Archives de la catégorie ‘Polar anglais’

Gun Machine, paru au Masque en février, est le second roman de Warren Ellis, célèbre scénariste de comics britannique (après Artères souterraines, paru Au Diable Vauvert en 2010, et qui vient de sortir en Livre de poche pour l’occasion).

Résumé

Frank Tallow est un flic new-yorkais fatigué de tout. Répondant à un appel radio, il se rend avec son coéquipier Jim Rosato dans un immeuble de Pearl Street où un type armé et visiblement dérangé importune ses voisins. Alors qu’ils arrivent sur place, tout dégénère. Le type se met à tirer à tout va, Rosato s’en prend une en pleine tête et tombe raide mort. Tallow riposte et s’acharne sur le forcené, défonçant un mur au passage. Ce trou involontaire permet aux techniciens de la police de faire une découverte aussi inattendue qu’exceptionnelle : une salle dont les murs sont entièrement recouverts d’armes. Les résultats des premières analyses tombent et l’incroyable se poursuit : chacune des armes semble reliée à une affaire non-élucidée.

Mon avis

« En réécoutant l’enregistrement du 911, on aurait l’impression que Mme Stegman était plus affolée par la nudité intégrale du zèbre qui squattait son palier que par le gros fusil qu’il brandissait. »

La première phrase de ce roman annonce la couleur : ce sera vitaminé, noir, et un brin déjanté. Tallow doit faire face à la mort de son coéquipier et ami de longue date mais malgré ça, ses supérieurs ne lui laissent aucun répit. Sous-effectif oblige, il doit reprendre le travail au plus vite et se débrouiller seul. Après une avancée significative, il se fait finalement aider par deux agents de la police technique et scientifique assez originaux dans leur genre : Bat, le geek limite autiste, et Scarlie, la jolie lesbienne qui jure comme un charretier.

« Je suis de mauvais poil. Je viens de tomber sur vos neveux et hier, j’ai dû buter un de vos locataires alors que j’avais de la cervelle de mon coéquipier plein la manche. Alors je vous suggère de m’apporter une franche et amicale coopération, histoire que j’aie pas à ajouter ce petit détail à la montagne de merde que je pourrais déverser sur votre moquette. »

L’enquête avance peu à peu et la tension est palpable puisqu’on suit en parallèle « le chasseur », cet homme mystérieux qui a passé vingt ans de sa vie à collectionner ces armes et à s’en servir. Il est d’ailleurs prêt à tout pour les récupérer.

« Jim Rosato disait que l’appartement de Tallow était l’endroit où il vidait sa tête.
L’une des chambres était bourrée de bouquins, de magazines et de paperasse. Elle n’avait plus de porte et, comme à travers une digue percée, le flot de documents se répandait dans le salon pour monter en crête sous la table, où campaient à demeure deux vieux ordinateurs portables et un disque dur externe. Deux hauts baffles se dressaient tels des phares à la surface de ce foutoir. L’autre chambre était à moitié murée par des CD, cassettes et vinyles. Un portant récupéré dans une benne faisait office de penderie à l’angle du salon, mais la plupart des fringues qui auraient dû y être accrochées s’entassaient en-dessous, par terre.
Tallow entra chez lui d’un coup de coude, ses magazines du jour sous le bra
s. »

Avec Gun Machine, Warren Ellis signe un polar à l’intrigue originale et à l’écriture très énergique qui tient globalement ses promesses (des lecteurs pourront éventuellement trouver certaines révélations un peu « grosses »).

Gun Machine (Gun Machine, 2013), de Warren Ellis, Le Masque (2014). Traduit de l’anglais par Claire Breton, 304 pages.

Primal / Robin Baker

Publié: 9 mai 2011 dans Polar anglais

Primal est un roman de Robin Baker, biologiste anglais spécialiste de l’évolution. Il a été publié en France par Lattès en janvier dernier.

 

 

Primal.jpgRésumé

 

Juin 2006.
Neuf étudiants et cinq salariés de l’Orwellian University de Manchester partent pour une expédition d’un mois sur une île déserte du Pacifique sud. L’opération est dirigée par le professeur Raúl Lopez-Turner, un primatologue de renommée mondiale, régulièrement invité sur les plateaux télé pour parler de biologie et des comportements animaux.
Un mois plus tard, aucune nouvelle des quatorze voyageurs, qui semblent s’être volatilisés. L’enquête conclut rapidement à un naufrage sans survivants.
Pourtant, plus d’un an après les faits, un paquebot recueille deux des étudiants, dérivant sur un bateau de fortune, nus et inconscients, bien loin de l’île où ils étaient supposés se trouver. Grâce aux indications des deux jeunes, huit autres personnes sont retrouvées. Mais il reste de nombreuses zones d’ombre. Que s’est-il passé sur l’île ? Et qu’est-il arrivé aux quatre personnes manquantes ?

 

 

Mon avis

 

« Dépouillé de tout, comment vous comporteriez-vous au paradis ? Sacrifieriez-vous votre intérêt personnel pour aider à fonder une société morale, bienveillante et solidaire ? Seriez-vous disposé à partager votre nourriture, votre espace – voire votre partenaire amoureux – pour désamorcer les conflits et favoriser l’harmonie ? Et même si vous y parveniez, comment géreriez-vous ceux qui, au sein de votre groupe, en sont incapables ? Ceux qui sont plus jaloux, plus rancuniers, plus possessifs et plus agressifs que vous ? »

 

Ultra-médiatisés à leur arrivée, les survivants sont interviewés à plusieurs reprises. Pour certains observateurs, leurs propos sont étranges, voire suspects. Comme si les dix naufragés s’étaient entendus avant leur retour sur la version à servir aux médias. Le narrateur, collègue et grand ami de Lopez-Turner, ne croit pas une seconde à cette histoire officielle que les survivants lui ont demandé d’écrire, sous forme d’un livre en la mémoire du Professeur, mort sur l’île. Pour lui, cette volonté unanime du groupe de tenir le même discours à la virgule près cache forcément quelque chose. De plus, certains passages de la version officielle posent des questions, à propos desquelles les survivants refusent d’en dire plus. Persuadé qu’ils veulent cacher la vérité pour des raisons connues d’eux seuls et vraisemblablement peu avouables, Robin Baker décide d’enquêter lui-même, quitte à se mettre les rescapés à dos.

Robin Baker, oui, car l’auteur n’hésite pas à faire de lui-même, ou plutôt d’un lui fictif, le personnage-clé de son roman. Comme lui, le narrateur est un éminent professeur anglais vivant en Espagne, un spécialiste de la biologie sexuelle et de l’évolution.
Dans le cadre de son enquête, il fait rapidement la connaissance d’Ysan, la seule rescapée encline à lui en raconter davantage. Grâce aux témoignages de l’étudiante, Robin Baker se fait une petite idée sur ce qui s’est vraiment passé sur l’île. Arrivés avec juste de quoi tenir un mois dans des conditions décentes, les naufragés ont vite été livrés à eux-mêmes et confrontés à de nombreuses difficultés. Bien qu’Ysan lui ait appris de nombreuses choses, le narrateur se rend bien compte qu’elle ne lui dit pas tout. Lorsqu’il insiste sur certains points, il met la jeune femme mal à l’aise, à tel point qu’elle craque et décide subitement d’arrêter toute collaboration. Peu à peu, et grâce à quelques preuves matérielles, Robin Baker découvre avec effroi ce qui s’est réellement passé sur l’île.

 

« Elles n’étaient pas des hommes, leur ai-je rappelé. Alors pourquoi se comporter comme eux ? Les hommes sont tous des idiots. Ils ont trahi, se sont battus, ont kidnappé, blessé, violé – et pire. Toutes ces tensions, ce stress et ces haines… Ils ont transformé le paradis en enfer. Mais au moins, ils ont une excuse – ce sont des hommes et c’est plus fort qu’eux, du moins aussi longtemps qu’ils auront des couilles. Aby et Ysan n’ont pas cette excuse. Ce sont des femmes – notre seul espoir de paix et d’équilibre mental. Qu’importe maintenant laquelle des deux est la plus jolie, la plus intelligente, ou aura la carrière la plus brillante ? […] Laissez les hommes continuer leurs jeux arrosés de testostérone, leur ai-je dit. C’est à nous, les femmes, de montrer ce que c’est vraiment que d’être humain. »

Robin Baker, le vrai, est surtout connu pour ses recherches sur le comportement sexuel des humains (on lui doit notamment le célèbre essai Sperm Wars : les secrets de nos comportements amoureux). Comme Lopez-Turner, il voudrait bien savoir ce que peut devenir un groupe d’humains retenus sur une île déserte, sans abri, sans espoir d’être secouru et bientôt sans vêtements. L’homme retourne-t-il à l’état sauvage ? Redevient-il un homme préhistorique ? Son comportement est-il alors plus proche de celui du gorille, de l’orang-outan ou du bonobo ? C’est à ces nombreuses questions que répond à sa façon l’auteur dans cette fiction qu’est Primal. Se basant sur les résultats de ses nombreuses recherches, il nous fait voir une autre facette de l’humain, effrayante à bien des égards. Effrayante… car crédible.

« Si vous voulez voir ce que valent les êtres humains, rendez-les à l’état sauvage. Forcez-les à vivre nus parmi les singes. Ce que vous verrez ne plaira pas, mais peut-être comprendrez-vous alors que la société moderne n’est qu’une façon de nous dissimuler à nous-mêmes notre véritable nature. Vous verrez à quel point il s’agit d’une construction fragile. »

 

Essai de vulgarisation et d’anticipation scientifique par certains aspects mais aussi riche en suspense et en rebondissements, Robin Baker nous propose un roman étrange mais plutôt convaincant au final. S’il importe de savoir ce qui est advenu aux différents personnages, le sujet principal de Primal est avant tout le comportement humain, et notamment sexuel – certaines scènes sont d’ailleurs assez crues – dans ces conditions particulières imaginées par l’auteur, où l’individu n’est plus régi par la plupart des interdits sociaux habituels.

 

 


Primal (Primal, 2009) de Robin Baker, Lattès (2011). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Denyse Beaulieu, 400 pages.

Rupture / Simon Lelic

Publié: 29 décembre 2010 dans Polar anglais

Rupture est le premier roman de l’Anglais Simon Lelic, qui a été un temps journaliste free-lance avant de reprendre l’affaire paternelle d’importation d’aluminium.
Le roman faisait partie de la sélection automnale du Prix SNCF du Polar mais une fois n’est pas coutume, ce n’est pas pour ça que je l’ai choisi. En effet, je l’avais acheté cet été lors de mon dernier voyage au Royaume-Uni, juste parce que ça avait l’air bien. Je l’ai donc lu en version originale et c’est pourquoi les extraits sont cette fois-ci en anglais (je n’ai pas la version française).
Oui, la VF, car depuis mon acquisition, le roman a été traduit par Le Masque, sous le même titre.

RuptureRésumé

Depuis peu, Samuel Szajkowski est professeur d’histoire dans un collège. Élèves difficiles, collègues peu amènes, personne vers qui se tourner : difficile pour lui de trouver sa place. Par une chaude journée d’été, il arrive armé à une réunion d’établissement et ouvre le feu. Il tue trois élèves et une professeur avant de se donner la mort.
Pour la police, nul besoin d’enquêter : les témoins ne manquent pas et le coupable est mort. Mais tout le monde n’est pas du même avis. La jeune inspectrice Lucia May est bien décidée à comprendre comment cet homme apparemment sans histoire a-t-il pu en arriver à commettre l’irréparable. Que cela plaise à sa hiérarchie ou non…

Mon avis

« What are these things always about Inspector? Samuel taught history, right? So let’s look at history. In all of history, what has been the common motivation in any act of lunacy, of depravity, of desperation? What more than anything else has driven people to steal, to lie, to cheat? To lose their mins sometimes? To kill.
Love, Inspector. Always love. Love of God, love of  money, love of power, love of a woman. Of a man too but we’re women, we both know the history is written by men so invariably it’s love of a woman. There’s hate of course but hate is just the flip-side of love. Hate is what happens when love turns rotten. Hate comes with betrayal. »

Comme je l’expliquais plus haut, Rupture m’a fait de l’oeil dans une librairie anglaise. Le résumé a éveillé ma curiosité et ça n’avait pas l’air mal écrit (ni trop compliqué à lire en VO). Après lecture, je suis sûr d’une chose : mon petit doigt ne m’a pas trompé.

« Calculators, mobile telephones, personal computers, electronic chips in the brain or whatever technological so-called advancement is foisted upon us next: they are eroding the human being’s capacity to think. And mathematics – addition, subtraction, multiplication, long division – has been the first to suffer. Children don’t want to study it. The government’s doesn’t want to fund it. Teachers don’t want to teach it. What is the point? they say. There is no glamour in mathematics, Inspector. There is no sex. Children’s don’t care about pensions. They will be young forever, didn’t you know? Ministers don’t care about numeracy. They care about trees and recycling and structural employment for the poor. And teachers. Well. Teachers, I am afraid, care about nothing beyond themselves. »

La construction de ce premier roman de Simon Lelic est originale et brillante. Certains chapitres donnent à voir les policiers en action de manière assez classique (à la troisième personne). Dans les autres, les différents acteurs de l’histoire, en interrogatoire, racontent à Lucia ce qu’ils savent et ce qu’ils ont sur le cœur. Il s’agit de monologues puisque les questions de l’inspectrice – que l’on peut souvent deviner – ne sont jamais données à lire. Adolescents, professeurs, parents d’élèves : les personnages se livrent tour à tour devant le lecteur, et lorsqu’ils interpellent Lucia, tout est fait pour qu’on puisse penser qu’ils s’adressent à lui. Simon Lelic exploite au mieux le procédé, faisant s’exprimer chacun avec son vocabulaire, son caractère, ses tics de langage…

« He was fifteen, same as me. Imagine getting shot at fifteen. Imagine, like, dying. And that girl, Sarah, wasn’t she eleven ? I didn’t know her. I didn’t know the black kid either. I only knew Donovan and not that well. He was the oldest ofthe three of them but he was young enough though, wasn’t he? He acted like he was eigteen or something, said he his cousin’s car, hung out with his cousin in the pub but I don’t know if he really did. Imagine dying before you’re old enough to learn to drive. Imagine dying before they’ll serve you in a pub. »

Le personnage de Lucia est très intéressant. D’un naturel pugnace, elle n’a de cesse de réclamer à son supérieur davantage de temps pour pouvoir faire toute la lumière sur l’affaire. Ce dernier est bien en peine de lui laisser les coudées franches, puisqu’il doit lui aussi rendre des comptes et qu’on lui impose de tenir un certain rendement. Face à un tel drame, chacun aimerait comprendre, et devant Lucia, chacun s’interroge, raconte sa vie, son deuil… Dans ces passages parfois poignants, les regrets sont souvent au rendez-vous : « si j’avais su, j’aurais peut-être pu empêcher ça ? ».

« The thing with Samuel, you see, is that he had opinions. Have you noticed how these days nobody has an opinion? People say too much and they don’t listen but when they speak they talk about nothing. Samuel seemed aloof because he was quiet but if you were ever to talk with him – and I mean talk to him, not chat with him, not try to pass the time – he would talk to you right back. He would listen to what you had to sayn genuinely listen, and he would consider it and often dismiss it and he would tell you what he thought himself. »

Avec cette histoire qui semble tout droit sortie d’un sinistre fait divers, Simon Lelic met le doigt sur de nombreux sujets délicats comme la souffrance au travail, la violence à l’école, le racisme ordinaire… Comme Lucia, il essaie de comprendre comment les auteurs de ces tueries peuvent en arriver à cette extrémité. À défaut de proposer de réelles manières de les prévenir (mais est-ce possible ?), il propose à travers cette fiction des pistes – convaincantes – permettant tout au moins de les expliquer.

« It will all be forgotten. Won’t it ? No one will remember. No one really cares. Even now, it is in the newspapers, but people buy the newspapers why? Fot the same reasons they watch movies or read a novel. To be entertained. It is entertainment.  They read the stories and they gasp and they tut – tut tut tut – but nothing is real to them. Not really real. They look at the pictures, the pictures of him, and they shudder and they say, just look at his eyes, you can tell, can’t you, it is all in the eyes. And they will tut again and turn the page and move on to a story about fox-hunting or tax increases or a celebrity  taking drugs. But if it were really real to them, they will not be entertained. If they cared, they would not turn the page. They could not. If what was in the newspapers seemed real, they would not buy the newspapers at all. They would lie awake at night, like I do. They would despair, like I do. They would despair.
[…]
Felix lived and now he is dead and already the world is forgetting his name. Tell me: will you remember his name. In a year. In a month. In a week. Will you remember his name? »

Premier roman, premier coup de maître. Avec Rupture, roman noir polyphonique aussi ambitieux que réussi, l’Anglais Simon Lelic place la barre très haut. Pour ma part, c’est un coup de cœur et je vous le conseille vivement. S’agit-il là du premier livre d’un futur grand du polar ?

Début de réponse bientôt, avec la sortie imminente de son second roman The Facility. Paraissant outre-Manche dans quelques jours (le 7 janvier), il y sera question d’un établissement à la fois prison et hopîtal, en Angleterre et dans un futur proche. Au noir, Simon Lelic ajoute donc une dose d’anticipation. J’espère qu’il sera traduit et au moins aussi bon que Rupture.


Rupture de Simon Lelic, Picador (2010), 316 pages. 

El Sid / Chris Haslam

Publié: 7 décembre 2010 dans Polar anglais

El Sid est le second roman de Chris Haslam à paraître en France, après Alligator Strip, roman dont je vous avais parlé ici-même et qui m’a laissé de bons souvenirs. C’est toujours au Masque qu’est publié ce baroudeur du polar britannique (Salvador, Cambodge, Haïti et même trois ans comme guide de montagne à l’Alpe d’Huez), né en Irlande et par ailleurs photographe pour le Sunday Times.

 

 

ElSidRésumé

Sidney Starman est un retraité anglais qui coule chez lui des jours plutôt paisibles. Il fait par hasard la connaissance de Lenny Knowles, tout juste sorti de prison. Ce dernier sent le bon coup et décide, bientôt accompagné de Nick Crick, son compagnon de cellule, de rendre service au vieil homme en échange d’une mention sur le testament. Avant de mourir, Sidney veut revoir l’Espagne où il s’est vaillamment battu en 1936, au sein des Brigades Internationales. Il veut y retourner pour le souvenir, pour une sorte de rédemption, mais aussi parce qu’il pourrait encore s’y trouver une grande quantité d’or, cachée dans les montagnes pendant la guerre d’Espagne. Les trois hommes prennent donc le bateau sans se douter qu’ils embarquent pour de nombreuses (més)aventures.

 

Mon avis

Comme dans Alligator Strip, Chris Haslam nous fait suivre le parcours semé d’embûches d’une bande de loosers qu’il arrive peu à peu à rendre attachants.

 

Il y a d’abord Lenny, qui pense être un cerveau mais ne l’est pas, qui veut toujours être le chef et a un faible pour la bouteille et les femmes.

 

« Lenny Knowles savait qu’il était en retard, mais il refusait de se conformer aux normes de la ponctualité. Arriver à l’heure était un signe de faiblesse qui dénotait une volonté de plaire. C’était bon pour les personnes à la recherche d’un emploi et les représentants de commerce. Pas pour les génies versatiles. »

 

Il y a aussi Nick, son accolyte rencontré en prison, est tout l’inverse : il est surdiplômé, pleutre, et se demande ce qu’il est venu faire dans cette histoire

 

« Et si seulement il avait eu le courage de se trancher la gorge le jour où le jugement avait été prononcé.

Il avait tenté de se suicider à trois reprises avant le procès, mais trop maladroitement et pas avec suffisamment de détermination pour réussir, donnant l’image d’un type rongé par les remords qui cherchait à attirer l’attention. En prison, il aurait pu trouver la mort facilement : les insultes pesaient lourd derrière les barreaux et les ego étaient susceptibles. Le psychiatre de la prison lui avait dit, avec son accent écossais à couper au couteau, que s’il souhaitait réellement mourir, il trouverait toujours un moyen et personne ne pourrait l’en empêcher. Il suffisait d’avoir la volonté, mais à l’instar du courage, de la décence et de la noblesse, c’était un trait de caractère qui lui faisait défaut. Il avait tenté de se suicider en s’y prenant comme un manche, de la même manière qu’il avait projeté, un jour, de mettre de l’argent de côté ou d’apprendre à naviguer, et il avait justifié son échec en expliquant hypocritement qu’il était sans doute plus difficile de vivre avec la culpabilité que de mourir avec. »

 

Quant à Sidney, plus vigoureux qu’il n’y paraît (il se baigne encore dans les lacs de montagne, d’où une scène aussi désopilante que mémorable), on ne la lui fait pas malgré son grand âge. Et puis El Sid a un moyen de pression sur ses deux accompagnateurs : il n’y a que lui qui sache où se trouve l’or.

 

« Je leur ai cloué le sifflet, se dit Lenny. Parfois, il fallait se montrer ferme avec les infirmes, même si Lenny hésitait à utiliser ce terme pour décrire Sidney Starman. Celui-ci ne ressemblait pas au retraité habituel. Les vieux étaient censés être tristes, butés, étourdis, gâteux, essoufflés et incontinents. C’était comme ça que Lenny les aimait. On attendait d’eux qu’ils aient des principes et des manies, qu’ils soient déçus par le monde dans son ensemble et n’aient aucune idée de la valeur de l’argent. C’est triste à dire, mais les personnes âgées étaient plus heureuses quand elles comprenaient qu’elles ne servaient plus à rien sur cette terre et qu’elles se retiraient pour que la nouvelle génération prenne leur place et s’occupe d’elles. En échange, elles laissaient tout ce qu’elles possédaient et le cycle continuait. C’est comme le jardinage : les plantes mortes fertilisaient les semis. Le problème, c’était que Sidney refusait obstinément de jouer le jeu. »

 

Les deux lascars fraîchement libérés s’avèrent vite être des gaffeurs nés et certaines de leurs tentatives vite avortées prêtent vraiment à rire, comme ce braquage d’une station-service des plus hilarants. Chris Haslam excelle dans les scènes d’action et arrive toujours à nous arracher un sourire, même dans les situations qui semblent s’y prêter le moins.

Avec ce roman, basé sur des faits historiques faisant débat – il semblerait qu’une centaine de caisses d’or aient vraiment disparu entre Madrid et Moscou – il nous montre aussi une autre facette de son talent de conteur. Par de nombreux flashbacks, l’auteur mêle de manière fluide passé et présent et fait revivre à Sidney sa guerre d’Espagne. Dans ces passages, le ton devient moins comique, le propos plus grave et des réflexions sont amorcées. Qu’est-ce que l’engagement ? Quelle place pour l’humain dans la guerre ? Autant de questions auxquelles Chris Haslam ne prétend pas répondre mais qu’il illustre en confrontant El Sid et les autres belligérants à certaines situations. Dans le passé, le lecteur vivra donc ce conflit de l’intérieur tandis que de l’autre côté les scènes rocambolesques se succèdent sur un bon rythme, le tout suivant toujours le même fil rouge : l’or de Moscou (voir ce dont il s’agit). On y croise même Hemingway, et le moins qu’on puisse dire, c’est que sa notoriété en prend un coup.

 

« – C’était le truc habituel : cessez-le-feu une heure avant la nuit pour que chacun puisse ramasser ses morts et ses blessés, pour laisser passer les camions de ravitaillement, aller chier et ainsi de suite… Et un soir, voilà Hemingway qui se pointe avec une nana qui n’arrête pas de glousser. Il nous distribue une eau-de-vie de mauvaise qualité et il insiste pour tirer sur l’ennemi ; il voulait jouer à la guerre, quoi. (Cobb aspira une longue bouffée de son cigare en secouant la tête.) On essaye de lui expliquer que le cessez-le-feu est en vigueur, mais il n’en fait qu’à sa tête et il tire deux dizaines de balles. Puis il fait faire la même chose à la fille. Et après cela, ils se taillent à leurs hôtel pour raconter leurs histoires de guerre à leurs amis abrutis. Dix minutes plus tard, on se reçoit un tir de barrage qui tue trois de nos hommes ; et à partir de ce moment-là, plus de cessez-le-feu. »

Avec El Sid, roman noir tirant parfois sur le western, Chris Haslam confirme qu’il est un de ces rares auteurs capables de provoquer le fou rire. Il ajoute même une corde à son arc, prouvant qu’il sait aussi parler de sujets plus graves non sans talent. Faire découvrir au lecteur certains aspects peu connus de la guerre civile espagnole tout en le faisant rire à gorge déployée : tel est le tour de force littéraire réalisé par ce globe-trotter du polar qu’est Chris Haslam.

On attend maintenant la traduction de Two Step Fandango, la première aventure de Martin Brock, le personnage principal d’Alligator Strip.

 


El Sid (El Sid, 2006) de Chris Haslam, Le Masque (2009). Traduit de l’anglais par Jean Esch, 378 pages.

 

L’homme qui rêvait d’enterrer son passé, édité par Belfond, est le premier roman de Neil Cross à paraître en France.

Ce roman policier faisait partie de la sélection estivale du Prix SNCF du polar.

 

 

hommequirêvaitd'enterrersonpasséRésumé

 

Quoi qu’il arrive, quoi qu’il fasse, Nathan est poursuivi par le souvenir de la pire nuit de sa vie : lors d’une fête organisée par son employeur de l’époque, une jeune femme a disparu. Seuls lui et Bob, une vieille connaissance, savent ce qui s’est passé, et tous deux ont juré qu’il en serait toujours ainsi.
Des années plus tard, par une nuit pluvieuse, Bob est à la porte de Nathan avec de terrifiantes nouvelles. Face à un Bob méconnaissable et dangereusement déterminé à faire voler en éclats leur serment, Nathan est prêt à aller loin, très loin, pour protéger le monde qu’il s’est soigneusement construit…

 

 

Mon avis

 

L’homme qui rêvait d’enterrer son passé est peut-être un peu lent au démarrage, mais une fois qu’on est pris au jeu, il devient quasiment impossible à lâcher, et ce plus encore à mesure qu’on se rapproche de la fin.

 

Avec le titre français, tout est dit (ou presque) sur ce roman.

Nathan, le « héros » de ce livre, a commis une erreur dans sa jeunesse, durant une fête, alors qu’il était sous l’emprise de l’alcool et de la drogue. Un seul moment d’égarement et c’est toute sa vie qui va être irrémédiablement bouleversée. Il est alors littéralement hanté par les évènements de cette soirée qu’il revit sans cesse et plonge dans une paranoïa aiguë. Aussi, Nathan n’est pas sans rappeler Joe Egan, le personnage principal de Trouille, le très bon roman de Marc Behm.

 

« Il dut attendre jusqu’après Noël.

C’était la pire période de l’année. Même quand il rentrait chez lui, ivre, après une réunion de travail – la vie sociale de Nathan se limitait aux réunions liées à son travail –, il lui fallait encore boire une bouteille de vin et vérifier toutes les lumières avant de tenter de s’endormir. Il lui fallait aussi s’assurer que les ampoules longue durée de rechange étaient bien dans la cuisine, formant une pyramide à côté de la bouilloire.

Chaque soir, il recouvrait le petit miroir de la salle de bains d’une épaisse serviette bleue, qu’il suspendait solidement aux clous qu’il avait plantés dans le mur à cet effet, de sorte qu’il était impossible qu’elle se décroche pendant la nuit. Si cela était arrivé – si Nathan avait entendu le bruit du tissu glisser soudainement derrière la porte close de son appartement vide –, il aurait immédiatement perdu la raison. »

 

Nathan n’est d’ailleurs pas le seul à ne pas se remettre de cette soirée dramatique. La famille d’Elise, la jeune fille disparue, n’a toujours pas réussi à faire le deuil, faute d’avoir trouvé son corps. Holly, la sœur d’Elise, est elle aussi profondément traumatisée par la disparition de cette dernière, au point de culpabiliser d’être toujours en vie, alors que les années ont passé.

 

« – Et tout ce que j’ai, continua-t-elle. Tout ce que j’aurai à la fin, tout le bonheur que je serai capable de construire, tout ça, Elise ne l’aura jamais. Comment je fais pour vivre avec ça ? Comment suis-je censée avoir le mari, les enfants, la maison, le boulot et, je ne sais pas moi, les trois séjours par an à la Barbade en sachant que ma sœur est sortie un soir… et que sa vie s’est arrêtée, comme ça ? 

– Je suis sûr qu’Elise ne voudrait pas que tu sois malheureuse.»

– Bien sûr que non. Mais ce n’est pas parce qu’on a des sentiments irrationnels qu’on ne les éprouve pas. »

 

Parfois, trente-six histoires différentes nous sont proposées, qui s’entremêlent plus ou moins à la fin du roman. Ici, rien de tout ça : il n’y a qu’une seule intrigue, on ne peut plus simple, et pourtant, c’est amplement suffisant.

A ce scénario épuré – d’ailleurs ce n’est pas un défaut, c’est même parfois préférable – Neil Cross adjoint un travail remarquable sur la psychologie des personnages – la culpabilité, le deuil… – qui fait toute la force de ce roman très efficace, au suspens implacable. Il faut y ajouter quelques belles trouvailles au niveau des rebondissements, comme la révélation finale, extrêmement bien trouvée et pour ma part totalement inattendue.

 

Faire tenir le lecteur en haleine pendant plus de 300 pages à partir d’une idée toute simple, c’est la marque d’un talent certain. Espérons que Neil Cross nous propose à l’avenir d’autres romans de ce calibre. Mais en attendant, je vous propose de découvrir cet Homme qui rêvait d’enterrer son passé.

 


L’homme qui rêvait d’enterrer son passé (Burial, 2009) de Neil Cross, Belfond (2010). Traduit de l’anglais par Renaud Morin, 360 pages.

SweetHearts Club / Jo-Ann Goodwin

Publié: 24 juillet 2010 dans Polar anglais

SweetHearts Club est un roman policier anglais de Jo-Ann Goodwin.
Il faisait partie de la sélection printanière du Prix SNCF du polar dans la catégorie « Polars européens », finalement remportée par Hiver de Mons Kallentoft (voir par ailleurs).

SweetHearts ClubRésumé

À 28 ans, Eugene Burnside est un homme ambitieux et rusé ; les puissants frères Faron, qui dirigent la Firme, l’ont d’ailleurs repéré et ont tôt fait de le faire grimper au sein de l’organisation criminelle. Mais si la carrière de gangster d’Eugene est au beau fixe, il n’en va pas de même pour sa vie privée : il vit toujours chez Gladys, sa mère, avec sa soeur Simone, danseuse vedette dans un club de charme appartenant également aux frères Faron, et le fils de cette dernière, Neron, qu’Eugene surnomme le  » minimonstre « . Lorsqu’une jeune femme travaillant dans le même club que Simone disparaît dans les ruelles sombres du nord de Londres et que d’autres strip-teaseuses sont brutalement assassinées, Eugene va tout mettre en oeuvre pour défendre les femmes qu’il aime du meurtrier sadique qui arpente la capitale.

Mon avis

Il est sans doute plus difficile de chroniquer un livre que l’on n’a pas aimé qu’un roman que l’on a adoré. Avant de revenir sur les quelques points positifs que j’ai trouvé à ce SweatHearts Club (heureusement il y en a quelques uns), parlons de ce qui m’a déplu.

Jo-Ann Goodwin ne fait rien pour éviter les clichés. A Londres, un serial killer se défoule sur des strip-teaseuses, à tel point que la presse le surnomme « le Charcutier ». Bien sûr, il ne laisse aucune trace derrière lui et personne ne sait qui pourrait s’attaquer à ces jeunes filles, qui n’ont entre elles aucun lien apparent (outre leur gagne-pain).
Disons-le clairement, l’intrigue n’est jamais parvenue à m’intéresser : elle n’avance quasiment pas et, plus pénible encore, souffre de répétitions maladroites. En effet, l’auteur n’hésite pas à refaire le point sur les éléments déjà donnés, ce qui peut s’avérer utile lorsque l’on souffre d’un début d’Alzheimer mais pas lorsqu’on est habitué à lire des romans policiers en mémorisant un maximum d’éléments pour essayer de débusquer le coupable avant les personnages du livre.
Si le rythme s’accélère quelque peu sur la fin, il y a peu de surprises dans les derniers chapitres et le dénouement est à l’image du reste, décevant.

« L’instant d’après, la porte s’ouvrait. Elle apparut, souriante, mais incontestablement nerveuse. La voir ainsi paniquer un peu fut un soulagement pour Eugene. Lui-même n’était pas tout à fait dans son assiette, à vrai dire. Eugene n’avait pas l’habitude de recevoir des invitations à dîner à la maison lancées par une « nana bien ». Sa vie romantique s’articulait plutôt autour de la trilogie bar-boîte-chambre à coucher. Un terrain qui lui était familier : il contrôlait les différentes variables et connaissait l’intrigue.
Là, il se retrouvait en territoire inconnu. Discuter à table ? Il n’avait pas coutume de discuter avec ses conquêtes. Il se contentait habituellement de hurler une remarque ou deux, en essayant de couvrir un instant le brouhaha des voix et des décibels. Il n’entendait pas ce que la nana répondait, et s’en fichait comme de sa première chemise. L’objectif étant de l’attirer au pieu. S’il avait voulu ressusciter l’art de la conversation, il serait allé ailleurs. Pas étonnant, donc, qu’il ne se sentait pas tout à fait à son aise. Putain, de quoi allaient-ils parler ? Çà l’inquiétait un peu, tout de même. Et puis ils allaient se retrouver en tête à tête. Seuls. La conception qu’avait Eugene du tête-à-tête portait spécifiquement sur les jeunes femmes nues en position horizontale. »

Si le scénario laisse à désirer, le casting est plutôt réussi.
Le personnage principal, Eugene, chaud lapin des bas-fonds londoniens ne m’a pas vraiment plu, sauf dans ses contradictions. Ce dealer qui joue les gros durs devient complètement fleur bleue et doux comme un agneau après avoir flashé sur une jeune demoiselle bien comme il faut. Le tout est raconté avec humour mais peut parfois être un peu cucul sur les bords…

Ce sont plutôt les personnages secondaires qui ont eu le mérite de me divertir et m’ont donné l’envie de poursuivre cette lecture.
Il y a Ralph, le meilleur ami d’Eugene, régulièrement interdit de sortie par sa femme et complètement soumis aux caprices de cette dernière.
Il y a Néron, le fils de Simone, qui n’est autre que la soeur d’Eugene et qui est strip-teaseuse de profession. Ce garçon de 6 ans, surnommé « Minimonstre » par son oncle est une boule de nerfs increvable prenant un plaisir fou à faire souffrir son entourage. Il insulte, mord, frappe, vole, fugue… et a déjà un casier digne d’un ado délinquant…
Ajoutons encore Dolly et Letitia, deux vieilles dames pour le moins spéciales hébergées par un collègue d’affaires d’Eugene. Son souci, c’est qu’elles en pincent sérieusement pour lui et qu’il doit subir les attaques de ces harpies à chaque fois qu’il va faire le plein de substances chez Shifter.

Bien sûr, la quatrième de couverture parle de « magistrale fable moderne sur les vices et vertus de notre temps » ou encore de roman « brillant du début jusqu’à la fin » et « parsemé de références subtiles ».
Personnellement, je n’y ai vu qu’on polar très moyen, voire médiocre, à l’intrigue poussive, seulement sauvé du naufrage par une galerie de personnages originaux.
A vous de voir…


SweetHearts Club (Sweet Gum, 2006) de Jo-Ann Goodwin, Flammarion ‘2009). Traduit de l’anglais par Nicolas Richard, 410 pages.

Seul contre tous / Jeffrey Archer

Publié: 26 février 2009 dans Polar anglais
Seul contre tous, est le dernier roman de sir Jeffrey Archer, homme politique anglais reconverti dans le polar.

Résumé

Danny Cartwright invite Beth au restaurant pour lui demander sa main. La soirée promettait d’être belle. Seulement voilà, ils se trouvaient tous deux au mauvais endroit au mauvais moment et Danny est accusé du meurtre de son meilleur ami. Simple garagiste dans l’East End, qui pourrait croire à sa version des faits alors que les quatre témoins de l’accusation sont un brillant avocat, un acteur à succès, un aristocrate et un talentueux agent immobilier.
Danny va devoir se battre pour prouver que l’on n’est pas nécessairement condamné toute sa vie à rester prisonnier de sa naissance.

Mon avis

– J’ose espérer, l’interrompit le juge, que vous n’insinuez pas, maître Munro, que cela diminue l’importance des charges contre l’accusé ?
– Non, monsieur le juge. Mais j’ai découvert avec le temps qu’il y a peu de choses qui sont soit blanches soit noires. Je peux mieux le résumer, monsieur le juge, en disant que c’était un honneur d’avoir servi sir Nicholas Moncrieff et que ça a été un privilège de travailler avec M. Danny Cartwright. Tous deux sont des chênes, même s’ils ont été plantés dans des forêts différentes. Mais encore une fois, monsieur le juge, nous souffrons tous, bien que différemment, d’être prisonniers de notre naissance.

L’idée de départ – un homme accusé à tort du crime de son meilleur ami et peu aidé par son origine sociale – est fort simple. La suite est à l’avenant. Au moins, on ne pourra pas accuser Jeffrey Archer de perdre son lecteur dans une intrigue des plus complexes où trente-six histoires s’entrecroisent. Ici, une seule suffit.

Quand Danny monta à bord de l’Heathrow Express, il pensa à Beth. Il voulait désespérément la revoir.[…]
Si seulement il pouvait remonter le temps…
Si seulement ils étaient allés dans le West End la nuit suivante…
Si seulement ils n’étaient pas allés dans ce pub…
Si seulement ils étaient sortis par la porte d’entrée…
Si seulement…

Cependant l’auteur est parvenu, malgré cette sobriété scénaristique, à m’amener à suivre avec intérêt le difficile parcours de Danny.
Tout d’abord par de bonnes descriptions psychologiques des personnages, avec un beau travail sur la séparation ou encore le regret. Certains d’entre eux sont plutôt réussis (j’ai plusieurs fois souri à l’évocation des rôles de Lawrence Davenport, l’acteur à succès), bien que la caricature guette parfois.
Ensuite par la manière qu’à Jeffrey Archer de faire vivre avec passion les scènes de procès (qui occupent une bonne partie du roman), parfois si soporifiques dans certains polars. On le sent parfaitement à son aise dans cet exercice, sa grande connaissance des milieux judiciaires étant sûrement à chercher du côté de sa biographie – il a connu l’expérience des tribunaux, et pas forcément du bon côté de la barre.

Bien que la couverture nous annonce « Thriller » (raisons commerciales obligent), je n’ai pas frissonné du tout à la lecture de ce roman.
Si quelques twists sont excellents (il y en a un en particulier qui est vraiment énorme), les rebondissements se font trop souvent désirer pour apporter le suspense escompté (d’autant qu’ils sont parfois bien prévisibles).

Au final, malgré un rythme assez lent et un manque de réelles surprises, Seul contre tous demeure un assez bon polar, simple et efficace. Sans doute y a-t-il là matière à un bon film.

On regrettera aussi un titre français assez bateau, alors que j’ai trouvé le titre original – Prisoner of Birth – excellent et très à propos.

Je ne vous cache pas que certains lecteurs sont plus enthousiasmes que moi sur ce coup-là. Je vous conseille notamment la chronique de Claude Le Nocher, qui sur son blog Action-Suspense décerne un coup de cœur à Seul contre tous.


Seul contre tous (Prisoner of Birth, 2008), Jeffrey Archer, Editions First (2009). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Marianne Thirioux (572 pages).

Le déjeuner du coroner est un roman de l’anglo-australien Colin Cotteril se déroulant au Laos durant la Guerre Froide.
Il a remporté la 7e édition du Prix du Polar SNCF dans la catégorie Polar Européen.

Résumé

Laos, 1976. Les communistes du Pathet s’emparent du pouvoir et l’intelligentsia fuit le pays. Siri Paiboun, un médecin qui a fait ses études à Paris, décide de rester. A 72 ans, et bien que n’ayant jamais pratiqué d’autopsie, il est nommé coroner. Malgré l’âge, il a gardé intactes sa curiosité et son intégrité, et ce n’est pas une poignée de bureaucrates ignorants qui va lui dicter sa loi !
Quand la femme d’un ponte du Parti meurt en plein banquet et que les cadavres de trois soldats vietnamiens sont retrouvés sur les eaux d’un lac laotien, tous les regards se tournent vers lui. Décidé à résoudre ces crimes en dépit des tentatives d’intimidation, Siri mène l’enquête, recrutant au passage quelques vieux amis, mais aussi les chamans hmongs, les esprits des forêts, et même ceux des morts qui le visitent en songe…

Mon avis

Contrairement au Massacre du Maine dont on peut quelque peu se demander pourquoi il a reçu son prix, je  comprend parfaitement pourquoi les lecteurs du Prix du Polar SNCF ont choisi de couronner Le déjeuner du coroner.

Ce roman est excellent de bout en bout et sa lecture est un pur bonheur.

Siri Paiboun, atypique par bien des aspects pour un « enquêteur » de polar est l’un des meilleurs personnages de romans que j’ai rencontré ces dernières années.

Son âge avancé – il a 72 ans –, son métier assez particulier : coroner, son sens de l’humour développé, sa curiosité excessive, son attitude envers la bureaucratie communiste, etc. Tout chez Siri m’a énormément plu.
Les autres personnages ne sont pas en reste. Les assistants de Siri, M. Geung, un trisomique à la mémoire prodigieuse et Mlle Dtui une jeune infirmière férue de revues people mais très perspicace, sont également sympas.

Le cadre spatio-temporel, c’est-à-dire le Laos communiste de la fin des années 1970, est bien décrit, et n’a pas cet aspect purement documentaire parfois rasoir dans le polar. Bien au contraire, tout cela est au service d’une intrigue efficace qu’on a bien du plaisir à suivre.

Le déjeuner du coroner, c’est également un bon remède pour combattre la morosité. J’ai vraiment beaucoup ri tout au long de ce roman, des pensées et réflexions de Siri bien sur, mais pas seulement.

Le second roman de la série – il y en a déjà 5 de publiés en anglais – La dent de Boudha, est paru en France l’an dernier. Je ne manquerais pas de le lire un de ces quatre, en attendant la suite des aventures de Siri Paiboun.

Le Vallon / Agatha Christie

Publié: 24 juin 2008 dans Polar anglais
Le Vallon est un des nombreux romans d’Agatha Christie à mettre en scène le célèbre Hercule Poirot, bien que son rôle n’est pas central dans cette affaire.

Résumé

Un médecin du nom de John Christow est retrouvé tué par balles au bord de la piscine de la propriété « Le Vallon », où il passait le week-end ; sa femme Gerda est à côté du corps, un pistolet à la main… Hercule Poirot mène l’enquête dans le domaine et essaie de démêler l’affaire, qui semble osciller entre simplicité et complexité…

Mon avis

Existe-t-il de mauvais Agatha Christie ? Si c’est le cas, je ne suis pas encore tombé dessus.

Celui-ci, plutôt méconnu, est excellent. Comme bien souvent, il s’agit d’un huis-clos dans une demeure bourgeoise où tous les habitants sont tour à tour suspectés sans que le lecteur ne parvienne (pas moi en tous cas) à découvrir l’identité du meurtrier.
Comme toujours je suis tombé dans le panneau et ai été agréablement surpris par les révélations finales.

Si vous aimez la reine du crime, n’hésitez pas à lire Le Vallon.

Alligator strip / Chris Haslam

Publié: 21 juin 2008 dans Polar anglais
Alligator strip est le second roman de Chris Haslam mettant en scène le personnage de Martin Brock. Bizarrement, il s’agit seulement du premier à être publié en France.

Il fait également partie de la dernière sélection du Prix SNCF du polar, dans la catégorie polar européen ce coup-ci.

Résumé

Au moment où il va se faire pincer pour grivèlerie dans un restaurant de Marrakech, Martin Brock, individu séduisant et peu recommandable, est sauvé in extremis par l’intervention d’un homme d’affaires américain, Eugene Renoir. Aux abois, Brock accepte de suivre son bienfaiteur en Floride, où il va l’aider à monter une escroquerie géniale. Si leur trafic de pièces de monnaie anciennes se déroule comme prévu, il sera millionnaire, garanti. C’est compter sans Sherry-Lee, une minable strip-teaseuse dont Martin s’entiche, le petit ami de Sherry-Lee qui, sorti de prison, veut lui faire la peau parce qu’elle lui a piqué une demi-tonne d’herbe mexicaine, la traîtrise de Renoir et l’ouragan qui approche… N’importe qui d’un peu sensé prendrait ses jambes à son cou. Mais Martin Brock n’est pas n’importe qui.

Mon avis

Alors que le Prix du Polar SNCF m’avait jusqu’alors habitué à des sélections très diversifiées j’ai trouvé de fortes similitudes entre cet Alligator Strip et L’encombrant Mister Kitchen dont je vous ai déjà parlé ici-même.

Ce sont tous les deux des polars que l’on pourrait ranger dans une catégorie que j’appellerais « roman noir humoristique » (ou quelque chose de semblable, c’est le concept qui importe pas la dénomination exacte).
Ceux-ci ont en commun d’avoir un personnage principal anti-héros et plutôt antipathique, même si Martin Brock est moins craignos que son homologue.

Les deux auteurs sont dotés d’un humour similaire : plutôt noir, « british » et croustillant. Ils ont tous les deux un talent fou pour fourrer leurs personnages dans les situations les plus farfelues, et un regard plutôt critique sur la société qu’ils dépeignent : ici l’Amérique profonde, avec ces ploucs armés jusque aux dents, vidant bière sur bière dans leur mobile home.

Vous l’aurez sûrement compris, ces livres font partie d’un genre que j’affectionne particulièrement.
S’il fallait achever cette comparaison par un classement, je mettrai Alligator Strip de peu derrière L’encombrant Mister Kitchen, qui va peut-être plus loin dans la noirceur.

A quand la traduction de la première aventure de Martin Brock messieurs les éditeurs ?