Archives de la catégorie ‘Polar américain’

L’amitié est un cadeau à se faire est un roman de William Boyle paru il y a quelques jours chez Gallmeister dans une traduction de Simon Baril.

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Rena Ruggiero, sémillante sexagénaire, est la veuve de Vic le Tendre, un mafioso ayant péri dans un règlement de comptes il y a bien des années. Lorsque son voisin, Enzio, se montre trop entreprenant malgré des refus répétés, elle l’assomme d’un coup de cendrier. Le croyant mort, elle fuit avec son Impala de collection pour se rendre chez sa fille, Adrienne, avec qui elle est en froid.
Lucia, 15 ans, n’en peut plus des interdits imposés par sa mère (Adrienne) et profite de la moindre occasion pour s’éclipser de la pesante maison familiale. Lorsque la voisine d’en face, Wolfstein, lui propose de boire une ginger ale, elle accepte avec plaisir.
Pendant ce temps-là, Richie, l’amant d’Adrienne, décime une bande rivale et s’échappe avec un demi-million de dollars. Lorsque le mafioso débarque chez elle, les ennuis deviennent inévitables.

Mon avis

Après Gravesend, le Rivages/Noir n°1000 paru en 2016, William Boyle a suivi François Guérif dans sa nouvelle aventure éditoriale chez Gallmeister. Après deux romans se déroulant à Brooklyn où le décor et l’ambiance occupaient une grande place (Tout est brisé et Le témoin solitaire), l’auteur change de registre avec ce trépidant roman choral.
Plus on ajoute de personnages, plus l’exercice peut s’avérer délicat. Pourtant, malgré une demi-douzaine de protagonistes que l’on suit en alternance, William Boyle s’en sort comme un chef. L’histoire gravite autour des trois générations de la famille Ruggiero : Rena, Adrienne et Lucia. Pour autant, on suit de la même façon les autres personnages au gré des chapitres, ce qui permet de se mettre aisément dans la peau de chacun.

« Ça signifie que l’amitié est la plus belle des histoires d’amour. Et que les hommes gâchent tout, mais parfois des climatiseurs leur tombent sur leur putain de tête quand ils marchent dans la rue. »

La figure de Lucia, souhaitant ardemment s’émanciper après avoir été trop longtemps privée de quasiment tout (y compris de sa grand-mère) par une mère castratrice est intéressante. Malgré de nombreuses scènes d’action, de courses-poursuites et quelques morts pas jolies jolies, l’humour est assez présent, notamment lorsque Wolfstein et Mo racontent à Lucia de savoureuses anecdotes en lien avec leur jeunesse d’actrices dans l’industrie pornographique.
Bien que le rythme ne retombe jamais vraiment, William Boyle ne peut s’empêcher de glisser de nombreuses références cinématographiques et littéraires. L’incipit de ce roman nous annonçait la couleur : « Aux bibliothèques et vidéoclubs où j’ai passé mon enfance. »

« Tout ce qu’on fait, toutes les décisions qu’on prend, on essaie juste de ne pas se retrouver avec le cœur brisé, non ? À mon avis, il faut arrêter de vivre avec la peur de souffrir. Il faut savoir affronter ce risque. »

On sent effectivement l’amour de William Boyle pour les histoires et pour ses personnages. Il est certain que ce roman choral survitaminé aux personnages féminins charismatiques pourrait faire un excellent film.

L’Amitié est un cadeau à se faire (A Friend is a Gift You Give Yourself, 2019), de William Boyle, Gallmeister (2020). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Simon Baril, 377 pages.

Noyade est un roman de J. P. Smith paru il y a quelques jours à la Série Noire.

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Jeune adulte, Alex Mason a travaillé dans un camp de vacances où il apprenait à des jeunes garçons à nager. Le jour de l’examen de natation, exaspéré par ses pleurs, il décide de laisser Joey Proctor, 8 ans, sur le radeau d’où s’élançaient les enfants en lui disant qu’il faudra bien qu’il finisse par nager s’il souhaite rentrer. Seulement, il l’y oublie et Joey ne rentre pas au camp. Malgré les battues des environs, les plongées dans le lac, l’enquête n’aboutit à rien, Joey ne sera jamais retrouvé. Alex a toujours tu l’épisode du radeau.
Vingt ans plus tard, riche promoteur bien installé à Manhattan, Alex est victime de drôles de blagues à son domicile. Du sang est versé dans sa piscine. Des photos compromettantes sont envoyées à son épouse. Une intrusion est constatée… Pour la police, tout cela semble être l’œuvre de quelqu’un qui cherche à se venger. Et si Joey était encore en vie ?

Mon avis

Septième roman de J. P. Smith, Noyade est seulement le premier à sortir en France, dans cette traduction de Philippe Loubat-Delranc (traducteur de Thomas H. Cook et Don Winslow entre autres).
Il s’agit d’un thriller de facture classique, intéressant à bien des égards mais qui peine à passionner de bout en bout. Le départ est assez lent mais saupoudré d’une touche de surnaturel – la légende de John Otis, le voleur d’enfants, que les moniteurs racontent au coin du feu pour effrayer les campeurs en herbe – bienvenue, eu égard aux événements survenus par la suite. La personnalité même d’Alex – richissime homme d’affaires imbu de lui-même – ainsi que son attitude envers Joey n’incitent pas à faire s’émouvoir le lecteur de ce qu’il traverse. Le suspense monte crescendo une fois qu’Alex comprend que ce qui lui arrive pourrait avoir un rapport avec la disparition de Joey et qu’il commence à craindre, non seulement pour lui-même, mais aussi pour ses proches. Hormis quelques passages dispensables sur la teneur des affaires immobilières d’Alex, le récit devient assez haletant et l’on est bien curieux de connaître le fin mot de l’histoire. C’est là mal connaître J. P. Smith, qui décide de se jouer des codes du thriller classique et de ne pas livrer toutes les réponses attendues, tout en ne ménageant pas ses protagonistes.

Finalement plus original que le résumé ne le laisse penser, Noyade est un honnête thriller qui, s’il n’est pas dépourvu de certaines qualités, peine à convaincre totalement.

Noyade (The Drowning, 2019) de J. P. Smith, Gallimard/Série Noire (2020). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Philippe Loubat-Delranc, 384 pages.

Calme plat (Dead Calm) est un roman de Charles Williams paru en 1963 et réédité cette semaine par Gallmeister dans une nouvelle traduction de Laura Derajinski.

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Ingram et Rae sont en lune de miel sur un voilier, en plein océan Pacifique. Pétole. Pas le moindre souffle d’air. Mais qu’importe, la traversée n’en sera que plus longue à savourer.
De manière tout à fait improbable, un canot s’approche, avec à son bord un jeune homme. Arrivé à bord du voilier, affolé, il peine à raconter son histoire. Il serait le seul survivant de son bateau. Les autres auraient été décimés par une intoxication alimentaire et le navire prendrait l’eau. Une fois l’homme endormi, Ingram, qui peine à le croire, décide d’en avoir le cœur net. Grossière erreur.

Mon avis

Après Le Bikini de diamants (Fantasia chez les ploucs) et Hot Spot (précédemment Je t’attends au tournant), les éditions Gallmeister poursuivent de donner une seconde vie à l’œuvre de Charles Williams. Dead Calm, paru en 1963 était devenu Sang sur mer d’huile à la Série Noire en 1965 avant d’être réédité sous le titre Calme blanc en 1997. Il s’agit ici d’une nouvelle traduction signée Laura Derajinski.
Les vieux de la vieille du polar ne découvriront sans doute pas grand-chose ici tant Charles Williams, auteur à la quinzaine de romans pour la plupart adaptés au cinéma, fait figure de référence.

Pour ceux qui ne l’ont encore jamais lu, ce dépoussiérage par les éditions Gallmeister est une excellente idée. Les couvertures sont réussies et les traductions fort agréables. Calme plat est un roman à suspense bien construit, qui fait douter le lecteur quant aux véritables motivations des uns et des autres. Ils semblent tous avoir une part d’ombre et être moins francs qu’ils ne veulent s’en donner l’air. La psychologie des personnages est très travaillée. Le style est efficace, sans fioritures. Hormis quelques rares passages un brin bavards, le rythme est trépidant et l’on ne voit pas passer le temps à bord de ces deux voiliers, qui font de ce roman une espèce de huis clos malgré l’immensité de l’océan. Opérateur radio pour la marine marchande dans sa jeunesse, l’auteur a bourlingué sur toutes les mers du monde. On le sent particulièrement à l’aise à décrire les bateaux et à expliquer par ses personnages les rudiments de la navigation hauturière.

On prend du plaisir à voir ces personnages tenter de survivre malgré les conditions et leurs « compagnons » dont les intentions ne sont pas toujours des plus louables. Gageons que beaucoup de lecteurs n’ayant pas encore dévoré Charles Williams prendront plaisir à découvrir son œuvre par ces nouvelles traductions parues dans la collection Totem. Trois sont parues à ce jour. En attendant de prochaines ?

Calme plat (Dead Calm, 1963), de Charles Williams, Gallmeister/Totem (2020). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laura Derajinski, 272 pages.

Le sang ne suffit pas est un roman d’Alex Taylor qui paraît aujourd’hui chez Gallmeister.

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Crazy Jack Mountains, Virginie, 1748.
Après avoir vu sa femme et son fils emportés par la diphtérie, Reathel a fui leur chalet et erre dans la montagne dans des conditions dantesques, avec pour seul compagnon un sinistre dogue offert par son frère. Frigorifié et affamé, il n’a d’autre solution que de tenter d’obtenir un peu de chaleur pour passer la nuit lorsqu’il aperçoit une cabane visiblement habitée. Seulement, l’homme ne veut pas le laisser entrer. Après un bref combat, Reathel entre dans le logis et tombe sur une femme sur le point d’accoucher. Elle-même a fui car les hommes de son village ont promis son enfant à venir aux terribles Indiens Shawnees en signe d’apaisement.

Mon avis

Les lecteurs français avaient pu faire la découverte d’Alex Taylor en 2016, avec la parution dans feu la collection Néo Noir de Le Verger de marbre (Grand Prix du Roman noir étranger du Festival de Beaune en 2017). Il se déroulait plus près de nous et dans le Kentucky. Autre période, autre ambiance, pour ce western noir inédit en anglais pour l’heure, Gallmeister signant ici, grâce au remarquable travail d’Anatole Pons-Reumaux, la première publication mondiale de ce titre.

On peut qualifier le roman de choral puisque l’on suit tantôt Reathel, tantôt d’autres personnages, principalement des habitants de Bannock, à la merci de la rudesse de l’hiver et de la menace des Shawnees.
La langue, assez soutenue, est très belle et il n’est pas rare de découvrir un mot inconnu au détour d’une page. Les paysages des Crazy Jack Mountains sont aussi joliment donnés à voir.

C’est à peu près les seules traces de beauté dans ce roman où la noirceur est très présente, que ce soit dans les comportements des personnages – égoïstes et irrécupérables pour la plupart –, dans les conditions climatiques mortifères ou même dans les rencontres inopinées avec la faune locale, tout aussi affamée que les humains, lesquels présentent donc un fort potentiel de protéines.
Le sang ne suffit pas est en quelque sorte un roman où chacun essaie de survivre avant tout. Il est vrai que les conditions que traversent les protagonistes ne favorisent guère la confiance en l’autre et l’envie d’aider son prochain.

Le suspense est présent du début à la fin et l’on se demande à plusieurs reprises comment tout cela va bien pouvoir se terminer, quand bien même la réponse semble assez inéluctable. Comme cela a commencé : par de la neige rougie. Si l’action est présente, les personnages sont parfois confrontés à des dilemmes intéressants et certaines questions qu’ils se posent en cours de route amènent à quelques réflexions fertiles.

Différent de son précédent roman, Le sang ne suffit pas est un superbe western crépusculaire qui devrait ravir les amateurs du genre. Une belle réussite qui, comme Les Frères Sisters, pourrait faire l’objet d’une adaptation cinématographique mémorable.

Le sang ne suffit (Blood Speeds the Traveler, inédit), d’Alex Taylor, Gallmeister (2020). Traduit de l’anglais (Etatsunis) par Anatole Pons-Reumaux, 288 pages.

L’écrivain public (The Letter Writer) est un roman de Dan Fesperman paru au Cherche Midi en 2018 dans une traduction de Jean-Luc Piningre.

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New York, février 1942.
Après une affaire qui lui a valu quelques ennuis à Horton, Woodrow Cain a dû quitter son poste et la Caroline du Nord. Toujours policier, il se retrouve de nouveau en bas de l’échelle et faire ses preuves dans les forces de l’ordre de Gotham, en partie corrompues, n’est pas de tout repos.
Peu après son arrivée, Cain est appelé suite à la découverte d’un corps, noyé, au niveau des docks. Après avoir été aidé par Danziger, un écrivain public polyglotte qui connaît bien la ville, les pistes mènent Cain vers Yorkville, un quartier de l’Upper East Side surnommé « Kleindeutschland », la petite Allemagne.

Mon avis

Paru outre-Atlantique en 2016, The Letter Writer a connu un beau succès d’estime et même été élu meilleur roman policier de l’année par le New York Times. Premier roman de Dan Fesperman a paraître au Cherche Midi, L’écrivain public devrait ravir les amateurs de polars historiques. À la lecture, on ne peut s’empêcher de penser assez vite aux romans de feu Philip Kerr. De par le contexte bien sûr : la Seconde Guerre mondiale bat son plein en Europe et on commence à trouver curieux que des familles entières soient envoyées voyager en train on ne sait où. Outre-Atlantique, certains « patriotes » n’hésitent pas à soutenir financièrement le régime nazi depuis les États-Unis. Mais aussi de par le caractère bien trempé de Woodrow Cain. Comme Bernie Gunther, il a quelques difficultés à obéir à sa hiérarchie, surtout quand celle-ci lui semble prendre des décisions quelque peu suspectes. Plus opiniâtre qu’une mule, rien ne peut l’empêcher de mener à bien une mission, surtout si on essaye de l’en dissuader.

L’intrigue, fortement inspirée par des faits réels, est passionnante du début à la fin et les rebondissements nous surprennent plus d’une fois. Les personnages sont bons. On pense à Cain bien sûr : charismatique, cynique parfois, à la fois rude et fragile – suite aux soucis de santé de son ex-femme, il prend son rôle de père très à cœur. Le personnage de Danziger, inspiré d’un personnage réel, est l’un des plus intéressants croisés dans un polar ces dernières années. Maîtrisant plusieurs langues à la perfection, il écrit des courriers pour des personnes fraîchement arrivées sur le sol américain et/ou illettrées. Confident d’une multitude de gens, de fait, il a accès à un nombre d’informations inestimables ce qui en font un allié de choc, mais aussi quelqu’un de dangereux pour des personnes qui ne voudraient pas que certaines choses s’ébruitent.

Les lecteurs les plus férus d’histoire américaine ou connaisseurs de l’âge d’or du gangstérisme américain reconnaîtront sans peine quelques noms. En effet, une grande partie des bandits croisés dans ce récit ont vraiment existé, et il en va de même des personnalités politiques ou de la police. Même  certains événements décrits au cours de l’histoire ont eu lieu en réalité.

Journaliste de métier – il a longtemps été reporter de guerre – Dan Fesperman signe avec L’écrivain public un passionnant polar historique, solidement documenté sans jamais être rasoir. Ses 450 pages sont un régal et si l’auteur a d’autres romans de cette qualité sous la pédale, on ne peut que les attendre avec une certaine impatience.

L’écrivain public (The Letter Writer, 2016), de Dan Fesperman, Cherche Midi (2018). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Luc Piningre, 452 pages.

City of Windows est un roman de Robert Pobi paru dans la collection Equinox des éditions des Arènes en janvier, dans une traduction de Mathilde Helleu.

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New York est sous la neige, à demi figé dans la tempête. Un agent du FBI est abattu au volant, tuant de surcroît une passante avec son véhicule. Le tir semble être l’œuvre d’un sniper aguerri mais difficile d’en savoir plus dans une ville où les innombrables gratte-ciel sont autant de spots potentiels, surtout dans ces conditions dantesques. C’est pourquoi le FBI décide de faire appel à Lucas Page, ancien agent, professeur d’astrophysique et expert en balistique.
Retiré des affaires suite à de graves blessures et désormais père de famille, Lucas refuse dans un premier temps son concours. Avant que le sniper ne tue un deuxième policier et le fasse changer d’avis.

Mon avis

Après L’Invisible et Les Innocents, parus chez Sonatine, Robert Pobi débarque chez Les Arènes avec cet épais thriller annoncé comme « le premier d’une longue série » mettant en scène Lucas Page.
En matière de thriller, l’auteur sait visiblement y faire. Le premier chapitre, mettant en scène la double mort due au sniper, est un modèle du genre. Le lecteur est happé d’entrée et Robert Pobi ne relâche pas son étreinte, tant et si bien qu’on ne voit pas les 500 pages passer. Les quelques temps plus calmes, qui nous apprennent à en savoir plus sur Lucas, sont intéressants car le personnage lui-même est atypique. Enfant « spécial » qui a changé de famille plusieurs fois, il est désormais lui-même le patriarche d’une famille composée de nombreux enfants accueillis avec sa nouvelle épouse, chirurgienne pédiatrique, qu’il a rencontrée dans le cadre de sa rééducation. Ayant perdu l’usage d’une jambe, d’un bras et d’un œil après le drame qui aurait dû le tuer mais dont il s’est miraculeusement sorti après un long coma, Lucas Page est décidément un personnage étonnant et attachant. Le lecteur pourra éventuellement trouver certaines scènes peu crédibles mais pardonnera facilement ces quelques facilités tant le rythme est soutenu et les fausses pistes abondantes et ingénieuses.

Redoutable d’efficacité et mettant en scène un personnage charismatique, City of Windows est un thriller convaincant qui donne envie de poursuivre l’aventure aux côtés de Lucas Page.

City of Windows (City of Windows, 2019), de Robert Pobi, Les Arènes / Equinox (2020). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Mathilde Helleu, 496 pages

November Road est un roman de Lou Berney paru chez Harper Collins/Noir début 2019.

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La Nouvelle-Orléans, 1963.
Frank Guidry est un homme qui compte dans l’organisation de Carlos Mancello. Seulement, par un concours malheureux de circonstances, il vient à en savoir trop sur un contrat on ne peut plus sensible dans lequel son patron est impliqué : l’exécution à Dallas d’un certain John Fitzgerald Kennedy.
Oubliés, les bons et loyaux services. Vain, l’espoir d’un compromis. Guidry comprend vite qu’il n’a plus qu’une chose à faire s’il veut survivre : fuir !

Mon avis

Que les lecteurs qui goûtent peu aux récits à la sauce Al Capone et autres aventures de la Cosa Nostra ne fassent pas demi-tour d’emblée. November Road n’est pas une énième histoire de mafia, bien qu’elle comporte certains ingrédients propres à ce genre d’intrigues. En revanche, c’est un vrai récit de cavale, tantôt trépidant tantôt plus introspectif, et parfois un peu convenu il est vrai. Ainsi, on n’échappe pas aux scènes anxiogènes lors de nuits incertaines dans des motels ou au rapprochement comme inévitable entre Guidry et la belle Charlotte, tombée en panne sèche sur le bord de la route alors qu’elle fuyait l’ennui et son mari alcoolique avec ses deux jeunes filles.

Malgré ces quelques poncifs avec lesquels Lou Berney semble s’amuser le récit est captivant. Peut-être parce que les personnages, Guidry et Charlotte en tête, sont plus profonds et attachants qu’il n’y paraît au premier abord. Peut-être parce que la fuite de Charlotte, toute différente soit elle, est tout aussi nécessaire. Et sans doute un peu parce que les méchants sont très méchants et qu’on se doute bien que tout cela va très mal finir mais qu’on ne peut s’empêcher d’espérer un improbable happy end.

Toujours est-il qu’on ne voit pas défiler les 380 pages de ce November Road, efficace en diable et qu’on verrait bien adapté sur grand écran, mais auquel il manque un petit quelque chose pour en faire une lecture mémorable.

November Road (November Road, 2018), de Lou Berney, Harper Collins/Noir, 2019. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Maxime Shelledy, 380 pages.

Les morts des Bear Creek est un roman de Keith McCafferty paru cet été aux éditions Gallmeister dans une traduction de Janique Jouin-de Laurens.

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Le « Club des menteurs et monteurs de mouches » fait appel à Sean Stranahan car deux mouches à la valeur inestimable ont été escamotées sans que ses adhérents ne comprennent bien comment. C’est précisément pourquoi ils soupçonnent sinon un des leurs, au moins une complicité interne, et préfèrent faire appel à Stranahan plutôt qu’à la police. Lui peut enquêter discrètement en se faisant passer pour un simple pêcheur passionné de mouches, ce qu’il est réellement d’ailleurs.
Parallèlement, la shérif Martha Ettinger enquête sur la disparition inquiétante d’un randonneur, dont on retrouve bientôt les restes. À moins qu’il ne s’agisse pas de lui, difficile à dire tant une grizzly affamée l’a boulotté.

Mon avis

Dans Meurtres sur la Madison, nous faisions la connaissance de Sean Stranahan, qui venait d’emménager dans les Rocheuses suite à une rupture sentimentale éprouvante. Cet ancien privé, vivant désormais dans le Montana comme peintre et guide de pêche en eau douce, avait aidé le shérif Martha Ettinger au cours d’une enquête à laquelle il se retrouvait plus ou moins mêlé malgré lui. On s’était alors dit qu’on le retrouverait avec plaisir tant il semblait d’entrée sympathique et tant l’écriture de Keith McCafferty faisait… mouche. Ici aussi, le dosage est optimal entre enquête, scènes de pêche et descriptions de la nature, tout en ne négligeant pas les personnages, qui ne sont pas interchangeables, loin de là. Le binôme Sean-Martha en particulier, gagne en profondeur tandis que de nouveaux acteurs font leur apparition. À commencer par l’attachante Martinique, étudiante et effeuilleuse à la plastique agréable et au caractère bien trempé qui ne laisse pas Stranahan indifférent. Comme toujours chez Gallmeister, l’auteur fait la part belle à Dame Nature et certaines scènes de pêche sont si convaincantes qu’elles donneraient envie à un vegan d’enfiler illico des waders pour aller taquiner la truite cutthroat.
Assez riche en rebondissements, cette double enquête, en plus d’être efficace, fait quelque peu réfléchir le lecteur sur certains sujets, qu’on ne peut guère plus évoquer sans trop dévoiler l’intrigue. Jamais plombant, le texte est savoureux et même parfois drôle.

Les morts de Bear Creek confirme la bonne impression qu’avait laissée Keith McCafferty avec Meurtres sur la Madison. Tous les ingrédients d’un roman de qualité sont au rendez-vous et si la suite est à l’avenant – déjà sept titres outre-Atlantique – on se régale d’avance des traductions à venir de Janique Jouin de Laurens.

Les morts des Bear Creek (The Gray Ghost Murders, 2013), de Keith McCafferty, Gallmeister (2019). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Janique Jouin-de Laurens, 373 pages.

Coup de vent est un roman de Mark Haskell Smith fraîchement paru chez Gallmeister dans une traduction de Julien Guérif.
Je l’ai reçu grâce à la générosité du Picabo River Book Club et des éditions Gallmeister. Merci à eux.

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Neal Nathanson, employé de banque émérite, se retrouve sur un bateau en perdition avec une quantité astronomique d’argent. Des millions, dans une dizaine de sacs, des liasses de multiples devises. Il voit sa dernière heure arriver avant d’être finalement sauvé par une navigatrice. Seulement, lorsqu’il se réveille il est menotté et la jeune femme semble avoir moins bon cœur que prévu devant ces montagnes de billets. Mais toute cette histoire abracadabrantesque avait commencé bien avant ça…

Mon avis

En quatrième de couverture, une citation de Télérama consacre Mark Haskell Smith « roi du polar déjanté ». C’est effectivement ce qui saute aux yeux du lecteur découvrant l’œuvre de l’Américain, connu des lecteurs de Rivages, notamment des années 2000, mais moins présent dans l’Hexagone ces derniers temps. De nombreux passages sont savoureux et certains complètement hilarants si bien qu’on pose parfois le livre pour rire et qu’on suspend parfois sa lecture pour noter certaines phrases ou passages particulièrement bien sentis.

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Un premier paragraphe qui annonce la couleur !

Les personnages sont intéressants, à commencer par les traders autour desquels s’articule le récit, Bryan Le Blanc et Seo-yun Kim. Le premier décide de monter de complexes opérations pour détourner quelques millions et s’éclipser en catimini. La seconde – qui commence à se rendre compte qu’elle n’aime pas son futur mari – sera rapidement amenée à le pister pour le compte de l’agence pour laquelle ils travaillent tous deux.

L’intrigue livre finalement assez peu de rebondissements mais peu importe tant l’humour et l’intelligence de Mark Haskell Smith font des ravages. L’auteur, caustique à souhait tire à tout-va et certains milieux, à commencer par les financiers branchés, en prennent pour leur grade.

« Il mit son ordinateur en veille, enfila sa veste et resserra sa cravate. Le code vestimentaire était l’une des choses qu’il détestait le plus dans ce job. Pourquoi porter un costume hors de prix pour regarder un écran toute la journée ? Il aurait pu bosser en slip. En toute honnêteté, il aurait préféré bosser en slip. Le costume n’était qu’une autre composante de l’imposture qu’ils vous vendaient. Il faut s’habiller comme un homme de pouvoir, un vrai winner. Quel tissu de conneries. »

Pas de véritable sortie de route pour cet opus survitaminé. Tout au plus certains pourraient reprocher à l’auteur de multiplier les scènes de sexe, mais certaines sont données à voir avec tant de truculence que ce serait dommage de s’en priver.

Sans être un chef-d’œuvre, n’exagérons rien, Coup de vent est un roman noir à l’humour grinçant de très bonne facture qui fera passer un très agréable moment, parsemé d’éclats de rire à plus d’un lecteur. Certains retrouveront là Mark Haskell Smith avec plaisir. D’autres, en attendant le prochain opus, auront sans doute envie de se plonger dans les cinq romans de l’auteur déjà traduits.

Coup de vent (Blown, 2018) de Mark Haskell Smith, Gallmeister (2019). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Julien Guérif, 247 pages.

My Absolute Darling est un roman de Gabriel Tallent paru chez Gallmeister en 2018, dans une traduction de Laura Derajinski.

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Julia Arveston, dite « Turtle », quatorze ans, n’a pas la vie facile. De caractère réservé, elle n’a pour ainsi dire pas d’amis. Elle n’aime pas aller à l’école. Les cours y sont barbants. Elle préfère de loin les bois, la côte, et s’exercer avec ses armes à feu. Son grand-père est particulier et boit comme pas deux, mais il est encore plus normal que son père, un être intense mais tyrannique, qui l’aime et la déteste tout à la fois, de façon maladive. Sa rencontre fortuite avec deux lycéens blagueurs et philosophes va l’amener à réfléchir, et à prendre des décisions fortes.

Mon avis

Premier roman de Gabriel Tallent, My Absolute Darling a été en 2017 un grand succès aux États-Unis où il a occupé une place de choix dans le classement des meilleures ventes. Sa fortune n’a pas été autre en France puisqu’en plus d’être un succès de librairie, le roman a remporté prix sur prix depuis sa sortie.

D’aucuns diraient qu’il s’agit d’un roman initiatique, ce qui n’est pas tout à fait faux. D’autres qu’on a affaire à un roman noir, à un roman d’amour ou encore à du nature writing. En vérité, My Absolute Darling est tout cela à la fois et bien plus encore. Tantôt très éprouvant – certaines scènes sont difficilement soutenables – tantôt à pleurer de beauté, il est assurément un texte qui ne peut laisser indifférent. À l’instar de Turtle, jeune fille maigrichonne et un peu garçon manqué, qui a effectivement la carapace bien solide pour tenir debout après avoir encaissé tout ça. À cet égard, la question de la résilience est aussi au cœur de ce récit, passionnant d’un bout à l’autre bien qu’assez pauvre en surprises en un sens. L’alternance entre les moments difficiles et les instants plus calmes est bien gérée. On a plaisir à voir évoluer Turtle dans la magnifique nature sauvage de Californie ou jouer aux cartes avec son grand-père, qui la couve d’un œil bienveillant, comme on redoute certains moments passés avec son père. On le hait en même temps que, tour de force de l’auteur, on en vient presque à le comprendre. C’est que Gabriel Tallent ne verse pas dans le manichéisme et ses personnages sont aussi réussis que complexes, chacun ayant une – plus ou moins grande – part d’ombre et de lumière.

Bien qu’il ne conviendra vraisemblablement pas à tout le monde, on comprend très aisément à la lecture de My Absolute Darling pourquoi il a autant fait parler de lui. Après un tel premier roman, Gabriel Tallent est attendu au tournant. Mais on peut raisonnablement penser, au vu de cette réussite, que l’homme a suffisamment de qualités pour ne pas décevoir son public.

My Absolute Darling (My Absolute Darling, 2017), de Gabriel Tallent, Gallmeister (2018). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laura Derajinski, 456 pages.