Archives de la catégorie ‘Polar anglais’

Agatha Raisin and the Quiche of Death (La Quiche fatale en VF) est un roman de M.C. Beaton.
Je l’ai lu dans la collection Harrap’s Yes You Can, mais il est aussi disponible en français chez Albin Michel, dans une traduction d’Esther Ménévis.

4153wrc8a0lRésumé

Agatha Raisin est une publicitaire londonienne émérite. Self-made woman au caractère bien trempé, elle a gravi tous les échelons sans autre souci que sa carrière. Mais passée la cinquantaine, elle a un peu fait le tour dans son métier et aspire à des jours plus calmes. Sa demande de retraite anticipée est acceptée et la voici qui trouve le cottage de ses rêves du côté des Costwolds. Après quelques jours, tout est tranquille. Trop tranquille. Et Agatha se demande si elle n’a pas fait une erreur en quittant Londres. Mais voilà que le jury d’un concours culinaire meurt subitement en mangeant une part de quiche. Et cette quiche qui contenait des épinards mais aussi de la ciguë aquatique, c’est la sienne !

Mon avis

Cette Quiche fatale, publiée pour la première fois outre-Manche en 1992, est la première des nombreuses enquêtes d’Agatha Raisin. Le succès a été tel que la série compte aujourd’hui près de trente titres, dont une dizaine traduits en français chez Albin Michel. Mieux, les romans de M.C. Beaton (pseudonyme de Marion Chesney ont donné lieu à une série, sobrement intitulée Agatha Raisin qui a connu un certain succès sur Sky 1 avant de débarquer en France, sur France 3, en juillet dernier.
Vous l’aurez peut-être compris, le prénom du personnage n’a rien du hasard, d’autant que Miss Raisin aime à lire des romans policiers, à commencer par ceux d’Agatha Christie, forcément.
Pas sûr cependant que les aficionados de la Reine du crime trouvent leur compte dans cette comédie policière légère. Le personnage d’Agatha, orgueilleuse voire méprisante, est assez détestable – mais sans doute est-ce fait exprès ? –, ce qui n’est pas pour aider à apprécier ses aventures.
Bien sûr, Agatha est soupçonnée d’avoir empoisonné Mr Cummings-Browne. Mais vu qu’elle est une quiche en cuisine, elle a acheté celle-ci chez un traiteur. Se sentant un peu tarte d’avouer sa tricherie, elle souhaite alors comprendre ce qui est arrivé et comment l’arbitre de ce concours de quiches so british a pu succomber littéralement à la sienne.
L’intrigue n’est pas inintéressante dans son développement mais l’humour vanté ici et là n’est pas au rendez-vous, ou si peu. Et quand le personnage sur lequel tout le livre repose ne passe pas…

Premier opus d’une série de bestsellers au long cours, cette première enquête d’Agatha Raisin ne donnera pas forcément envie à tout le monde de poursuivre l’aventure. Si l’on en juge par son large succès, cet hommage assumé à Agatha Christie, whodunit et parodie de whodunit tout à la fois, plaira éventuellement à ceux dont ce type de littérature est la tasse de thé. Servi avec du sucre et un nuage de lait, of course.

Agatha Raisin and the Quiche of Death, de M.C. Beaton, Harrap’s/Yes You Can (2017), 256 pages.

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Stasi Child, premier roman de l’Anglais David Young, est paru chez Fleuve Noir en 2016 (et en poche chez 10/18 depuis), dans une traduction de Françoise Smith.

Résumé512yxn3ksdl

Berlin-Est, 1975.
Karin Müller, lieutenant de police, est appelée sur les lieux d’une scène de crime atypique. Aux abords du fameux Mur, une adolescente est retrouvée morte, le dos criblé de balles. Aurait-elle simplement été empêchée de fuir la RDA par un garde-frontière zélé ? Tout indique le contraire puisque les pas dans la neige tendent à prouver qu’elle fuyait… l’ouest !
Pourquoi fuir la RFA pour l’Allemagne de l’Est ? Ne s’agirait-il pas d’une mise en scène ? Mais de qui, et pourquoi ? Müller commence à peine à enquêter que les pressions hiérarchiques se font plus pressantes. À croire que d’aucuns veulent voir l’affaire étouffée dans l’œuf.

Mon avis

Si vous êtes allergique à tout ce qui touche de près ou de loin à l’ex-URSS, et la RDA en particulier, ce roman n’est assurément pas fait pour vous. Bien que David Young soit anglais, il semble s’être très solidement documenté et l’immersion est totale. De son canapé, on se croirait vite dans Good Bye, Lenin! ou, pour filer la métaphore cinéphilique, plutôt dans La Vie des autres. Car le contrôle de la population par la Stasi et ses innombrables agents anonymes est total et de tous les instants, ne laissant guère d’autres libertés aux citoyens est-Allemands que celles laissées par le régime.

Dans ce contexte – l’enquête commence en 1975 – Karin Müller, à la tête d’une unité de brigade criminelle, est une des rares femmes à occuper une si haute fonction au sein de la Volkspolizei. Mais l’enquête qu’on lui confie dans un premier temps, semble vite prendre une tournure qui ne plait pas à tout le monde. Parallèlement, on apprend que le mari de Karin, Gottfried, enseignant berlinois, a un temps été prié d’aller donner des cours dans un centre de redressement pour adolescents de la côte balte, en guise de punition pour son manque de zèle dans l’enseignement de la propagande d’État.

L’intrigue est bien ficelée, quoiqu’assez prévisible, avec ce qu’il faut de fausses pistes et de rebondissements pour la rendre passionnante de bout en bout. Les personnages sont intéressants, bien qu’ils auraient pu être parfois plus creusés. Certains lecteurs trouveront éventuellement la fin un peu caricaturale, ou par trop « hollywoodienne » pour être crédible.

Malgré ces bémols, il n’en demeure pas moins que pour un primoromancier, David Young frappe fort avec ce polar historique aussi passionnant que sérieusement documenté. Salué par les lecteurs, l’auteur s’est vite mis à la rédaction d’une suite. Ce second opus, Sk, toujours avec Karin Müller, est déjà disponible.

Stasi Child (Stasi Child, 2015), de David Young, Fleuve Noir (2016). Traduit de l’anglais (Angleterre) par Françoise Smith, 432 pages.
Lu en poche, 10/18 (2017), 456 pages.

Dans les eaux du grand nord (The North Water en VO) est un roman d’Ian McGuire paru chez 10/18 en mai 2017 dans une traduction de Laurent Bury (très belle couverture soi dit-en passant).

511gqq5mkslRésumé

1859, côtes du Yorkshire.
Patrick Sumner, auparavant chirurgien dans l’armée britannique, décide d’embarquer sur le Volunteer, baleinier s’apprêtant à partir pour une campagne de chasse dans l’océan Arctique.
À bord, les conditions de vie sont spartiates, pour ne pas dire rudes. Lorsqu’un mousse vient consulter Sumner et qu’il présente de curieux signes de violences, le médecin se dit que le Mal est présent à bord du navire et la suspicion va bon train.

Mon avis

Ce qui saute aux yeux à la lecture de ce roman, c’est d’abord la qualité de l’écriture d’Ian McGuire. Elle parvient à être poétique et non dénuée de beauté tout en narrant des faits plutôt rudes voire parfois tout bonnement atroces. Certains passages, notamment lors des flashbacks ramenant Sumner en Inde ne sont d’ailleurs pas à mettre entre les mains des plus sensibles. Les sens du lecteur sont mis à contribution, et particulièrement l’odorat.
De la chasse arctique aux scènes de guerre, une grande place est accordée aux fragrances en tous genres, et le moins qu’on puisse dire, c’est que ça ne sent pas spécialement la rose. Rarement un roman aura autant pué : le phoque fraîchement dépecé, la cordite, l’hémoglobine…

En jonglant habilement avec la temporalité du récit, l’auteur parvient en effet à nous narrer la campagne de pêche tout comme la vie antérieure de Sumner. Notamment son engagement comme chirurgien de guerre durant la révolte des Cipayes, qui ne lui a pas valu que de bons souvenirs.

À bord, la tension grimpe assez vite et fait se soupçonner les uns les autres dans un huis-clos éventuellement « victorien » vu l’époque concernée mais bien loin du Manoir du Sussex façon Cluedo.
Si le personnage de Sumner est très intéressant, d’autres ne le sont pas moins, comme Otto, marin qui accorde beaucoup de crédit à ses visions ou encore Henry Drax, harponneur redoutable qui inspire aux autres hommes à bord une peur irrationnelle. Sumner le soupçonne vite d’être le Diable en personne, mais est-ce aussi simple que cela ?

Le suspense est palpable durant les quelque 300 pages du récit qui nous valent quelques scènes mémorables, lesquelles mériteraient à elles seules que le roman soit un jour adapté à l’écran, et notamment une chasse à l’ours d’anthologie.

Roman noir ? Whodunit ? Roman d’aventure ? Thriller ?
Dans les eaux du grand nord est tout ça à la fois, et bien plus encore. Un bien bel ouvrage, qui évoque Moby Dick ou, plus proche de nous, Trois mille chevaux vapeur. Espérons que ce grand moment de lecture passé en compagnie de la plume de Ian McGuire en appellera d’autres.

Dans les eaux du grand nord (The North Water, 2016) d’Ian McGuire, 10/18 (2017). Traduit de l’anglais par Laurent Bury, 303 pages.

Je suis Pilgrim est le premier roman de l’Américain Terry Hayes. Il est paru en France en 2014 aux éditions Jean-Claude Lattès.
Il vient de remporter le Prix Polars Pourpres dans la catégorie « Découverte ».

Résumé
Macabre découverte dans un motel new-yorkais : le corps d’une jeune femme est retrouvé, assassinée de manière à la fois atroce et « propre », en ce sens où le tueur n’a laissé aucun indice. Pire pour Scott Murdoch – l’un des nombreux noms d’emprunt de ce spécialiste du renseignement –, il semblerait que l’assassin se soit inspiré de son manuel de criminologie pour ne laisser aucune trace derrière lui. Intrigué, l’agent spécial se lance à la poursuite de ce mystérieux tueur lorsque la Maison Blanche fait appel à lui pour une toute autre raison, une affaire de terrorisme de la plus haute importance.

Mon avis
Je suis Pilgrim est le premier roman de Terry Hayes et ça se voit, en ce sens où comme bien des premiers essais il a de la fougue, du rythme, quelques très bonnes idées mais aussi pas mal de défauts ou de maladresses. Commençons par là.

600 pages : le roman souffre de quelques longueurs et notamment de redites. L’auteur ne fait pas assez confiance à la mémoire du lecteur et se sent parfois obligé de lui rappeler ce qui s’est passé précédemment ce qui est un peu pénible. Le narrateur fait parfois très « Américain de base » et a quelques idées bien arrêtées, notamment sur les musulmans, qui pourront surprendre voire heurter certains lecteurs plus ouverts d’esprit. Surtout, le roman souffre d’un (non-)choix de narration assez particulier. Fallait-il opter pour un narrateur à la première personne ou un narrateur omniscient ? Il semblerait que l’auteur n’ait pas su trancher. Il nous propose au final un hybride un brin perturbant et parfois assez bancal : un narrateur à la première personne devenu omniscient a posteriori, car Pilgrim nous raconte l’histoire une fois qu’elle s’est terminée. Quand le récit s’intéresse à lui, pas de problème, mais quand il suit le parcours du Sarrasin, le rendu est un peu spécial et les formules du type « comme on le découvrirait par la suite » pour nous rappeler qui parle sont fréquentes et quelque peu maladroites.

N’allez pas croire pour autant que Je suis Pilgrim est un mauvais roman. Il se lit bien, voire très bien, suspense aidant. L’intrigue principale, sur fond de terrorisme à l’arme bactériologique, est bien construite et fait froid dans le dos par certains aspects. Mais d’autres intrigues annexes – l’enquête en Turquie – sont au moins aussi passionnantes. L’auteur s’est documenté et parvient à nous faire découvrir des choses sans tomber dans l’étalage de connaissances. Enfin, les personnages – qu’on les apprécie ou non – sont bien brossés et on comprend sans peine leurs motivations. Malgré l’atrocité de ce qu’il s’apprête à faire, le Sarrasin reste humain car Terry Hayes a pris le temps d’installer son personnage et de nous faire comprendre comment ce jeune homme en est arrivé là. Un beau rôle de « méchant ».

Si l’on peut trouver un certain nombre de défauts à Je suis Pilgrim, non rédhibitoires pour l’essentiel – le choix de narration étant de loin le plus gênant – il n’en demeure pas moins un thriller globalement efficace. S’agissant d’un premier roman, il laisse à penser que Terry Hayes pourra nous proposer à l’avenir d’autres opus plus aboutis.

Je suis Pilgrim (I Am Pilgrim, 2012), de Terry Hayes, J-C Lattès (2014). Traduit de l’anglais par Sophie Bastide-Foltz, 600 pages.
Existe aussi au Livre de poche, 2015, 912 pages.

Né sous les coups est le premier roman de l’anglais Martyn Waites. Il a été publié par Rivages en 2013 et la traduction est signée Alexis Nolent (A.K.A. Matz, le scénariste de BD à qui l’on doit notamment la série Le tueur).

Résumé

Angleterre, 1984.
Stephen Larkin vit la terrible grève des mineurs, cette dernière tentative des travailleurs de lutter contre l’arrivée de l’ère du capitalisme sauvage et triomphant, finalement réprimée sans aucune pitié par Thatcher et ses bobbies. Aujourd’hui, l’eau a coulé sous les ponts, mais ce moment charnière dans l’histoire du pays interroge toujours Larkin, qui souhaite écrire un livre sur le sujet et va donc se replonger dans le passé. Il sera amené à recroiser des personnes qui étaient sorties de sa vie, y compris Louise, sa propre sœur. Son projet va aussi lui faire faire des découvertes qui ne seront pas sans conséquences.

Mon avis

Martyn Waites implante son récit à Coldwell, une cité minière de la côte du Northumberland dont le lecteur non-averti pourrait croire qu’elle existe tant elle est décrite de manière réaliste. En vérité, c’est une ville qu’il a imaginée de toutes pièces, à partir de différents lieux existants. Si les personnages ne manquent pas, le principal reste assurément cette cité industrielle du Nord de l’Angleterre autour de laquelle gravitent tous les autres.

« Il était venu en voiture, avait garé la Saab sur le parking du nouveau centre commercial. Il y avait le genre de magasins qu’on trouve dans les coins pauvres ; des détaillants de meubles et de l’électroménager à crédit, des bazars qui vendaient de la camelote à moins d’une livre sterling, des supermarchés aux noms durs et gutturaux qui bradaient de tout, des marques inconnues et de qualité douteuse. Les employés travaillaient à mi-temps, avec des contrats sans avantages sociaux : des femmes qui subvenaient aux besoins de leur famille, d’ex-mineurs recyclés pour regrouper les caddies, ou biper les codes-barres sur la nourriture emballée sous vide.

La tristesse s’agrippait à la petite gare routière adjacente. On aurait dit que les bus n’arrivaient jamais à emmener les gens suffisamment loin, et finissaient toujours par les ramener, à regret. Un groupe d’alcooliques professionnels, accros au crack ou à l’héro, un point de ralliement pour les déshérités.

La seule chose que reconnaissait Larkin était la vieille église, mais même elle avait changé. Ses portes avaient l’air de ne pratiquement jamais s’ouvrir, son cimetière était jonché de mauvaises herbes, de lichen, et de vieilles seringues, tout espoir de salut abandonné depuis belle lurette.

La ville était maintenant une sorte de truc rafistolé, moribond, mais pas encore tout à fait immobile. Une ville sans industrie ni futur. Postgrève. Postindustrielle. Posttout. »

Les autres, c’est Stephen Larkin bien sûr, journaliste « justicier » au grand cœur, qui est revenu de la naïveté de sa jeunesse sans avoir totalement abandonné ses idéaux pour autant. C’est aussi Tony Woodhouse, un ancien joueur de Newcastle dont la carrière d’attaquant professionnel a été écourtée par une sale blessure au genou. Il dirige désormais un centre médical spécialisé dans les addictions. Les seconds rôles sont également très bien croqués, de Louise à Tommy, un caïd local baignant dans la majorité des affaires interlopes de la région.

Jonglant habilement entre passé et présent, Martyn Waites nous gratifie d’un très beau roman dont l’intrigue solide, balayant une vingtaine d’années de l’histoire récente de l’Angleterre, est servie par une plume efficace et élégante. Fresque noire sans être totalement désespérée, ce premier roman très abouti est une belle réussite qui, espérons-le, en appellera d’autres.

Né sous les coups (Born under Punches, 2003) de Martyn Waites, Rivages/Thriller (2013). Traduit de l’anglais par Alexis Nolent, 463 pages.

Gun Machine, paru au Masque en février, est le second roman de Warren Ellis, célèbre scénariste de comics britannique (après Artères souterraines, paru Au Diable Vauvert en 2010, et qui vient de sortir en Livre de poche pour l’occasion).

Résumé

Frank Tallow est un flic new-yorkais fatigué de tout. Répondant à un appel radio, il se rend avec son coéquipier Jim Rosato dans un immeuble de Pearl Street où un type armé et visiblement dérangé importune ses voisins. Alors qu’ils arrivent sur place, tout dégénère. Le type se met à tirer à tout va, Rosato s’en prend une en pleine tête et tombe raide mort. Tallow riposte et s’acharne sur le forcené, défonçant un mur au passage. Ce trou involontaire permet aux techniciens de la police de faire une découverte aussi inattendue qu’exceptionnelle : une salle dont les murs sont entièrement recouverts d’armes. Les résultats des premières analyses tombent et l’incroyable se poursuit : chacune des armes semble reliée à une affaire non-élucidée.

Mon avis

« En réécoutant l’enregistrement du 911, on aurait l’impression que Mme Stegman était plus affolée par la nudité intégrale du zèbre qui squattait son palier que par le gros fusil qu’il brandissait. »

La première phrase de ce roman annonce la couleur : ce sera vitaminé, noir, et un brin déjanté. Tallow doit faire face à la mort de son coéquipier et ami de longue date mais malgré ça, ses supérieurs ne lui laissent aucun répit. Sous-effectif oblige, il doit reprendre le travail au plus vite et se débrouiller seul. Après une avancée significative, il se fait finalement aider par deux agents de la police technique et scientifique assez originaux dans leur genre : Bat, le geek limite autiste, et Scarlie, la jolie lesbienne qui jure comme un charretier.

« Je suis de mauvais poil. Je viens de tomber sur vos neveux et hier, j’ai dû buter un de vos locataires alors que j’avais de la cervelle de mon coéquipier plein la manche. Alors je vous suggère de m’apporter une franche et amicale coopération, histoire que j’aie pas à ajouter ce petit détail à la montagne de merde que je pourrais déverser sur votre moquette. »

L’enquête avance peu à peu et la tension est palpable puisqu’on suit en parallèle « le chasseur », cet homme mystérieux qui a passé vingt ans de sa vie à collectionner ces armes et à s’en servir. Il est d’ailleurs prêt à tout pour les récupérer.

« Jim Rosato disait que l’appartement de Tallow était l’endroit où il vidait sa tête.
L’une des chambres était bourrée de bouquins, de magazines et de paperasse. Elle n’avait plus de porte et, comme à travers une digue percée, le flot de documents se répandait dans le salon pour monter en crête sous la table, où campaient à demeure deux vieux ordinateurs portables et un disque dur externe. Deux hauts baffles se dressaient tels des phares à la surface de ce foutoir. L’autre chambre était à moitié murée par des CD, cassettes et vinyles. Un portant récupéré dans une benne faisait office de penderie à l’angle du salon, mais la plupart des fringues qui auraient dû y être accrochées s’entassaient en-dessous, par terre.
Tallow entra chez lui d’un coup de coude, ses magazines du jour sous le bra
s. »

Avec Gun Machine, Warren Ellis signe un polar à l’intrigue originale et à l’écriture très énergique qui tient globalement ses promesses (des lecteurs pourront éventuellement trouver certaines révélations un peu « grosses »).

Gun Machine (Gun Machine, 2013), de Warren Ellis, Le Masque (2014). Traduit de l’anglais par Claire Breton, 304 pages.

Primal / Robin Baker

Publié: 9 mai 2011 dans Polar anglais

Primal est un roman de Robin Baker, biologiste anglais spécialiste de l’évolution. Il a été publié en France par Lattès en janvier dernier.

 

 

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Juin 2006.
Neuf étudiants et cinq salariés de l’Orwellian University de Manchester partent pour une expédition d’un mois sur une île déserte du Pacifique sud. L’opération est dirigée par le professeur Raúl Lopez-Turner, un primatologue de renommée mondiale, régulièrement invité sur les plateaux télé pour parler de biologie et des comportements animaux.
Un mois plus tard, aucune nouvelle des quatorze voyageurs, qui semblent s’être volatilisés. L’enquête conclut rapidement à un naufrage sans survivants.
Pourtant, plus d’un an après les faits, un paquebot recueille deux des étudiants, dérivant sur un bateau de fortune, nus et inconscients, bien loin de l’île où ils étaient supposés se trouver. Grâce aux indications des deux jeunes, huit autres personnes sont retrouvées. Mais il reste de nombreuses zones d’ombre. Que s’est-il passé sur l’île ? Et qu’est-il arrivé aux quatre personnes manquantes ?

 

 

Mon avis

 

« Dépouillé de tout, comment vous comporteriez-vous au paradis ? Sacrifieriez-vous votre intérêt personnel pour aider à fonder une société morale, bienveillante et solidaire ? Seriez-vous disposé à partager votre nourriture, votre espace – voire votre partenaire amoureux – pour désamorcer les conflits et favoriser l’harmonie ? Et même si vous y parveniez, comment géreriez-vous ceux qui, au sein de votre groupe, en sont incapables ? Ceux qui sont plus jaloux, plus rancuniers, plus possessifs et plus agressifs que vous ? »

 

Ultra-médiatisés à leur arrivée, les survivants sont interviewés à plusieurs reprises. Pour certains observateurs, leurs propos sont étranges, voire suspects. Comme si les dix naufragés s’étaient entendus avant leur retour sur la version à servir aux médias. Le narrateur, collègue et grand ami de Lopez-Turner, ne croit pas une seconde à cette histoire officielle que les survivants lui ont demandé d’écrire, sous forme d’un livre en la mémoire du Professeur, mort sur l’île. Pour lui, cette volonté unanime du groupe de tenir le même discours à la virgule près cache forcément quelque chose. De plus, certains passages de la version officielle posent des questions, à propos desquelles les survivants refusent d’en dire plus. Persuadé qu’ils veulent cacher la vérité pour des raisons connues d’eux seuls et vraisemblablement peu avouables, Robin Baker décide d’enquêter lui-même, quitte à se mettre les rescapés à dos.

Robin Baker, oui, car l’auteur n’hésite pas à faire de lui-même, ou plutôt d’un lui fictif, le personnage-clé de son roman. Comme lui, le narrateur est un éminent professeur anglais vivant en Espagne, un spécialiste de la biologie sexuelle et de l’évolution.
Dans le cadre de son enquête, il fait rapidement la connaissance d’Ysan, la seule rescapée encline à lui en raconter davantage. Grâce aux témoignages de l’étudiante, Robin Baker se fait une petite idée sur ce qui s’est vraiment passé sur l’île. Arrivés avec juste de quoi tenir un mois dans des conditions décentes, les naufragés ont vite été livrés à eux-mêmes et confrontés à de nombreuses difficultés. Bien qu’Ysan lui ait appris de nombreuses choses, le narrateur se rend bien compte qu’elle ne lui dit pas tout. Lorsqu’il insiste sur certains points, il met la jeune femme mal à l’aise, à tel point qu’elle craque et décide subitement d’arrêter toute collaboration. Peu à peu, et grâce à quelques preuves matérielles, Robin Baker découvre avec effroi ce qui s’est réellement passé sur l’île.

 

« Elles n’étaient pas des hommes, leur ai-je rappelé. Alors pourquoi se comporter comme eux ? Les hommes sont tous des idiots. Ils ont trahi, se sont battus, ont kidnappé, blessé, violé – et pire. Toutes ces tensions, ce stress et ces haines… Ils ont transformé le paradis en enfer. Mais au moins, ils ont une excuse – ce sont des hommes et c’est plus fort qu’eux, du moins aussi longtemps qu’ils auront des couilles. Aby et Ysan n’ont pas cette excuse. Ce sont des femmes – notre seul espoir de paix et d’équilibre mental. Qu’importe maintenant laquelle des deux est la plus jolie, la plus intelligente, ou aura la carrière la plus brillante ? […] Laissez les hommes continuer leurs jeux arrosés de testostérone, leur ai-je dit. C’est à nous, les femmes, de montrer ce que c’est vraiment que d’être humain. »

Robin Baker, le vrai, est surtout connu pour ses recherches sur le comportement sexuel des humains (on lui doit notamment le célèbre essai Sperm Wars : les secrets de nos comportements amoureux). Comme Lopez-Turner, il voudrait bien savoir ce que peut devenir un groupe d’humains retenus sur une île déserte, sans abri, sans espoir d’être secouru et bientôt sans vêtements. L’homme retourne-t-il à l’état sauvage ? Redevient-il un homme préhistorique ? Son comportement est-il alors plus proche de celui du gorille, de l’orang-outan ou du bonobo ? C’est à ces nombreuses questions que répond à sa façon l’auteur dans cette fiction qu’est Primal. Se basant sur les résultats de ses nombreuses recherches, il nous fait voir une autre facette de l’humain, effrayante à bien des égards. Effrayante… car crédible.

« Si vous voulez voir ce que valent les êtres humains, rendez-les à l’état sauvage. Forcez-les à vivre nus parmi les singes. Ce que vous verrez ne plaira pas, mais peut-être comprendrez-vous alors que la société moderne n’est qu’une façon de nous dissimuler à nous-mêmes notre véritable nature. Vous verrez à quel point il s’agit d’une construction fragile. »

 

Essai de vulgarisation et d’anticipation scientifique par certains aspects mais aussi riche en suspense et en rebondissements, Robin Baker nous propose un roman étrange mais plutôt convaincant au final. S’il importe de savoir ce qui est advenu aux différents personnages, le sujet principal de Primal est avant tout le comportement humain, et notamment sexuel – certaines scènes sont d’ailleurs assez crues – dans ces conditions particulières imaginées par l’auteur, où l’individu n’est plus régi par la plupart des interdits sociaux habituels.

 

 


Primal (Primal, 2009) de Robin Baker, Lattès (2011). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Denyse Beaulieu, 400 pages.