis fier du boulot que je fais. Et parce que je ne m’implique pas émotionnellement. Un mec comme Verdis, ça ferait un super travailleur social. Un super infirmier. Mais c’est un mauvais ambulancier. Ma façon de voir les choses, c’est que, pour préserver l’objectivité et la distance professionnelle qui s’imposent, le mieux pour un ambulancier, c’est de détester ses patients. »

L’aspect autobiographique est donc souvent palpable, bien que 911 ne soit pas un document de témoignage mais bel et bien un roman. Et s’il y a sans doute beaucoup de l’auteur dans Ollie, les protagonistes ont leur propre vie de fiction. Les tranches de vie d’ambulancier que nous présente Shannon Burke sont tantôt tristes, tantôt drôles, parfois carrément atroces. Surtout, elles sont trop exceptionnelles pour avoir été inventées – elles sentent trop le vécu de terrain.

« Lorsque la canicule débuta vraiment, le nombre d’interventions des urgences dans la ville passa de 2300 à environ 3600 par jour, pour dépasser parfois les 4000. Au nord de la 125e rue, qui disait canicule disait plus d’irritabilité, plus de fatigue, plus d’inconfort pour les gens qui se massaient sur les trottoirs, les perrons et sous les porches. Ça signifiait plus de meurtres, plus de frictions avec la police. Ça signifiait plus de suicides, plus de violences conjugales, ça signifiait que tout le monde perdait son calme et nous cherchait des poux, et que nous leur rendions la pareille. Ça signifiait qu’on nous refusait nos vacances et nos week-ends, et que la durée du service passait de huit à douze heures, puis à seize. Et nous savions tous cela. Ça faisait partie du job. Et de l’extérieur, rien n’indiquait que nous étions en train de péter un plomb, mais à mesure que les jours se succédaient sans discontinuer, à mesure que nos vies entières devenaient une suite sans fin de lacérations, de blessures par balle, de crises cardiaques, d’asthmatiques, de schizophrènes, de cadavres gonflés, de tout ce que la ville avait à nous offrir dans ce goût-là, je crois que nous perdions de vue ce qui était considéré comme la normalité. Les sirènes, les brancards, les gyrophares, les aiguilles, le sang et les sanglots des familles : c’était tout ce que la vie avait à nous offrir. »

S’il y a beaucoup d’anecdotes au fil des pages, le livre ne se résume pas à ça. L’attention est focalisée sur Ollie et son parcours, bien qu’on nous donne à voir aussi d’autres personnages intéressants, comme son collègue Rutkovsky, qui joue le gros dur pour tenter de masquer ses faiblesses. Avec Ollie, on comprend la difficulté à s’intégrer dans une équipe d’ambulanciers déjà bien soudée, on découvre les joies des brimades pour « tester » la nouvelle recrue qui confinent au bizutage. On découvre la difficulté à gérer ses nerfs et ses émotions lorsqu’on est amené à vivre des horreurs et des scènes violentes au quotidien. On observe aussi les difficultés qu’ont Ollie et ses collègues à mener de front leur vie professionnelle et un semblant de vie « normale », sociale et/ou sentimentale. Avec les horaires décalés et les journées interminables, Ollie peine à trouver du temps pour Clara, son amie étudiante. Certains de ses coéquipiers n’essaient même plus de faire semblant, adoptant un style de vie monacal, entièrement consacrés qu’ils sont à leur métier. Enfin, bien qu’ils soit sensés être là pour sauver des vies, on se rend compte qu’être ambulancier à Harlem, c’est parfois aussi essuyer des insultes, quand ce n’est pas des coups.

911 a reçu cette année le Prix Mystère de la Critique du Meilleur Roman étranger. Cette récompense est méritée tant le texte est d’une rare puissance et criant de réalisme. S’il est magnifiquement écrit, 911 est aussi très sombre et parfois très dur (certaines scènes sont vraiment dérangeantes), et ne doit pas être mis entre toutes les mains. Bien qu’il ne traite pas du même métier, 911 fait souvent penser au superbe Nécropolis, qui avait pour personnage principal un médecin légiste. On ne peut que souhaiter à Shannon Burke que son roman fasse date comme celui d’Herbert Lieberman.

911 (Black Flies, 2008), de Shannon Burke, Sonatine (2014). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Diniz Galhos, 206 pages.

Un bouddhiste en colère est le troisième roman de Seth Greenland paru en 2011 aux éditions Liana Levi (après Mister Bones et Un patron modèle).

Résumé

Jimmy Duke était flic. Jimmy Duke était marié. Jimmy Duke était alcoolique. Mais ça, c’était avant.
Jimmy a décidé de se reprendre en main, notamment par le biais de la méditation. Seulement, avec les frères qu’il a, mener une vie tranquille n’est pas de tout repos. Randall, prétendant au congrès aux dents longues lui demande de l’aide pour mener à bien sa campagne face à Mary Swain, la redoutable candidate adverse, mère de famille (top-)modèle un peu trop sexy pour laisser les électeurs masculins insensibles. Quant à Dale, l’autre frère, handicapé, il sort tout juste de prison mais pense déjà à monter un nouveau coup.

Mon avis

Autant l’avouer d’emblée, Un bouddhiste en colère est du genre difficile à résumer. Disons qu’autour de Jimmy gravitent un certain nombre de personnages, qui ont différents types de rapports plus ou moins officiels. Randall et Kendra sont mariés. Kendra et Nadine sont amantes (lors d’une virée au Mexique et sur un coup de tête, elles se sont fait tatouer ensemble un Hello Kitty sur la fesse gauche). Nadine voit aussi Hard – un policier proche de la retraite qui souhaiterait divorcer de sa femme Vonda Jean. Tout ce beau monde paraît lisse mais se trompe allègrement à la moindre occasion.

« Hard a besoin d’un plan concret. Il a besoin de divorcer, et il a besoin de s’assurer que Nadine ne lui causera pas d’ennuis. Il finit sa bouteille de bière d’un trait. Il se lève pour aller en chercher une autre dans le frigo. Fléau racle sa gamelle. Hard s’aperçoit que ce n’est pas bon signe d’envier son chien. Quand vous enviez votre chien, c’est qu’un truc cloche sérieusement dans votre vie. »

Jimmy, quant à lui, essaie tant bien que mal de rester calme. Pour ce, il a toute une panoplie d’exercices que lui a conseillés sa coach de méditation en ligne. Il peut par exemple regarder un DVD qui transforme sa télé en aquarium tropical ou collectionner les photos des chiens qu’il croise dans la rue et qu’il colle ensuite dans un cahier spécial qui fait sa fierté. Lorsqu’il commence à s’énerver après quelqu’un, il doit s’efforcer de visualiser la personne en question s’élever dans les airs dans une grosse bulle rose. Normalement, ça marche.

« Il n’est pas facile de créer une ambiance festive dans une soirée dont le but est de proscrire les rapports sexuels à des personnes dont la sexualité traverse une période tumultueuse. Voilà pourquoi la salle de bal vibre de conversations un peu tendues. Des pères débordant d’affection et des filles penaudes, certaines allant encore à la maternelle alors que d’autres sont à l’université forment des petits groupes gênés pendant qu’un quatuor à cordes joue un mélange de cantiques et de chansons des Carpenters. Les pères sont aussi nerveux que peuvent l’être des Blancs d’un certain âge en smoking : ils auraient l’air plus détendus s ‘ils étaient morts. Leurs filles, qui portent toutes des robes de bal dans les tons pastel, sont plus décontractées, du fait de leur jeunesse, mais le rôle qui leur a été assigné pour la soirée a pour effet de contenir le niveau d’excitation. La plupart ne voulaient pas venir, mais la solidarité s’impose entre détenues. »

Si le scénario n’est pas des plus limpides, Un bouddhiste en colère se lit néanmoins très bien. Seth Greenland parvient à rester cohérent – tout retombe finalement sur ses pattes – tout en partant dans des épisodes plus foutraques et hilarants les uns que les autres. On retiendra notamment les scènes impliquant un chien qui brûle ou un tueur salement amoché ne trouvant rien de mieux qu’une couche de bébé pour éponger son visage ensanglanté. L’éditeur évoque Tarantino en quatrième de couverture. Il y a de ça, pour le côté énergique, voire violent. Mais c’est souvent beaucoup plus drôle. Entre ces quelques séquences épiques, l’auteur prend un malin plaisir – et nous avec – à égratigner avec un humour caustique la « bonne » société américaine et ses dérives, les politiciens et les policiers n’étant pas les derniers ciblés.

Amateurs d’intrigues rectilignes, sérieuses et bien ficelées, passez votre chemin sans regrets. Mais si vous aimez l’humour qui grince, les personnages déjantés et n’êtes pas contre un côté « grand n’importe quoi organisé », Seth Greenland pourrait bien vous contenter et, à la manière d’un Tim Dorsey ou d’un Carl Hiaasen, faire travailler « sérieusement » vos zygomatiques.

Un bouddhiste en colère (The Angry Buddhist, 2011), de Seth Greenland, Liana Levi (2011). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch, 413 pages.

Yellow Birds est un roman de Kevin Powers, jeune vétéran de l’Irak, publié en 2012 aux Etats-Unis et l’année suivante chez Stock dans La Cosmopolite.

Résumé

Bartle, 21 ans, est un Américain à peine sorti de l’adolescence et un peu perdu. Il ne sait pas trop quoi faire de sa vie et décide, presque sur un coup de tête, de s’engager dans l’armée, au grand dam de sa mère. Après un premier hiver passé à s’entraîner aux États-Unis durant lequel il s’est lié d’amitié avec Murph, il est mobilisé à Al Tafar, en Irak, avec des centaines d’autres jeunes GI venus de grandes villes ou, comme lui, de petits patelins. Face à la cruelle réalité de la guerre et à la mort de Murph – qu’il avait promis de ramener en vie à la mère de ce dernier – il va sévèrement déchanter.

Mon avis

Lui-même revenu vivant mais sans doute pas tout à fait indemne des conflits américains au Moyen-Orient, Kevin Powers n’a assurément pas choisi ce sujet par hasard. Au fil des pages, on n’a de cesse de se demander où se situe la frontière entre vécu et fiction tant l’ensemble semble criant de réalisme. Le récit se concentre sur le parcours de Bartle et fait alterner les épisodes passés et actuels de sa vie de soldat puis de vétéran.

L’excitation de la nouvelle recrue laisse place à l’ennui des longues journées d’attente durant lesquelles il ne se passe rien puis, après avoir subi une première attaque, au stress d’une éventuelle récidive. La crainte perpétuelle de tomber dans une embuscade ou sur une mine, peur sourde virant à la paranoïa et faisant de chaque civil irakien un terroriste en puissance. À cette peur constante s’ajoute la chaleur, le mal du pays, le manque de la famille et des femmes, et cette terrible solitude que chacun tente d’oublier par une certaine camaraderie de façade. Le tout tape sérieusement sur le système, et ceux qui n’ont jamais essuyé une balle perdue ou un éclat d’obus sont touchés sans en être forcément conscients par autant de blessures psychologiques. Même ces fiers-à-bras feignant devant les autres de ne rien ressentir à la mort d’un collègue sont en vérité troublés.

Kevin Powers s’intéresse aussi au délicat retour au pays de ces jeunes hommes partis la fleur au fusil et revenus détruits. Certains s’en sortent tant bien que mal ; pour d’autres, ce sont les nuits d’insomnie, la dépression, le recours à l’alcool et/ou à la drogue, pour oublier, à défaut de se reconstruire.

S’il n’a sans doute pas été conçu comme tel, Yellow Birds vaut bien des manifestes pacifistes par la force de son message. S’inspirant de son expérience traumatisante, Kevin Powers nous montre simplement, avec ses mots à lui, que la guerre quelle qu’elle soit, n’est décidément pas une belle chose. Un texte puissant – et espérons-le pour lui, cathartique – qui remuera les tripes de plus d’un lecteur.

Yellow Birds (Yellow Birds, 2012) de Kevin Powers, Stock / La Cosmopolite (2013). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson, 264 pages.
Existe aussi en Livre de poche (2014), 240 pages.

Je n’avais pas encore pris le temps de lire ce grand classique qu’est le Moisson rouge de Dashiell Hammett. Ce défi A.B.C. était donc l’occasion rêvée.

Résumé

Le narrateur, un privé de la Continental Detective Agency, est invité à Personville (ou Poisonville, comme la surnomment ses habitants) par Donald Willsson. Il se rend chez lui, où il est accueilli par sa femme, mais attendra en vain l’éditeur du Morning et Evening Herald. En effet, sa femme lui apprend vers onze heures qu’il ne rentrera pas chez lui ce soir. Et pour cause, car il a été abattu de quatre balles vers dix heures, comme le « Continental Op » l’apprendra le lendemain. Il commence alors à enquêter sur le meurtre et rencontre Elihu Willsson, père de la victime et magnat local, à la demande de qui il va se charger de « nettoyer la ville ».

Mon avis

Paru initialement en 1929, puis en 1932 en France sous le titre La moisson rouge, Red Harvest est depuis considéré comme l’un des plus grands classiques du « noir ». Premier roman de Dashiell Hammett (1894-1961), il est également le premier à mettre en scène le « Continental Op », détective récurrent de l’auteur. Le texte a été retraduit intégralement en 2009 par Pierre Bondil et Nathalie Beunat pour Gallimard. Il a été publié en Série Noire (et depuis en Folio Policier), ainsi qu’en Quarto dans un volume comprenant de nouvelles traductions des autres romans de l’auteur, Sang maudit, Le faucon maltais, La clé de verre et L’introuvable, ainsi que deux textes introductifs et une biographie de l’auteur bien documentée et richement illustrée.

Le « Continental Op », l’un des premiers détectives dits « hard-boiled » (ou durs à cuire), a un sens de la justice tout particulier, pour ainsi dire amoral, tant que cela va dans le sens de ses intérêts. C’est en montant les gangs rivaux de la cité minière de Personville les uns contre les autres, faisant au passage grimper en flèche le taux de criminalité, qu’il va la mettre à feu et à sang pour mieux la nettoyer, quitte à risquer lui-même sa peau. Il sera en cela aidé par la belle Dinah Brand, archétype de la femme fatale du roman noir, qui a fricoté un temps avec Donald Willsson, comme avec pas mal d’autres hommes d’ailleurs.

« Pourquoi tu as apporté un pic à glace ?
– Pour t’expliquer comment mon cerveau fonctionne. Il y a deux jours, si par hasard j’y pensais, c’était un outil approprié pour briser des morceaux de glace. » Je fis courir mon doigt le long des quinze centimètres de la lame arrondie, jusqu’à son extrémité pointue. « Pas mal pour épingler ses vêtements sur le corps d’un type. C’est le genre de pari que je me tiens, je ne te mens pas. Je ne peux même plus contempler un briquet sans songer à le remplir de nitroglycérine en pensant à quelqu’un que je n’aime pas. Il y a un bout de fil de cuivre qui traîne dans le caniveau devant chez toi… fin, malléable, et juste assez long pour entourer un cou en serrant avec chaque extrémité. J’ai eu un mal de chien à me retenir de le ramasser pour le glisser dans ma poche, au cas o
ù…

– Tu es cinglé.

– Je sais. C’est ce que je n’arrête pas de te dire. Je suis en train de devenir ivre de sang. »

Hormis le point de départ, Moisson Rouge est plutôt difficile à résumer, surtout sans trop en dire, car l’action et les rebondissements sont incessants. Fusillades, courses-poursuites, explosions, cadavres en pagaille… C’est un véritable feu d’artifice, qui ne peut s’achever que comme il a commencé, dans le sang.

L’histoire étant racontée par le détective à la première personne, on se doute bien qu’il ne va pas mourir en plein milieu du roman. D’ailleurs, sa propension à se tirer des fusillades et autres explosions pour ainsi dire sans une égratignure agacera peut-être certains lecteurs. Malgré cela, on suit avec beaucoup d’intérêt l’enquête musclée du « Continental Op ». Et l’on comprend aisément pourquoi, à une époque où les romans policiers se déroulaient généralement dans l’ambiance feutrée des manoirs anglais, ce roman fit sensation, marquant d’une pierre blanche l’histoire des littératures policières.

Moisson rouge (Red Harvest, 1929), de Dashiell Hammett, lu en Quarto/Gallimard (2009). Nouvelle traduction de Pierre Bondil et Nathalie Beunat.

Cette même traduction existe en Série Noire (2009), 288 p. et en Folio Policier (2011), 304p.