Archives de la catégorie ‘Polar anglais’

Je suis Pilgrim est le premier roman de l’Américain Terry Hayes. Il est paru en France en 2014 aux éditions Jean-Claude Lattès.
Il vient de remporter le Prix Polars Pourpres dans la catégorie « Découverte ».

Résumé
Macabre découverte dans un motel new-yorkais : le corps d’une jeune femme est retrouvé, assassinée de manière à la fois atroce et « propre », en ce sens où le tueur n’a laissé aucun indice. Pire pour Scott Murdoch – l’un des nombreux noms d’emprunt de ce spécialiste du renseignement –, il semblerait que l’assassin se soit inspiré de son manuel de criminologie pour ne laisser aucune trace derrière lui. Intrigué, l’agent spécial se lance à la poursuite de ce mystérieux tueur lorsque la Maison Blanche fait appel à lui pour une toute autre raison, une affaire de terrorisme de la plus haute importance.

Mon avis
Je suis Pilgrim est le premier roman de Terry Hayes et ça se voit, en ce sens où comme bien des premiers essais il a de la fougue, du rythme, quelques très bonnes idées mais aussi pas mal de défauts ou de maladresses. Commençons par là.

600 pages : le roman souffre de quelques longueurs et notamment de redites. L’auteur ne fait pas assez confiance à la mémoire du lecteur et se sent parfois obligé de lui rappeler ce qui s’est passé précédemment ce qui est un peu pénible. Le narrateur fait parfois très « Américain de base » et a quelques idées bien arrêtées, notamment sur les musulmans, qui pourront surprendre voire heurter certains lecteurs plus ouverts d’esprit. Surtout, le roman souffre d’un (non-)choix de narration assez particulier. Fallait-il opter pour un narrateur à la première personne ou un narrateur omniscient ? Il semblerait que l’auteur n’ait pas su trancher. Il nous propose au final un hybride un brin perturbant et parfois assez bancal : un narrateur à la première personne devenu omniscient a posteriori, car Pilgrim nous raconte l’histoire une fois qu’elle s’est terminée. Quand le récit s’intéresse à lui, pas de problème, mais quand il suit le parcours du Sarrasin, le rendu est un peu spécial et les formules du type « comme on le découvrirait par la suite » pour nous rappeler qui parle sont fréquentes et quelque peu maladroites.

N’allez pas croire pour autant que Je suis Pilgrim est un mauvais roman. Il se lit bien, voire très bien, suspense aidant. L’intrigue principale, sur fond de terrorisme à l’arme bactériologique, est bien construite et fait froid dans le dos par certains aspects. Mais d’autres intrigues annexes – l’enquête en Turquie – sont au moins aussi passionnantes. L’auteur s’est documenté et parvient à nous faire découvrir des choses sans tomber dans l’étalage de connaissances. Enfin, les personnages – qu’on les apprécie ou non – sont bien brossés et on comprend sans peine leurs motivations. Malgré l’atrocité de ce qu’il s’apprête à faire, le Sarrasin reste humain car Terry Hayes a pris le temps d’installer son personnage et de nous faire comprendre comment ce jeune homme en est arrivé là. Un beau rôle de « méchant ».

Si l’on peut trouver un certain nombre de défauts à Je suis Pilgrim, non rédhibitoires pour l’essentiel – le choix de narration étant de loin le plus gênant – il n’en demeure pas moins un thriller globalement efficace. S’agissant d’un premier roman, il laisse à penser que Terry Hayes pourra nous proposer à l’avenir d’autres opus plus aboutis.

Je suis Pilgrim (I Am Pilgrim, 2012), de Terry Hayes, J-C Lattès (2014). Traduit de l’anglais par Sophie Bastide-Foltz, 600 pages.
Existe aussi au Livre de poche, 2015, 912 pages.

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Né sous les coups est le premier roman de l’anglais Martyn Waites. Il a été publié par Rivages en 2013 et la traduction est signée Alexis Nolent (A.K.A. Matz, le scénariste de BD à qui l’on doit notamment la série Le tueur).

Résumé

Angleterre, 1984.
Stephen Larkin vit la terrible grève des mineurs, cette dernière tentative des travailleurs de lutter contre l’arrivée de l’ère du capitalisme sauvage et triomphant, finalement réprimée sans aucune pitié par Thatcher et ses bobbies. Aujourd’hui, l’eau a coulé sous les ponts, mais ce moment charnière dans l’histoire du pays interroge toujours Larkin, qui souhaite écrire un livre sur le sujet et va donc se replonger dans le passé. Il sera amené à recroiser des personnes qui étaient sorties de sa vie, y compris Louise, sa propre sœur. Son projet va aussi lui faire faire des découvertes qui ne seront pas sans conséquences.

Mon avis

Martyn Waites implante son récit à Coldwell, une cité minière de la côte du Northumberland dont le lecteur non-averti pourrait croire qu’elle existe tant elle est décrite de manière réaliste. En vérité, c’est une ville qu’il a imaginée de toutes pièces, à partir de différents lieux existants. Si les personnages ne manquent pas, le principal reste assurément cette cité industrielle du Nord de l’Angleterre autour de laquelle gravitent tous les autres.

« Il était venu en voiture, avait garé la Saab sur le parking du nouveau centre commercial. Il y avait le genre de magasins qu’on trouve dans les coins pauvres ; des détaillants de meubles et de l’électroménager à crédit, des bazars qui vendaient de la camelote à moins d’une livre sterling, des supermarchés aux noms durs et gutturaux qui bradaient de tout, des marques inconnues et de qualité douteuse. Les employés travaillaient à mi-temps, avec des contrats sans avantages sociaux : des femmes qui subvenaient aux besoins de leur famille, d’ex-mineurs recyclés pour regrouper les caddies, ou biper les codes-barres sur la nourriture emballée sous vide.

La tristesse s’agrippait à la petite gare routière adjacente. On aurait dit que les bus n’arrivaient jamais à emmener les gens suffisamment loin, et finissaient toujours par les ramener, à regret. Un groupe d’alcooliques professionnels, accros au crack ou à l’héro, un point de ralliement pour les déshérités.

La seule chose que reconnaissait Larkin était la vieille église, mais même elle avait changé. Ses portes avaient l’air de ne pratiquement jamais s’ouvrir, son cimetière était jonché de mauvaises herbes, de lichen, et de vieilles seringues, tout espoir de salut abandonné depuis belle lurette.

La ville était maintenant une sorte de truc rafistolé, moribond, mais pas encore tout à fait immobile. Une ville sans industrie ni futur. Postgrève. Postindustrielle. Posttout. »

Les autres, c’est Stephen Larkin bien sûr, journaliste « justicier » au grand cœur, qui est revenu de la naïveté de sa jeunesse sans avoir totalement abandonné ses idéaux pour autant. C’est aussi Tony Woodhouse, un ancien joueur de Newcastle dont la carrière d’attaquant professionnel a été écourtée par une sale blessure au genou. Il dirige désormais un centre médical spécialisé dans les addictions. Les seconds rôles sont également très bien croqués, de Louise à Tommy, un caïd local baignant dans la majorité des affaires interlopes de la région.

Jonglant habilement entre passé et présent, Martyn Waites nous gratifie d’un très beau roman dont l’intrigue solide, balayant une vingtaine d’années de l’histoire récente de l’Angleterre, est servie par une plume efficace et élégante. Fresque noire sans être totalement désespérée, ce premier roman très abouti est une belle réussite qui, espérons-le, en appellera d’autres.

Né sous les coups (Born under Punches, 2003) de Martyn Waites, Rivages/Thriller (2013). Traduit de l’anglais par Alexis Nolent, 463 pages.

Gun Machine, paru au Masque en février, est le second roman de Warren Ellis, célèbre scénariste de comics britannique (après Artères souterraines, paru Au Diable Vauvert en 2010, et qui vient de sortir en Livre de poche pour l’occasion).

Résumé

Frank Tallow est un flic new-yorkais fatigué de tout. Répondant à un appel radio, il se rend avec son coéquipier Jim Rosato dans un immeuble de Pearl Street où un type armé et visiblement dérangé importune ses voisins. Alors qu’ils arrivent sur place, tout dégénère. Le type se met à tirer à tout va, Rosato s’en prend une en pleine tête et tombe raide mort. Tallow riposte et s’acharne sur le forcené, défonçant un mur au passage. Ce trou involontaire permet aux techniciens de la police de faire une découverte aussi inattendue qu’exceptionnelle : une salle dont les murs sont entièrement recouverts d’armes. Les résultats des premières analyses tombent et l’incroyable se poursuit : chacune des armes semble reliée à une affaire non-élucidée.

Mon avis

« En réécoutant l’enregistrement du 911, on aurait l’impression que Mme Stegman était plus affolée par la nudité intégrale du zèbre qui squattait son palier que par le gros fusil qu’il brandissait. »

La première phrase de ce roman annonce la couleur : ce sera vitaminé, noir, et un brin déjanté. Tallow doit faire face à la mort de son coéquipier et ami de longue date mais malgré ça, ses supérieurs ne lui laissent aucun répit. Sous-effectif oblige, il doit reprendre le travail au plus vite et se débrouiller seul. Après une avancée significative, il se fait finalement aider par deux agents de la police technique et scientifique assez originaux dans leur genre : Bat, le geek limite autiste, et Scarlie, la jolie lesbienne qui jure comme un charretier.

« Je suis de mauvais poil. Je viens de tomber sur vos neveux et hier, j’ai dû buter un de vos locataires alors que j’avais de la cervelle de mon coéquipier plein la manche. Alors je vous suggère de m’apporter une franche et amicale coopération, histoire que j’aie pas à ajouter ce petit détail à la montagne de merde que je pourrais déverser sur votre moquette. »

L’enquête avance peu à peu et la tension est palpable puisqu’on suit en parallèle « le chasseur », cet homme mystérieux qui a passé vingt ans de sa vie à collectionner ces armes et à s’en servir. Il est d’ailleurs prêt à tout pour les récupérer.

« Jim Rosato disait que l’appartement de Tallow était l’endroit où il vidait sa tête.
L’une des chambres était bourrée de bouquins, de magazines et de paperasse. Elle n’avait plus de porte et, comme à travers une digue percée, le flot de documents se répandait dans le salon pour monter en crête sous la table, où campaient à demeure deux vieux ordinateurs portables et un disque dur externe. Deux hauts baffles se dressaient tels des phares à la surface de ce foutoir. L’autre chambre était à moitié murée par des CD, cassettes et vinyles. Un portant récupéré dans une benne faisait office de penderie à l’angle du salon, mais la plupart des fringues qui auraient dû y être accrochées s’entassaient en-dessous, par terre.
Tallow entra chez lui d’un coup de coude, ses magazines du jour sous le bra
s. »

Avec Gun Machine, Warren Ellis signe un polar à l’intrigue originale et à l’écriture très énergique qui tient globalement ses promesses (des lecteurs pourront éventuellement trouver certaines révélations un peu « grosses »).

Gun Machine (Gun Machine, 2013), de Warren Ellis, Le Masque (2014). Traduit de l’anglais par Claire Breton, 304 pages.

Primal / Robin Baker

Publié: 9 mai 2011 dans Polar anglais

Primal est un roman de Robin Baker, biologiste anglais spécialiste de l’évolution. Il a été publié en France par Lattès en janvier dernier.

 

 

Primal.jpgRésumé

 

Juin 2006.
Neuf étudiants et cinq salariés de l’Orwellian University de Manchester partent pour une expédition d’un mois sur une île déserte du Pacifique sud. L’opération est dirigée par le professeur Raúl Lopez-Turner, un primatologue de renommée mondiale, régulièrement invité sur les plateaux télé pour parler de biologie et des comportements animaux.
Un mois plus tard, aucune nouvelle des quatorze voyageurs, qui semblent s’être volatilisés. L’enquête conclut rapidement à un naufrage sans survivants.
Pourtant, plus d’un an après les faits, un paquebot recueille deux des étudiants, dérivant sur un bateau de fortune, nus et inconscients, bien loin de l’île où ils étaient supposés se trouver. Grâce aux indications des deux jeunes, huit autres personnes sont retrouvées. Mais il reste de nombreuses zones d’ombre. Que s’est-il passé sur l’île ? Et qu’est-il arrivé aux quatre personnes manquantes ?

 

 

Mon avis

 

« Dépouillé de tout, comment vous comporteriez-vous au paradis ? Sacrifieriez-vous votre intérêt personnel pour aider à fonder une société morale, bienveillante et solidaire ? Seriez-vous disposé à partager votre nourriture, votre espace – voire votre partenaire amoureux – pour désamorcer les conflits et favoriser l’harmonie ? Et même si vous y parveniez, comment géreriez-vous ceux qui, au sein de votre groupe, en sont incapables ? Ceux qui sont plus jaloux, plus rancuniers, plus possessifs et plus agressifs que vous ? »

 

Ultra-médiatisés à leur arrivée, les survivants sont interviewés à plusieurs reprises. Pour certains observateurs, leurs propos sont étranges, voire suspects. Comme si les dix naufragés s’étaient entendus avant leur retour sur la version à servir aux médias. Le narrateur, collègue et grand ami de Lopez-Turner, ne croit pas une seconde à cette histoire officielle que les survivants lui ont demandé d’écrire, sous forme d’un livre en la mémoire du Professeur, mort sur l’île. Pour lui, cette volonté unanime du groupe de tenir le même discours à la virgule près cache forcément quelque chose. De plus, certains passages de la version officielle posent des questions, à propos desquelles les survivants refusent d’en dire plus. Persuadé qu’ils veulent cacher la vérité pour des raisons connues d’eux seuls et vraisemblablement peu avouables, Robin Baker décide d’enquêter lui-même, quitte à se mettre les rescapés à dos.

Robin Baker, oui, car l’auteur n’hésite pas à faire de lui-même, ou plutôt d’un lui fictif, le personnage-clé de son roman. Comme lui, le narrateur est un éminent professeur anglais vivant en Espagne, un spécialiste de la biologie sexuelle et de l’évolution.
Dans le cadre de son enquête, il fait rapidement la connaissance d’Ysan, la seule rescapée encline à lui en raconter davantage. Grâce aux témoignages de l’étudiante, Robin Baker se fait une petite idée sur ce qui s’est vraiment passé sur l’île. Arrivés avec juste de quoi tenir un mois dans des conditions décentes, les naufragés ont vite été livrés à eux-mêmes et confrontés à de nombreuses difficultés. Bien qu’Ysan lui ait appris de nombreuses choses, le narrateur se rend bien compte qu’elle ne lui dit pas tout. Lorsqu’il insiste sur certains points, il met la jeune femme mal à l’aise, à tel point qu’elle craque et décide subitement d’arrêter toute collaboration. Peu à peu, et grâce à quelques preuves matérielles, Robin Baker découvre avec effroi ce qui s’est réellement passé sur l’île.

 

« Elles n’étaient pas des hommes, leur ai-je rappelé. Alors pourquoi se comporter comme eux ? Les hommes sont tous des idiots. Ils ont trahi, se sont battus, ont kidnappé, blessé, violé – et pire. Toutes ces tensions, ce stress et ces haines… Ils ont transformé le paradis en enfer. Mais au moins, ils ont une excuse – ce sont des hommes et c’est plus fort qu’eux, du moins aussi longtemps qu’ils auront des couilles. Aby et Ysan n’ont pas cette excuse. Ce sont des femmes – notre seul espoir de paix et d’équilibre mental. Qu’importe maintenant laquelle des deux est la plus jolie, la plus intelligente, ou aura la carrière la plus brillante ? […] Laissez les hommes continuer leurs jeux arrosés de testostérone, leur ai-je dit. C’est à nous, les femmes, de montrer ce que c’est vraiment que d’être humain. »

Robin Baker, le vrai, est surtout connu pour ses recherches sur le comportement sexuel des humains (on lui doit notamment le célèbre essai Sperm Wars : les secrets de nos comportements amoureux). Comme Lopez-Turner, il voudrait bien savoir ce que peut devenir un groupe d’humains retenus sur une île déserte, sans abri, sans espoir d’être secouru et bientôt sans vêtements. L’homme retourne-t-il à l’état sauvage ? Redevient-il un homme préhistorique ? Son comportement est-il alors plus proche de celui du gorille, de l’orang-outan ou du bonobo ? C’est à ces nombreuses questions que répond à sa façon l’auteur dans cette fiction qu’est Primal. Se basant sur les résultats de ses nombreuses recherches, il nous fait voir une autre facette de l’humain, effrayante à bien des égards. Effrayante… car crédible.

« Si vous voulez voir ce que valent les êtres humains, rendez-les à l’état sauvage. Forcez-les à vivre nus parmi les singes. Ce que vous verrez ne plaira pas, mais peut-être comprendrez-vous alors que la société moderne n’est qu’une façon de nous dissimuler à nous-mêmes notre véritable nature. Vous verrez à quel point il s’agit d’une construction fragile. »

 

Essai de vulgarisation et d’anticipation scientifique par certains aspects mais aussi riche en suspense et en rebondissements, Robin Baker nous propose un roman étrange mais plutôt convaincant au final. S’il importe de savoir ce qui est advenu aux différents personnages, le sujet principal de Primal est avant tout le comportement humain, et notamment sexuel – certaines scènes sont d’ailleurs assez crues – dans ces conditions particulières imaginées par l’auteur, où l’individu n’est plus régi par la plupart des interdits sociaux habituels.

 

 


Primal (Primal, 2009) de Robin Baker, Lattès (2011). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Denyse Beaulieu, 400 pages.

Rupture / Simon Lelic

Publié: 29 décembre 2010 dans Polar anglais

Rupture est le premier roman de l’Anglais Simon Lelic, qui a été un temps journaliste free-lance avant de reprendre l’affaire paternelle d’importation d’aluminium.
Le roman faisait partie de la sélection automnale du Prix SNCF du Polar mais une fois n’est pas coutume, ce n’est pas pour ça que je l’ai choisi. En effet, je l’avais acheté cet été lors de mon dernier voyage au Royaume-Uni, juste parce que ça avait l’air bien. Je l’ai donc lu en version originale et c’est pourquoi les extraits sont cette fois-ci en anglais (je n’ai pas la version française).
Oui, la VF, car depuis mon acquisition, le roman a été traduit par Le Masque, sous le même titre.

RuptureRésumé

Depuis peu, Samuel Szajkowski est professeur d’histoire dans un collège. Élèves difficiles, collègues peu amènes, personne vers qui se tourner : difficile pour lui de trouver sa place. Par une chaude journée d’été, il arrive armé à une réunion d’établissement et ouvre le feu. Il tue trois élèves et une professeur avant de se donner la mort.
Pour la police, nul besoin d’enquêter : les témoins ne manquent pas et le coupable est mort. Mais tout le monde n’est pas du même avis. La jeune inspectrice Lucia May est bien décidée à comprendre comment cet homme apparemment sans histoire a-t-il pu en arriver à commettre l’irréparable. Que cela plaise à sa hiérarchie ou non…

Mon avis

« What are these things always about Inspector? Samuel taught history, right? So let’s look at history. In all of history, what has been the common motivation in any act of lunacy, of depravity, of desperation? What more than anything else has driven people to steal, to lie, to cheat? To lose their mins sometimes? To kill.
Love, Inspector. Always love. Love of God, love of  money, love of power, love of a woman. Of a man too but we’re women, we both know the history is written by men so invariably it’s love of a woman. There’s hate of course but hate is just the flip-side of love. Hate is what happens when love turns rotten. Hate comes with betrayal. »

Comme je l’expliquais plus haut, Rupture m’a fait de l’oeil dans une librairie anglaise. Le résumé a éveillé ma curiosité et ça n’avait pas l’air mal écrit (ni trop compliqué à lire en VO). Après lecture, je suis sûr d’une chose : mon petit doigt ne m’a pas trompé.

« Calculators, mobile telephones, personal computers, electronic chips in the brain or whatever technological so-called advancement is foisted upon us next: they are eroding the human being’s capacity to think. And mathematics – addition, subtraction, multiplication, long division – has been the first to suffer. Children don’t want to study it. The government’s doesn’t want to fund it. Teachers don’t want to teach it. What is the point? they say. There is no glamour in mathematics, Inspector. There is no sex. Children’s don’t care about pensions. They will be young forever, didn’t you know? Ministers don’t care about numeracy. They care about trees and recycling and structural employment for the poor. And teachers. Well. Teachers, I am afraid, care about nothing beyond themselves. »

La construction de ce premier roman de Simon Lelic est originale et brillante. Certains chapitres donnent à voir les policiers en action de manière assez classique (à la troisième personne). Dans les autres, les différents acteurs de l’histoire, en interrogatoire, racontent à Lucia ce qu’ils savent et ce qu’ils ont sur le cœur. Il s’agit de monologues puisque les questions de l’inspectrice – que l’on peut souvent deviner – ne sont jamais données à lire. Adolescents, professeurs, parents d’élèves : les personnages se livrent tour à tour devant le lecteur, et lorsqu’ils interpellent Lucia, tout est fait pour qu’on puisse penser qu’ils s’adressent à lui. Simon Lelic exploite au mieux le procédé, faisant s’exprimer chacun avec son vocabulaire, son caractère, ses tics de langage…

« He was fifteen, same as me. Imagine getting shot at fifteen. Imagine, like, dying. And that girl, Sarah, wasn’t she eleven ? I didn’t know her. I didn’t know the black kid either. I only knew Donovan and not that well. He was the oldest ofthe three of them but he was young enough though, wasn’t he? He acted like he was eigteen or something, said he his cousin’s car, hung out with his cousin in the pub but I don’t know if he really did. Imagine dying before you’re old enough to learn to drive. Imagine dying before they’ll serve you in a pub. »

Le personnage de Lucia est très intéressant. D’un naturel pugnace, elle n’a de cesse de réclamer à son supérieur davantage de temps pour pouvoir faire toute la lumière sur l’affaire. Ce dernier est bien en peine de lui laisser les coudées franches, puisqu’il doit lui aussi rendre des comptes et qu’on lui impose de tenir un certain rendement. Face à un tel drame, chacun aimerait comprendre, et devant Lucia, chacun s’interroge, raconte sa vie, son deuil… Dans ces passages parfois poignants, les regrets sont souvent au rendez-vous : « si j’avais su, j’aurais peut-être pu empêcher ça ? ».

« The thing with Samuel, you see, is that he had opinions. Have you noticed how these days nobody has an opinion? People say too much and they don’t listen but when they speak they talk about nothing. Samuel seemed aloof because he was quiet but if you were ever to talk with him – and I mean talk to him, not chat with him, not try to pass the time – he would talk to you right back. He would listen to what you had to sayn genuinely listen, and he would consider it and often dismiss it and he would tell you what he thought himself. »

Avec cette histoire qui semble tout droit sortie d’un sinistre fait divers, Simon Lelic met le doigt sur de nombreux sujets délicats comme la souffrance au travail, la violence à l’école, le racisme ordinaire… Comme Lucia, il essaie de comprendre comment les auteurs de ces tueries peuvent en arriver à cette extrémité. À défaut de proposer de réelles manières de les prévenir (mais est-ce possible ?), il propose à travers cette fiction des pistes – convaincantes – permettant tout au moins de les expliquer.

« It will all be forgotten. Won’t it ? No one will remember. No one really cares. Even now, it is in the newspapers, but people buy the newspapers why? Fot the same reasons they watch movies or read a novel. To be entertained. It is entertainment.  They read the stories and they gasp and they tut – tut tut tut – but nothing is real to them. Not really real. They look at the pictures, the pictures of him, and they shudder and they say, just look at his eyes, you can tell, can’t you, it is all in the eyes. And they will tut again and turn the page and move on to a story about fox-hunting or tax increases or a celebrity  taking drugs. But if it were really real to them, they will not be entertained. If they cared, they would not turn the page. They could not. If what was in the newspapers seemed real, they would not buy the newspapers at all. They would lie awake at night, like I do. They would despair, like I do. They would despair.
[…]
Felix lived and now he is dead and already the world is forgetting his name. Tell me: will you remember his name. In a year. In a month. In a week. Will you remember his name? »

Premier roman, premier coup de maître. Avec Rupture, roman noir polyphonique aussi ambitieux que réussi, l’Anglais Simon Lelic place la barre très haut. Pour ma part, c’est un coup de cœur et je vous le conseille vivement. S’agit-il là du premier livre d’un futur grand du polar ?

Début de réponse bientôt, avec la sortie imminente de son second roman The Facility. Paraissant outre-Manche dans quelques jours (le 7 janvier), il y sera question d’un établissement à la fois prison et hopîtal, en Angleterre et dans un futur proche. Au noir, Simon Lelic ajoute donc une dose d’anticipation. J’espère qu’il sera traduit et au moins aussi bon que Rupture.


Rupture de Simon Lelic, Picador (2010), 316 pages. 

El Sid / Chris Haslam

Publié: 7 décembre 2010 dans Polar anglais

El Sid est le second roman de Chris Haslam à paraître en France, après Alligator Strip, roman dont je vous avais parlé ici-même et qui m’a laissé de bons souvenirs. C’est toujours au Masque qu’est publié ce baroudeur du polar britannique (Salvador, Cambodge, Haïti et même trois ans comme guide de montagne à l’Alpe d’Huez), né en Irlande et par ailleurs photographe pour le Sunday Times.

 

 

ElSidRésumé

Sidney Starman est un retraité anglais qui coule chez lui des jours plutôt paisibles. Il fait par hasard la connaissance de Lenny Knowles, tout juste sorti de prison. Ce dernier sent le bon coup et décide, bientôt accompagné de Nick Crick, son compagnon de cellule, de rendre service au vieil homme en échange d’une mention sur le testament. Avant de mourir, Sidney veut revoir l’Espagne où il s’est vaillamment battu en 1936, au sein des Brigades Internationales. Il veut y retourner pour le souvenir, pour une sorte de rédemption, mais aussi parce qu’il pourrait encore s’y trouver une grande quantité d’or, cachée dans les montagnes pendant la guerre d’Espagne. Les trois hommes prennent donc le bateau sans se douter qu’ils embarquent pour de nombreuses (més)aventures.

 

Mon avis

Comme dans Alligator Strip, Chris Haslam nous fait suivre le parcours semé d’embûches d’une bande de loosers qu’il arrive peu à peu à rendre attachants.

 

Il y a d’abord Lenny, qui pense être un cerveau mais ne l’est pas, qui veut toujours être le chef et a un faible pour la bouteille et les femmes.

 

« Lenny Knowles savait qu’il était en retard, mais il refusait de se conformer aux normes de la ponctualité. Arriver à l’heure était un signe de faiblesse qui dénotait une volonté de plaire. C’était bon pour les personnes à la recherche d’un emploi et les représentants de commerce. Pas pour les génies versatiles. »

 

Il y a aussi Nick, son accolyte rencontré en prison, est tout l’inverse : il est surdiplômé, pleutre, et se demande ce qu’il est venu faire dans cette histoire

 

« Et si seulement il avait eu le courage de se trancher la gorge le jour où le jugement avait été prononcé.

Il avait tenté de se suicider à trois reprises avant le procès, mais trop maladroitement et pas avec suffisamment de détermination pour réussir, donnant l’image d’un type rongé par les remords qui cherchait à attirer l’attention. En prison, il aurait pu trouver la mort facilement : les insultes pesaient lourd derrière les barreaux et les ego étaient susceptibles. Le psychiatre de la prison lui avait dit, avec son accent écossais à couper au couteau, que s’il souhaitait réellement mourir, il trouverait toujours un moyen et personne ne pourrait l’en empêcher. Il suffisait d’avoir la volonté, mais à l’instar du courage, de la décence et de la noblesse, c’était un trait de caractère qui lui faisait défaut. Il avait tenté de se suicider en s’y prenant comme un manche, de la même manière qu’il avait projeté, un jour, de mettre de l’argent de côté ou d’apprendre à naviguer, et il avait justifié son échec en expliquant hypocritement qu’il était sans doute plus difficile de vivre avec la culpabilité que de mourir avec. »

 

Quant à Sidney, plus vigoureux qu’il n’y paraît (il se baigne encore dans les lacs de montagne, d’où une scène aussi désopilante que mémorable), on ne la lui fait pas malgré son grand âge. Et puis El Sid a un moyen de pression sur ses deux accompagnateurs : il n’y a que lui qui sache où se trouve l’or.

 

« Je leur ai cloué le sifflet, se dit Lenny. Parfois, il fallait se montrer ferme avec les infirmes, même si Lenny hésitait à utiliser ce terme pour décrire Sidney Starman. Celui-ci ne ressemblait pas au retraité habituel. Les vieux étaient censés être tristes, butés, étourdis, gâteux, essoufflés et incontinents. C’était comme ça que Lenny les aimait. On attendait d’eux qu’ils aient des principes et des manies, qu’ils soient déçus par le monde dans son ensemble et n’aient aucune idée de la valeur de l’argent. C’est triste à dire, mais les personnes âgées étaient plus heureuses quand elles comprenaient qu’elles ne servaient plus à rien sur cette terre et qu’elles se retiraient pour que la nouvelle génération prenne leur place et s’occupe d’elles. En échange, elles laissaient tout ce qu’elles possédaient et le cycle continuait. C’est comme le jardinage : les plantes mortes fertilisaient les semis. Le problème, c’était que Sidney refusait obstinément de jouer le jeu. »

 

Les deux lascars fraîchement libérés s’avèrent vite être des gaffeurs nés et certaines de leurs tentatives vite avortées prêtent vraiment à rire, comme ce braquage d’une station-service des plus hilarants. Chris Haslam excelle dans les scènes d’action et arrive toujours à nous arracher un sourire, même dans les situations qui semblent s’y prêter le moins.

Avec ce roman, basé sur des faits historiques faisant débat – il semblerait qu’une centaine de caisses d’or aient vraiment disparu entre Madrid et Moscou – il nous montre aussi une autre facette de son talent de conteur. Par de nombreux flashbacks, l’auteur mêle de manière fluide passé et présent et fait revivre à Sidney sa guerre d’Espagne. Dans ces passages, le ton devient moins comique, le propos plus grave et des réflexions sont amorcées. Qu’est-ce que l’engagement ? Quelle place pour l’humain dans la guerre ? Autant de questions auxquelles Chris Haslam ne prétend pas répondre mais qu’il illustre en confrontant El Sid et les autres belligérants à certaines situations. Dans le passé, le lecteur vivra donc ce conflit de l’intérieur tandis que de l’autre côté les scènes rocambolesques se succèdent sur un bon rythme, le tout suivant toujours le même fil rouge : l’or de Moscou (voir ce dont il s’agit). On y croise même Hemingway, et le moins qu’on puisse dire, c’est que sa notoriété en prend un coup.

 

« – C’était le truc habituel : cessez-le-feu une heure avant la nuit pour que chacun puisse ramasser ses morts et ses blessés, pour laisser passer les camions de ravitaillement, aller chier et ainsi de suite… Et un soir, voilà Hemingway qui se pointe avec une nana qui n’arrête pas de glousser. Il nous distribue une eau-de-vie de mauvaise qualité et il insiste pour tirer sur l’ennemi ; il voulait jouer à la guerre, quoi. (Cobb aspira une longue bouffée de son cigare en secouant la tête.) On essaye de lui expliquer que le cessez-le-feu est en vigueur, mais il n’en fait qu’à sa tête et il tire deux dizaines de balles. Puis il fait faire la même chose à la fille. Et après cela, ils se taillent à leurs hôtel pour raconter leurs histoires de guerre à leurs amis abrutis. Dix minutes plus tard, on se reçoit un tir de barrage qui tue trois de nos hommes ; et à partir de ce moment-là, plus de cessez-le-feu. »

Avec El Sid, roman noir tirant parfois sur le western, Chris Haslam confirme qu’il est un de ces rares auteurs capables de provoquer le fou rire. Il ajoute même une corde à son arc, prouvant qu’il sait aussi parler de sujets plus graves non sans talent. Faire découvrir au lecteur certains aspects peu connus de la guerre civile espagnole tout en le faisant rire à gorge déployée : tel est le tour de force littéraire réalisé par ce globe-trotter du polar qu’est Chris Haslam.

On attend maintenant la traduction de Two Step Fandango, la première aventure de Martin Brock, le personnage principal d’Alligator Strip.

 


El Sid (El Sid, 2006) de Chris Haslam, Le Masque (2009). Traduit de l’anglais par Jean Esch, 378 pages.

 

L’homme qui rêvait d’enterrer son passé, édité par Belfond, est le premier roman de Neil Cross à paraître en France.

Ce roman policier faisait partie de la sélection estivale du Prix SNCF du polar.

 

 

hommequirêvaitd'enterrersonpasséRésumé

 

Quoi qu’il arrive, quoi qu’il fasse, Nathan est poursuivi par le souvenir de la pire nuit de sa vie : lors d’une fête organisée par son employeur de l’époque, une jeune femme a disparu. Seuls lui et Bob, une vieille connaissance, savent ce qui s’est passé, et tous deux ont juré qu’il en serait toujours ainsi.
Des années plus tard, par une nuit pluvieuse, Bob est à la porte de Nathan avec de terrifiantes nouvelles. Face à un Bob méconnaissable et dangereusement déterminé à faire voler en éclats leur serment, Nathan est prêt à aller loin, très loin, pour protéger le monde qu’il s’est soigneusement construit…

 

 

Mon avis

 

L’homme qui rêvait d’enterrer son passé est peut-être un peu lent au démarrage, mais une fois qu’on est pris au jeu, il devient quasiment impossible à lâcher, et ce plus encore à mesure qu’on se rapproche de la fin.

 

Avec le titre français, tout est dit (ou presque) sur ce roman.

Nathan, le « héros » de ce livre, a commis une erreur dans sa jeunesse, durant une fête, alors qu’il était sous l’emprise de l’alcool et de la drogue. Un seul moment d’égarement et c’est toute sa vie qui va être irrémédiablement bouleversée. Il est alors littéralement hanté par les évènements de cette soirée qu’il revit sans cesse et plonge dans une paranoïa aiguë. Aussi, Nathan n’est pas sans rappeler Joe Egan, le personnage principal de Trouille, le très bon roman de Marc Behm.

 

« Il dut attendre jusqu’après Noël.

C’était la pire période de l’année. Même quand il rentrait chez lui, ivre, après une réunion de travail – la vie sociale de Nathan se limitait aux réunions liées à son travail –, il lui fallait encore boire une bouteille de vin et vérifier toutes les lumières avant de tenter de s’endormir. Il lui fallait aussi s’assurer que les ampoules longue durée de rechange étaient bien dans la cuisine, formant une pyramide à côté de la bouilloire.

Chaque soir, il recouvrait le petit miroir de la salle de bains d’une épaisse serviette bleue, qu’il suspendait solidement aux clous qu’il avait plantés dans le mur à cet effet, de sorte qu’il était impossible qu’elle se décroche pendant la nuit. Si cela était arrivé – si Nathan avait entendu le bruit du tissu glisser soudainement derrière la porte close de son appartement vide –, il aurait immédiatement perdu la raison. »

 

Nathan n’est d’ailleurs pas le seul à ne pas se remettre de cette soirée dramatique. La famille d’Elise, la jeune fille disparue, n’a toujours pas réussi à faire le deuil, faute d’avoir trouvé son corps. Holly, la sœur d’Elise, est elle aussi profondément traumatisée par la disparition de cette dernière, au point de culpabiliser d’être toujours en vie, alors que les années ont passé.

 

« – Et tout ce que j’ai, continua-t-elle. Tout ce que j’aurai à la fin, tout le bonheur que je serai capable de construire, tout ça, Elise ne l’aura jamais. Comment je fais pour vivre avec ça ? Comment suis-je censée avoir le mari, les enfants, la maison, le boulot et, je ne sais pas moi, les trois séjours par an à la Barbade en sachant que ma sœur est sortie un soir… et que sa vie s’est arrêtée, comme ça ? 

– Je suis sûr qu’Elise ne voudrait pas que tu sois malheureuse.»

– Bien sûr que non. Mais ce n’est pas parce qu’on a des sentiments irrationnels qu’on ne les éprouve pas. »

 

Parfois, trente-six histoires différentes nous sont proposées, qui s’entremêlent plus ou moins à la fin du roman. Ici, rien de tout ça : il n’y a qu’une seule intrigue, on ne peut plus simple, et pourtant, c’est amplement suffisant.

A ce scénario épuré – d’ailleurs ce n’est pas un défaut, c’est même parfois préférable – Neil Cross adjoint un travail remarquable sur la psychologie des personnages – la culpabilité, le deuil… – qui fait toute la force de ce roman très efficace, au suspens implacable. Il faut y ajouter quelques belles trouvailles au niveau des rebondissements, comme la révélation finale, extrêmement bien trouvée et pour ma part totalement inattendue.

 

Faire tenir le lecteur en haleine pendant plus de 300 pages à partir d’une idée toute simple, c’est la marque d’un talent certain. Espérons que Neil Cross nous propose à l’avenir d’autres romans de ce calibre. Mais en attendant, je vous propose de découvrir cet Homme qui rêvait d’enterrer son passé.

 


L’homme qui rêvait d’enterrer son passé (Burial, 2009) de Neil Cross, Belfond (2010). Traduit de l’anglais par Renaud Morin, 360 pages.