Archives de la catégorie ‘Polar français’

Gran Madam’s, paru en février dernier à la Manufacture de livres, est le premier roman d’Anne Bourrel.

Résumé

Virginie, jolie jeune femme, est devenue Bégonia Mars lorsqu’elle a commencé à se prostituer pour pouvoir poursuivre ses études de lettres. En se lançant dans cette activité lucrative, elle pensait tout maîtriser. Mais rapidement, Ludo l’a privée de liberté, privée de tout plaisir. Son impitoyable mac a fait de sa vie une morne succession de passes.
Aidé de Bégonia et du Chinois, Ludo décide d’éliminer le Catalan, devenu trop encombrant. La chose accomplie, le trio décide de quitter La Jonquera le temps que les choses se tassent. Sur la route, ils vont croiser le chemin d’une adolescente en fugue.

Mon avis

En préambule, signalons que Gran Madam’s – nom de l’établissement dans lequel travaille Bégonia – traite du plus vieux métier du monde (mais pas seulement). Anne Bourrel aborde le sujet sans voyeurisme mais frontalement, en adoptant le point de vue de la prostituée. De fait, certaines scènes assez crues pourront choquer les lecteurs les plus prudes. Hormis quelques passages dialogués, qui s’apparentent dans la forme à du théâtre, le roman est narré à la première personne, Bégonia nous racontant son quotidien de prostituée sous l’emprise de son mac, puis la fuite du trio après le meurtre du Catalan.

« Les nuits sont longues l’été quand on a tué quelqu’un. Dans la journée, le ciel est bleu mais il écrase. J’en suis venue à souhaiter être morte à sa place. Être morte à la place du Catalan. J’en suis venue à souhaiter qu’on nous retrouve, qu’on nous arrête, qu’on nous juge. Qu’on nous vomisse. Qu’on nous le dise enfin qu’on est des horreurs. Il me faudra garder ça tout le temps collé au corps ? La mort du Catalan collée au corps ? »

Durant leur virée, ils tombent sur une jeune fugueuse quelque peu enrobée et pas spécialement paniquée (elle n’en est pas à sa première escapade). Ils décident de la ramener chez elle. Les parents de Marielle leur en sont reconnaissants et leur proposent de rester quelque temps chez eux. Nous sommes en été, il fait très chaud, et le trio partage son temps entre les coups de main au couple, qui tient une station-service, et le farniente, bronzage, repas arrosés qui n’en finissent plus, piscine, etc. Les habitants du village ne voient pas tous d’un bon œil leur arrivée, les jugeant un peu louche, et commencent à jaser derrière leur dos.

« Au Gran Madam’s, je ne possédais qu’un seul livre, celui que j’avais dans la poche de mon manteau le jour où ils ne m’ont pas laissée repartir. C’était une traduction d’une pièce de Sarah Kane. J’ai demandé à Ludovic qu’il m’apporte d’autres choses et des romans aussi, mais il ne l’a jamais fait. Il me menaçait souvent de me confisquer mon unique bouquin. Je le cachais dans des endroits différents, dehors le plus souvent, dans un trou sous la haie qui entourait la boîte, bien emballé dans deux ou trois sacs en plastique. J’allais toujours le rechercher de nuit. De jour, il ne fallait même pas y penser. […]
Il n’a rien voulu savoir et l’a déchiré et l’a jeté par la fenêtre. Ça a fait un bruit d’oiseau apeuré, les pages du livre jeté.
Pas de livre et c’est tout, il a gueulé. Il m’a tiré les cheveux et m’a envoyé un coup de poing dans le ventre en me traitant de grosse emmerdeuse d’intello de ses deux. J’ai retrouvé quelques pages derrière un massif juste sous ma fenêtre et je les ai glissées dans mon Sarah Kane que je chérissais encore plus qu’avant. J’aurais tellement aimé avoir plein de livres à lire. »

Assez court – à peine deux-cents pages –, Gran Madam’s est joliment écrit et parfois très émouvant, comme lorsque Virginie nous raconte son amour de la lecture, plaisir innocent que lui a pourtant interdit Ludo. Si l’on se doute que tout ne va pas forcément très bien se terminer, Bégonia profite de la virée pour profiter de nouveau à des plaisirs simples : lire, se baigner, prendre le soleil, ou encore flirter avec Ali, joli métis qui ne semble pas non plus indifférent aux charmes de la jeune femme.

Sur un sujet pas forcément facile à traiter, Anne Bourrel s’en sort admirablement. L’écriture de ce drame – son premier roman – est très agréable à lire et semble présager de bonnes choses. Espérons qu’elle en écrira d’autres, au moins aussi bons.

Gran Madam’s, d’Anne Bourrel, La Manufacture de livres (2015), 187 pages.

Les Initiés, paru à la Série Noire en janvier dernier, est le deuxième roman du Brestois Thomas Bronnec.

Résumé

Christophe Demory est un jeune fonctionnaire sorti d’une grande école et fraîchement promu directeur du cabinet de la Ministre de l’économie, l’atypique et charismatique Isabelle Colson. En pleine ascension, il ne compte pas ses heures. Mais le suicide d’une jeune femme va profondément l’ébranler, et le faire replonger malgré lui dans les heures sombres de son passé.

Mon avis

Bien des écrivains sont repérés par de petits éditeurs plus ou moins sérieux, ne voient jamais leur travail rencontrer le public ou en sont réduits, pour ce faire, à s’autoéditer. Thomas Bronnec n’est pas de ceux-là. Après avoir vu son premier roman paraître en 2012 dans la prestigieuse collection Rivages/Noir, ce n’est autre que la Série Noire, autre référence absolue des lecteurs de polars, qui publie sa seconde œuvre de fiction. En attendant celle du public – c’est tout ce qu’on lui souhaite – la réussite éditoriale de ce Brestois n’est pas usurpée, et les sujets qu’il choisit pour ses intrigues n’y sont sans doute pas pour rien. Après nous avoir amenés au Vietnam dans La fille du Hanh Hoa, pays qu’il a bien connu pour y avoir vécu, c’est une autre facette de son expérience qu’il nous donne à voir dans Les Initiés. Thomas Bronnec est journaliste, et Bercy, il connaît, et pas qu’un peu. On lui doit notamment le livre Bercy au cœur du pouvoir, ainsi qu’un documentaire pour France 5 vu par plus d’un million de téléspectateurs, Une pieuvre nommée Bercy.

Les Initiés, c’est donc une plongée plus vraie que nature au cœur de Bercy, dans le monde de la finance et de la politique, parmi ces grands décideurs, élus ou non (les élus passent, les fonctionnaires restent), qui se préoccupent davantage de profiter du train de vie que leur permettent leur salaires et de renvoyer l’ascenseur à leurs pairs plutôt que de servir les intérêts de leurs administrés.

« L’échec ne faisait pas partie du vocabulaire d’Antoine Fertel. À soixante-neuf ans, la plupart des hommes étaient déjà rangés, pull-over et chaussons, le chat au coin du feur, un bon bouquin et puis quelques voyages pour agrémenter le quotidien.
Il aurait pu se retirer dans son manoir à Houlgate, en Normandie, il aurait pu aussi débuter un tour du monde des hôtels de luxe et dormir chaque soir dans des chambres à mille euros, jusqu’à sa mort, en entamant à peine la fortune qu’il avait amassée année après année. Mais ce n’est pas l’argent qui le faisait marcher. Ce n’était pas pour l’argent qu’il était resté.
Il était toujours aux manettes, sans plus rien à prouver. Toute sa vie, il s’était mesuré aux autres : ses collègues de l’Inspection, les hauts fonctionnaires de Bercy, les banquiers de France, ceux du monde entier. Il avait hissé le Crédit Parisien à la première place des banques de la zone euro et il avait amassé des dizaines, des centaines de millions. L’ampleur de sa rémunération provoquait régulièrement des scandales en forme de feux de paille. Il laissait dire, il laissait faire. Et il traçait sa route. »

Criant de vérité et ultra-documenté, Les Initiés aurait pu être un documentaire contre les dérives politico-financières du moment. Or, pour au moins deux raisons, il n’en est rien. Si l’on peut sans doute deviner la sensibilité politique de l’auteur, le roman n’est pas à charge. L’auteur se contente de nous mettre des faits sous les yeux, sans nous tenir la main. Quant à l’aspect documentaire, présent il est vrai, il n’écrase pas le récit. On en vient même à comprendre des notions économiques ou financières plutôt abstraites sans avoir l’impression de lire un manuel d’économie. Thomas Bronnec plante bien le décor mais n’oublie pas de faire vivre ses personnages et de faire progresser le récit. Le suspense est au rendez-vous, et les protagonistes sont intéressants, de Demory à la Ministre en passant par le redoutable Fertel, PDG du Crédit Parisien, ou encore les jeunes (et naïves) inspectrices générales des finances.

Si Les Initiés pouvait a priori rebuter plus d’un lecteur de par un thème guère excitant sur le papier, il n’en est finalement rien. La réussite de Thomas Bronnec est d’avoir traité le sujet intelligemment, sans avoir oublié ni le côté littéraire du roman ni sa dimension policière. S’inscrivant dans la foulée d’auteurs comme Dominique Manotti ou DOA, on comprend qu’Aurélien Masson ait estimé que ce texte avait toute sa place dans la Série Noire nouvelle formule.

Les Initiés, de Thomas Bronnec, Gallimard / Série Noire (2015), 235 pages.

Grossir le ciel est un roman de Franck Bouysse paru en 2014 à la Manufacture de livres.
Il figure parmi les finalistes du Trophée 813 du meilleur roman francophone.

Résumé

Les Doges, petit village des Cévennes, entre Mende et Alès. C’est là que vit Gustave Targot depuis toujours. Pas de femme, pas d’enfants, pas vraiment d’amis non plus : la seule compagnie de Gus se résume à Mars, son chien, Abel, son voisin, et à ses quelques vaches, dont il prend grand soin. Une vie tranquille, sobre mais plutôt heureuse. Jusqu’à ce jour de janvier 2007 où meurt l’Abbé Pierre et où Gus découvre une grosse tache de sang dans la neige, non loin de la ferme d’Abel.

Mon avis

Franck Bouysse, qui n’en est pas à son premier roman, sait y faire pour hameçonner son lecteur dès les premières pages. Comme Gus, nous sommes curieux de savoir comment vont – mal – tourner les choses à partir de la découverte de la tache de sang. Car il ne fait rapidement guère de doute que les choses ne vont pas aller dans le bon sens.
Bien qu’il soit particulièrement bourru – c’est peu de le dire – et quelque peu misanthrope, Gus n’est pas un mauvais bougre, et l’auteur parvient à nous le rendre plutôt sympathique au fil des pages.

« Une fois sur place, il décapa la couche de neige, puis arracha deux piquets pourris. Il fit ensuite des trous à la barre à mine avant de présenter deux piquets neufs qu’il enfonça à grands coups de masse claquant comme des détonations d’arme à feu, ricochant de loin en loin dans le brouillard. Après quoi, il démêla le fil de fer sans le remplacer, puis le rajusta en rangs équidistants qu’il fixa à l’aide de cavaliers. Il avait toujours eu l’habitude de bien faire les choses, de prendre son temps pour que le résultat soit à la hauteur de son ambition, parce que la contrainte des efforts supplémentaires exigés étaient bien moindre que l’insatisfaction d’un travail bâclé. Il en avait fait l’expérience plus d’une fois quand il était bien plus jeune et qu’il ne mesurait alors pas les choses et leur impact avec la même toise qu’aujourd’hui. »

Contrairement à l’effervescence qui nous est souvent servie dans les polars urbains, ce roman épouse le rythme de vie de ses protagonistes. Franck Bouysse prend son temps pour brosser ses personnages, nous donner à voir les bucoliques paysages des campagnes cévenoles ou même nous décrire le quotidien de la vie paysanne. Tous les auteurs ne peuvent pas raconter un vêlage comme si on y était sans que cela ne soit rébarbatif pour un sou.

Le romancier ne laisse pas pour autant l’intrigue de côté, et l’angoisse qui monte peu à peu en Gus, lequel voit un peu partout des signes lui inspirant de mauvais pressentiments, est communicative. Il se met peu à peu à suspecter tout le monde, à commencer par Abel.
Le final concluant ce drame annoncé est à l’image du roman : rude, beau, poignant.

Campagne profonde, rigueurs hivernales, protagoniste solitaire amoureux des bêtes… : Grossir le ciel partage bien des points communs avec l’excellent Julius Winsome. Et Franck Bouysse n’a même pas à souffrir de la comparaison avec Gerard Donovan car là aussi, l’écriture est belle, parvenant sans mal à dépeindre la rudesse de la nature et de ses habitants. À tel point que le titre n’aurait pas dépareillé dans la collection française de Gallmeister, si tant est qu’elle existât.

Grossir le ciel, de Franck Bouysse, La Manufacture de livres (2014), 198 pages.

Sortie noire est un thriller de Christian Laurella, musicien également (batteur de Bernard Lavilliers) et tour manager pour des jazzmen célèbres (Baker, Gillespie, Getz, Jamal…).
Il est paru chez Taurnada, nouvelle maison d’édition dont il s’agit d’un des premiers titres.

Résumé

Après avoir passé vingt ans en prison, Daniel se voit accorder une semi-liberté. Il peut sortir de l’établissement pénitentiaire pour travailler dans une menuiserie. Pour pouvoir supporter sa longue détention, il s’est construit un monde imaginaire, avec femme et enfants (fictifs). Le problème, c’est qu’il souffre aussi d’amnésie et qu’il ne se souvient plus de quoi il a été jugé coupable et qu’il n’ose pas demander, de peur de passer pour un déséquilibré.
Une femme riche et âgée et sa gouvernante vivent ensemble, bon gré mal gré, depuis des années. L’arrivée d’une lettre du ministère de la justice annonçant la libération prochaine d’un prisonnier va mettre le feu aux poudres.

Mon avis

Sortie noire n’est pas dénué de qualités. Sa double intrigue croisée – on imagine sans peine que les deux histoires vont se joindre à un moment donné – est intéressante, de même que le personnage de Daniel et les réflexions qu’il provoque sur les difficultés de la réclusion mais aussi de la réinsertion. Ses quelque 170 pages sont plutôt agréables à lire et l’action n’est pas en reste, surtout en fin de roman.

Cependant, il souffre d’un gros problème, le manque de « crédibilité ». Le postulat de départ lui-même (un homme qui a passé vingt ans en prison et ne sait même plus pourquoi il est là) est un peu dur à avaler. Admettons. Plus gênant, les personnages, surtout quand ils interagissent entre eux, ne sont pas très naturels. Le point culminant est atteint dans certains dialogues qui prêtent (malheureusement) plutôt à sourire, comme ce détenu et ce patron de menuiserie qui se parlent au boulot comme deux gentilshommes sortis d’un roman de Balzac.

« – Écoutez, mon ami, loin de moi l’idée de porter un jugement sur votre cas, mais sachez que les trois quarts des détenus qui sont passés par cette usine se prétendaient victimes d’une erreur judiciaire, je conçois que ça puisse vous paraître étonnant, mais c’est la vérité. Alors, s’il vous plaît, ne me demandez pas d’intervertir nos rôles, montrez-vous raisonnable et restons-en là pour aujourd’hui.
– Bien sûr, désolé pour le dérangement, monsieur, ça n’était pas dans mes intentions de venir perturber votre journée.
– Allons, ne le prenez pas mal, je vais m’occuper de votre cas, je m’y engage, mais chaque chose en son temps. S’il vous plaît je vous demande instamment de me laisser, j’ai du boulot par-dessus la tête. »

Pour faire une analogie, le scénario tient plutôt la route, mais on a souvent l’impression que les acteurs sont mauvais. La faute au directeur du casting ? Pas sûr, car les personnages sont plutôt riches. Ce manque de réalisme, de « naturel », serait plutôt à mettre sur le compte du dialoguiste, peu inspiré, ainsi que sur celui du metteur en scène. Les émotions sont parfois exagérées, et ces personnages excessifs dans ce qu’ils font ressemblent à des acteurs qui surjouent leur rôle. Tout y est mais ça sonne faux.

« Gênée d’avoir provoqué chez sa bonne une telle détresse, Élisabeth s’était levée, proposant même sa chaise.
Consciente d’avoir frôlé la catastrophe, Marlène se devait impérativement de sortir le grand jeu.
« – Et d’abord, qui est cet homme qui a fait de la prison et qui vous veut du mal ? Qu’est-ce qu’il a fait ? »
Habitée par son rôle de martyre, poussant l’effet jusqu’à l’extrême, Marlène s’était jetée aux pieds de sa patronne.
« – Mais enfin, allons, reprenez-vous, vous êtes devenue complètement folle ? » […]
À plat ventre sur le carrelage, enserrant dans ses bras les jambes d’Élisabeth, Marlène s’était mise à pousser une série de cris plaintifs ». »

Sortie noire, malgré ses défauts plutôt gênants, se laisse néanmoins lire sans réel déplaisir. Christian Laurella, qui n’en est pas à son premier livre, a-t-il eu une petite baisse de régime ? Pour le savoir, on pourra lire Lili Maldives, autre polar paru en 2005, ou attendre le prochain…

Sortie noire, de Christian Laurella, Taurnada (2014), 172 pages.

L’hexamètre de Quintilien, cinquième roman d’Élisa Vix, est paru au Rouergue il y a un an (avril 2014).

Résumé

Le 17 novembre, un camion-poubelle passe devant le 13, rue des Noyers, comme tous les mardis et vendredis matin. Sauf que ce matin, à cause du brouillard peut-être, il heurte la poubelle. De l’un des sacs renversés sort un poing, un petit poing de nourrisson. Sans doute celui de Yanis, le bébé de Leïla, la mère célibataire du 2e étage. C’est en tout cas ce qu’imagine Lucie, sa voisine du dessus, journaliste free-lance en manque de piges. L’occasion pour elle de vendre enfin quelques articles, même si elle aurait préféré s’en passer.

Mon avis

Depuis son premier roman déjà sympa, La baba-yaga, paru en 2005, Élisa Vix a parcouru du chemin. Elle a gagné en savoir-faire et sans doute en confiance. Il en fallait assurément pour oser se lancer dans un roman policier choral uniquement écrit à la première personne.

À la lecture, tout paraît très simple : le style, l’enchaînement des points de vue, l’alternance des temps (avec des flash-back et les notes de Lucie) ainsi que des façons de s’exprimer. Lucie, la pigiste de 28 ans célibataire (depuis 348 jours), ne pense pas comme Marco, le beau gosse dragueur du premier, ni comme Pierre, au rez-de-chaussée, inconsolable depuis le décès de sa femme, ni encore comme Kévin, son fils, l’ado mal dans sa peau qui se réfugie comme il peut dans les jeux vidéos et la haine de ce qui lui reste (son père et l’école). Pourtant, on imagine bien qu’il en faut du travail, et du talent, pour assembler tous ces éléments de telle manière, faire que tout s’imbrique si bien et sonne si juste. On s’identifie assez aux personnages, sauf peut-être à celui de Marco, qui est une belle pourriture dans son genre.

Si l’on prend plaisir à suivre l’évolution des personnages, la conclusion de l’enquête, menée aussi bien par Lucie que par la commissaire Beethoven – « comme le musicien ou le chien, c’est selon » – semble tellement aller de soi que certains lecteurs se diront peut-être en cours de lecture « tout ça pour ça ? ». C’est mal connaître Élisa Vix, qui comme dans le déjà très bon La nuit de l’accident (2012), prend un malin plaisir à achever son lecteur en lui assénant un ultime rebondissement, aussi inattendu que bien trouvé, dans les toutes dernières pages.

Élisa Vix confirme de livre en livre qu’on peut compter sur elle pour écrire de beaux petits polars – ils ne sont jamais très longs, tout juste 200 pages ici – bien écrits, touchants et surprenants. Une auteur trop peu connue qui mérite de l’être davantage. Bonne découverte !

L’hexamètre de Quintilien, d’Élisa Vix, Rouergue/Noir (2014), 200 pages.

Tohu-bohu est un recueil de nouvelles noires du duo Jean-Bernard Pouy & Marc Villard paru en Rivages/Noir en 2008.


Résumé

Une vache, un cheval, une bonne soeur stripteaseuse, un tueur à gages, un renard révolutionnaire, un éditeur sans scrupules, un frigo (!), un père qui menace de se « casser à Létrangeais », et bien d’autres…
Autant de personnages qui peuplent ces improbables nouvelles – souvent drôles – signées Jean-Bernard Pouy et Marc Villard.

Mon avis

Plutôt que de le paraphraser inutilement, laissons l’éditeur nous expliquer le concept de ce sympathique recueil.

Jean-Bernard Pouy et Marc Villard ont écrit, chacun de leur côté, six nouvelles ; à charge pour l’autre de « sampler » chaque texte, c’est-à-dire, selon l’humeur, de le poursuivre, d’en donner un autre aperçu, de s’intercaler dans une ellipse, voire d’en contredire une vision ou une stylistique. »

Si vous ne connaissez pas encore les deux auteurs, ce recueil peut-être l’occasion de découvrir leur travail, tantôt sérieux tantôt farfelu, quand ce n’est pas les deux à la fois. Après Ping-Pong (où ils se renvoyaient la balle) et avant Zigzag (où ils slalomaient en parallèle sur les thèmes favoris de l’autre), les voici au meilleur de leur forme.

« Au début, je survivais chez Total Confort. C’était un peu le souk, côté stockage, et j’ai dû patienter deux semaines à trois mètres des canapés.
Ils se prennent tous pour des convertibles. Abrutis. Après, le patron des stocks – Raoul Meunier – nous a bien séparés : les frigos devant, les canapés derrière.
Ils chauffent trop leur stocks chez Total, c’est pas bon pour les moteurs. Puis un mardi matin, putain je m’en souviens parfaitement, Raoul m’a monté avec le vieux Frigeavia dans le hall d’exposition. J’étais le seul Millénium métallique. Couleur gris métallique, je veux dire. Double panier à crudités, deux bacs pour le beurre, une rampe horizontale pour les bouteilles et un freezer gris avec des rayures blanc cassé. Le look impérial. »

Les textes, souvent très courts, sont majoritairement des nouvelles à chute et pour la plupart humoristiques, pour ne pas dire loufoques. Vous admettrez que faire d’un frigo le personnage principal d’une nouvelle policière n’est pas monnaie courante. Malgré les vingt-quatre nouvelles annoncées par l’éditeur, le recueil en compte en vérité vingt-cinq car un texte de Gilles Mangard (autour du jazz), auquel rendent hommage Marc Villard puis Jean-Bernard Pouy, est inclus dans le livre.

Rivages disait que Zigzag, sorti de leur « atelier de littérature policière expérimentale est un concentré d’humour décapant, de fantaisie, de punch et de science du récit court ». On peut en dire autant pour Tohu-bohu, et si l’on peut se méfier des boniments des éditeurs avec raison, vous pouvez croire Rivages sur ce coup-là.

Bienvenue dans l’univers décalé de Jean-Bernard Pouy et Marc Villard, qui sont parmi les meilleurs duettistes de la nouvelle noire, affutée et poilante. À déguster au compte-gouttes ou d’une traite, sans modération mais avec le sourire.

Tohu-bohu, de Marc Villard & Jean-Bernard Pouy, Rivages/Noir n°673 (2008), 217 pages.

Les rêves de guerre, paru en avril 2014 à la Manufacture de livres, est le second roman de François Médéline, après La politique du tumulte. Signalons, comme souvent chez cet éditeur (Back Up, Petite Louve, Gran Madam’s…), que la couverture est fort agréable à l’œil.


Résumé

1989. Michel Molina est inspecteur au SRPJ de Lyon. Lorsqu’il apprend qu’un Écossais, Paul Wallace, a été retrouvé noyé sur les bords du Léman et que le principal suspect est Jean Métral, cela ne peut que l’intriguer. En effet, Molina connaît bien ce coin pour avoir grandi à Yvoire. En 1969, alors qu’il n’avait que 17 ans, c’est Ben, le fils de Paul Wallace et meilleur ami de Michel, qui était assassiné, et déjà le même Métral qui fut désigné coupable et incarcéré. Cette « coïncidence » est trop louche pour Molina, qui décide de se rendre sur place, contre l’avis de ses supérieurs et sur ses congés, accompagné d’un collègue, le revêche inspecteur Grubin.

Mon avis

Le roman s’ouvre, le temps de quelques pages, en 1944 et sur des personnages qui viennent de s’évader du camp de Mauthausen. Sans trop rien dévoiler, on peut dire qu’on sera amenés à les recroiser.
On se retrouve ensuite en 1989, à suivre l’enquête officieuse de Michel Molina, amené vingt ans plus tard à retourner dans la région de son adolescence. Forcément, il y retrouve des (ex-)amis et des connaissances qui ne sont pas particulièrement ravi-e-s de le retrouver, surtout quand il s’agit de mettre son nez dans leurs affaires.

« Le vieux s’est rasé. Quand il est sorti de la salle de bains, il a allumé un cigarillo, s’est collé un bout de PQ sous le menton pour éponger une coupure. Son pantalon en velours était râpé au niveau des genoux, il flottait sur ses chevilles. Son gros orteil droit s’était frayé un chemin jusqu’au trou de ses chaussettes orange.T’es grande classe. Le vieux a maté le trou de sa chaussette, glissé les pouces sous ses aisselles. Il a haussé les épaules, pompé sur son cigarillo, ouvert le frigidaire, décapsulé une bière. Après la première gorgée, il a marmonné : Les goûts et les couleurs, ça se discute pas. Je me suis levé. J’ai pris un caleçon, un jean, un tee-shirt blanc à manches longues dans ma valise. Je suis entré dans la salle de bain. Le problème, c’est que t’as pas de goût et que t’aime trop les couleurs. »

François Médéline semble prendre plaisir à faire évoluer ses personnages dans les années 1980, distillant au fil des pages autant de petits détails de l’époque. Molina, avec ses fêlures et son sale caractère, est au moins aussi intéressant que « le Vieux », pourtant bougon, paraît sympathique. « C’est la vieille qui nous a conduits au deuxième ; soit c’était la femme du patron, soit c’était sa mère, aussi bien c’était les deux. » Pendant que Molina enquête, son collègue se croit déjà en préretraite, se contentant de parties de pêche sur le lac et de siffler tout ce qu’il trouve dans le frigo de l’hôtel.

Souvent déstabilisante et plutôt éloignée des canons du genre dans le fond (s’intéresser à la littérature, au métier d’écrivain et faire intervenir Bernard Pivot n’est pas chose fréquente dans le polar) comme dans la forme (ici, pas de chapitres ultra-courts ou de cliffhangers à gogo), l’intrigue tissée par François Médéline n’en est pas moins passionnante. Loin d’être cousue de fil blanc, et malgré un rythme plutôt lent, elle tient le lecteur en haleine sur la durée, lui assénant dans le final quelques rebondissements bien sentis. Malgré la noirceur générale, l’humour est un peu présent, surtout dans les dialogues (quelques « punchlines » savoureuses nous font sourire).

Les rêves de guerre, mêlant plutôt habilement intrigue policière, histoire, littérature et questionnements philosophiques, est une réussite dans son genre. Roman noir plus intelligent que la moyenne, il rebutera peut-être certains lecteurs qui le trouveront éventuellement trop difficile d’accès. Pour les autres, il donnera sans doute envie de poursuivre avec l’œuvre trop méconnue de François Médéline. Signalons que son premier roman, La politique du tumulte, est désormais disponible en poche.

Les rêves de guerre, de François Médéline, La Manufacture de livres (2014), 327 pages.