Archives de la catégorie ‘Polar britannique’

Agatha Raisin and the Quiche of Death (La Quiche fatale en VF) est un roman de M.C. Beaton.
Je l’ai lu dans la collection Harrap’s Yes You Can, mais il est aussi disponible en français chez Albin Michel, dans une traduction d’Esther Ménévis.

4153wrc8a0lRésumé

Agatha Raisin est une publicitaire londonienne émérite. Self-made woman au caractère bien trempé, elle a gravi tous les échelons sans autre souci que sa carrière. Mais passée la cinquantaine, elle a un peu fait le tour dans son métier et aspire à des jours plus calmes. Sa demande de retraite anticipée est acceptée et la voici qui trouve le cottage de ses rêves du côté des Costwolds. Après quelques jours, tout est tranquille. Trop tranquille. Et Agatha se demande si elle n’a pas fait une erreur en quittant Londres. Mais voilà que le jury d’un concours culinaire meurt subitement en mangeant une part de quiche. Et cette quiche qui contenait des épinards mais aussi de la ciguë aquatique, c’est la sienne !

Mon avis

Cette Quiche fatale, publiée pour la première fois outre-Manche en 1992, est la première des nombreuses enquêtes d’Agatha Raisin. Le succès a été tel que la série compte aujourd’hui près de trente titres, dont une dizaine traduits en français chez Albin Michel. Mieux, les romans de M.C. Beaton (pseudonyme de Marion Chesney ont donné lieu à une série, sobrement intitulée Agatha Raisin qui a connu un certain succès sur Sky 1 avant de débarquer en France, sur France 3, en juillet dernier.
Vous l’aurez peut-être compris, le prénom du personnage n’a rien du hasard, d’autant que Miss Raisin aime à lire des romans policiers, à commencer par ceux d’Agatha Christie, forcément.
Pas sûr cependant que les aficionados de la Reine du crime trouvent leur compte dans cette comédie policière légère. Le personnage d’Agatha, orgueilleuse voire méprisante, est assez détestable – mais sans doute est-ce fait exprès ? –, ce qui n’est pas pour aider à apprécier ses aventures.
Bien sûr, Agatha est soupçonnée d’avoir empoisonné Mr Cummings-Browne. Mais vu qu’elle est une quiche en cuisine, elle a acheté celle-ci chez un traiteur. Se sentant un peu tarte d’avouer sa tricherie, elle souhaite alors comprendre ce qui est arrivé et comment l’arbitre de ce concours de quiches so british a pu succomber littéralement à la sienne.
L’intrigue n’est pas inintéressante dans son développement mais l’humour vanté ici et là n’est pas au rendez-vous, ou si peu. Et quand le personnage sur lequel tout le livre repose ne passe pas…

Premier opus d’une série de bestsellers au long cours, cette première enquête d’Agatha Raisin ne donnera pas forcément envie à tout le monde de poursuivre l’aventure. Si l’on en juge par son large succès, cet hommage assumé à Agatha Christie, whodunit et parodie de whodunit tout à la fois, plaira éventuellement à ceux dont ce type de littérature est la tasse de thé. Servi avec du sucre et un nuage de lait, of course.

Agatha Raisin and the Quiche of Death, de M.C. Beaton, Harrap’s/Yes You Can (2017), 256 pages.

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Derrière les portes est un roman de B.A. Paris paru chez Hugo/Thriller en janvier 2017.
Il est traduit de l’anglais par Luc Rigoureau.

51nljv2b4rhlRésumé

Grace travaille. Beaucoup. Grace s’occupe de Millie. Beaucoup. Mais en dehors de la présence de sa sœur, qui est tout pour elle malgré son handicap, Grace se sent très seule.
Alors quand elle rencontre le très séduisant Jack, et que leur attirance s’avère réciproque, elle ne tarde pas à tomber amoureuse, puis à accepter sa – rapide – demande en mariage.
Grace est heureuse. Très.
Mais cette union, elle va vite la regretter. Beaucoup.

Mon avis

Derrière les portes est un thriller domestique typique. Il en a certaines qualités, des défauts aussi. À la première personne du singulier, B.A. Paris nous fait vite entrer de plain-pied dans la vie de Grace. Dès le départ, l’on sent que quelque chose cloche sans pouvoir mettre le doigt dessus. Comme si tout cela était un peu trop parfait. Par une alternance passé/présent plutôt habile, on découvre peu à peu ce qui se trame, malgré les apparences idylliques de ce jeune et beau couple dans sa somptueuse maison. La tension s’installe et bientôt, les rebondissements se succèdent.
Seulement, même pour les amateurs de thrillers psychologiques, pour que ce type de récit fonctionne bien, il faut pouvoir s’identifier un tant soit peu au personnage principal et s’intéresser aux autres protagonistes. Et c’est bien là où le bât blesse. On peine à partager la peur de Grace. Le « méchant », sans doute pas assez profondément travaillé, manque d’un charisme certain. Les amis du couple sont insignifiants. Seule Millie sort un peu du lot de ces personnages manquant par trop d’aspérités pour que lecteur puisse véritablement se passionner pour leurs destinées.

Le potentiel était là, assurément, mais la sauce ne prend jamais vraiment, la faute à des protagonistes trop lambdas sans doute. Efficace dans sa mécanique, Derrière les portes se lit facilement. Mais il peine à convaincre et au bout du compte, c’est bien la déception qui l’emporte.

Derrière les portes (Behind Closed Doors, 2016), de B.A. Paris, Hugo/Thriller (2017).
Traduit de l’anglais par Luc Rigoureau, 317 pages.

Le Mercato d’hiver (January Window) est un roman de l’Écossais Philip Kerr paru au Masque en 2016 (traduction de Katalin Balogh et Philippe Bonnet).

51i8dyazgclRésumé

Scott Manson est entraîneur de London City, célèbre club de Premier League. Les pressions et intimidations en tous genres sont monnaie courante dans le foot de haut niveau. Aussi, lorsqu’une mise en scène sordide – un grand rectangle de terre creusé dans la pelouse du stade, évoquant une tombe – est découverte par les jardiniers, personne ne s’en émeut particulièrement. Il y a un match important à préparer, et pas de temps à perdre avec ça, il faut vite reboucher, que le terrain soit praticable. Seulement, quand João Gonzales Zarco, le charismatique manager du club, est retrouvé mort, on ne peut qu’y voir un avertissement. Et la direction du club demande à Scott Manson d’enquêter parallèlement à la police. L’entraîneur, dont le Portugais était un ami en plus d’être un brillant collaborateur, est bien décidé à découvrir le fin mot de l’histoire.

Mon avis

Bien connu des amateurs de polars pour sa série historique consacrée à Bernie Gunther, dont on suit avec plaisir les aventures épiques avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale, voilà que Philip Kerr se frotte à un tout autre sujet : le football.
Amateur de ballon rond, l’Écossais l’est assurément, lui qui ne manquerait pour rien au monde un match d’Arsenal… Arsenal auquel le club fictif de London City ressemble curieusement et dont Scott Manson est – tiens, tiens ! – un ancien joueur. Ce qui permet à l’auteur, sous couvert de décrire les arcanes de la gestion d’un club de Premier League, de glisser des anecdotes qu’on sent plus vraies que nature. De même, certains protagonistes ressemblent curieusement à de vraies personnalités du foot, comme ce Zarco, portugais, grande gueule, impitoyable avec ses joueurs ; ou encore ce milliardaire ukrainien, président de club et dont les affaires ne semblent pas toujours des plus nettes.
Assurément, l’auteur maîtrise son sujet et nous plonge avec passion dans le quotidien d’un grand club européen. De la gestion des hommes (et parfois de leurs caprices) à la préparation des matches en passant par le travail inhérent à l’achat et à la vente des joueurs durant ce fameux mercato d’hiver, l’auteur nous montre tout, sans que cela ne soit ni rébarbatif ni difficile d’accès pour les béotiens du soccer – sur le même thème, rien à voir en terme d’exigence avec l’exceptionnel Rouge ou mort de David Peace, par exemple.
Si le contexte est on ne peut plus maîtrisé, l’intrigue, bien qu’intéressante, est un peu légère, et même un brin caricaturale par certains aspects. Le personnage de Scott Manson est quant à lui plutôt réussi, bien que moins fascinant qu’un Bernie Gunther.

Le Mercato d’hiver est un polar de bonne facture, qui vaut plus pour son contexte et ses personnages que son intrigue, un peu faible dans l’absolu. Un bon moment de lecture pour les amateurs de ballon rond… ou non. Premier roman d’une série, on peut déjà retrouver Scott Manson dans La Main de Dieu et La Feinte de l’attaquant.

Le Mercato d’hiver (January Window, 2014), de Philip Kerr, Le Masque (2016). Traduit de l’anglais (Ecosse) par Katalin Balogh et Philippe Bonnet, 448 pages.

Stasi Child, premier roman de l’Anglais David Young, est paru chez Fleuve Noir en 2016 (et en poche chez 10/18 depuis), dans une traduction de Françoise Smith.

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Berlin-Est, 1975.
Karin Müller, lieutenant de police, est appelée sur les lieux d’une scène de crime atypique. Aux abords du fameux Mur, une adolescente est retrouvée morte, le dos criblé de balles. Aurait-elle simplement été empêchée de fuir la RDA par un garde-frontière zélé ? Tout indique le contraire puisque les pas dans la neige tendent à prouver qu’elle fuyait… l’ouest !
Pourquoi fuir la RFA pour l’Allemagne de l’Est ? Ne s’agirait-il pas d’une mise en scène ? Mais de qui, et pourquoi ? Müller commence à peine à enquêter que les pressions hiérarchiques se font plus pressantes. À croire que d’aucuns veulent voir l’affaire étouffée dans l’œuf.

Mon avis

Si vous êtes allergique à tout ce qui touche de près ou de loin à l’ex-URSS, et la RDA en particulier, ce roman n’est assurément pas fait pour vous. Bien que David Young soit anglais, il semble s’être très solidement documenté et l’immersion est totale. De son canapé, on se croirait vite dans Good Bye, Lenin! ou, pour filer la métaphore cinéphilique, plutôt dans La Vie des autres. Car le contrôle de la population par la Stasi et ses innombrables agents anonymes est total et de tous les instants, ne laissant guère d’autres libertés aux citoyens est-Allemands que celles laissées par le régime.

Dans ce contexte – l’enquête commence en 1975 – Karin Müller, à la tête d’une unité de brigade criminelle, est une des rares femmes à occuper une si haute fonction au sein de la Volkspolizei. Mais l’enquête qu’on lui confie dans un premier temps, semble vite prendre une tournure qui ne plait pas à tout le monde. Parallèlement, on apprend que le mari de Karin, Gottfried, enseignant berlinois, a un temps été prié d’aller donner des cours dans un centre de redressement pour adolescents de la côte balte, en guise de punition pour son manque de zèle dans l’enseignement de la propagande d’État.

L’intrigue est bien ficelée, quoiqu’assez prévisible, avec ce qu’il faut de fausses pistes et de rebondissements pour la rendre passionnante de bout en bout. Les personnages sont intéressants, bien qu’ils auraient pu être parfois plus creusés. Certains lecteurs trouveront éventuellement la fin un peu caricaturale, ou par trop « hollywoodienne » pour être crédible.

Malgré ces bémols, il n’en demeure pas moins que pour un primoromancier, David Young frappe fort avec ce polar historique aussi passionnant que sérieusement documenté. Salué par les lecteurs, l’auteur s’est vite mis à la rédaction d’une suite. Ce second opus, Sk, toujours avec Karin Müller, est déjà disponible.

Stasi Child (Stasi Child, 2015), de David Young, Fleuve Noir (2016). Traduit de l’anglais (Angleterre) par Françoise Smith, 432 pages.
Lu en poche, 10/18 (2017), 456 pages.

Dans les eaux du grand nord (The North Water en VO) est un roman d’Ian McGuire paru chez 10/18 en mai 2017 dans une traduction de Laurent Bury (très belle couverture soi dit-en passant).

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1859, côtes du Yorkshire.
Patrick Sumner, auparavant chirurgien dans l’armée britannique, décide d’embarquer sur le Volunteer, baleinier s’apprêtant à partir pour une campagne de chasse dans l’océan Arctique.
À bord, les conditions de vie sont spartiates, pour ne pas dire rudes. Lorsqu’un mousse vient consulter Sumner et qu’il présente de curieux signes de violences, le médecin se dit que le Mal est présent à bord du navire et la suspicion va bon train.

Mon avis

Ce qui saute aux yeux à la lecture de ce roman, c’est d’abord la qualité de l’écriture d’Ian McGuire. Elle parvient à être poétique et non dénuée de beauté tout en narrant des faits plutôt rudes voire parfois tout bonnement atroces. Certains passages, notamment lors des flashbacks ramenant Sumner en Inde ne sont d’ailleurs pas à mettre entre les mains des plus sensibles. Les sens du lecteur sont mis à contribution, et particulièrement l’odorat.
De la chasse arctique aux scènes de guerre, une grande place est accordée aux fragrances en tous genres, et le moins qu’on puisse dire, c’est que ça ne sent pas spécialement la rose. Rarement un roman aura autant pué : le phoque fraîchement dépecé, la cordite, l’hémoglobine…

En jonglant habilement avec la temporalité du récit, l’auteur parvient en effet à nous narrer la campagne de pêche tout comme la vie antérieure de Sumner. Notamment son engagement comme chirurgien de guerre durant la révolte des Cipayes, qui ne lui a pas valu que de bons souvenirs.

À bord, la tension grimpe assez vite et fait se soupçonner les uns les autres dans un huis-clos éventuellement « victorien » vu l’époque concernée mais bien loin du Manoir du Sussex façon Cluedo.
Si le personnage de Sumner est très intéressant, d’autres ne le sont pas moins, comme Otto, marin qui accorde beaucoup de crédit à ses visions ou encore Henry Drax, harponneur redoutable qui inspire aux autres hommes à bord une peur irrationnelle. Sumner le soupçonne vite d’être le Diable en personne, mais est-ce aussi simple que cela ?

Le suspense est palpable durant les quelque 300 pages du récit qui nous valent quelques scènes mémorables, lesquelles mériteraient à elles seules que le roman soit un jour adapté à l’écran, et notamment une chasse à l’ours d’anthologie.

Roman noir ? Whodunit ? Roman d’aventure ? Thriller ?
Dans les eaux du grand nord est tout ça à la fois, et bien plus encore. Un bien bel ouvrage, qui évoque Moby Dick ou, plus proche de nous, Trois mille chevaux vapeur. Espérons que ce grand moment de lecture passé en compagnie de la plume de Ian McGuire en appellera d’autres.

Dans les eaux du grand nord (The North Water, 2016) d’Ian McGuire, 10/18 (2017). Traduit de l’anglais par Laurent Bury, 303 pages.

Une terre si froide est le cinquième roman de l’Irlandais Adrian McKinty. Il est paru en 2013 dans la « Cosmopolite » de Stock, dans une traduction de Florence Vuarnesson.

Résumé

Carrickfergus, Irlande du Nord, 1981.
L’Ulster est en fusion, les forces de l’ordre sur les dents. Les grévistes de la faim sont dans un état critique mais Thatcher ne « cédera rien face aux terroristes ». Dans ce chaos, Sean Duffy et ses collègues essaient de faire leur boulot tant bien que mal.
Un homme est retrouvé mort, tué par balle, avec une main coupée et une partition d’opéra dans le fondement. Lorsqu’on en retrouve rapidement un second dans le même état, l’inspecteur Duffy pense que le moment était mal choisi pour que débute ce qui semble être une affaire de tueur en série d’homosexuels.

Mon avis

« – La main d’un autre à côté du cadavre ? Mais qu’est-ce que c’est que cette affaire ?
C’est pas fini.
J’écoute.
Il avait aussi du sperme dans le cul. Possible qu’il ait été violé post mortem. Violé, un morceau de musique dans le cul, une main sectionnée. On est en terrain bizarre sur ce coup-là, Crabbie. »

Une terre si froide – dont le titre original, The Cold Cold Ground, est issu d’une chanson de Tom Waits, d’ailleurs mise en exergue – est le premier roman d’une trilogie mettant en scène l’inspecteur Sean Duffy. Pour autant, ce n’est pas le premier roman d’Adrian McKinty, qui a signé précédemment quatre romans noirs, tous parus à la Série Noire entre 2007 et 2009.

« Un monde effondré. Belfast, ville perdue. Avec ses usines en ruines, ses pubs incendiés, ses clubs à l’abandon. Ses boutiques barrées de grilles antibombes. Ses postes de contrôle, ses postes de fouille. Ses commissariats de police aux murs blindés.
Voitures cabossées. Voitures désossées montées sur briques.
Chiens errants. Graffitis sectaires. Fresques de paras cagoulés.
Maisons murées, détruites par les bombes incendiaires.
Maisons sans yeux.
Fenêtres brisées, miroirs brisés.
Des enfants qui jouent sur des tas d’ordures et dans les cratères des bombes, qui rêvent d’être n’importe où, mais ailleurs.
L’odeur de la tourbe et du gasoil, et des cinquante mille cordons ombilicaux de fumée noire unissant la cité grise au ciel gris. »

L’auteur parvient à nous plonger directement dans l’Ulster des années 1980, où la tension est palpable à tout moment. Si l’on croise bien Margaret Thatcher, Bobby Sands ou Gerry Adams, et que l’ensemble tient la route historiquement, Adrian McKinty ne tombe jamais dans l’écueil de l’exposé d’histoire. Sans doute parce qu’il n’a pas eu besoin de documentation approfondie pour connaître ce pan du passé récent de l’Irlande. Né à Carrickfergus, il l’a vécu lui-même. Membres de l’IRA et des autres mouvements indépendantistes contre Bobbies de la « Dame de fer », Bobby Sands et ses collègues qui se laissent mourir dans la prison de Long Kesh, explosions à tout-va, etc. Tout y est, y compris les décors désolés d’une Belfast en état de siège. L’auteur soigne ses descriptions et lorsqu’il nous donne à voir la vie d’alors dans les quartiers prolétaires de la capitale, on n’est pas loin des décors d’un film de Ken Loach.

« Milebush Tower. Encore un de ces groupes d’immeubles bétonnés à quatre étages et peints dans des tons de bouse, qui ont poussé dans les lotissements sociaux défavorisés d’Ulster des années 1960 à 1980. Froids, humides et comme délibérément laids. Le jour où l’office du logement d’Irlande du Nord vous donnait les clés, ils vous remettaient sans doute en même temps une brochure d’information sur le suicide. »

Adrian McKinty nous rend vite Sean Duffy sympathique. Catholique et flic chez les protestants, il a deux bonnes raisons d’être assassiné, ce qui l’oblige à vérifier sa voiture avant chaque déplacement. Homme intègre au franc-parler absolu, il n’est pas toujours très bien vu par la hiérarchie mais ses états de service parlent pour lui. Solitaire, Duffy rencontre pour les besoins de l’enquête le Dr Cathcart, une belle légiste qui ne le laisse pas insensible.

« – T’es catholique, toi ?
Eh ouais, bien vu.
L’autre crache par terre.
Un enfoiré de traître, voilà ce que t’es. Payé par la Couronne, putain. Et tu dors comment la nuit ?
Je me penche vers lui, si près que mon nez touche presque le sien, qu’il a pointu.
– Généralement sur le côté gauche, avec un bon oreiller moelleux et mon pyjama préféré, où y a marqué L’homme qui valait trois milliards, je lui débite avec la voix de Clint Eastwood. »

Si le roman vaut sans doute davantage pour son décor, l’intrigue n’en est pas moins solide et tient le lecteur en haleine jusqu’aux ultimes révélations, qui interviennent dans les toutes dernières pages.

Premier roman mettant en scène Sean Duffy, Une terre si froide remplit parfaitement son rôle : nous donner envie de lire les suivants – on peut d’ores et déjà retrouver l’inspecteur dans La nuit, j’entends les sirènes. Héros attachant, décors excellemment décrits, intrigue efficace, ce premier opus place la barre très haut. Le polar irlandais avait Ken Bruen et Sam Millar ; il a maintenant aussi Adrian McKinty.

Une terre si froide (The Cold Cold Ground, 2012), d’Adrian McKinty, Stock/La Cosmopolite (2013). Traduit de l’anglais (Irlande) par Florence Vuarnesson, 390 pages.

Je suis Pilgrim est le premier roman de l’Américain Terry Hayes. Il est paru en France en 2014 aux éditions Jean-Claude Lattès.
Il vient de remporter le Prix Polars Pourpres dans la catégorie « Découverte ».

Résumé
Macabre découverte dans un motel new-yorkais : le corps d’une jeune femme est retrouvé, assassinée de manière à la fois atroce et « propre », en ce sens où le tueur n’a laissé aucun indice. Pire pour Scott Murdoch – l’un des nombreux noms d’emprunt de ce spécialiste du renseignement –, il semblerait que l’assassin se soit inspiré de son manuel de criminologie pour ne laisser aucune trace derrière lui. Intrigué, l’agent spécial se lance à la poursuite de ce mystérieux tueur lorsque la Maison Blanche fait appel à lui pour une toute autre raison, une affaire de terrorisme de la plus haute importance.

Mon avis
Je suis Pilgrim est le premier roman de Terry Hayes et ça se voit, en ce sens où comme bien des premiers essais il a de la fougue, du rythme, quelques très bonnes idées mais aussi pas mal de défauts ou de maladresses. Commençons par là.

600 pages : le roman souffre de quelques longueurs et notamment de redites. L’auteur ne fait pas assez confiance à la mémoire du lecteur et se sent parfois obligé de lui rappeler ce qui s’est passé précédemment ce qui est un peu pénible. Le narrateur fait parfois très « Américain de base » et a quelques idées bien arrêtées, notamment sur les musulmans, qui pourront surprendre voire heurter certains lecteurs plus ouverts d’esprit. Surtout, le roman souffre d’un (non-)choix de narration assez particulier. Fallait-il opter pour un narrateur à la première personne ou un narrateur omniscient ? Il semblerait que l’auteur n’ait pas su trancher. Il nous propose au final un hybride un brin perturbant et parfois assez bancal : un narrateur à la première personne devenu omniscient a posteriori, car Pilgrim nous raconte l’histoire une fois qu’elle s’est terminée. Quand le récit s’intéresse à lui, pas de problème, mais quand il suit le parcours du Sarrasin, le rendu est un peu spécial et les formules du type « comme on le découvrirait par la suite » pour nous rappeler qui parle sont fréquentes et quelque peu maladroites.

N’allez pas croire pour autant que Je suis Pilgrim est un mauvais roman. Il se lit bien, voire très bien, suspense aidant. L’intrigue principale, sur fond de terrorisme à l’arme bactériologique, est bien construite et fait froid dans le dos par certains aspects. Mais d’autres intrigues annexes – l’enquête en Turquie – sont au moins aussi passionnantes. L’auteur s’est documenté et parvient à nous faire découvrir des choses sans tomber dans l’étalage de connaissances. Enfin, les personnages – qu’on les apprécie ou non – sont bien brossés et on comprend sans peine leurs motivations. Malgré l’atrocité de ce qu’il s’apprête à faire, le Sarrasin reste humain car Terry Hayes a pris le temps d’installer son personnage et de nous faire comprendre comment ce jeune homme en est arrivé là. Un beau rôle de « méchant ».

Si l’on peut trouver un certain nombre de défauts à Je suis Pilgrim, non rédhibitoires pour l’essentiel – le choix de narration étant de loin le plus gênant – il n’en demeure pas moins un thriller globalement efficace. S’agissant d’un premier roman, il laisse à penser que Terry Hayes pourra nous proposer à l’avenir d’autres opus plus aboutis.

Je suis Pilgrim (I Am Pilgrim, 2012), de Terry Hayes, J-C Lattès (2014). Traduit de l’anglais par Sophie Bastide-Foltz, 600 pages.
Existe aussi au Livre de poche, 2015, 912 pages.