Archives de la catégorie ‘Polar asiatique’

Ikebukuro West Gate Park (池袋西口公園 en version originale) est un texte d’Ishida Ira paru en 1998 au Japon, et en 2005 en France (traduction Anne Bayard-Sakai, chez Picquier, 392 pages en format poche).

Résumé

Majima Makoto a terminé le lycée il y a peu. Il partage son temps entre l’aide à sa mère, qui tient une boutique de fruits, et les sorties avec ses amis. Dans son quartier rôde un criminel adepte de jeunes femmes et de strangulation et logiquement surnommé « l’étrangleur d’Ikebukuro », du nom du quartier de Tokyo où il réside. Ses deux premières victimes ont survécu mais ne se souviennent de rien. La troisième est morte. Elle s’appelait Rika et c’était la meilleure amie de Makoto. Puisque la police ne parvient pas à arrêter l’étrangleur, il décide de s’en charger.

Mon avis

Ainsi commence la première enquête de Makoto, dont le titre est aussi celui du recueil. En effet, plutôt que d’un roman, on peut parler de quatre longues nouvelles – le tout fait près de quatre cents pages – bien que l’on retrouve les protagonistes dans chacune d’elles et qu’elles respectent une chronologie. Dans « Excitable Boy », Makoto est chargé par un riche patron de retrouver en toute discrétion sa fille qui a disparu sans laisser de traces. Dans « Les amants de l’oasis », il est prié par une ancienne camarade de lycée de protéger son petit ami, dont la tête est mise à prix par des yakouzas. Enfin, dans « Guerre civile rue Sunshine », une guerre des gangs fait rage, avec de plus en plus de morts à la clef. Las de cette situation dangereuse comme tous les habitants d’Ikebukuro, Makoto se met en tête de vouloir rétablir la paix puisque la police n’y parvient pas.

« Tous les samedis soir, dans ce Square Ouest, on attendait nous aussi que le temps passe, plongés jusqu’au cou dans une eau brûlante. Il arrivait qu’on emballe une fille, il arrivait qu’on soit dragués. Il arrivait qu’on cherche la bagarre, il arrivait qu’on nous cherche. Mais la plupart du temps il ne se passait rien, et pendant qu’on attendait en vain qu’il se passe quelque chose, le ciel à l’est devenait transparent, un jour d’été se levait, le premier train se mettait en branle. Pourtant, on continuait à aller à West Gate Park.
Parce qu’on n’avait rien d’autre à fa
ire. »

À travers les différentes enquêtes, on en apprend davantage sur Makoto. Un peu paumé, comme pas mal de jeunes Tokyoïtes, il a ceci de différent qu’il est tout sauf un égoïste. Il a la main sur le cœur et est même prêt à prendre de réels risques si ça peut aider ceux qu’il aime. Avec lui et ses amis, on arpente les rues d’Ikebukuro et on apprend à connaître ce quartier bien vivant de la capitale (boîtes, adolescents, alcool, love-hôtels…). Les histoires d’Ishida Ira sont intéressantes et il parvient à retranscrire les sentiments de ses personnages avec un certain talent – signalons de beaux passages sur l’amitié et l’amour.

« Sans doute qu’à ce moment là j’étais déjà attiré par elle.
C’était débile. Accident de voiture, intoxication alimentaire, allergie aux pollens. L’amour, c’est comme la malchance. Ça vous cueille toujours au dépourvu et aucune chance d’y éch
apper. »

Paru il y a déjà une quinzaine d’années, Ikebukuro West Gate Park ne semble pas avoir pris une ride et demeure un plaisir de lecture dépaysant, pour qui accepte de sortir tard dans les rues de Tokyo avec Makoto. Ce premier texte est suivi de deux autres, et le tout a été adapté à la télé japonaise sous forme de mini-série (éponyme, et à succès semble-t-il).

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Le poète de Gaza / Yishaï Sarid

Publié: 3 novembre 2011 dans Polar asiatique

Le poète de Gaza est un roman de l’Israélien Yishaï Sarid, publié en français par Actes Sud.

Depuis ma lecture (il y a quelques semaines, oui je sais j’ai du retard avec mes chroniques !) il a obtenu le Grand Prix de Littérature Policière étranger – le français allant à L’honorable société  de DOA et Dominique Manotti.

 

 

poète de gazaRésumé

Un agent du contre-espionnage israélien, passé maître dans l’art d’interroger les terroristes palestiniens et leurs proches, se voit confier une mission de grande importance : il doit réussir à amener un chef terroriste sur terrain neutre afin qu’il soit abattu sans risques. Pour parvenir à ses fins sans jamais se trouver en contact direct avec la cible, l’agent va mettre toute une stratégie en place. Il veut tenter d’entrer en contact avec Hani, le père du terroriste, poète de son état et gravement malade, en sympathisant avec Dafna, la meilleure amie du vieil homme, elle-même femme de lettres. Pour ce faire, il décide de se faire passer pour un apprenti romancier afin de bénéficier de ses cours particuliers d’écriture.

Mon avis

Le poète de Gaza n’est pas de ces romans où le lecteur se perd tant les protagonistes sont nombreux. A l’inverse, le texte ne s’intéresse pour ainsi dire qu’à l’agent israélien, narrateur du récit mais jamais nommé, les autres personnages gravitant autour de lui. Tout occupé qu’il est à son travail – l’homme est ambitieux –, il délaisse sa vie de famille sans vraiment s’en rendre compte. Lorsque Siggie reçoit une proposition de travail aussi inattendue qu’exceptionnelle à Boston, il refuse toute discussion avec elle. Peu importe, s’il ne veut pas y aller, sa femme ira sans lui, embarquant leur fils au passage.

A bout de nerfs, l’agent provoque (sans vraiment le vouloir) la mort d’un prisonnier palestinien lors d’un interrogatoire musclé non maîtrisé. Il risque de gros ennuis. Son supérieur hiérarchique, qui n’a plus entière confiance en lui, le suspend de tout « entretien ». Prenant subitement conscience de la dégradation de ses relations familiales, l’agent se raccroche à ce qui lui reste : sa mission, celle de la dernière chance s’il veut encore avoir une chance de compter dans son métier.

« – On doit parler, l’ai-je aussitôt interrompue.
Une expression de grande déception a envahi son visage, son regard s’est aiguisé au point de devenir hostile.
« D’où est-ce que vous sortez ? m’a-t-elle asséné, furieuse. Qu’est-ce que vous me voulez ? »
A cet instant, elle me haïssait, je le savais et, pourtant, j’aurais pu rester à regarder son visage pour l’éternité. Ce n’est pas pour rien que certains voilent celui de leur femme. »
 
Plus seul que jamais et en proie à une espèce de dépression, il n’avait pas prévu que les heures qu’il devrait passer avec Dafna le rapprocherait à ce point de la romancière. Dans son naufrage, elle rayonne et lui semble être sa seule bouée de sauvetage. Ayant réellement sympathisé avec elle ainsi qu’avec Hani (le père du terroriste), il est alors en proie à de terribles doutes et commence à se poser de nombreuses questions sur sa profession, et plus largement, sur son existence.

« – Je vais boire avec vous, a soupiré notre malade. À Gaza, on m’aurait tué pour ça. Pas grave. Juste un verre. Dieu me le pardonnera, n’est-ce pas ? »
L’air stagnait, la mer ne bougeait pas davantage dans sa bassine délimitée par les contours gris de la ville. Dafna dit soudain qu’elle s’en voulait de ne pas être allée le voir, là-bas. Toujours la peur de recevoir un coup ou une grenade. Dire que, maintenant, c’était pire !
– Et pourtant, on n’est pas loin. » Hani trempa les lèvres dans son verre. « La même mer. Le même soleil. C’est juste qu’il y a plein de barrages au milieu.
– Un jour, toutes ces barrières tomberont et on vivra ensemble, assura Dafna dont les yeux étaient repeints en turquoise par le paysage et le vin.
– Ces temps-là ne viendront qu’après nous, ma chérie », murmura Hani dans un petit rire. Il posa délicatement sa main desséchée sur le bras de Dafna. « Aujourd’hui ce sont les fous qui sont aux commandes et eux se fichent de la mer. Ils réclament des montagnes. »

Sans totalement délaisser l’aspect policier – ou plutôt espionnage d’ailleurs – de son histoire pour autant, Yishaï Sarid a choisi de faire reposer son texte sur son personnage principal, et bien lui en a pris. Il s’agit avant tout du roman d’un homme qui, poussé par les évènements et les rencontres, en vient à s’interroger sur sa vie, mais aussi sur certains aspects du conflit israélo-palestinien. Œuvre puissante et somme toute assez engagée, Le poète de Gaza surprendra agréablement plus d’un lecteur et Yishaï Sarid, avocat lorsqu’il n’écrit pas, mérite assurément son Grand Prix de Littérature Policière reçu il y a quelques semaines.


Le poète de Gaza (Limassol, 2009), de Yishaï Sarid, Actes Sud / Actes Noirs (2011). Traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, 219 pages.

Petits crimes japonais est un recueil de nouvelles écrit par Kyōtarō Nishimura à la fin des années 1970. Publié une première fois en 1988 en France par les Editions Clancier-Guénaud, le recueil a été réédité en Rivages/Noir en 1995.

petitscrimesjaponaisRésumé

Un policier qui commet des vols puis accuse des clochards consentants dans le but de leur faire passer l’hiver au chaud. Une jeune femme essayant de sauver son voisin du suicide. Un homme faisant chanter son coiffeur. Un vieux monsieur partageant sa passion pour le crime avec un parfait inconnu. Un employé modèle fasciné par les pickpockets au point de perdre son emploi pour les regarder agir dans le métro. Voici quelques-unes des situations de départ des huit nouvelles composant le présent recueil.

Mon avis

Bien qu’une ou deux d’entre elles soient moins convaincantes que les autres, les nouvelles de Petits crimes japonais n’en demeurent pas moins réussies pour la plupart, voire parfois excellentes. Nishimura se montre très imaginatif dès lors qu’il s’agit de trouver des modes opératoires ou des mobiles originaux et maîtrise brillamment l’art de la chute, si important pour réussir une bonne nouvelle (caractéristiques qui m’ont rappelé la série de BD Green Manor, que je vous conseillais vivement sur cette page).

–    « J’ai retiré la lame de son corps et suis resté stupéfait, à contempler l’homme que j’avais tué.
Il reprit son souffle et porta son verre à ses lèvres.
–    Plus que de la stupeur, ce que j’ai ressenti à cet instant précis était une forme d’extase. Plus de quarante ans se sont écoulés, mais je n’ai jamais depuis, éprouvé de sensation aussi pure et aussi forte.
–    Pourtant parmi les Japonais de votre génération, nombreux sont ceux qui détestent la guerre et regrettent les massacres auxquels ils ont dû participer
–    Ce sont des menteurs ! me répondit-il en haussant la voix. […] Ce sont des hypocrites qui ne pensent qu’à sauver la face. […] Cela me révolte ! »

Tout en nous racontant ses histoires, qui se révèlent rapidement prenantes, il nous livre une vision très sombre du Japon et du genre humain. La monotonie d’un travail loin d’être épanouissant, associée aux conséquences des soubresauts économiques, chômage en tête, semble pousser les Japonais à nuire à leur prochain et place les habitants de l’archipel parmi les champions mondiaux du suicide, thème très présent dans ce recueil, où les personnages principaux sont souvent des salary-men sans perspective d’avenir.

Le bonus « je serais moins bête ce soir »
Le suicide est très fréquent au Japon, à tel point, nous explique le traducteur, Jean-Christian Bouvier, que la langue japonaise dispose de nombreux termes pour spécifier le type de suicide. Un double suicide amoureux par exemple, se dit « murishinju », à ne pas confondre avec le suicide collectif (« shûdanjisatsu »). Quant au « seppuku » (plus connu sous le non de « hara-kiri »), il n’est semble-t-il plus pratiqué de nos jours.
Il semblerait que la France ne soit pas mal placée non plus à ce funeste palmarès, à tel point qu’elle battait le Japon à l’époque de l’écriture de cette nouvelle.
Je ne pense pas qu’on puisse parler d’idée reçue mais cette idée des Japonais champions du suicide est tout de même à relativiser, ce que fait bien cet article, déniché sur le blog d’un jeune français habitant au Japon.

Et pour revenir à nos moutons, nous tenons là avec Petits crimes japonais un recueil de nouvelles noires inventives et efficaces dans l’ensemble, qui donne envie de poursuivre la lecture de l’œuvre de Kyōtarō Nishimura, présenté comme un des auteurs de littérature policière préférés des Japonais. Plus facile d’accès que les romans d’Edogawa, voilà un bon point de départ pour qui souhaite découvrir le polar nippon.

A signaler que j’ai choisi ce recueil de nouvelles pour représenter l’Asie dans le cadre du défi Littérature policière sur les cinq continents que j’avais présenté ici-même et que vous pouvez allez (re)découvrir sur le blog qui lui est consacré


Petits crimes japonais (Titre original inconnu, 1978) de Kyōtarō Nishimura, Rivages/Noir 1995. Anthologie établie par Jean-Christian Bouvier. Traduit du japonais par Jean-Christian Bouvier, Jean-Paul Gratias et Jean Viala, 211 pages.