Archives de la catégorie ‘Polar italien’

Or, encens et poussière est un roman de Valerio Varesi paru chez Agullo il y a quelques jours dans une traduction de Florence Rigollet.

41s1EDO7dJLRésumé

Le commissaire Soneri est appelé en catastrophe pour aider des collègues à s’y retrouver dans un carambolage géant sur l’autoroute, non loin de Parme. Il est le seul à connaître sur le bout des doigts cette zone de la plaine du Pô où le brouillard est à couper au couteau. Dans cette purée de pois, les secours peinent à faire le nécessaire, des camions sont renversés, des vaches et des taureaux divaguent, des gitans seraient en train de piller les environs, des coups de feu se font entendre. En parcourant les environs, Soneri trouve par hasard dans un fossé le cadavre carbonisé d’une jeune femme. Quelqu’un a profité de la confusion et du brouillard pour se débarrasser d’un corps. Reste à trouver qui.

Mon avis

Les éditions Agullo nous avaient permis de faire la connaissance du commissaire Soneri en 2016 avec Le Fleuve des brumes. À raison d’un titre par an, nous en sommes déjà au cinquième épisode de cette excellente série qui en compte déjà quinze de l’autre côté des Alpes. Dans cet opus dont les conditions météo dantesques du début rappellent quelque peu sa première aventure traduite (Le Fleuve des brumes est en vérité la quatrième enquête de Soneri), notre Maigret italien est rapidement confronté à une double enquête. D’un côté, il y a cette jeune femme brûlée retrouvée à proximité d’un camp de gitans. De l’autre, un vieillard est retrouvé mort à la gare routière de Parme, dans un car en provenance de Bucarest. En plus de ça, Angela, sa compagne, semble de plus en plus distante et Soneri la soupçonne de voir quelqu’un d’autre.

« Après avoir raccroché, Soneri ramena Juvara à la Questure et décida d’en finir avec le boulot. La faim le conduisit au bar à vins. Bruno lui servit un assortiment de charcuterie : culaccia, épaule cuite, coppa et jambon cru, accompagné de torta fritta, de copeaux de grana extra vieux et d’une bouteille de bonarda. La bonne chère, son psychotrope de prédilection, lui redonnerait des forces. Alors que Soneri était au comble du bien-être, le cerveau légèrement embrumé par le vin, son téléphone sonna. »

Tout ce qui fait le succès de la série de grande qualité de Valerio Varesi est une fois de plus au rendez-vous. La double intrigue est efficace, avec son lot de fausses pistes, de rebondissements bien sentis et un final réussi. Soneri est toujours aussi attachant malgré son côté bougon et ses accès de mélancolie. On fait la connaissance d’un excellent personnage secondaire : Sbarazza est un marquis ruiné qui conserve une apparence impeccable et qui, dans le restaurant favori de Soneri, s’assoit à la table des belles femmes qui ont laissé à manger pour finir les reliefs de leur repas. Perspicace et philosophe, il va aider Soneri à y voir plus clair à tous les niveaux. Et pour joindre l’utile à l’agréable, il est d’une excellente compagnie pour partager ce que la gastronomie parmesane offre de meilleur, le commissaire étant adepte de bons plats et de bons vins. Cerise sur le gâteau, l’humour est plus présent dans ce roman, notamment dans les taquineries que Juvara, son jeune adjoint, adresse au commissaire en raison de son inintérêt pour les nouvelles technologies.

Comme en Italie, Soneri s’est désormais bien installé dans le paysage du polar francophone, grâce aux éditions Agullo et aux belles traductions de Florence Rigollet. Tous les ans, c’est un véritable plaisir que de retrouver la nouvelle enquête du commissaire, et celle-ci, au moins aussi bonne que les précédentes, ne déroge pas à la règle.

Or, encens et poussière (Oro, incenso e polvere, 2007), de Valerio Varesi, Agullo/Noir (2020). Traduit de l’italien par Florence Rigollet, 297 pages.

La forme de l’eau est un roman d’Andrea Camilleri paru pour la première fois en France au Fleuve Noir en 1998.
Traduite par Serge Quadruppani, cette première enquête de Montalbano est désormais disponible en Pocket.

51p3ed3tc0lRésumé

Vigàta, Sicile.
Un homme est retrouvé mort dans une belle voiture, sur un terrain vague connu pour la prostitution. Tout semble indiquer qu’il est décédé pendant un acte charnel et pour la police, l’enquête est déjà close ou presque. La victime est Luparello, un parrain local, et seul un homme n’est pas entièrement convaincu par ce scénario. Pris d’une intuition, le commissaire Montalbano trouve cette mort un peu curieuse. Et lorsqu’on navigue dans les eaux troubles de la politique et de la mafia, on n’est jamais à l’abri d’avoir des ennemis prêts à tout.

Mon avis

On a appris cet été la mort d’Andrea Camilleri qui s’est éteint à l’âge canonique de 93 ans après avoir écrit une centaine de romans dont une trentaine mettant en scène le seul commissaire Salvo Montalbano. L’auteur sicilien était une star en Italie où il a vendu plus de 35 millions de livres et vu son personnage fétiche incarné par des acteurs renommés dans plusieurs séries et films à grand succès.

La forme de l’eau, paru initialement en 1994 (et au Fleuve Noir en 1998 pour la version française), est la première enquête du fameux Montalbano. Derrière une apparence bougonne et nonchalante, Montalbano a d’emblée quelque chose d’attachant qui le fait se rapprocher d’autres commissaires atypiques comme Erlendur, Adamsberg ou encore Soneri, pour revenir en Italie.
Courir ne l’intéresse absolument pas, et pour bien faire les choses il lui faut prendre son temps. Cela est valable pour les enquêtes, au grand dam de ses supérieurs, mais aussi pour la gastronomie ou l’amour. On entre assez vite dans l’intimité du commissaire qui mène sa vie entre boulot, les bras de la belle Livia et les spécialités siciliennes.
C’est que sicilien, Montalbano l’est jusqu’au bout des ongles, et il est d’un naturel méfiant envers les « étrangers ». La langue de l’auteur, mélange d’italien et de parler sicilien est traduite avec talent par Serge Quadruppani, qui nous explique son judicieux parti pris littéraire en introduction de l’ouvrage.

Pour ceux qui ne le sauraient pas, difficile de croire que Vigàta n’existe pas tant sa réalité semble tangible. En réalité, la ville de Montalbano est imaginée d’après plusieurs lieux bien connus de l’auteur et notamment de Porto Empedocle, sa ville natale, petit port du sud de l’île.

L’intrigue de La forme de l’eau n’est pas exceptionnelle en soi mais elle réserve néanmoins quelques surprises et se laisse suivre avec grand plaisir tant les à-côtés sont intéressants.

S’il n’a pas écrit que des Montalbano, loin de là – voir notamment les nombreux romans de l’auteur parus en France chez Métailié – La forme de l’eau est tout indiqué pour découvrir l’univers de l’auteur… et avoir envie de retourner en Sicile sans trop tarder.

La forme de l’eau (La forma dell’acqua, 1994), d’Andrea Camilleri, Fleuve Noir (1998). Traduit de l’italien (Sicile) par Serge Quadruppani, 223 pages.

Les Ombres de Montelupo est un roman de Valerio Varesi paru chez Agullo en 2018 dans une traduction de Sarah Amrani.
Il est récemment paru en poche chez Points.

41y6-yjrrdlRésumé

Le commissaire Soneri décide de prendre quelques jours de vacances bien méritées. Il quitte le tumulte de Parme pour rejoindre sa bourgade natale des Appenins, au pied du Montelupo. Au programme : repos, bonne chère et promenades dans les sous-bois à la recherche de champignons.
À peine arrivé, il a comme un pressentiment. De curieuses affichettes annoncent que Paride Rodolfi, fils du magnat de la charcuterie, n’a pas disparu. Lors d’une première cueillette, Soneri ne récolte que des trompettes de la mort, champignons annonciateurs de mauvais présages selon certains. Des coups de fusils inexpliqués éclatent sur les flancs du Montelupo. Le chien du père Rodolfi rentre seul, accréditant la thèse de la disparition de Palmiro. Et puis ce n’est pas un champignon que Soneri trouve sur un tapis de feuilles mortes. Ses vacances sont définitivement foutues.

Mon avis

Après une crue dantesque du Pô dans Le Fleuve des brumes et une enquête dans les rues du vieux Parme dans La Pension de la via Saffi, voici donc la troisième apparition du commissaire Soneri. Ici, il retrouve le temps de courtes vacances le village de son enfance. Lors de ses balades en forêt, tout un tas de souvenirs et de sentiments remontent à la surface en même temps que les odeurs d’humus, de champignons… et bientôt de cordite. La nostalgie, plus encore que dans les deux premiers opus, est incontestablement le maître-mot de ce roman. À cet égard, et malgré un caractère latin incontestable, aussi bien dans la gastronomie que dans les comportements des individus,

Les Ombres de Montelupo fait furieusement penser aux romans d’Arnaldur Indriðason. Comme Erlendur, Soneri est un doux rêveur, la nostalgie le prend régulièrement, souvent par surprise, mais sans pour autant l’accabler. Ses balades introspectives l’amènent à se poser des questions sur lui-même mais aussi sur son père, ancien résistant et communiste, qu’il a finalement assez mal connu. Il se rend compte aussi que même en étant né ici, il n’est plus tout à fait à sa place en ce lieu, les choses étant à la fois immuables et profondément changeantes. Certains lecteurs trouveront peut-être le rythme trop lent à leur goût. Pour autant, Valerio Varesi n’oublie pas de faire progresser l’intrigue. S’il n’est pas adepte de la débauche de twists, l’auteur propose là un certain nombre de rebondissements et une scène de cache-cache épique sur le Montelupo entre les carabinieri et le Maquisard, un homme des bois insaisissable mais suspect que les forces de l’ordre aimeraient interroger. De mystérieux contrebandiers roumains rôderaient aussi sur les flancs du Montelupo, bien que personne n’en soit tout à fait certain. Soneri, bien qu’en vacances comme il aime à le rappeler, ne peut s’empêcher d’enquêter et d’interroger les habitants qu’il connaît bien, à tel point que même les enquêteurs officiels viennent bientôt lui demander conseil.

Aussi mélancolique que magnifique, cette troisième enquête de Soneri est un véritable régal littéraire. L’écriture de Valerio Varesi, à la fois très fine et retorse quand il faut devient incontestablement une référence en matière de roman noir à l’ambiance feutrée. Ça tombe bien, une quatrième enquête du commissaire vient de paraître, toujours chez Agullo : Les mains vides.

Les Ombres de Montelupo (Le ombre di Montelupo, 2005), de Valerio Varesi, Agullo/Noir (2018). Traduit de l’italien par Sarah Amrani, 320 pages.

La Pension de la via Saffi (L’Affittacamere) est un roman de Valerio Varesi publié par Agullo l’an dernier, dans une traduction de Florence Rigollet.

41nemdavwulRésumé

Quelques jours avant Noël, Ghitta Tagliavini, vieille dame propriétaire d’une pension dans le centre historique de Parme, est retrouvée morte dans son appartement. L’acte est semble-t-il criminel et l’enquête est confiée à Soneri.
Seulement, le commissaire connaissait Ghitta, car c’est dans sa pension, alors fréquentée par des jeunes gens et notamment des infirmières, qu’il a rencontré sa femme Ada, des années auparavant. Ada qui est décédée de manière dramatique peu après leur mariage. Forcément, voilà qui fait ressurgir à la surface bien des souvenirs, agréables et tristes à la fois.
Commençant à creuser, Soneri se rend compte que l’affable Ghitta qu’il a connue cachait bien son jeu et qu’elle savait aussi se montrer impitoyable.

Mon avis

Après sa première enquête qui l’avait vu affronter un Pô en crue, l’on retrouve avec plaisir le commissaire Soneri dans ce second opus, similaire à bien des égards bien qu’il soit totalement urbain et que la nature y soit moins présente – l’histoire se déroule essentiellement à Parme. Là encore, on déconseillera sa lecture aux aficionados de page-turners hollywoodiens. Ici, le commissaire avance dans son enquête, mais piano piano, tout en se replongeant dans son passé douloureux. Cet aspect mélancolique et quelque part endeuillé à vie rapproche Soneri d’Erlendur (à ceci près que le personnage d’Arnaldur Indriðason n’a pas perdu sa femme mais son frère). Tout en étant en couple – avec une Angela qui cherche sa place dans la vie du commissaire – il vit encore avec le fantôme de sa femme, ou du souvenir magnifié qu’il s’en est fait.

 » Ceux qui disent ça ne connaissaient pas Cornetti. C’était certes un homme plein de contradictions, mais il vivait très bien avec. C’était un type qui s’en sortait d’instinct. Il était communiste, mais il faisait des affaires. Il était dans un parti moraliste, mais c’était un homme à femmes. Il finançait des groupes extrémistes parce qu’il y retrouvait la passion de ses vingt ans, mais ça ne l’empêchait pas d’aller au Regio dans les loges des industriels. Il fallait le prendre comme il était. « 

Comme dans le précédent roman, l’intrigue va amener Soneri à s’interroger sur des évènements passés qui continuent encore à faire des remous aujourd’hui. Les filatures – il y en a – ne se font pas en bolide et à toute allure mais en arpentant à pied les rues du vieux Parme. C’est d’ailleurs un plaisir que de se balader dans le centro storico de la capitale d’Émilie-Romagne avec les personnages de Valerio Varesi, né à Turin mais de parents parmesans, et qui semble bien connaître la ville… et sa gastronomie. Soneri, qui n’y était pas retourné depuis ses années étudiantes, peine à reconnaître certains quartiers, métamorphosés et plus multiethniques qu’alors.
Les rebondissements sont peut-être un peu moins présents que dans Le Fleuve des brumes mais le plaisir de lecture est identique et l’on a déjà hâte de retrouver Soneri dans Les Ombres de Montelupo, paru il y a quelques mois.

Sachant prendre le temps qu’il faut sans jamais ennuyer son lecteur ni perdre de vue l’intrigue principale, Valerio Varesi s’affirme comme une valeur sûre du roman noir à la Simenon. Et son personnage récurrent, le commissaire Soneri, a un côté fragile, loin des héros bodybuildés et surentraînés des thrillers américains, qui achève de le rendre attachant.

La Pension de la via Saffi (L’Affittacamere, 2004), de Valerio Varesi, Agullo/Noir (2017). Traduit de l’italien par Florence Rigollet, 320 pages.

Les yeux fermés (Ad occhi chiusi) est un roman de Gianrico Carofiglio paru chez Rivages en 2008 puis en Rivages/Noir en 2012.
Il est traduit de l’italien par Claude-Sophie Mazéas.

51bxu8z46llRésumé

Guido Guerrieri est avocat à Bari. Surviennent l’inspecteur Tancredi et une femme en blouson de cuir qu’il prend pour son binôme. Il n’en est rien, l’habit ne fait décidément pas le moine, pas plus que la sœur. Claudia est religieuse et dirige un foyer recueillant des femmes fuyant la violence, conjugale principalement. Elle et Tancredi souhaitent que Guerrieri les aide à attaquer en justice un homme violent qui semble intouchable du fait de la position stratégique de son père dans les rouages de la justice locale. Bien qu’il eût été plus simple de décliner, le sens de la justice de Guido ainsi que son goût pour les ennuis le poussent à accepter.

Mon avis

Il y a quelques années, nous avions lu avec plaisir la première enquête de Guido Guerrieri, Témoin involontaire, qui n’était autre que le premier roman de l’auteur. Gianrico Carofiglio a depuis fait un sacré bonhomme de chemin, chez Rivages, puis au Seuil, bien que ses derniers romans n’aient malheureusement pas été traduits de ce côté-ci des Alpes.
Magistrat puis procureur à Bari, élu sénateur en 2008 : c’est peu dire que l’auteur connaît bien les rouages de la justice et la vie politique – animée – du sud de l’Italie. Cette connaissance transparaît dans ses œuvres, comme ici, sans qu’on n’ait jamais le sentiment que l’auteur étale ses connaissances de manière superflue.
Si l’on retrouve avec plaisir Guido, toujours bon avocat mais quelque peu désabusé par le système judiciaire qui condamne trop souvent les faibles pour réserver son laxisme aux plus aisés, d’autres personnages valent eux aussi le détour. C’est particulièrement le cas de sœur Claudia, qui brise tous les clichés sur les nonnes, notamment par sa pratique à haut niveau de la boxe. L’énergie brute de la jeune femme, ainsi que sa force de caractère donne envie à Guido de renfiler ses gants et de profiter d’un cours particulier. Mais peut-on décemment flirter avec une sœur ?
L’intrigue n’offre pas des rebondissements à gogo, il est vrai, mais Gianrico Carofiglio est un très bon conteur d’histoires et l’on suit les développements de l’histoire avec plaisir, en grande partie dans le prétoire mais aussi au cours de digressions, parfois mélancoliques, qui nous éloignent de l’activité de la cour. Assez lent, le roman prend le temps et nous offre par exemple de mémorables scènes de déambulations nocturnes dans les rues de Bari.

Après avoir abordé l’immigration et le racisme dans son premier roman, cette enquête prend à bras-le-corps le sujet peu évident des violences conjugales. Un procédural italien, très bien écrit, qui donne envie de retrouver le sympathique Guerrieri, amateur de musique et de boxe, dans ses enquêtes suivantes, Les raisons du doute et Le silence pour preuve.

Les yeux fermés (Ad occhi chiusi, 2003), de Gianrico Carofiglio, Rivages (2008). Traduit de l’italien par Claude-Sophie Mazéas, 214 pages.

Savana Padana est un roman de Matteo Righetto paru l’an dernier chez La dernière goutte, dans la collection Fonds noirs.
Il est traduit de l’italien par Zooey Boubacar.

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San Vito est une petite ville rurale et tristounette située dans la plaine du Pô. Deux bars s’y font face, l’un tenu par des Italiens, l’autre par des Chinois. Des deux côtés, ça trempe dans des combines allant du deal au braquage. Récemment, des Gitans se sont installés dans la bourgade. À peine tolérés dans l’établissement de Chen, le Tigre, ils sont haïs par les autochtones. Vivant de trafics divers et de petits larcins, ceux-ci commettent une erreur fatale. Non seulement ils cambriolent la villa d’Ettore Bisato, mais ils repartent avec ce que celui qu’on surnomme la Bête a de plus précieux : sa statue de Saint Antoine.

Mon avis

Très court, ce roman noir italien compte 120 pages découpées en 13 chapitres. Un nombre qui porte malheur sans doute tant les protagonistes sont tous plus ou moins des poissards invétérés. Dans cette galerie de bras cassés peints à grands traits par Matteo Righetto, il n’y en a pas un pour rattraper l’autre. Les conversations de Berto, Sante, Nereo, Nibale et Nini ne volent pas bien haut. Autour d’une partie de cartes, devant une bière ou une anisette, on rêve de millions et de femmes fatales mais en vérité on se contente de quelques coups foireux et de prostituées de seconde zone. Le carabinier du village, le commandant Crado, ne brille pas plus par son intelligence. Seul Ettore se détache quelque peu du lot, de par son autorité naturelle et la crainte qu’il inspire et lui valent son surnom.
L’auteur n’a sans doute pas eu la prétention de signer un grand roman mais on sent qu’il a pris beaucoup de plaisir à l’écrire. Ces hommes à la bêtise crasse se retrouvent embarqués dans une spirale de violence qui va vite les dépasser. Matteo Righetto manie l’humour grinçant sans avoir l’air d’y toucher et n’hésite pas à forcer le trait ce qui nous vaut certaines scènes jubilatoires, aussi cocasses que gores, comme cette manière originale de « faire fondre une glace » (faire disparaître un cadavre dans le langage codé de la bande).

Ouvrir Savana Padana est la garantie d’avoir devant soi une bonne heure de fiction noire plaisante, qui devrait ravir les amateurs de Tarantino, entre autres.

Savana Padana (Savana Padana, 2012), de Matteo Righetto, La dernière goutte/Fonds noirs (2017). Traduit de l’italien par Zooey Boubacar, 121 pages.

Le Fleuve des brumes (Il Fiume delle nebbie), paru en Italie en 2003, est le premier roman de Valerio Varesi à paraître en France.

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Le commissaire Soneri est appelé par l’hôpital de Parme où un homme vient de se défenestrer. Le défunt était bien connu et apprécié des soignants comme des patients, lui qui donnait de son temps pour tenir compagnie aux personnes esseulées durant leur hospitalisation.
Dans le même temps, une péniche part à la dérive sur le Pô déchaîné. Il ne cesse de pleuvoir sur l’Émilie-Romagne, et le fleuve, dont la puissance est décuplée par les nombreux affluents, menace de sortir de son lit d’un instant à l’autre. Le bateau finit par s’échouer et son propriétaire, un batelier aguerri, est aux abonnés absents. Soneri, qui en a vu d’autres, est à peine surpris d’apprendre que le propriétaire de la péniche, répondant au nom de Tonna, n’est autre que le frère du suicidé.

Mon avis

Si le Commissaire Soneri connait un succès certain en Italie, où la série qui lui est consacrée compte déjà une douzaine d’enquêtes depuis 1998, ce n’est que l’an dernier qu’il traverse les Alpes grâce aux éditions Agullo et à la traduction de Sarah Amrani.

Nous pouvons d’emblée l’affirmer sans prendre de grands risques : les amateurs de thrillers effrénés ne trouveront pas là leur tasse de thé, ou plutôt de Ristretto. Valerio Varesi prend le temps d’installer le décor et les personnages, et l’intrigue, sans être secondaire, est mise au même niveau que les éléments précités. Le style d’écriture et le caractère flegmatique et consciencieux du commissaire évoquent davantage rappelle quelque peu l’Erlendur cher à Arnaldur Indriðason.

« Commissaire, vous le voyez, le Pô ? Ses eaux sont toujours lisses et calmes, mais en profondeur il est inquiet. Personne n’imagine la vie qu’il y a là-dessous, les luttes entre les poissons dans les flots sombres comme un duel dans le noir. Et tout change continuellement, selon les caprices du courant. Personne parmi nous n’imagine le fond avant de s’y être frotté et la drague fait un travail toujours provisoire. Comme tout ici-bas, vous ne trouvez pas ? »

Le Pô, prêt à inonder la vallée d’un instant à l’autre est un personnage à part entière du roman, tout comme le brouillard, lesquels joueront tous deux un rôle important dans l’histoire.
Malgré le froid et l’humidité ambiants, l’écriture de Valerio Varesi est chaleureuse, presque douillette par moment, lui qui prend la main du lecteur pour l’installer à table, à l’abri des intempéries avec les anciens, autour d’une partie de belote, d’un bon vin italien ou d’un plat local, rustique mais revigorant.

Le personnage de Soneri est plutôt attachant, et ses rapports avec sa compagne sont assez atypiques, elle qui débarque toujours à l’improviste pour le retrouver dans des endroits plus incongrus les uns que les autres.

Tout au plus pourra-t-on reprocher à l’auteur quelques vilains tics d’écriture, parfois pénibles. On comprend assez vite, par exemple, que l’inspecteur porte un pardessus Montgomery et que sa sonnerie de téléphone est une version atroce de l’Aïda de Verdi. Seulement, c’est tellement répété que ça en devient presque comique, ce qui n’était vraisemblablement pas le but recherché.

Le Fleuve des brumes est un beau roman qui vaut autant, sinon plus, pour son ambiance que pour son intrigue, qui n’en demeure pas moins de qualité bien que de facture classique. On retrouvera Soneri, cousin transalpin de Maigret, dans La Pension de la Via Saffi, sans doute avec le même plaisir.

Le Fleuve des brumes (Il Fiume delle nebbie, 2003), de Valerio Varesi, Agullo/Noir (2016), 315 pages. Traduit de l’italien par Sarah Amrani.

Fáulas / Luciano Marrocu

Publié: 21 février 2011 dans Polar italien

Fáulas est le premier roman du Sarde Luciano Marrocu, publié en France par l’éditeur lyonnais La fosse aux ours.

Résumé

Rome, 1939.
Le fascisme est au pouvoir en Italie, et l’OVRA (Organisation de vigilance et de répression de l’antifascisme), la police secrète du régime, dispose de moyens confortables pour combattre ses opposants. Gonario Musio, un haut dignitaire du régime, est fortement soupçonné de traîtrise, et c’est à Luciano Serra, un jeune inspecteur, qu’est confiée cette affaire brûlante. Sa mission : creuser, et trouver de quoi faire tomber Musio. Lors de ses investigations, des évènements imprévus vont rapidement l’envoyer vers la Sardaigne, sa région d’origine.

FaulasMon avis

Au centre de ce premier roman, l’île natale de Luciano Marrocu, qui enseigne l’histoire à l’Université de Cagliari, sa ville de toujours. Forcément, l’homme sait de quoi il parle quand il décrit la Sardaigne. Il sait aussi de quoi il parle lorsqu’il fait vivre au lecteur d’aujourd’hui l’Italie des années 1930. En côtoyant Luciano, on comprend aussi que ce pays est divers, et qu’entre Rome et Fáulas, il y a un monde.

« L’inspecteur répondit à sa question et  le mit au courant des derniers développements de l’affaire.
– Je suis d’accord avec vous, le village d’où venait Musio me semble important dans toute cette histoire, commenta Caruezzo. Il s’appelle Fáulas, si je ne me trompe pas ?
– Vous ne vous trompez pas.
– Fáulas… un nom bizarre. Il a un rapport avec les fables ?
– Dans le dialogue du sud de la Sardaigne, fáulas veut dire mensonge.
– Et fables, comment ça se dit dans ce dialecte ?
– En admettant que ce mot existe, moi je ne l’ai jamais entendu.
– Ça va, Serra. Préparez-vous à partir pour la Sardaigne. »

Fáulas, c’est le village qui est au centre de l’enquête, et cela veut aussi dire « mensonges » en sarde. Effectivement, Serra se rend vite compte que les locaux ne sont pas très loquaces, ou plutôt si, ils parlent mais taisent l’essentiel, ce qui lui fait dire qu’ils « cachent la vérité derrière un mur de paroles ». Attitudes, paysages… : on sent le Sud, la Méditerranée, et les lecteurs de polars penseront peut-être au fil des pages à Montalbano, le personnage d’Andrea Camilleri, l’humour en moins.

« – D’une certaine façon, c’est ainsi : les morts se taisent aussi parce qu’il n’y a personne pour parler pour eux. Pour cette raison, quand quelqu’un meurt assassiné, presque tout le monde se moque de savoir qui l’a assassiné. On recherche et on punit l’assassin parce que c’est le seul moyen de maintenir l’ordre social. À part ça, on a tendance à oublier.
– Les vengeances de cette contrée sembleraient démontrer le contraire.
– Même les vengeances sont des affaires entre vivants, le mort n’est qu’un prétexte pour réaffirmer un pouvoir au sein de la communauté, ou bien pour renforcer des liens familiaux. En réalité, il n’y a dans ces vengeances aucune pitié pour les morts, pas même pour ses propres morts.
– Tu m’étonnes beaucoup inspecteur.
– Pourquoi est-ce que je t’étonne ?
– Parce que je ne pensais pas qu’on puisse trouver dans la nature…
– Trouver quoi ?
– Un policier philosophe. »

De par l’intrigue, Luciano Marrocu nous plonge au cœur de l’Italie fasciste, qui n’échappe pas à la corruption, aux querelles internes,… Sur le plan international, on sent la guerre arriver, et les Italiens la craignent, ne sachant même pas de quel côté le Duce va se ranger. Par petites touches, l’auteur nous immerge complètement dans l’Italie d’alors : l’inspecteur Serra attend le Tour de France, lui le « tifoso » de Bartali, les poètes du régime sont évoqués…
Si le point fort de ce roman n’est pas nécessairement son intrigue, elle n’en demeure pas moins bien construite et Luciano Marrocu mène bien sa barque, ne livrant la solution qu’en tout dernier lieu.

En plongeant ses lecteurs dans l’Italie de l’avant-guerre, et plus particulièrement en Sardaigne, Luciano Marrocu propose avec Fáulas un premier roman réussi qui devrait séduire les amateurs de romans policiers historiques. L’auteur continue de raconter l’histoire de son pays et celle de l’inspecteur Serra dans Debrà Libanòs, sa seconde enquête.


Fáulas (Fáulas, 2000) de  Luciano Marrocu, La fosse aux ours (2008). Traduit de l’italien par Marc Porcu, 197 pages.

A défaut d’avoir ressuscité ma clé USB (ça m’étonnerait que ça soit possible, mais si quelqu’un a une idée, je suis preneur), j’ai retrouvé quelques fichiers dans ma corbeille (heureusement que je ne la vide pas souvent), dont cette chronique, qui a donc eu beaucoup de chance.

Les Raisons du doute est le quatrième roman de Gianrico Carofiglio. Si l’auteur italien avait dans son dernier roman, Le Passé est une terre étrangère (très bon aussi, voir par ailleurs), un temps délaissé le personnage de Guido Guerrieri, revoilà l’avocat dans ce qui constitue sa troisième enquête, après Témoin involontaire et Les Yeux fermés. Par contre, changement d’éditeur puisque ce n’est plus Rivages ce coup-ci, mais Le Seuil, qui a pris le relais.

raisonsdudouteRésumé

Guido Guerrieri est avocat pénaliste à Bari. On l’appelle en prison pour entendre un certain Paolicelli, condamné pour trafic de drogue. L’homme rentre de vacances au Monténégro avec femme et enfant lorsqu’on l’arrête à la frontière italienne. On trouve dans sa voiture pas moins de quarante kilos de cocaïne très pure. Le détenu jure à l’avocat qu’il n’y est pour rien et l’implore de le défendre en appel. Guido s’y refuse dans un premier temps, reconnaissant en Paolicelli le fasciste qui l’avait regardé se faire rouer de coups lorsqu’il était plus jeune. Il est même plutôt ravi du sort qui lui est réservé. Tout va changer lorsque la femme du détenu – une ex-mannequin qui sait se montrer persuasive – lui demande son aide.

Mon avis

« Un type de petite taille et très robuste, avec une incisive cassée, s’approcha et me traita de salopard rouge. Il m’enjoignit d’enlever immédiatement ma parka de merde, sinon ses amis et lui se chargeraient de m’administrer l’huile de ricin que je méritais. […]
Mon copain Roberto se pissa dessus. Et pas au sens métaphorique du terme. Je vis son jean délavé s’imprégner de liquide tandis que je demandais avec un filet de voix pourquoi je devais ôter ma parka. Je reçus pour toute réponse une gifle entre joue et oreille. Très forte.
« Enlève-la, camarade de merde. »
J’étais terrorisé et j’avais envie de pleurer, pourtant je refusai de m’exécuter. En essayant désespérément de ravaler mes larmes, je répétai ma question. Le type me flanqua une deuxième gifle, puis des coups de poing et de pied, et de nouveau des claques, au milieux des passants qui tournaient la tête de l’autre côté.
A un moment donné – je m’étais recroquevillé par terre pour me protéger des coups –, la bande fut mise en fuite. […]
En chemin, je fonds en larmes. Pas tant à cause de la douleur, mais de l’humiliation et de la peur. L’humiliation et la peur sont les sentiments qu’on oublie le plus difficilement.
Maudits fascistes.
Tout en pleurant et en reniflant, je dis à voix haute que malgré tout, je n’ai pas ôté ma parka. A cette pensée, je redresse les épaules et cesse de pleurer? Non, je n’ai pas ôté ma parka, fascistes de merde. Et j’ai gravé vos têtes dans ma mémoire.
Un jour, vous me le paierez. »

On retrouve donc dans ce roman Guido Guerrieri, l’avocat déjà croisé dans Témoin involontaire (voir par ici) et Les Yeux fermés (que je n’ai pas encore lu). Divorcé, sa nouvelle compagne l’a pour ainsi dire abandonné (un offre de travail qui ne se refuse pas, à New-York) et le voilà plus seul que jamais. Pour tromper l’ennui, il lit beaucoup – tout ce qui lui tombe sous la main en fait – et délivre quotidiennement crochets et uppercuts dans le sac de frappe qui se trouve dans son appartement.

Comme dans ses précédentes aventures, Gianrico Carofiglio nous donne à voir un personnage mi-héros mi-looser auquel il est difficile de ne pas s’attacher. Guido, par l’intermédiaire duquel on suit cette histoire est certes un avocat, mais avant tout profondément humain : il ne supporte pas l’injustice et peut être qualifié d’homme de conviction. Loin d’être parfait, il a aussi ses failles, ses doutes, et a parfois du mal à se regarder dans la glace. Dans cet opus, il doit se faire violence pour défendre un homme qu’il hait profondément, mais bien conscient que la justice l’a condamné trop vite.

« L’après-midi qui précéda l’audience […], je n’ouvris même pas le dossier. […]
Je ne commençai à travailler vraiment qu’après 21 heures. Travailler quand le temps manque est une de mes habitudes. Je suis un spécialiste de la dernière minute. Lorsque la tâche est difficile, ou importante, ou les deux, je ne parviens à l’accomplir qu’une fois le dos, tout le corps, au mur. »

J’aime beaucoup ce personnage avec qui j’ai quelques points communs. Comme lui, j’adore lire (tiens donc, c’est vrai ça ?) ; comme lui, je suis un procrastinateur de première. Et puis il n’y a pas beaucoup d’avocats à aller en toute décontraction boire et jouer aux cartes avec des malfrats (grosse cuite assurée !), et tout cela à la veille d’un procès important. Non non, ça, ça n’était pas un point commun, et pour cause : je ne suis pas avocat !

Juge antimafia et sénateur, Gianrico Carofiglio n’a pas son pareil pour nous donner à voir l’envers du décor de la justice italienne. Prison, procédure, procès : tout y est maîtrisé et sent le vécu, sans pour autant jamais ennuyer le lecteur. On se prend rapidement au jeu, se demandant si l’avocat parviendra à éviter à Paolicelli une lourde peine. Pas de temps mort, on vibre aux côtés de Guido, aussi bien dans la poursuite de son enquête que dans sa vie personnelle et affective. On rit aussi beaucoup, et l’ironie de ses réparties mentales, en complet décalage avec ce qu’il répond vraiment, nous offre des dialogues pas piqués des vers.

« J’étais sûr que nous n’arriverions à rien tirer de cette histoire et que cela finirait mal pour Paolicelli.
Je le devinais nettement et je me faisais l’effet d’un type qui, de la rive, regarde quelqu’un se noyer. D’un type qui feint de regretter ce qui se produit.
Mais qui est en réalité satisfait. Horriblement satisfait.
Tandis que je quittais la prison, je pensai qu’il faudrait tôt ou tard que je me trouve un métier honnête. »

Les raisons du doute est au final un très bon roman noir, comme l’étaient les précédentes enquêtes de Guido Guerrieri. En quelques romans, l’Italien Gianrico Carofiglio a prouvé qu’il était un des auteurs européens sur lesquels il faut désormais compter et dont chaque traduction est attendue avec une certaine impatience.
Puisque j’étais passé à côté de sa seconde enquête, j’aurai donc de quoi m’occuper en attendant la traduction de la quatrième aventure de Guerrieri, déjà parue en Italie. Ca s’appelle Le perfezioni provvisorie, c’est à dire littéralement, « Les perfections provisoires » : tout un programme ! Un auteur à découvrir absolument donc. Plaisir garanti…

Et un grand merci à Babelio pour m’avoir grâcieusement offert le roman en question.


Les raisons du doute (Ragionevoli dubbi, 2006) de Gianrico Carofiglio, Le Seuil (2010). Traduit de l’italien par Nathalie Bauer, 261 pages.

Le tailleur gris est un roman noir du Sicilien Andrea Camilleri, paru il y a quelques jours chez Métailié/Noir.

Résumé

Un directeur de banque italien ne sait pas comment occuper son premier jour de retraite. Adele, sa très jeune femme, installe au domicile conjugal un bel étudiant afin de la satisfaire. Amour, jalousie, etc. : le vieil homme fait défiler ses souvenirs, essayant de comprendre Adele, ce qui n’est pas chose aisée tant sa jeune épouse est contradictoire en bien des points.

Mon avis

J’ai découvert Camilleri cet été (mieux vaut tard que jamais !), avec Un été ardent justement, le dernier Montalbano à ce jour (chronique à venir). Que ses fans se rassurent, si le fameux commissaire sicilien est absent de ce court roman noir, le talent de Camilleri est, lui, toujours bien présent.
La langue de l’auteur est ici comme assagie (peu d’humour, pas de scènes déjantées) mais conserve cette saveur reconnaissable que sait si bien nous transmettre Quadruppani – le traducteur.

« Il se regarda de nouveau dans le miroir et cette fois, s’atrouva décidément ridicule. Il était habillé comme pour un conseil d’administration et, en réalité, la seule chose que désormais il aurait à administrer, ce serait l’énorme quantité de temps qu’il avait à disposition pour rin faire, rin de rin. »

Pas d’enquête dans ce roman, juste une plongée dans l’intimité d’un couple, des moments de vie dans le quotidien d’un néoretraité. Les nombreux flash-back nous aident à reconstituer peu à peu le parcours du vieil homme, aussi bien dans sa vie sentimentale, que sociale, au sein de la bourgeoisie italienne, ou encore professionnelle, dans le monde des affaires, où la Mafia n’est jamais très loin.

« Les membres du cercle étaient des vieilles peaux sexagénaires maquillées comme des quadragénaires, surchargées de fond de teint, de rouge à lèvres et de bijoux, affamées de séductions exotiques et de massages spéciaux ; leurs maris, directeurs généraux, entrepreneurs, députés ou simples bâtards qui avaient réussi à ramasser du fric on ne sait comment, ne leur cédaient pas sur ce terrain : tous voulaient apparaître trentenaires. Et donc, gymnastique quotidienne, promenades kilométriques sur la plage, salle de gym, sauna, massages, tortures diverses.
Il n’y participait jamais.
–    Comment est-il possible que tu n’arrives pas à socialiser ? lui demandait immanquablement Adele en lui faisant la gueule.
Rien que le verbe « socialiser » le faisait déjà profondément chier. »

On connaissait la verve d’Andrea Camilleri à travers les enquêtes de Montalbano. Avec ce Tailleur gris, une très belle histoire, toute en retenue, l’auteur sicilien nous montre une autre facette de son grand talent de conteur.

A signaler : vous pourrez voir un sujet sur Camilleri dans l’émission Metropolis, rediffusée sur Arte samedi à partir de 12h45 (merci Yann pour l’info).


Le tailleur gris (Il tailleur grigio, 2008) d’Andrea Camilleri (Métailié/Noir, 2009). Traduit de l’italien (Sicile) par Serge Quadruppani, 135 pages.