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Les impliqués est le second roman de Zygmunt Miłoszewski, et le premier a avoir été traduit en français, par Kamil Barbarski et les éditions Mirobole.

Résumé

Varsovie, 2005.
Quatre patients du docteur Rudzki se laissent convaincre par le psychothérapeute de participer à une thérapie de groupe atypique. Cette méthode dite de la « constellation familiale » implique que pendant les séances, les uns et les autres se mettent à jouer, comme lors d’une session d’improvisation théâtrale, qui le mari d’une patiente, qui son fils, etc. Loin de calmer les tensions, les quelques jours passés ensemble dans un ancien monastère pour se couper du monde extérieur vont provoquer un drame. Un matin, l’un des participants est retrouvé tout ce qu’il y a de plus mort, une broche à rôtir enfoncée dans l’œil.
Le coupable est-il l’un des quatre survivants de la « constellation familiale » ou bien quelqu’un de l’extérieur ? C’est ce que va tenter de découvrir Teodore Szacki, procureur au barreau de Varsovie.

Mon avis

Les impliqués a connu un grand succès en Pologne, raflant les prix et faisant l’objet d’une adaptation cinématographique. Il faut dire que le second roman de Zygmunt Miłoszewski – il a publié un roman d’horreur en 2005 –, journaliste et scénariste polonais, a des arguments qui plaident en sa faveur.

Le scénario, avec ce meurtre en comité restreint dans un ancien monastère, rappelle les grandes heures du whodunit envase clos, type Dix petits nègres ou Le crime de l’Orient-Express pour ne citer que les plus connus. Tout le monde soupçonne tout le monde, cache des choses à l’enquêteur, et personne ne semble tout blanc. Forcément, l’auteur prend un malin plaisir à nous aiguiller sur autant des fausses pistes pour mieux nous surprendre par la suite.

Si le roman vaut à lui seul pour son intrigue, déjà au-dessus de la moyenne, il emporte également l’adhésion grâce à ses personnages, et surtout grâce à son enquêteur. Teodore Szacki est un héros de polar quelque peu original. En effet, il n’est ni policier, ni détective privé ni journaliste mais procureur. Très documenté, Zygmunt Miłoszewski nous décrit au plus près le quotidien méconnu de ces hommes et femmes de loi. Bien des lecteurs se prendront d’affection pour Szacki, un peu perdu dans sa vie à l’approche de la quarantaine. Il vit essentiellement pour son boulot pourtant frustrant et pas assez bien payé, peine à trouver du temps pour sa fille, n’éprouve plus trop d’attirance pour sa femme, et se dit que c’est un peu triste de passer toute une vie avec la même femme sans pour autant oser la quitter ni même en chercher activement une autre.

Enfin, le roman vaut aussi pour ses descriptions de la Pologne actuelle, post-communiste et entrée de plain-pied dans la mondialisation à l’occidentale. Chaque nouveau jour – l’enquête s’étend sur un mois et demi – s’ouvre d’ailleurs sur un résumé des événements qui ont marqué la journée, des élections au football en passant par le Pape et les manifestation pro ou anti Gay Pride.

Seuls bémols, l’ouverture un peu poussive, et le dénouement de l’enquête, pas tout à fait à la hauteur du reste du roman.

Pour son premier polar, Zygmunt Miłoszewski place la barre assez haut en trouvant le bon dosage entre whodunit, polar procédural et thriller psychologique. Le personnage du procureur Teodore Szacki est si sympa qu’on se dit qu’on le retrouverait bien par la suite. Ça tombe bien, c’est prévu, et sa deuxième enquête Un fond de vérité est déjà parue chez Mirobole.

Les impliqués (Uwikłanie, 2007), de Zygmunt Miłoszewski, Mirobole (2013). Traduit du polonais par Kamil Barbarski, 441 pages.
Existe aussi en Pocket (2015), 472 pages.

Racailles est un roman noir russe signé Vladimir Kozlov, traduit par Thierry Marignac et édité par Moisson Rouge.

RacaillesRésumé

L’action se déroule dans une ville non identifiée d’URSS, dans les années 1980.
Gontsov est un adolescent de quatorze ans. Plutôt brillant en classe, il se laisser subitement aller, ne voyant plus guère d’intérêt à travailler davantage que les autres. Il s’intègre vite à une bande de camarades, moins sérieux, dont les préoccupations sont tout autres. L’école, ils s’en foutent. Ce qui compte, c’est boire (beaucoup si possible), peloter les filles – et plus si affinités – et se battre pour l’honneur du quartier.

Mon avis

«Après le quatrième cours, toutes les classes de troisième et de seconde sont expédiées à la salle de conférences.
On nous a dit :
– On reçoit un conferencier.
Byk, Viek, Klok et moi nous asseyons au troisième rang, tous les sièges du fond sont déjà occupés.
– Bonjour chers élèves ! Nous recevons aujourd’hui Nikolaï Sergueïevitch Krivozoub, le conferencier chargé de la ligne politique du comité de quartier. Il va nous faire une conférence sur la propagande bourgeoise.
Sur scène derrière elle surgit un petit père chauve en costume sombre froissé et chemise bleue qui a vu des jours meilleurs.
– Bonjour, jeunes gens, dit-il d’une voix sonore et désagréable. Vous savez naturellement quelle époque nous traversons. Des changements se produisent dans la société. Nous avons la perestroïka, la démocratie, la glastnost. Et pour cette raison nous devons être plus vigilants que jamais et résister aux manoeuvres de la propagande bourgeoise…
Je contemple la nuque d’Illina et je pense que le faire avec elle, ce serait vraiment classe. Ses cheveux enroulés sont autour de sa nuque et fixés par une barrette, mais quelques-uns s’échappent pour tomber sur le col en dentelle de sa robe. Je m’imagine en train de baisser la fermeture éclair au dos de la robe, avant de l’enlever. Je bande, et il faut que je mette ma main dans la poche pour que personne ne le remarque.
– Prenons ne serait-ce que la musique, dit en même temps le conférencier. Vous pensez que la musique, il ne s’agit que d’une distraction innocente, pâture d’une jeunesse dépourvue de conscience politique ? Absolument pas. J’ai des preuves que cette musique est porteuse de malheurs et pousse aux activités criminelles. Dans un des micro-quartiers de notre ville, des adolescents se sont installés, comment dire, une salle de détente…
Le conférencier sourit.
– … Dans un sous-sol. Ils ont apporté un magnétophone. Et que croyez-vous ? Qu’est-ce qu’ils ont fait ? Garçons et filles sont allés là-bas, ont écouté cette musique et ensuite ils ont commis des crimes.
Le type a un sourire répugnant.
– De quoi il parle ? demande Bik.
– T’as pas compris ? Je rêve.
– Nan.
– Ils ont tiré les gonzesses.
– C’est un crime ?
– Quand c’est un viol, oui.
– Et qu’est-ce que vient foutre la musique là-dedans ?
– Va savoir. »

Amateurs de thrillers, de whodunit et autres romans policiers,vous l’avez peut-être compris en lisant cet extrait bien caractéristique : il y a des risques que ce roman ne vous donne pas satisfaction.
D’ailleurs, les seuls policiers présents dans ce roman sont là pour tenter de juguler la délinquance de ces jeunes soviétiques, en vain. Ces derniers n’en ont cure, et pour cause : dans leur cité, ce sont eux qui font la loi. Quant à l’intrigue, surtout, ne la cherchez pas : c’est simple, il n’y en a pas.

Racailles, c’est un adolescent qui raconte comme il peut son quotidien, avec son vocabulaire limité, argotique, vulgaire. En faisant ce choix narratif, Vladimir Kozlov nous donne à voir, plus vraie que nature, la morne vie d’une génération de jeunes complétement perdus dans cette société socialiste en déclin. Gontsov, pourtant d’origine plutôt aisée et promis à un bel avenir, est un jeune de plus qui sombre dans un pays qui va mal.

« A la maison, j’ai bu deux bières, mais ça ne m’a fait aucun bien, au contraire, je me sentais triste et nauséabond. J’avais l’impression d’être une particule de crotte, fruit du hasard, un mec absolument inutile dans une grande ville vicieuse, surpeuplée par les gogols et les dégénérés. Et si rien ne changeait, je deviendrais comme eux. »

Un pays, l’URSS des années 1980, où les beaux discours de Gorbatchev, avec ses perestroïka et autres glastnost, ne changent en rien – ou si peu – le misérable quotidien de ses compatriotes. Un pays dont l’alcool est devenu la religion principale et où tout le monde est pratiquant. Un pays où la violence est omniprésente, où personne n’ose plus sanctionner le tabassage d’un professeur, de peur d’être la prochaine victime. Un pays qui n’a plus rien à proposer à ses jeunes, lesquels passent leurs journées à zoner. Leur comportement est souvent dicté par leurs hormones, leurs pensées souvent sous la ceinture. Leurs distractions : l’alcool, la violence et le sexe. Parfois isolément, ou bien les trois à la fois.

« – J’ai cogné mon chef d’apprentissage aujourd’hui, dit Viek. C’est de sa faute, à ce connard, il avait qu’à pas se mêler de ce qui le regarde pas. On était dans les toilettes pour fumer, et ça démarre, il est interdit de fumer dans les toilettes. Je lui ai montré ce que je pensais de l’interdiction, j’ai tapé dans les reins et dans la gueule. Le plus important, c’est que c’était devant tous les mecs de mon groupe.
– Qu’est-ce qui va t’arriver ?
– Rien du tout. Tu croyais que j’étais le premier à lui en mettre une ? Il croyait, cet abruti, qu’il pouvait me bousculer parce que j’étais en première année. »

A la manière d’un Zola, Vladimir Kozlov nous livre un superbe texte, quasiment documentaire, que l’on peut aisément qualifier de naturaliste. En toute fin de roman, il va même jusqu’à prendre la place de son personnage, comme pour nous dire : « cette vie-là, je l’ai vécue, je sais de quoi je parle ».
Il convient aussi de signaler le remarquable travail de traduction de Thierry Marignac, qui a tout fait pour transmettre au mieux aux lecteurs francophones l’écriture si particulière de Kozlov.

Racailles est au final un grand roman noir, naturaliste et atypique à tous les niveaux. La plume inimitable de Vladimir Kozlov nous donne à voir – au ras du bitume – ces tranches de vies d’une bande d’adolescents soviétiques, période perestroïka. Certains lecteurs trouveront sûrement ce roman ennuyeux, voire insupportable, tandis que d’autres y verront la marque d’un grand écrivain. Dans tous les cas, une expérience littéraire qui mérite d’être tentée.


Racailles (гопники, ou Gopniki, 2002) de Vladimir Kozlov, Moisson Rouge (2010). Traduit du russe par Thierry Marignac, 272 pages.