Archives de la catégorie ‘Polar jeunesse’

Vivant est un thriller pour la jeunesse de Roland Fuentès paru en 2018 chez Syros.

51et7gyenzlRésumé

Huit jeunes garçons et filles s’apprêtent à passer un séjour ensemble sur les bords de la Méditerranée. Au programme : révisions, sport et baignades dans les calanques. Il y a là sept étudiants, dont certains sont aussi athlètes de haut niveau, qui se connaissent plus ou moins. Et puis il y a Élias, que Lucas a invité. Ce dernier pensait que son ami, qui n’a pas fait d’études supérieures et travaille déjà dans le bâtiment, aurait peut-être un peu de mal à s’intégrer dans le groupe. Mais c’était sans compter sur le charme et la bonne humeur du jeune homme qui fait rapidement l’unanimité. Enfin presque. Car Mattéo, champion de triathlon, beau gosse et leader naturel, voit d’un mauvais œil cet étranger lui contester sa place au centre des débats.

Mon avis

Ce court roman – moins de deux cents pages – commence par une intense scène de course à pied dont on comprend vite que l’issue pourrait être fatale. Roland Fuentès prend ensuite le temps de planter le décor tout faisant se poursuivre cette scène inaugurale par intermittence, comme une espèce de fil rouge qui mènerait inéluctablement vers une issue funeste.

L’auteur, qui a déjà beaucoup écrit pour la jeunesse, n’en est pas à son coup d’essai. La construction est maîtrisée, l’écriture est plaisante. Peut-être les personnages manquent-ils un peu de profondeur pour convaincre totalement. Certains comportements des uns et des autres semblent naturels, d’autres moins. Surtout, le propos prétexte au roman, parrainé par la Cimade, à savoir la peur de l’étranger, n’est pas des plus évident. La haine qu’éprouve Mattéo envers Élias est-elle liée à sa couleur de peau ou à son ego démesuré et à son besoin, quasi maladif, d’être le centre de l’attention d’autrui ? Tout cela n’est pas très clair.

Il n’en demeure pas moins que Vivant, écrit comme un thriller, se lit d’une traite et non sans déplaisir. Ce roman devrait satisfaire nombre de jeunes lecteurs mais il lui manque sans doute un peu de profondeur pour en faire une lecture véritablement marquante.

Vivant, de Roland Fuentès, Syros (2018), 192 pages.

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L’Affaire Jules Bathias est un roman de Patrick Pécherot paru en 2006 dans la collection Souris Noire (Syros).

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Valentin Moineau doit préparer un exposé sur son arbre généalogique pour sa professeur d’histoire. Orphelin de père, chahuté voire harcelé plus qu’à son tour, le collégien aime à se réfugier dans les livres. L’histoire lui plaît et, ça tombe plutôt bien, sa mère lui apprend que son paternel avait commencé – avant de se noyer dans le canal – à rechercher ses propres racines.
S’attelant à la tâche, l’adolescent s’interroge sur l’existence d’un de ses aïeux. Pourquoi ce point d’interrogation rouge à côté de la date de décès supposée de cet arrière-arrière-grand-père qui a visiblement, à en juger par cette photo sépia, été un poilu ? Qui était vraiment ce Jules Bathias ? A-t-il péri durant la Grande Guerre ?

Mon avis

Passionné d’histoire, et en particulier des implications qu’elle peut avoir sur les destins des petites gens, Patrick Pécherot proposait en 2006 ce roman jeunesse dans la collection Souris Noire (Syros). La gouaille de l’auteur, particulièrement à l’œuvre dans sa trilogie parisienne, et son attachement à faire vivre le parler populaire est moins présent dans cet opus, sans doute en raison du jeune lectorat auquel il s’adresse. Pour autant, le style est agréable et on retrouve intactes certaines préoccupations de l’auteur d’Hével. À commencer par l’histoire donc, et en particulier ce qui a trait à la Première Guerre mondiale.

Timide, intelligent, taiseux, Valentin a des centres d’intérêts différents de la plupart des jeunes de son âge et une certaine tendance à la mélancolie contemplative. Pas étonnant qu’il apparaisse alors comme un souffre-douleur idéal pour certains garnements, qui aiment à le molester dès que possible. Malgré cela, grâce à son amie Léa, à sa mère et à quelques autres personnes, le quotidien du jeune homme reste supportable.

Si l’intrigue proposée par Patrick Pécherot, avec son lot de rebondissements, est des plus intéressantes, le roman souffre de certaines facilités. Quelques ficelles amenant l’ado à progresser dans son enquête sont un peu grosses – une tante qui travaille au ministère de la Justice, comme c’est pratique ! Certains personnages, à commencer par les trois caïds ayant Valentin dans le nez, sont caricaturaux. D’autres, heureusement, sont excellents, à commencer par la Marine, tenancière du café que fréquentait son père après qu’il se soit retrouvé au chômage.

Bien que comportant quelques défauts, ce roman d’enquête pour la jeunesse se révèle passionnant et bien écrit, ce dont ne pouvaient guère douter les lecteurs de Patrick Pécherot. Les quelques scènes mettant en scène Jules Bathias dans les tranchées sont puissantes et préfigurent déjà Tranchecaille, le chef-d’œuvre de l’auteur.

L’Affaire Jules Bathias, de Patrick Pécherot, Syros/Souris Noire (2006), 163 pages.

La règle de Seth est un roman d’Hervé Jubert paru en octobre dernier aux éditions Gründ.
L’éditeur semble avoir ciblé les ados mais le bouquin peut très bien être lu par des adultes.

Résumé

Seth, un dangereux criminel, parvient à s’évader de manière spectaculaire pendant son transfert, et ce malgré un dispositif de sécurité conséquent. À peine libre, il annonce publiquement qu’il va de nouveau semer la terreur.
Luther est le policier qui connaît le mieux l’ennemi public numéro un. C’est lui qui l’a arrêté. Et bien qu’il était responsable de son transfert, c’est lui qui – après s’être fait taper sur les doigts – est chargé de le retrouver et de l’empêcher de nuire. La mission s’annonce délicate et le premier cadavre ne tarde pas à être découvert…

Mon avis

Bien connu des jeunes lecteurs de polar, Hervé Jubert entame avec La règle de Seth une nouvelle série consacrée au criminel de grande envergure ayant emprunté son nom à la divinité égyptienne. La numérotation en début d’ouvrage le laissait penser, la fin, ouverte, semble le confirmer : on retrouvera sans doute les protagonistes. Seth, sorte de super-méchant, rappelle à sa façon le Masque d’argent, l’ennemi juré de Fantômette. Cependant, le ton de cette série est plus sombre que les aventures de l’héroïne au célèbre pompon. L’auteur n’épargne pas ses personnages – on arrête assez vite de compter les morts – et les place, au contraire, dans des situations plutôt extrêmes.

On retrouve rapidement le corps d’une des personnes les plus fortunées du pays, assassinée et tenant une carte de tarot. Un autre milliardaire trépasse, et là encore, la carte, signature de Seth. Mais s’agit-il bien de lui ou d’un imitateur ? Luther n’en est pas sûr…

A l’enquête sur la mort des ploutocrates et aux terribles menaces de Seth, Hervé Jubert ajoute des éléments d’anticipation (l’action se passe dans un futur proche). Le pays est touché par le « sommeil noir », un virus qui plonge les victimes dans un coma profond dont personne ne semble pouvoir sortir. Le président se fait représenter par son hologramme…
En plus de Seth et Luther, on fait la connaissance de Michel, un journaliste réputé, de sa compagne Zoé, et de Claire, amie de cette dernière, qui semble bien plaire à Luther…

La lecture de La règle de Seth ne laissera peut-être pas au lecteur des souvenirs impérissables mais le roman, efficace malgré quelques ficelles un peu grosses, lui fera assurément passer un bon moment de lecture-détente. Et Seth et Luther sont donc de retour dans le second opus, déjà disponible, Le don des larmes.

La règle de Seth, d’Hervé Jubert, Gründ (2012), 283 pages.

Rien qu’un jour de plus dans la vie d’un pauvre fou est un roman de Jean-Paul Nozière paru chez Thierry Magnier en 2011.
Pour l’anecdote, ce titre est une phrase issue du roman Comme la grenouille sur son nénuphar, que j’ai lu et chroniqué ici-même il y a quelque temps, Nozière ayant lui-même casé le titre du livre de Robbins dans son roman. J’ai trouvé cet échange de titres amusant (l’auteur américain est aussi remercié en fin d’ouvrage).
J’ai aussi aimé le petit clin d’oeil à l’excellent festival du polar de Lamballe, Noir sur la ville.


Résumé

Un ado de dix-sept ans est chargé par sa mère de surveiller sa petite sœur de trois ans, qui joue dans un parc de Lamballe. Une jolie femme l’accoste. Ne sachant lui dire non, le jeune homme perd sa sœur des yeux un moment. Suffisamment pour que la petite Élise ait disparu à son retour, probablement victime d’un enlèvement.
À l’autre bout de la France, dix ans plus tard, nouvelle disparition. Cette-fois il s’agit de Laura, une jolie gamine de treize ans. Le coupable est tout désigné en la personne de « Linlin », un ado handicapé dont le passe-temps favori est de se cacher pour reluquer les filles. Les habitants comme la police sont convaincus qu’il a violé la petite blonde et dissimulé le corps. L’enfer commence pour Jean-Alain.

Mon avis

On ne présente plus Jean-Paul Nozière, auteur d’une soixantaine de romans dont de nombreux polars, écrits pour la jeunesse comme pour les adultes.

On retrouve d’ailleurs dans Rien qu’un jour de plus dans la vie d’un pauvre fou, la ville de Sponge, qu’il met en scène dans nombre de ses titres (comme Echec et rap ou Je vais tuer mon papa). Ce sont en effet les gendarmes de la brigade de cette ville fictive de Bourgogne qui sont chargés de l’enquête sur la disparition de la jeune Laura, survenue sur les bords du lac du Serpent.

À part le tout début, raconté à la première personne par l’ado censé surveiller sa sœur, le récit est raconté à la troisième personne, en suivant au fil des chapitres certains personnages en particulier, Linlin et Alice notamment. Cette dernière, âgée de dix-sept ans, trouve les grandes vacances un peu longues, elle qui doit s’occuper de son petit frère. Elle a toujours eu de l’empathie pour Jean-Alain, qu’elle va voir tous les jours ou presque pour lui lire des romans, comme La vie devant soi. Lorsque Laura disparait, elle ne croît pas à la culpabilité de son ami et va faire son possible pour aider les gendarmes à découvrir la vérité.

Comme souvent, Jean-Paul Nozière n’a aucun mal à nous faire aimer ses protagonistes, qu’on suit avec intérêt. Le personnage de Jean-Alain, jeune handicapé mental qui essaie de se construire malgré les railleries permanentes dont il est victime est réussi, tout comme l’est la relation privilégiée qu’il entretient avec Alice.

Bien que l’intrigue ne soit pas révolutionnaire (et c’est sans doute le seul vrai reproche que l’on peut faire à ce livre), on tourne avec envie les pages de ce nouveau roman de Jean-Paul Nozière, qui parvient toujours à donner vie à ses personnages de manière convaincante. Une belle histoire, mêlant noirceur et espoir.


Rien qu’un jour de plus dans la vie d’un pauvre fou, de Jean-Paul Nozière, Thierry Magnier (2011), 272 pages.

Bloavezh mat ! Je vous souhaite le meilleur pour 2013, pour la lecture comme pour le reste !
En attendant le bilan de 2012, voici la première chroniques de l’année.

Le châtiment des hommes-tonnerres est un roman du prolifique Michel Honaker. Il s’agit du premier titre de la série que l’auteur consacre à « L’agence Pinkerton ».

Résumé

Dans les environs de Salt Lake City, hiver 1869.
Trois des meilleurs éléments de l’agence Pinkerton sont tués dans le Transcontinental. Ils avaient été envoyés à bord du train pour démasquer un cambrioleur fort habile qui y sévissait impunément depuis un moment. Peine perdue, il semblerait que le « Chapardeur » a plus d’une corde à son arc.
Neil Galore, 20 ans, enchaîne les petits boulots et peine encore à payer son loyer, au grand dam de sa propriétaire. Lorsqu’il voit dans le journal que Pinkerton cherche à recruter de nouveaux agents en urgence il décide immédiatement de postuler.

Mon avis

Michel Honaker, à qui l’on doit une quantité de romans impressionnante, n’est plus à présenter pour qui connaît un tant soi peu la littérature jeunesse. Ceci dit, cet opus ne s’affiche pas comme tel puisqu’il ne fait pas partie d’une collection jeunesse et peut aussi bien être lu par les adultes que par les ados.

Sans en dévoiler trop, disons que Neil est recruté par l’agence Pinkerton en même temps que trois autres jeunes de son âge. Il y a Armando Demayo, un Navajo qui ne veut pas admettre qu’il est Indien ; Angus Dulles, un jeune fermier qui ne semble pas très dégourdi ; et la belle Elly Aymes, qui ne laisse pas ses coéquipiers de marbre. Ils sont rapidement envoyés à bord du Transcontinental avec pour mission de faire mieux que leurs prédécesseurs : trouver et arrêter le Chapardeur.

L’action est très présente et on n’a pas le temps de s’ennuyer au fil des quelque 240 pages qui composent cette histoire. Les rebondissements sont nombreux, et pour la plupart aussi bien vus qu’imprévisibles. On s’attache assez facilement à Neil – qui est aussi le narrateur, ça aide – ainsi qu’à la ravissante Elly.

Michel Honaker écrit dans un style efficace, au service de l’action. On sent qu’il s’est documenté sur la période et la région et glisse astucieusement dans son récit quelques éléments peu connus de l’histoire de la conquête de l’Ouest, mêlant les faits historiques réels aux inventions de son cru. Il intègre également à son récit quelques touches de surnaturel qui ne sont pas sans intérêt pour l’intrigue.

Le châtiment des hommes-tonnerres est un roman efficace sur fond d’Ouest américain que l’on prend plaisir à lire. Si Michel Honaker parvient à maintenir ce niveau pour les prochain titres, gageons que sa série « L’agence Pinkerton » est promise à un bel avenir. Je lirai sans doute la suite pour m’en rendre compte.



Le châtiment des hommes-tonnerres
(L’agence Pinkerton, 1), de Michel Honaker, Flammarion (2011), 241 pages.

Comme l’an dernier, l’équipe de Polars Pourpres a contacté plusieurs lecteurs de polars avertis / webchroniqueurs pour qu’ils vous proposent les romans qu’ils jugent incontournables cet été.

Neuf personnes (dont bibi) ont mis en avant trois romans à emporter dans vos valises pour les vacances. Les sélections sont disponibles sur cette page.

Une fois n’est pas coutume, j’ai fait la part belle à la littérature jeunesse puisque deux de mes trois choix sont facilement lisibles par des ados (bon, le troisième aussi en fait, les ados lisent de tout…). Bien sûr, ils sont aussi facilement lisibles par des adultes, et c’est tant mieux !

Les trois romans que je vous conseille de lire les pieds dans l’eau, sur la plage, à l’ombre d’un arbre ou partout ailleurs sont…
 

Doglands, de Tim Willocks

Lorsque Tim Willocks s’essaie à la littérature pour la jeunesse, la réussite est encore au rendez-vous. Doglands raconte l’histoire de Furgul, un chiot élevé dans un terrible chenil de lévriers. Il découvre que lui et ses soeurs sont des bâtards et doivent fuir pour ne pas être tués. Le début d’un parcours semé d’embûches pour Furgul, qui rêve de pouvoir libérer sa mère. Roman initiatique mais aussi d’aventure, non dénué d’humour et de critique sociale, Doglands rappelle certains textes d’Orwell ou de Jack London. Un grand livre, qui plaira aux jeunes comme aux moins jeunes.

Voir aussi : la chronique complète

 

Bettý, d’Arnaldur Indriðason Betty

Trop chaud sur la plage ? Passez donc un moment en Islande avec Bettý. Délaissant le commissaire Erlendur le temps d’un roman, Arnaldur rend hommage au roman noir américain, et à James M. Cain en particulier. Bien qu’on sache dès le départ comment va se terminer l’histoire (l’auteur arrange à sa sauce Le facteur sonne toujours deux fois), le texte, construit avec machiavélisme n’en reste pas moins efficace. L’histoire est forte et un rebondissement venu d’ailleurs ne manquera pas de vous laisser pantois. Une vraie réussite !

Voir aussi : la chronique complète

Luz, de Marin Ledun

Luz a 14 ans. C’est le début des grandes vacances. Elle veut avoir un portable et un maillot deux pièces. Un repas estival qui s’éternise, l’apéro qui coule à flot, et voilà Vanier (le meilleur ami de son père) qui la regarde d’une étrange façon. Il lui fait peur et Luz décide de quitter les lieux, pour ne plus le voir et aller se baigner à la rivière. Le début d’une journée cauchemardesque. On s’identifie vite au personnage de Luz, parfaitement crédible. Le cadre, rural, est bien décrit, on s’y croirait. Marin Ledun aborde avec intelligence différents sujets liés à l’adolescence (la découverte de soi, les premières amours, la difficulté des rapports familiaux…) sans jamais tomber dans le côté gnangnan. Une vraie réussite que ce court roman à lire à tout âge. A consommer au camping, les pieds dans l’eau.

Voir aussi : rien du tout pour l’instant car la chronique complète, faut toujours que je la fasse, mais je vais peut-être relire le bouquin d’abord. En tout cas c’est très bon alors allez-y !

Comme pas mal de monde, j’ai toujours trop de choses à lire et pas assez de temps pour le faire, mais si vous voulez me proposer – et surtout proposer aux autres visiteurs du blog – quelques polars (ou même d’autres romans, ou BD ou autres, je ne suis pas sectaire), n’hésitez surtout pas !

Bonnes lectures estivales, bonnes vacances !

Breaking the Wall est un roman noir de Claire Gratias paru en 2009 dans la collection Rat Noir, chez Syros.

2748508548.01. SCLZZZZZZZRésumé

Juillet 1989.
Berlin-Ouest. Klaus Weber est contacté par une réalisatrice française pour témoigner dans son documentaire – « Le ciel partagé » – des relations particulières et douloureuses qu’il entretient avec le Mur.
Berlin-Est. Suite à un malaise cardiaque, Markus Schloss est devenu hémiplégique et a perdu l’usage de la parole. Épaulé par sa femme, il ressasse des heures durant son passé, cloîtré dans son appartement.
Ces deux hommes ont un point commun : un mur et une femme, Anna, ont suffi à faire basculer leur destin.

Mon avis

« De la fenêtre de la chambre, on aperçoit le poste frontière de Heinrich-Heine-Strasse encadré, de part et d’autre, par ce long ruban de béton que nous avons fini par ne plus voir. Le fameux « dispositif de protection antifasciste » destiné à protéger notre République de l’émigration et à empêcher l’impérialisme de contaminer l’Est. Moi aussi, j’ai été longtemps convaincu qu’il était indispensable à la défense de notre nation menacée. Comme dit mon collègue von Schnitzler, « une nécessité historique », « la construction la plus utile de toute l’histoire allemande »…
Mais sans cette nécessité historique, je n’aurai sans doute pas perdu Anna.
Et bien que nous nous soyons trouvés tous les deux du même côté, le Mur s’est dressé entre nous aussi impitoyablement que si Anna avait été à l’Ouest et moi à l’Est. Un soir de 1973, j’ai définitivement tiré le rideau de fer entre nous deux et la possibilité du bonheur. »

Breaking the Wall est la troisième contribution de Claire Gratias à la collection Rat Noir, laquelle regroupe des polars à destination des adolescents signés par des grands noms du roman noir –  Jean-Hugues Oppel, Serge Quadruppani… – ou des auteurs moins connus mais non moins dénués de talent. C’est assurément le cas de Claire Gratias dont Une sonate pour Rudy, l’un de ses précédents romans, a été de multiples fois récompensé.

« Muette, d’une pâleur mortelle, tu as levé sur moi tes grands yeux clairs et, pour la première fois, j’y ai vu briller des éclairs de haine.
Hass.
Le mot est plus fort en allemand. « Haine » est encore trop doux, trop proche de « laine » et de « aime ».
Hass, c’est un mot qui se crache à la figure de quelqu’un. Un mot que l’on projette hors de soi avec dégoût, comme si l’on venait de recevoir un coup de poing dans l’estomac.
Ce jour-là, ton regard m’a craché au visage, Anna. »

Le récit, plutôt simple dans sa construction mais aussi diablement efficace, balade le lecteur entre le passé et le présent des divers protagonistes, dont les sentiments sont fort bien dépeints par l’auteur. Au fil de l’histoire, Claire Gratias nous dit l’absurdité de ce mur qui a causé tant de drames humains et changé profondément l’Histoire de l’Allemagne.

« Comme d’habitude, il était rempli de choses merveilleuses : du beurre, des amandes, des raisins secs, des bougies décorées, des bonbons, du café, du marzipan, du chocolat… J’ai fermé les yeux pour mieux respirer l’odeur qui s’en échappait. C’est un parfum absolument fantastique et unique au monde, que je reconnaîtrais entre tous. À la fois frais, sucré et doré. Oui, cela peut sembler étrange, mais c’est un parfum brillant, scintillant, une odeur que l’on ne connaît pas ici. Je crois que, pour moi, cela demeurera à tout jamais l’« odeur de l’Ouest ».

Ci-dessus, un extrait du journal d’Anna dans lequel elle nous parle du « carton magique » que l’oncle Heinrich ramenait de l’Ouest pour les fêtes.
En adoptant par moments le point de vue d’Anna – sous la forme de son journal intime, donc –  l’auteur se glisse dans la peau d’une jeune fille vivant dans ce terrible contexte de guerre froide sa crise d’adolescence et ses premiers émois amoureux… Autour d’elle, de nombreux personnages s’aiment, se haïssent, se trahissent ou encore se rebellent contre l’ordre établi, avec dans ce dernier cas tous les risques que cela comporte dans cette société où tout citoyen peut cacher un informateur de la Stasi – la redoutable police politique est-allemande, habilitée à torturer toute personne pas assez « RDA-positive ».

Cet aspect du roman m’a beaucoup fait penser à l’excellent film La vie des autres (voir ici), que je vous invite vraiment à visionner. Un film hautement recommandable sur la Stasi, et un bon complément à la lecture de ce roman.

« J’ai joué mon rôle.
Au lieu de vivre ma vie.
Une autre vie.
Mais après tout, pourquoi l’aurais-je fait ?
Lorsqu’on est persuadé que son pays ne changera jamais et qu’on sait qu’il nous est impossible de le quitter, la meilleure solution n’est-elle pas de choisir une vie tranquille et une carrière gratifiante ?
C’est la voie que j’ai choisie. Sans me poser de questions.
Dans une société ou le mensonge est institutionnalisé, il est si facile de se mentir à soi-même… »

Avec Breaking the Wall, Claire Gratias nous offre un roman noir bouleversant et profondément humain qui devrait séduire les adolescents comme les adultes.


Breaking the Wall de Claire Gratias, Syros / Rat Noir, 241 pages.