Archives de la catégorie ‘Polar italien’

Les yeux fermés (Ad occhi chiusi) est un roman de Gianrico Carofiglio paru chez Rivages en 2008 puis en Rivages/Noir en 2012.
Il est traduit de l’italien par Claude-Sophie Mazéas.

51bxu8z46llRésumé

Guido Guerrieri est avocat à Bari. Surviennent l’inspecteur Tancredi et une femme en blouson de cuir qu’il prend pour son binôme. Il n’en est rien, l’habit ne fait décidément pas le moine, pas plus que la sœur. Claudia est religieuse et dirige un foyer recueillant des femmes fuyant la violence, conjugale principalement. Elle et Tancredi souhaitent que Guerrieri les aide à attaquer en justice un homme violent qui semble intouchable du fait de la position stratégique de son père dans les rouages de la justice locale. Bien qu’il eût été plus simple de décliner, le sens de la justice de Guido ainsi que son goût pour les ennuis le poussent à accepter.

Mon avis

Il y a quelques années, nous avions lu avec plaisir la première enquête de Guido Guerrieri, Témoin involontaire, qui n’était autre que le premier roman de l’auteur. Gianrico Carofiglio a depuis fait un sacré bonhomme de chemin, chez Rivages, puis au Seuil, bien que ses derniers romans n’aient malheureusement pas été traduits de ce côté-ci des Alpes.
Magistrat puis procureur à Bari, élu sénateur en 2008 : c’est peu dire que l’auteur connaît bien les rouages de la justice et la vie politique – animée – du sud de l’Italie. Cette connaissance transparaît dans ses œuvres, comme ici, sans qu’on n’ait jamais le sentiment que l’auteur étale ses connaissances de manière superflue.
Si l’on retrouve avec plaisir Guido, toujours bon avocat mais quelque peu désabusé par le système judiciaire qui condamne trop souvent les faibles pour réserver son laxisme aux plus aisés, d’autres personnages valent eux aussi le détour. C’est particulièrement le cas de sœur Claudia, qui brise tous les clichés sur les nonnes, notamment par sa pratique à haut niveau de la boxe. L’énergie brute de la jeune femme, ainsi que sa force de caractère donne envie à Guido de renfiler ses gants et de profiter d’un cours particulier. Mais peut-on décemment flirter avec une sœur ?
L’intrigue n’offre pas des rebondissements à gogo, il est vrai, mais Gianrico Carofiglio est un très bon conteur d’histoires et l’on suit les développements de l’histoire avec plaisir, en grande partie dans le prétoire mais aussi au cours de digressions, parfois mélancoliques, qui nous éloignent de l’activité de la cour. Assez lent, le roman prend le temps et nous offre par exemple de mémorables scènes de déambulations nocturnes dans les rues de Bari.

Après avoir abordé l’immigration et le racisme dans son premier roman, cette enquête prend à bras-le-corps le sujet peu évident des violences conjugales. Un procédural italien, très bien écrit, qui donne envie de retrouver le sympathique Guerrieri, amateur de musique et de boxe, dans ses enquêtes suivantes, Les raisons du doute et Le silence pour preuve.

Les yeux fermés (Ad occhi chiusi, 2003), de Gianrico Carofiglio, Rivages (2008). Traduit de l’italien par Claude-Sophie Mazéas, 214 pages.

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Savana Padana est un roman de Matteo Righetto paru l’an dernier chez La dernière goutte, dans la collection Fonds noirs.
Il est traduit de l’italien par Zooey Boubacar.

couv_savanapadanaRésumé

San Vito est une petite ville rurale et tristounette située dans la plaine du Pô. Deux bars s’y font face, l’un tenu par des Italiens, l’autre par des Chinois. Des deux côtés, ça trempe dans des combines allant du deal au braquage. Récemment, des Gitans se sont installés dans la bourgade. À peine tolérés dans l’établissement de Chen, le Tigre, ils sont haïs par les autochtones. Vivant de trafics divers et de petits larcins, ceux-ci commettent une erreur fatale. Non seulement ils cambriolent la villa d’Ettore Bisato, mais ils repartent avec ce que celui qu’on surnomme la Bête a de plus précieux : sa statue de Saint Antoine.

Mon avis

Très court, ce roman noir italien compte 120 pages découpées en 13 chapitres. Un nombre qui porte malheur sans doute tant les protagonistes sont tous plus ou moins des poissards invétérés. Dans cette galerie de bras cassés peints à grands traits par Matteo Righetto, il n’y en a pas un pour rattraper l’autre. Les conversations de Berto, Sante, Nereo, Nibale et Nini ne volent pas bien haut. Autour d’une partie de cartes, devant une bière ou une anisette, on rêve de millions et de femmes fatales mais en vérité on se contente de quelques coups foireux et de prostituées de seconde zone. Le carabinier du village, le commandant Crado, ne brille pas plus par son intelligence. Seul Ettore se détache quelque peu du lot, de par son autorité naturelle et la crainte qu’il inspire et lui valent son surnom.
L’auteur n’a sans doute pas eu la prétention de signer un grand roman mais on sent qu’il a pris beaucoup de plaisir à l’écrire. Ces hommes à la bêtise crasse se retrouvent embarqués dans une spirale de violence qui va vite les dépasser. Matteo Righetto manie l’humour grinçant sans avoir l’air d’y toucher et n’hésite pas à forcer le trait ce qui nous vaut certaines scènes jubilatoires, aussi cocasses que gores, comme cette manière originale de « faire fondre une glace » (faire disparaître un cadavre dans le langage codé de la bande).

Ouvrir Savana Padana est la garantie d’avoir devant soi une bonne heure de fiction noire plaisante, qui devrait ravir les amateurs de Tarantino, entre autres.

Savana Padana (Savana Padana, 2012), de Matteo Righetto, La dernière goutte/Fonds noirs (2017). Traduit de l’italien par Zooey Boubacar, 121 pages.

Le Fleuve des brumes (Il Fiume delle nebbie), paru en Italie en 2003, est le premier roman de Valerio Varesi à paraître en France.

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Le commissaire Soneri est appelé par l’hôpital de Parme où un homme vient de se défenestrer. Le défunt était bien connu et apprécié des soignants comme des patients, lui qui donnait de son temps pour tenir compagnie aux personnes esseulées durant leur hospitalisation.
Dans le même temps, une péniche part à la dérive sur le Pô déchaîné. Il ne cesse de pleuvoir sur l’Émilie-Romagne, et le fleuve, dont la puissance est décuplée par les nombreux affluents, menace de sortir de son lit d’un instant à l’autre. Le bateau finit par s’échouer et son propriétaire, un batelier aguerri, est aux abonnés absents. Soneri, qui en a vu d’autres, est à peine surpris d’apprendre que le propriétaire de la péniche, répondant au nom de Tonna, n’est autre que le frère du suicidé.

Mon avis

Si le Commissaire Soneri connait un succès certain en Italie, où la série qui lui est consacrée compte déjà une douzaine d’enquêtes depuis 1998, ce n’est que l’an dernier qu’il traverse les Alpes grâce aux éditions Agullo et à la traduction de Sarah Amrani.

Nous pouvons d’emblée l’affirmer sans prendre de grands risques : les amateurs de thrillers effrénés ne trouveront pas là leur tasse de thé, ou plutôt de Ristretto. Valerio Varesi prend le temps d’installer le décor et les personnages, et l’intrigue, sans être secondaire, est mise au même niveau que les éléments précités. Le style d’écriture et le caractère flegmatique et consciencieux du commissaire évoquent davantage rappelle quelque peu l’Erlendur cher à Arnaldur Indriðason.

« Commissaire, vous le voyez, le Pô ? Ses eaux sont toujours lisses et calmes, mais en profondeur il est inquiet. Personne n’imagine la vie qu’il y a là-dessous, les luttes entre les poissons dans les flots sombres comme un duel dans le noir. Et tout change continuellement, selon les caprices du courant. Personne parmi nous n’imagine le fond avant de s’y être frotté et la drague fait un travail toujours provisoire. Comme tout ici-bas, vous ne trouvez pas ? »

Le Pô, prêt à inonder la vallée d’un instant à l’autre est un personnage à part entière du roman, tout comme le brouillard, lesquels joueront tous deux un rôle important dans l’histoire.
Malgré le froid et l’humidité ambiants, l’écriture de Valerio Varesi est chaleureuse, presque douillette par moment, lui qui prend la main du lecteur pour l’installer à table, à l’abri des intempéries avec les anciens, autour d’une partie de belote, d’un bon vin italien ou d’un plat local, rustique mais revigorant.

Le personnage de Soneri est plutôt attachant, et ses rapports avec sa compagne sont assez atypiques, elle qui débarque toujours à l’improviste pour le retrouver dans des endroits plus incongrus les uns que les autres.

Tout au plus pourra-t-on reprocher à l’auteur quelques vilains tics d’écriture, parfois pénibles. On comprend assez vite, par exemple, que l’inspecteur porte un pardessus Montgomery et que sa sonnerie de téléphone est une version atroce de l’Aïda de Verdi. Seulement, c’est tellement répété que ça en devient presque comique, ce qui n’était vraisemblablement pas le but recherché.

Le Fleuve des brumes est un beau roman qui vaut autant, sinon plus, pour son ambiance que pour son intrigue, qui n’en demeure pas moins de qualité bien que de facture classique. On retrouvera Soneri, cousin transalpin de Maigret, dans La Pension de la Via Saffi, sans doute avec le même plaisir.

Le Fleuve des brumes (Il Fiume delle nebbie, 2003), de Valerio Varesi, Agullo/Noir (2016), 315 pages. Traduit de l’italien par Sarah Amrani.

Fáulas / Luciano Marrocu

Publié: 21 février 2011 dans Polar italien

Fáulas est le premier roman du Sarde Luciano Marrocu, publié en France par l’éditeur lyonnais La fosse aux ours.

Résumé

Rome, 1939.
Le fascisme est au pouvoir en Italie, et l’OVRA (Organisation de vigilance et de répression de l’antifascisme), la police secrète du régime, dispose de moyens confortables pour combattre ses opposants. Gonario Musio, un haut dignitaire du régime, est fortement soupçonné de traîtrise, et c’est à Luciano Serra, un jeune inspecteur, qu’est confiée cette affaire brûlante. Sa mission : creuser, et trouver de quoi faire tomber Musio. Lors de ses investigations, des évènements imprévus vont rapidement l’envoyer vers la Sardaigne, sa région d’origine.

FaulasMon avis

Au centre de ce premier roman, l’île natale de Luciano Marrocu, qui enseigne l’histoire à l’Université de Cagliari, sa ville de toujours. Forcément, l’homme sait de quoi il parle quand il décrit la Sardaigne. Il sait aussi de quoi il parle lorsqu’il fait vivre au lecteur d’aujourd’hui l’Italie des années 1930. En côtoyant Luciano, on comprend aussi que ce pays est divers, et qu’entre Rome et Fáulas, il y a un monde.

« L’inspecteur répondit à sa question et  le mit au courant des derniers développements de l’affaire.
– Je suis d’accord avec vous, le village d’où venait Musio me semble important dans toute cette histoire, commenta Caruezzo. Il s’appelle Fáulas, si je ne me trompe pas ?
– Vous ne vous trompez pas.
– Fáulas… un nom bizarre. Il a un rapport avec les fables ?
– Dans le dialogue du sud de la Sardaigne, fáulas veut dire mensonge.
– Et fables, comment ça se dit dans ce dialecte ?
– En admettant que ce mot existe, moi je ne l’ai jamais entendu.
– Ça va, Serra. Préparez-vous à partir pour la Sardaigne. »

Fáulas, c’est le village qui est au centre de l’enquête, et cela veut aussi dire « mensonges » en sarde. Effectivement, Serra se rend vite compte que les locaux ne sont pas très loquaces, ou plutôt si, ils parlent mais taisent l’essentiel, ce qui lui fait dire qu’ils « cachent la vérité derrière un mur de paroles ». Attitudes, paysages… : on sent le Sud, la Méditerranée, et les lecteurs de polars penseront peut-être au fil des pages à Montalbano, le personnage d’Andrea Camilleri, l’humour en moins.

« – D’une certaine façon, c’est ainsi : les morts se taisent aussi parce qu’il n’y a personne pour parler pour eux. Pour cette raison, quand quelqu’un meurt assassiné, presque tout le monde se moque de savoir qui l’a assassiné. On recherche et on punit l’assassin parce que c’est le seul moyen de maintenir l’ordre social. À part ça, on a tendance à oublier.
– Les vengeances de cette contrée sembleraient démontrer le contraire.
– Même les vengeances sont des affaires entre vivants, le mort n’est qu’un prétexte pour réaffirmer un pouvoir au sein de la communauté, ou bien pour renforcer des liens familiaux. En réalité, il n’y a dans ces vengeances aucune pitié pour les morts, pas même pour ses propres morts.
– Tu m’étonnes beaucoup inspecteur.
– Pourquoi est-ce que je t’étonne ?
– Parce que je ne pensais pas qu’on puisse trouver dans la nature…
– Trouver quoi ?
– Un policier philosophe. »

De par l’intrigue, Luciano Marrocu nous plonge au cœur de l’Italie fasciste, qui n’échappe pas à la corruption, aux querelles internes,… Sur le plan international, on sent la guerre arriver, et les Italiens la craignent, ne sachant même pas de quel côté le Duce va se ranger. Par petites touches, l’auteur nous immerge complètement dans l’Italie d’alors : l’inspecteur Serra attend le Tour de France, lui le « tifoso » de Bartali, les poètes du régime sont évoqués…
Si le point fort de ce roman n’est pas nécessairement son intrigue, elle n’en demeure pas moins bien construite et Luciano Marrocu mène bien sa barque, ne livrant la solution qu’en tout dernier lieu.

En plongeant ses lecteurs dans l’Italie de l’avant-guerre, et plus particulièrement en Sardaigne, Luciano Marrocu propose avec Fáulas un premier roman réussi qui devrait séduire les amateurs de romans policiers historiques. L’auteur continue de raconter l’histoire de son pays et celle de l’inspecteur Serra dans Debrà Libanòs, sa seconde enquête.


Fáulas (Fáulas, 2000) de  Luciano Marrocu, La fosse aux ours (2008). Traduit de l’italien par Marc Porcu, 197 pages.

A défaut d’avoir ressuscité ma clé USB (ça m’étonnerait que ça soit possible, mais si quelqu’un a une idée, je suis preneur), j’ai retrouvé quelques fichiers dans ma corbeille (heureusement que je ne la vide pas souvent), dont cette chronique, qui a donc eu beaucoup de chance.

Les Raisons du doute est le quatrième roman de Gianrico Carofiglio. Si l’auteur italien avait dans son dernier roman, Le Passé est une terre étrangère (très bon aussi, voir par ailleurs), un temps délaissé le personnage de Guido Guerrieri, revoilà l’avocat dans ce qui constitue sa troisième enquête, après Témoin involontaire et Les Yeux fermés. Par contre, changement d’éditeur puisque ce n’est plus Rivages ce coup-ci, mais Le Seuil, qui a pris le relais.

raisonsdudouteRésumé

Guido Guerrieri est avocat pénaliste à Bari. On l’appelle en prison pour entendre un certain Paolicelli, condamné pour trafic de drogue. L’homme rentre de vacances au Monténégro avec femme et enfant lorsqu’on l’arrête à la frontière italienne. On trouve dans sa voiture pas moins de quarante kilos de cocaïne très pure. Le détenu jure à l’avocat qu’il n’y est pour rien et l’implore de le défendre en appel. Guido s’y refuse dans un premier temps, reconnaissant en Paolicelli le fasciste qui l’avait regardé se faire rouer de coups lorsqu’il était plus jeune. Il est même plutôt ravi du sort qui lui est réservé. Tout va changer lorsque la femme du détenu – une ex-mannequin qui sait se montrer persuasive – lui demande son aide.

Mon avis

« Un type de petite taille et très robuste, avec une incisive cassée, s’approcha et me traita de salopard rouge. Il m’enjoignit d’enlever immédiatement ma parka de merde, sinon ses amis et lui se chargeraient de m’administrer l’huile de ricin que je méritais. […]
Mon copain Roberto se pissa dessus. Et pas au sens métaphorique du terme. Je vis son jean délavé s’imprégner de liquide tandis que je demandais avec un filet de voix pourquoi je devais ôter ma parka. Je reçus pour toute réponse une gifle entre joue et oreille. Très forte.
« Enlève-la, camarade de merde. »
J’étais terrorisé et j’avais envie de pleurer, pourtant je refusai de m’exécuter. En essayant désespérément de ravaler mes larmes, je répétai ma question. Le type me flanqua une deuxième gifle, puis des coups de poing et de pied, et de nouveau des claques, au milieux des passants qui tournaient la tête de l’autre côté.
A un moment donné – je m’étais recroquevillé par terre pour me protéger des coups –, la bande fut mise en fuite. […]
En chemin, je fonds en larmes. Pas tant à cause de la douleur, mais de l’humiliation et de la peur. L’humiliation et la peur sont les sentiments qu’on oublie le plus difficilement.
Maudits fascistes.
Tout en pleurant et en reniflant, je dis à voix haute que malgré tout, je n’ai pas ôté ma parka. A cette pensée, je redresse les épaules et cesse de pleurer? Non, je n’ai pas ôté ma parka, fascistes de merde. Et j’ai gravé vos têtes dans ma mémoire.
Un jour, vous me le paierez. »

On retrouve donc dans ce roman Guido Guerrieri, l’avocat déjà croisé dans Témoin involontaire (voir par ici) et Les Yeux fermés (que je n’ai pas encore lu). Divorcé, sa nouvelle compagne l’a pour ainsi dire abandonné (un offre de travail qui ne se refuse pas, à New-York) et le voilà plus seul que jamais. Pour tromper l’ennui, il lit beaucoup – tout ce qui lui tombe sous la main en fait – et délivre quotidiennement crochets et uppercuts dans le sac de frappe qui se trouve dans son appartement.

Comme dans ses précédentes aventures, Gianrico Carofiglio nous donne à voir un personnage mi-héros mi-looser auquel il est difficile de ne pas s’attacher. Guido, par l’intermédiaire duquel on suit cette histoire est certes un avocat, mais avant tout profondément humain : il ne supporte pas l’injustice et peut être qualifié d’homme de conviction. Loin d’être parfait, il a aussi ses failles, ses doutes, et a parfois du mal à se regarder dans la glace. Dans cet opus, il doit se faire violence pour défendre un homme qu’il hait profondément, mais bien conscient que la justice l’a condamné trop vite.

« L’après-midi qui précéda l’audience […], je n’ouvris même pas le dossier. […]
Je ne commençai à travailler vraiment qu’après 21 heures. Travailler quand le temps manque est une de mes habitudes. Je suis un spécialiste de la dernière minute. Lorsque la tâche est difficile, ou importante, ou les deux, je ne parviens à l’accomplir qu’une fois le dos, tout le corps, au mur. »

J’aime beaucoup ce personnage avec qui j’ai quelques points communs. Comme lui, j’adore lire (tiens donc, c’est vrai ça ?) ; comme lui, je suis un procrastinateur de première. Et puis il n’y a pas beaucoup d’avocats à aller en toute décontraction boire et jouer aux cartes avec des malfrats (grosse cuite assurée !), et tout cela à la veille d’un procès important. Non non, ça, ça n’était pas un point commun, et pour cause : je ne suis pas avocat !

Juge antimafia et sénateur, Gianrico Carofiglio n’a pas son pareil pour nous donner à voir l’envers du décor de la justice italienne. Prison, procédure, procès : tout y est maîtrisé et sent le vécu, sans pour autant jamais ennuyer le lecteur. On se prend rapidement au jeu, se demandant si l’avocat parviendra à éviter à Paolicelli une lourde peine. Pas de temps mort, on vibre aux côtés de Guido, aussi bien dans la poursuite de son enquête que dans sa vie personnelle et affective. On rit aussi beaucoup, et l’ironie de ses réparties mentales, en complet décalage avec ce qu’il répond vraiment, nous offre des dialogues pas piqués des vers.

« J’étais sûr que nous n’arriverions à rien tirer de cette histoire et que cela finirait mal pour Paolicelli.
Je le devinais nettement et je me faisais l’effet d’un type qui, de la rive, regarde quelqu’un se noyer. D’un type qui feint de regretter ce qui se produit.
Mais qui est en réalité satisfait. Horriblement satisfait.
Tandis que je quittais la prison, je pensai qu’il faudrait tôt ou tard que je me trouve un métier honnête. »

Les raisons du doute est au final un très bon roman noir, comme l’étaient les précédentes enquêtes de Guido Guerrieri. En quelques romans, l’Italien Gianrico Carofiglio a prouvé qu’il était un des auteurs européens sur lesquels il faut désormais compter et dont chaque traduction est attendue avec une certaine impatience.
Puisque j’étais passé à côté de sa seconde enquête, j’aurai donc de quoi m’occuper en attendant la traduction de la quatrième aventure de Guerrieri, déjà parue en Italie. Ca s’appelle Le perfezioni provvisorie, c’est à dire littéralement, « Les perfections provisoires » : tout un programme ! Un auteur à découvrir absolument donc. Plaisir garanti…

Et un grand merci à Babelio pour m’avoir grâcieusement offert le roman en question.


Les raisons du doute (Ragionevoli dubbi, 2006) de Gianrico Carofiglio, Le Seuil (2010). Traduit de l’italien par Nathalie Bauer, 261 pages.

Le tailleur gris est un roman noir du Sicilien Andrea Camilleri, paru il y a quelques jours chez Métailié/Noir.

Résumé

Un directeur de banque italien ne sait pas comment occuper son premier jour de retraite. Adele, sa très jeune femme, installe au domicile conjugal un bel étudiant afin de la satisfaire. Amour, jalousie, etc. : le vieil homme fait défiler ses souvenirs, essayant de comprendre Adele, ce qui n’est pas chose aisée tant sa jeune épouse est contradictoire en bien des points.

Mon avis

J’ai découvert Camilleri cet été (mieux vaut tard que jamais !), avec Un été ardent justement, le dernier Montalbano à ce jour (chronique à venir). Que ses fans se rassurent, si le fameux commissaire sicilien est absent de ce court roman noir, le talent de Camilleri est, lui, toujours bien présent.
La langue de l’auteur est ici comme assagie (peu d’humour, pas de scènes déjantées) mais conserve cette saveur reconnaissable que sait si bien nous transmettre Quadruppani – le traducteur.

« Il se regarda de nouveau dans le miroir et cette fois, s’atrouva décidément ridicule. Il était habillé comme pour un conseil d’administration et, en réalité, la seule chose que désormais il aurait à administrer, ce serait l’énorme quantité de temps qu’il avait à disposition pour rin faire, rin de rin. »

Pas d’enquête dans ce roman, juste une plongée dans l’intimité d’un couple, des moments de vie dans le quotidien d’un néoretraité. Les nombreux flash-back nous aident à reconstituer peu à peu le parcours du vieil homme, aussi bien dans sa vie sentimentale, que sociale, au sein de la bourgeoisie italienne, ou encore professionnelle, dans le monde des affaires, où la Mafia n’est jamais très loin.

« Les membres du cercle étaient des vieilles peaux sexagénaires maquillées comme des quadragénaires, surchargées de fond de teint, de rouge à lèvres et de bijoux, affamées de séductions exotiques et de massages spéciaux ; leurs maris, directeurs généraux, entrepreneurs, députés ou simples bâtards qui avaient réussi à ramasser du fric on ne sait comment, ne leur cédaient pas sur ce terrain : tous voulaient apparaître trentenaires. Et donc, gymnastique quotidienne, promenades kilométriques sur la plage, salle de gym, sauna, massages, tortures diverses.
Il n’y participait jamais.
–    Comment est-il possible que tu n’arrives pas à socialiser ? lui demandait immanquablement Adele en lui faisant la gueule.
Rien que le verbe « socialiser » le faisait déjà profondément chier. »

On connaissait la verve d’Andrea Camilleri à travers les enquêtes de Montalbano. Avec ce Tailleur gris, une très belle histoire, toute en retenue, l’auteur sicilien nous montre une autre facette de son grand talent de conteur.

A signaler : vous pourrez voir un sujet sur Camilleri dans l’émission Metropolis, rediffusée sur Arte samedi à partir de 12h45 (merci Yann pour l’info).


Le tailleur gris (Il tailleur grigio, 2008) d’Andrea Camilleri (Métailié/Noir, 2009). Traduit de l’italien (Sicile) par Serge Quadruppani, 135 pages.
Le passé est une terre étrangère est le troisième roman noir de l’Italien Gianrico Carofiglio à paraître en France, toujours chez Rivages.

Résumé

Giorgio rencontre une femme dans un bar. Il ne la reconnaît pas tout de suite, puis les souvenirs d’une certaine période de sa vie lui reviennent en bloc.
Bari, 1989. Giorgio a alors vingt-deux ans, termine son droit et mène une vie tranquille, trop tranquille. Il rencontre alors Francesco qui lui apprend à jouer au poker, puis à gagner à tous les coups. Avec un peu d’entraînement, tricher n’est pas bien compliqué. Giorgio se prend au jeu. Les deux compères jouent de plus en plus gros et Giorgio se laisse entraîner par Francesco toujours plus loin dans l’illégalité.

Mon avis

J’avais beaucoup aimé Témoin involontaire, le premier roman de Carofiglio, et si je suis pour l’instant passé à côté du second, Les yeux fermés, je ne risquai pas grand chose à ouvrir celui-ci.

Pour commencer, je trouve le titre très beau, et qui plus est en italien – Il passato è una terra straniera. Ca sonne bien et prend tout son sens à l’aune de la lecture du roman.

« J’ai fait un signe de la tête que j’étais d’accord. Comme quelqu’un qui maîtrise bien la situation.
En réalité je ne comprenais rien à ce qu’il racontait. J’en avais une vague intuition, comme je percevais vaguement que cette nuit-là, j’étais sur le point de franchir un cap. Peut-être même que le cap était déjà franchi. »

Carofiglio a l’art et la manière de nous faire adhérer à un personnage en quelques pages. Je gardais des bons souvenirs de son avocat Guido Guerreri – à qui l’on a affaire dans les deux premiers romans. Avec Giorgio, le personnage principal de celui-ci, il fait plus fort encore, tout le roman repose sur ce personnage parfaitement réussi.
Giorgio, étudiant modèle de vingt-deux ans terminant son droit, est arrivé à un point de sa vie où il ne sait plus très bien ce qu’il veut faire lorsqu’il rencontre Francesco. Il se laisse d’abord convaincre de jouer au poker, puis de tricher, et, ne contrôlant plus rien et ne parvenant pas à dire non à son nouvel ami, se laisse entraîner de plus en plus loin dans l’illégalité.

« Si quelqu’un dit que la vie n’est pas une continuelle succession de manipulations, c’est qu’on a affaire soit à un menteur, soit à un crétin. La vraie différence n’est pas entre manipuler ou ne pas manipuler. La différence est entre manipuler volontairement et manipuler involontairement. » […]
« Les jeux de magie – ou la tricherie aux cartes – sont une métaphore de la réalité quotidienne, des rapports entre les gens. » […]
« Les gens manipulent et se font manipuler, trompent et se font tromper continuellement, sans s’en rendre compte. Ils font du mal et en reçoivent, sans s’en rendre compte. Ils refusent de s’en rendre compte parce qu’ils ne pourraient pas le supporter. La prestidigitation est une chose honnête parce qu’il est clair dès le départ que la réalité n’est pas dans ce qui se voit. »

La construction du roman m’a également beaucoup plu. Il s’ouvre aujourd’hui, par la rencontre de Giorgio avec une femme dans un bar. Lorsqu’il la reconnaît, tous ses souvenirs de 1989 lui reviennent en bloc. C’est à cette histoire qu’on est alors confronté pendant trois cent pages. La fin répond magnifiquement au début. Je ne peux rien vous dire de plus pour ne pas vous la gâcher, mais sachez qu’elle est vraiment somptueuse, à la hauteur du reste du roman d’ailleurs.

Le passé est une terre étrangère est à mes yeux un excellent roman noir. Les pages tournent toutes seules à suivre Giorgio dans sa perdition inéluctable. Gianrico Carofiglio est décidément un auteur transalpin de grand talent que je ne manquerai pas de relire.


Le passé est une terre étrangère, (Il passato è una terra straniera, 2004) de Gianrico Carofiglio, Rivages/Thriller (2009). Traduit de l’italien par Odile Rousseau (336 pages).