Archives de la catégorie ‘Polar scandinave’

Allez, assez glandé, avec le retour des beaux jours je vais peut-être réussir à me mettre un bon coup de pied au c*l pour me remettre à écrire régulièrement des chroniques. J’en ai écrit quelques unes (Dark Horse, Psychiko…), mais en attendant, en voici une qui s’était égarée, retrouvée aujourd’hui mais écrite il y a… un an. L’occasion aussi de poursuivre avec mon challenge « Faudrait peut-être songer à A.B.C. ta PAL » (voir ici). Vu que j’aime bien l’Islande, les romans policiers et les enquêtes d’Erlendur, c’eut été simple de choisir Indriđason. Un peut trop d’ailleurs, et vu que j’ai de la ressource, voici un autre auteur de polar islandais en I. ^^

9782021071238L’énigme de Flatey (Flateyjargáta en VO) est un roman islandais de Viktor Arnar Ingólfsson publié au Seuil dans sa collection Policiers en 2013 dans une traduction de Patrick Guelpa. Il est depuis disponible au format poche en Points.

Résumé

Premier juin 1960, au large de l’île de Flatey, Breiðafjörður, Islande.
Le petit Nonni est parti en promenade avec son père et son grand-père, à la recherche de phoques sur la petite île de Ketilsey. À peine ont-ils accostés qu’il est pris d’une envie pressante. En s’isolant pour aller faire ses besoins, il tombe sur le cadavre d’un homme, méconnaissable.
L’enquête peine à trouver l’identité de la victime avant de conclure qu’il s’agit de Gaston Lund, un chercheur danois spécialiste du Codex Flateyensis, plus connu sous le nom de « livre de Flatey », un précieux manuscrit contenant une énigme toujours irrésolue et se présentant sous la forme de quarante questions.

Mon avis

Si les inconditionnels du polar nordique connaissent un peu Reykjavík, Keflavik voire Akureyri grâce à Arnaldur Indriđason, Arní Thorarinsson ou encore Stefan Mani, peu de chances qu’ils aient entendu parler de Flatey avant d’avoir ouvert ce livre. Et pour cause, cette minuscule île (deux kilomètres de long sur un de large) perdue au milieu du Breiðafjörður (grand fjord du nord-ouest de l’Islande) et dont le nom signifie « île plate » en islandais ne compte plus aujourd’hui que cinq habitants l’hiver (et quelques estivants de plus à la belle saison) !

« Quelques rochers isolés constituaient un bon abri en pente : tout près du garçon couvaient deux eiders femelles. Elles ne bougeaient pas et il fallait des yeux exercés pour les discerner dans les mottes de gazon. Un huîtrier pie se tenait sur une pierre et faisait beaucoup de bruit. Son nid n’était probablement pas très éloigné du rivage. Plus loin, sous un énorme rocher, gisait le cadavre d’un gros animal. Nonni avait déjà vu ce genre de choses sur la plage : des baleineaux, de grands phoques gris ou des carcasses ballonnées de moutons qui s’étaient noyés. Mais que ce cadavre-là soit revêtu d’un anorak vert, ça c’était nouveau. »

A l’époque du roman, elle était un peu plus peuplée mais absolument pas préparée à enquêter sur un meurtre. Car si l’on a cru au départ à une noyade, il s’avère vite que Gaston Lund a été tué. C’est pourquoi Elliðagrímur, le bourgmestre de l’île, appelle Kjartan, jeune et inexpérimenté sous-préfet de Patreksfjörður – il vient de se voir confier ce poste – pour les besoins de l’enquête. Laquelle s’annonce compliquée car personne ne semble avoir su que la victime se trouvait sur l’île – pas même ses proches, qui le croyaient resté au Danemark. Peu à peu, grâce au concours de Þormóður Krákur, le sacristain, d’Högni, l’instituteur, et de Jóhanna, la jeune médecin, Kjartan en apprend davantage.

Viktor Arnar Ingólfsson achève chaque chapitre par un extrait du livre de Flatey, ce manuscrit narrant la saga d’Ólafur Haraldsson et d’Ólafur Tryggvason, dont la petite bibliothèque de l’île possédait un fac-similé – l’original, revenu depuis en Islande, étant alors conservé à Copenhague.

L’intrigue n’est pas nécessairement exceptionnelle mais se laisse suivre sans déplaisir, d’autant que l’intérêt du roman réside largement dans son côté dépaysant. Comme Kjartan, le « continental », on s’étonne de l’existence rude et simple des habitants de Flatey, qui vivaient alors principalement de pêche et de chasse. Celle de l’eider dont on récoltait le précieux duvet, et celle du phoque, dont on commerçait la peau et mangeait la viande, souvent accompagnée de pommes de terre et de mörflot (graisse de mouton fondue).

Sans être des plus mémorables, L’énigme de Flatey fera passer un bon moment d’évasion aux lecteurs curieux d’ailleurs, prêts à suivre une enquête assez lente dans une petite île islandaise des années 1960. À consommer de préférence au coin du feu avec un doigt de brennivín.

L’énigme de Flatey (Flateyjargáta, 2002) de Viktor Arnar Ingólfsson, Seuil (2013). Traduit de l’islandais par Patrick Guelpa. Lu en poche aux éditions Points (2014), 377 pages.

Fantôme (Gjenferd), paru à la Série Noire l’an dernier est un roman du Norvégien Jo Nesbø mettant en scène Harry Hole.

Résumé

Après un exil de trois ans à Hong Kong, Harry Hole est de retour en Norvège mais il n’est pas réintégré dans la police locale. Pour autant, cela ne va pas l’empêcher d’enquêter, surtout qu’une affaire brûlante concerne l’un de ses proches. Le fils de son ex Rakel, Oleg, qu’il a vu grandir et pour lequel il a beaucoup d’affection, est accusé du meurtre d’un dealer. Impossible ! Pour Harry, ce ne peut pas être lui. Pourtant, tout – preuves et autres témoignages – semble malheureusement accréditer cette thèse. Qu’à cela ne tienne, Harry va faire tout son possible pour disculper Oleg.

Mon avis

Que dire sur ce roman qui n’ait pas déjà été dit à propos des précédentes enquêtes d’Harry Hole, lesquelles constituent pour l’heure la quasi-totalité de l’œuvre de Jo Nesbø (Chasseurs de têtes excepté) ? Pas grand chose… Dans cette neuvième enquête du plus célèbre des inspecteurs norvégiens, l’intrigue policière n’est pas un simple prétexte à faire évoluer une galerie de personnages, mais bien le cœur du roman en même temps qu’une mécanique redoutablement construite. Les inconditionnels de la série retrouveront donc les protagonistes là où ils les ont laissés à la fin du précédent opus, Le léopard. Comme souvent avec ce type de saga, ces derniers évoluent au fil des romans aussi est-il sans doute préférable de les lire dans l’ordre, bien qu’on puisse tout à fait prendre le train en route.

« – Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, les héroïnomanes tombaient comme des mouches. Mais peut-être les as-tu inclus dans tes prières ? […] – On ne condamne pas les gens qui fabriquent des voitures de sport, des parachutes de base jump, des armes de poing ou d’autres marchandises qu’on achète pour s’amuser et qui vous précipitent dans la mort. Je fournis une chose que les gens veulent, avec une qualité et à un prix qui me rendent concurrentiel. Ce que les clients font de la marchandise, ça les regarde. Tu sais que certains citoyens en parfait état de fonctionnement consomment des opiacées ? – Oui. J’ai été l’un d’eux. La différence entre toi et un fabricant de voitures de sport, c’est que ce que tu fais est interdit par la loi. – Il faut se garder de mêler loi et morale, Harry. »

Au cours de cette enquête, Harry va être de nouveau confronté à l’un de ses anciens démons : la drogue. Il semblerait que l’affaire concernant Oleg soit liée au trafic d’une nouvelle substance ayant émergé à Oslo : la fioline, une sorte d’héroïne qui fait rapidement fureur. Pour en savoir plus, l’inspecteur – qui ne l’est plus officiellement – va se lancer sur les traces du mystérieux « Dubaï », qui, d’après les on-dit, dirigerait ce sinistre trafic mais dont personne ne semble connaître la véritable identité.

On retrouvera aussi dans Fantôme l’efficacité de l’écriture de l’auteur norvégien, nerveuse et visuelle à souhait, tout au service de l’action et du suspense. Très peu de temps morts, si ce n’est pour décrire les affres de certains personnages, parfois en proie aux doutes.

Si vous avez déjà lu un Harry Hole et que vous n’avez pas du tout aimé, vous pouvez sans doute passer votre chemin. Avec Fantôme, Jo Nesbø, égal à lui-même, continue à faire du Jo Nesbø. Mais pourquoi le lui reprocher puisque c’est ce qu’il fait de mieux ? Un opus aussi efficace que les précédents. En attendant le prochain…

Fantôme (Gjenferd, 2011), de Jo Nesbø, Gallimard/Série Noire (2013). Traduit du norvégien par Paul Dott, 546 pages.

Miséricorde (Kvinden I Buret, 2007), est le premier roman du Danois Jussi Adler-Olsen a avoir été traduit en français. Publiée initialement chez Albin Michel en 2011, cette première enquête de Carl Mørck (et du Département V.) est depuis parue au Livre de poche.
Le roman faisait partie des finalistes du Prix Découverte Polars Pourpres.

Résumé

Il y a de cela cinq ans, Merete Lyyngaard, l’une des femmes politiques les plus en vue du Danemark, jolie et promise a une belle carrière – la presse l’évoquait même comme possible Premier ministre – a disparu du jour au lendemain sans laisser la moindre trace. La dernière fois qu’elle a été aperçue, c’était sur un bateau. Alors à défaut de véritable piste on a parlé de fuite à l’étranger ou de suicide dans la mer. L’affaire a d’abord fait couler beaucoup d’encre, avant d’être reléguée au second plan puis quasiment oubliée.
Lorsque l’on impose à Carl Mørck de travailler dans une nouvelle unité chargée d’enquêter sur des affaires délaissées, il choisit d’emblée de se replonger dans ce dossier médiatique. Il se rend compte que l’enquête de l’époque à été un peu bâclée et découvre de nouveaux éléments

Mon avis

Disons le tout de go. Si ce roman n’avait pas été au nombre des finalistes du Prix Découverte Polars Pourpres, je pense bien que je ne l’aurais jamais ouvert. Si j’en avais entendu parler, ce n’était pas une de mes priorités. Et il y a déjà tellement à lire…
Toujours est-il que je l’ai lu et que si je ne vais pas crier au chef-d’œuvre, loin de là, je dois bien dire qu’il ne m’a pas déplu. Tant mieux.

L’intrigue n’est pas des plus exceptionnelles. Elle sent même le déjà lu/vu. La personne disparue depuis longtemps qui est en faite bien vivante mais retenue prisonnière et torturée, c’est pas d’une originalité folle. Non, ne criez pas au spoiler, on le sait dès le début et l’éditeur l’explique même en quatrième de couverture. Le suspense n’est pas non plus à couper le souffle mais l’on se prend quand même au jeu d’essayer de comprendre comment Merete, qui nous est présentée comme une quasi sainte, à réussi à se mettre quelqu’un à dos à tel point qu’il ne semble rien attendre d’autre de la vie que le plaisir de la voir souffrir.

« Malgré ses prévisions pessimistes, la faible lueur persista. Elle distinguait les contours de la pièce et le lent amaigrissement de ses membres. Cette situation, qui pouvait rappeler le noir diffus d’un hiver, dura près de quinze mois, après quoi, tout changea radicalement de nouveau.

Ce fut le jour où elle vit pour la première fois des ombres derrière les vitres des miroirs.

Elle était en train de penser à des livres. Elle y pensait souvent pour éviter d’imaginer la vie qu’elle aurait pu avoir, si seulement elle avait fait des choix différents pour son existence. Penser aux livres la transportait dans un autre monde. Le seul fait de se représenter la sécheresse et la douce texture du papier allumait en elle une flamme de nostalgie. Elle retrouvait l’odeur de la cellulose et de l’encre d’imprimerie évaporée. Mille fois, elle s’était réfugiée en pensée dans sa bibliothèque imaginaire, pour en sortir le seul de tous les livres au monde dont elle était certaine de se souvenir parfaitement et dont elle n’avait pas besoin d’inventer la fin. Ce n’était pas le livre dont elle avait le plus envie de se souvenir, ni celui qui lui avait fait la plus grande impression, mais c’était le seul qui restait intacte dans sa mémoire martyrisée, grâce à des souvenirs bénis de rires sans contrainte.

Sa mère le lui avait lu et Merete l’avait lu à Oluf, et à présent, dans le noir, elle se le relisait toute seule. »

De fait, le point fort de ce roman est plutôt à aller chercher du côté de ses personnages. En plus de Merete, la jeune femme politique enfermée pour de sombres raisons donc, Jussi Adler-Olsen parvient à donner vie à un certain nombre de protagonistes pas inintéressants. Merete n’a pas de vie sentimentale et se consacre entièrement à la politique et à Oluf, son petit frère handicapé mental, qui n’a plus qu’elle depuis la mort de leurs parents dans un accident de voiture.
Du côté des enquêteurs, nous faisons la connaissance de Carl Mørck, qui a été un bon policier mais qui est complètement détruit, en dépression, depuis l’opération policière qui a débouché sur la mort d’un de ses coéquipiers et la paralysie de son binôme, Hardy. Mørck, qui n’y pouvait pas forcément grand chose, ne peut se défaire d’un sentiment de culpabilité profond envers son collègue, coincé dans un lit d’hôpital car atteint du « locked-in syndrom ». Il se rend donc souvent voir Hardy et souffre de voir son ami se laisser mourir…

Le personnage d’Hafez el Assad est lui aussi intéressant. Ne pouvant faire face seul à la charge de travail que lui demande ses supérieurs dans le cadre de l’ouverture du nouveau Département V., Mørck demande de l’aide. On lui met donc dans les pattes ce réfugié syrien à peine bilingue qui doit initialement passer le balai, lui faire du café et l’aider à ranger ses dossiers. Hafez se révèle vite très intelligent, ce que ne manque pas de constater Mørck, qui lui confie peu à peu des tâches de police digne d’un véritable adjoint. De nombreuses zones d’ombre existent quant au passé d’Hafez, dont il ne veut rien dire. M’est avis qu’on en saura plus dans les prochains romans. Plutôt prometteur tout ça…

« Dans le bureaux de l’administration, on passe plus de temps à remplir des formulaires idiots qu’à aider nos concitoyens, tu savais ça Carl ? Je voudrais bien y voir les prétentieux qui nous gouvernent. S’ils étaient obligés de remplir des formulaires pour avoir leurs dîners gratuits, leurs chauffeurs gratuits, leur logement gratuit, leurs indemnités journalières, leurs voyages gratuits, leur secrétaire gratuite et tout le tremblement, ils n’auraient le temps ni de manger, ni de dormir, ni de voyager, ni de rouler en voiture, ni de faire quoi que ce soit. Imagine un peu : si notre Premier Ministre, avant les réunions, était obligé de mettre une croix devant le sujet qu’il allait aborder avec ses ministres ! En trois exemplaires, imprimés à partir d’un ordinateur qui ne fonctionne qu’un jour sur deux. Et si on le forçait à faire valider son texte par un fonctionnaire quelconque avant d’en parler Je suis sûre qu’il en mourrait ! »

[…] Plus de la moitié des citoyens danois auraient aimé se débarrasser du Premier Ministre, et il en serait de même demain, après-demain, et jusqu’au jour où l’on aurait remédié à tous les maux qu’il avait déversé sur le pays et sur ses citoyens. Cela prendrait des décennies. »

Au final, si ce Miséricorde n’est pas non plus exceptionnel il n’en demeure pas moins un honorable roman de procédure policière et une agréable lecture. Lire la suite ne sera pas pour moi une priorité, mais pourquoi pas…
Pour information, il y a déjà deux autres enquêtes du Département V. parues chez Albin Michel : Profanation et Délivrance.

Miséricorde (Kvinden I Buret, 2007), de Jussi Adler-Olsen, Albin Michel (2011). Traduit du danois par Monique Christiansen, 489 pages.

Froid mortel (Sankta Psyko) est le quatrième roman du Suédois Johan Theorin.

https://i0.wp.com/polars.pourpres.net/img/uploads/51cT8799+DL.jpgRésumé

Valla, Suède.
Jan Hauger est embauché à La Clairière, une « maternelle » (il ne faut plus dire crèche) couplée à un centre de détention psychiatrique et destinée à accueillir les têtes blondes des patients internés. Les employés du jardin d’enfants n’ont pas le droit d’accéder à l’hôpital, et inversement, les bambins passant par une espèce de sas pour aller d’un bâtiment à l’autre visiter leur parent enfermé.
D’étranges choses se passent de l’autre côté et Jan Hauger est bien décidé à en savoir plus. Mais attention, la curiosité est un vilain défaut…

Mon avis

On commençait à bien connaître Johan Theorin pour sa série de romans consacrés à l’île d’Öland et mettant en scène, comme en fil rouge, le vieux Gerlof Davidsson. L’heure trouble, L’écho des morts et Le sang des pierres, trois petits bijoux de roman d’atmosphère embarquant illico le lecteur dans les brumes de la campagne scandinave, avaient fait forte impression.

Bien que Froid mortel se déroule aussi en Suède, changement radical d’ambiance. Le dossier de presse parle d’un « thriller sombre et machiavélique » et évoque Shutter Island et Vol au-dessus d’un nid de coucou. Forcément, avec de telles références, une attente se crée. Si l’on ne peut que saluer la volonté de l’auteur de sortir, pour une fois, de son cadre habituel, la déception est au rendez-vous.

Même avec beaucoup de bonne volonté, bien difficile de s’attacher au personnage de Jan, aussi charismatique qu’une huître morte. L’un des principes du thriller étant de faire « frissonner » le lecteur de concert avec le protagoniste, c’est déjà mal parti. Bien qu’on en apprend peu à peu sur le (trouble) passé de Jan et sur ses motivations (pas forcément toujours très avouables), le livre met de plus beaucoup de temps à s’installer. L’auteur a lu/vu des thrillers à l’américaine, cela se sent. Il essaie de reproduire le modèle – un serial killer par-ci, une lampe-torche qui s’éteint au mauvais moment faute de piles par-là – mais la sauce ne prend pas vraiment. Le suspense n’est que relatif et il faut attendre le dernier tiers du livre pour commencer à s’intéresser au sort des personnages.

Malgré quelques rebondissements bienvenus, le dénouement, en demi-teinte, achève de laisser le lecteur sur sa faim. On retiendra quand même certaines réflexions intéressantes, sur la solitude par exemple, et quelques beaux passages – Theorin a une vraie plume, c’est indéniable.

Beaucoup d’attente au départ, et une réelle déception à l’arrivée pour ce nouveau Johan Theorin. Après cette tentative de thriller psychologique guère convaincante, espérons que le Suédois revienne à ce qu’il sait faire de mieux : les romans d’atmosphère se déroulant sur l’île d’Öland (ou pas d’ailleurs). Rendez-nous Gerlof !


Froid mortel (Sankta Psyko, 2011), de Johan Theorin, Albin Michel (2013). Traduit du suédois par Rémi Cassaigne, 448 pages.

Bettý, publié en Islande en 2003 sous le même titre, est un roman noir d’Arnaldur Indriðason paru aux éditions Métailié fin 2011.
Contrairement à tous les romans de l’auteur traduits jusqu’à présent en français, il ne fait pas partie de la série consacrée au commissaire Erlendur.

 

 

BettyRésumé

 

Cette histoire est de celles où l’on sait dès le départ qu’elle va mal se terminer. Dès les premières lignes, le personnage principal nous explique que s’il est actuellement en détention provisoire dans la prison de Litla-Hraun (la plus grande d’Islande), c’est à cause de Bettý. Il se demande s’il aurait pu empêcher ça, mais c’est trop tard. Bettý l’a pris dans ses filets et, aveuglé par son amour, il n’a rien vu venir.

 

 

Mon avis

 

« Aurais-je pu prévoir cela ? Aurais-je pu me rendre compte de ce qui se passait et me protéger ? Me retirer de tout cela et disparaître ? Je vois, maintenant qu’on sait la façon dont tout ça s’est combiné, que j’aurais dû savoir où on allait. J’aurais dû voir les signaux de danger. J’aurais dû comprendre bien plus tôt ce qui se passait. J’aurais dû… J’aurais dû… J’aurais dû… »

 

Délaissant le temps d’un livre (originalement publié en 2003) la série qui lui a valu une renommée mondiale et de nombreux prix prestigieux, Arnaldur en profite pour rendre hommage au roman noir qu’il affectionne. S’affranchissant totalement du célèbre commissaire Erlendur et de ses collègues – un petit clin d’œil mis à part, il n’a pas pu s’en empêcher – il nous livre une adaptation très personnelle du classique qu’est Le facteur sonne toujours deux fois, texte fort et plusieurs fois porté à l’écran sous divers titres (Les amants diaboliques, Le dernier tournant, ou tout simplement avec le même nom). L’auteur ne cache pas sa source d’inspiration, citant James M.Cain en exergue.

 

« Elle était là. Elle était arrivée en retard et je l’avais tout de suite remarquée parce qu’elle était… merveilleuse. Merveilleuse dès l’instant où je l’ai vue pour la première fois entrer dans la salle, au crépuscule. Derrière elle, la lumière du couloir lui faisait un halo, comme à une star de cinéma. Elle n’avait aucune crainte de se montrer féminine comme nombre d’autres femmes ; il y en avait une dans la salle qui était en anorak, assise avec les jambes sur le dossier de la chaise la plus proche. La femme qui se tenait dans l’embrasure de la porte, elle, avait une robe moulante avec de minces bretelles qui laissaient voir de gracieuses omoplates, son abondante chevelure brune lui retombait sur les épaules et ses yeux étaient enfoncés, bruns avec une pointe de blanc qui étincelait. Et lorsqu’elle souriait… »

 
En principe, le lecteur de polar un tant soi peu connaisseur sait donc déjà tout de l’histoire : la femme fatale va mettre le grappin sur l’amant pour abréger la vie du mari. Et il n’est pas loin d’avoir tout bon.

 

« Il y avait quelque chose en elle qui m’intriguait et je crois savoir ce que c’était. Elle avait une assurance et une prestance qu’à ce moment-là je ne m’expliquais pas. Pour elle, tout cela était une pièce qu’elle avait déjà jouée auparavant. Elle était très consciente de sa beauté et l’avait probablement toujours utilisée pour obtenir ce qu’elle voulait. Je connais peu de femmes aussi conscientes de la force que leur confèrent la beauté et le sex-appeal. Toute sa vie, elle avait mené les gens par le bout du nez et elle était tellement habile qu’on ne s’en apercevait que lorsqu’on se retrouvait dans ses bras. »

 

Lors d’une de ses conférences, le personnage principal, avocat spécialisé dans le droit maritime et la pêche, rencontre Bettý et succombe immédiatement à ses charmes. La magnifique et vénéneuse jeune femme lui propose alors de travailler pour son mari, un richissime armateur. Le narrateur n’est pas au bout de ses peines.

 

« Avant, je l’aurais peut-être méprisée de penser ainsi mais, depuis, je savais de quoi elle parlait. Je la comprenais. Je comprenais ce qu’elle racontait sur le niveau de vie et la fortune, les richesses qui vous permettent de vivre comme des rois et de vous débarrasser de tous les soucis quand vous ne pouvez pas vous payer telle ou telle chose. Et elle était Bettý. Pour moi, il n’y avait pas moyen de mépriser Bettý. Au contraire. Je m’empêtrais de plus en plus dans sa toile. C’était notre lune de miel et elle m’aveuglait jusqu’à me cacher le soleil. Je l’adorais. »

 

Tout semble cousu de fil blanc et pourtant, à la moitié du roman, Arnaldur assène un énorme rebondissement venu de nulle part qui laissera plus d’un lecteur pantois, sous le choc. A se demander comment, alors qu’on croyait tout savoir, l’auteur a pu nous mener aussi astucieusement par le bout du nez pendant une centaine de pages.

 

«  –  Je pense parfois à un accident, dit-elle en regardant son doigt. Il y a des gens qui meurent dans des accidents de voiture. Il y en a d’autres qui font une chute lors d’une escalade en montagne. Ou qui sont victimes d’une balle perdue. Qui tombent dans une rivière. Qui ont un os de poulet qui se coince dans la gorge. Il y a tout le temps des gens qui meurent. Sur qui ça tombe ? C’est le hasard. Il n’y a aucune règle là-dedans. Il n’y a qu’à aider un peu le hasard. »

 

Avec Bettý, roman noir hommage construit avec machiavélisme, Arnaldur nous dévoile une nouvelle facette de son immense talent. Puisqu’il s’agit d’un exercice de style brillamment accompli, on accordera à l’élève une excellente note pour ce coup de maître.
On saluera aussi au passage le superbe travail du traducteur, personnage de l’ombre que l’on ne remercie jamais assez, Patrick Guelpa.

 


 

Bettý (Bettý, 2003) d’Arnaldur Indriðason, éditions Métailié / Noir (2011). Traduit de l’islandais par Patrick Guelpa, 198 pages.

Le sang des pierres (Blodläge) est le troisième roman du Suédois Johan Theorin dont j’avais beaucoup aimé les deux premiers.

 

 

sang des pierresRésumé

 

Peter Mörner se réjouit de passer les vacances de Pâques avec ses deux enfants. Il va pouvoir leur montrer leur nouvelle maison de Stenvik, sur l’île d’Öland. Malheureusement, tout ne va pas aller comme prévu. La maladie de sa fille, plus grave qu’il n’y paraissait, va nécessiter son hospitalisation.
Dans le même temps, des studios où sont tournés des films pornographiques sont ravagés par les flammes. Jerry, le père de Peter, est l’un des propriétaires des lieux. Il est finalement sauvé de l’incendie mais on retrouve deux corps calcinés dans les décombres. La police ouvre une enquête.
Peter se serait bien passé de devoir héberger son vieux père qui perd la boule alors que sa fille a besoin de lui.

 

 

Mon avis

 

« Quand Gerlof avait construit sa maison au début des années cinquante, il avait une vue sur la mer à l’ouest et apercevait le clocher à l’est – mais à l’époque, il y avait beaucoup de vaches et de moutons qui se chargeaient de faire place nette dans les champs. Maintenant qu’il n’y avait plus de bétail, les arbres avaient repris le dessus. Leurs cimes formaient un toit de plus en plus dense autour de la maison et, en traversant la route, Gerlof ne fit qu’apercevoir le détroit encore couvert de glace.

Stenvik était un vieux village de pêcheurs, et Gerlof se rappelait le temps où ils alignaient leurs barques sur les galets du rivage doucement arrondi, en attendant de partir à la rame relever leurs filets dans le détroit. Mais ils avaient tous disparus, leurs maisons et leurs cabanons transformés en maisons de vacances. »

A la manière de Mons Kallentoft, Johan Theorin nous fait voir la Suéde sous différentes saisons. Après l’automne de L’heure trouble et l’hiver de L’écho des morts, nous retournons sur l’île d’Öland, au printemps cette fois-ci. La glace du détroit commence à fondre et les maisons de vacances se remplissent peu à peu, ce qui agace Gerlof au plus haut point. On retrouve ici avec plaisir le sympathique octogénaire mis en scène par l’auteur dans ses précédents romans – et inspiré par son grand-père, lui-même pêcheur. Autour de Gerlof, le village (imaginaire) de Stenvik s’agrandit, avec la construction de maisons secondaires, et le lecteur fait donc connaissance avec ce nouveau voisinage.

 

« C’est beau, non ? » dit Peter.

Jesper, sur le siège passager, leva les yeux de sa Game Boy.

« Quoi donc ?

– Ça… L’île… Tout. »

Jesper regarda par la fenêtre en hochant la tête, mais Peter ne reconnut pas dans les yeux de son fils l’émotion qu’il ressentait, lui, sur l’île. C’était peut-être ça être jeune, ne pas apprécier la nature pour elle-même ? Peut-être fallait-il avoir un certain âge et connu un grand chagrin pour vraiment s’intéresser à l’âme d’un paysage ? »

 

On rencontre bien sûr Peter, le personnage principal de ce roman, ses deux enfants, Jesper et Nilla, ainsi que son père, Jerry. Ce dernier est un retraité de l’industrie du porno, détesté par son fils qui ne souhaite pas qu’il fréquente ses propres enfants. On découvre aussi le couple Larsson, Vendela et Max. Lui écrit des livres de développement personnel et même des ouvrages de cuisine et en tire une grande fierté, alors qu’il sait à peine cuire un oeuf. En vérité, c’est elle qui, dans l’ombre, fait le principal du travail. Vendela, née sur l’île, est triste en amour – son couple bat de l’aile – et croit plus que jamais aux Elfes auxquels elle prête de nombreux pouvoirs.

 

« De retour de l’école, le lendemain, elle sort la broche de la poche intérieure de son manteau en passant devant la pierre des Elfes. Elle la regarde, puis inspecte les creux vides.

C’est drôle, mais elle ne trouve pas quoi souhaiter. Pas aujourd’hui. Elle va avoir dix ans, et devrait déborder de voeux à formuler concernant son avenir, mais sa tête est vide.

Faire un voyage à Paris ?

Il faut être modeste. Elle finit par souhaiter aller sur le continent, à Kalmar, où elle n’a pas été depuis presque deux ans.

Elle pose la broche dans un des creux et rentre en courant.

Vient samedi. Pour une fois, l’école est fermée, car on installe de nouveaux poêles dans les salles de classe.

« Dépêche-toi avec les vaches, aujourd’hui, lui dit son père à table. Comme ça tu auras le temps de te changer.

– Pourquoi ?

– On va prendre le train pour Kalmar, et rester la nuit chez ta tante. »

Un hasard ? Non, les Elfes.

Mais Vendela n’aurait pas du continuer à faire des voeux. »

Les amateurs de thrillers musclés seront peut-être déroutés par la lenteur de l’intrigue, notamment de sa mise en place – il ne se passe rien de « policier » pendant les quatre-vingts premières pages. Comme souvent dans le polar scandinave, l’auteur prend son temps pour rendre une atmosphère, des paysages, pour décrire des personnages, leur état d’esprit,… et il le fait très bien. Les légendes anciennes – nuit de Walpurgis, Elfes et autres Trolls – contribuent à instaurer cette ambiance particulière, et c’est précisément du passé que vont ressurgir les vieilles histoires à l’origine des problèmes actuels de la famille Mörner.

 

Intelligemment, Johan Theorin joue avec son lecteur, distillant les informations au compte-goutte de manière à le tenir en haleine. Peu à peu, les rebondissements se font plus rapprochés, jusqu’à un final très réussi à plusieurs niveaux, riche en action et en révélations – on se souviendra d’une scène de course-poursuite mémorable et pour le moins particulière.

Fidèle à lui-même, Johan Theorin signe avec Le sang des pierres un polar efficace qui donne envie de les retrouver, lui et Gerlof, dans leur prochaine enquête. On conseillera au lecteur désireux de découvrir ce jeune et talentueux auteur suédois de commencer par L’heure trouble – désormais disponible en poche – qui est sans doute son meilleur roman.

 

Infos : Pour en savoir plus sur le polar nordique, je vous conseille ce catalogue, élaboré par la librairie Compagnie, ainsi que ce sujet, très complet, du forum des Rivières Pourpres.

 


Le sang des pierres (Blodläge, 2010) de Johan Theorin, Albin Michel (2011). Traduit du suédois par Rémi Cassaigne, 425 pages.

La rivière noire (que vous trouverez dès aujourd’hui chez votre libraire) est le septième roman de l’Islandais Arnaldur Indriðason à paraître en France, toujours chez Métailié et toujours excellemment traduit par Éric Boury.

Si l’on retrouve les personnages des enquêtes d’Erlendur, difficile de parler d’une nouvelle enquête du commissaire puisqu’il est pour ainsi dire absent du roman.

 

 

Résumé

 

Le corps d’un homme, seulement vêtu d’un T-shirt féminin, est retrouvé dans un appartement du centre de Reykjavik. Beaucoup de sang, une profonde entaille à la gorge : le doute n’est pas permis quant à la cause de la mort. Cependant, l’enquête peine à démarrer. Pas d’arme du crime, aucun signe d’effraction ou de lutte, pas de témoin… La seule piste se résume à des cachets de Rohypnol – la drogue du viol – trouvés dans la veste de la victime.

Puisque le commissaire Erlendur a pris ses congés, c’est Elinborg qui est chargée de l’enquête. Un châle retrouvé sous le lit de la victime dégage une odeur épicée que reconnaît sans peine la policière, cuisinière à ses heures perdues. C’est grâce à son flair que la vérité va se faire jour peu à peu…

 

 

rivière noireMon avis

 

Je ne vous le cache pas, Arnaldur Indriðason est un de mes chouchous et l’un des rares auteurs dont je n’ai pas raté un seul roman (hormis ceux qui n’ont pas encore été traduits). Au fait, Madame Métailié, peut-on espérer lire un jour les deux premières enquêtes d’Erlendur en français (Synir duftsins, 1997 et Dauðarósir, 1998) ?

Du coup, tous les ans, début février, c’est le même bonheur de retrouver Erlendur, Elinborg (un peu moins Sigurdur Oli, j’avoue…) et l’Islande. Un peu déçu par la couverture cette année, mais vu que l’intérieur est très bien, c’est pas grave (Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse, comme dirait l’autre).

 

La rivière noire s’ouvre sur un jeune homme préparant avec minutie sa soirée. Ayant repéré au préalable une charmante demoiselle, il prévoit de l’accoster dans un bar et de lui offrir son cocktail spécial, celui qui devrait l’aider à assouvir ses désirs. Deux jours plus tard, suite à un appel, la police retrouvera le corps du violeur.

 

Après  Hypothermie, dans lequel Erlendur enquêtait seul et officieusement, Arnaldur Indriðason nous propose une seconde enquête originale dans sa forme. Ce coup-ci, le plus célèbre des commissaires islandais est en vacances, parti se ressourcer dans la région des fjords de l’Est. En son absence, c’est Elinborg, sa fidèle collègue, qui prend les choses en main.

 

« Ils étaient très friands de séries policières à la télé. Plus jeunes, les garçons avaient été aussi impressionnés qu’excités par le fait que leur mère travaille à la Criminelle, comme ces gens exceptionnels qu’on voyait dans les feuilletons. Ils n’avaient toutefois pas tardé à comprendre que ce qu’elle leur racontait ne correspondaient en rien à ce qu’ils connaissaient. Les héros des séries avaient généralement un physique et des attitudes de mannequins, ils étaient excellents tireurs et leurs paroles faisaient mouche à chaque fois qu’ils se frottaient à des malfrats calculateurs. En outre, ils résolvaient les enquêtes les plus complexes à la vitesse de l’éclair et citaient la littérature mondiale entre deux courses-poursuites. Les plus atroces des meurtres étaient perpétrés à chaque épisode, parfois il y en avait même deux, trois ou quatre, le salaud était toujours attrapé à la fin et il recevait un châtiment amplement mérité.

Les garçons savaient qu’Elinborg travaillait énormément afin de doper un peu son salaire minable, comme elle disait. Elle leur avait affirmé n’avoir jamais pris part à une course-poursuite. Elle ne possédait pas de pistolet, et encore moins de fusil automatique, du reste, la police islandaise n’utilisait pas d’arme à feu. Les malfrats, quant à eux, étaient généralement des malheureux, des pauvres types, pour reprendre l’expression de Sigurdur Oli, et la plupart étaient bien connu des services de police. La majorité des affaires concernaient des cambriolages et des vols de voitures. La brigade des stupéfiants s’occupait des trafics de drogue et les crimes graves comme les viols atterrissaient régulièrement sur le bureau d’Elinborg. Les meurtres étaient rares, même si leur nombre variait d’une année à l’autre : parfois il n’y en avait aucun, d’autres années, il pouvait y en avoir jusqu’à quatre. »

 

Habituée à rester dans l’ombre d’Erlendur, la policière efficace se retrouve ici sur le devant de la scène, ce qui permet au lecteur de faire plus ample connaissance avec elle. Mère de famille, on la suit aussi bien au travail qu’à la maison, où elle retrouve Teddi, son mari attentionné, et ses enfants. Theodora, la plus jeune, s’inquiète pour sa maman (qui fait un métier dangereux) tandis que Valthor, adolescent, ne lui parle plus mais ne se prive pas de s’épancher sur son blog. Insomniaque à cause de son travail, elle fait retomber la pression en cuisinant pour ses proches. Passionnée par la gastronomie, elle a même eu son heure de gloire avec la publication d’un livre de cuisine.

 

« Un grand calme envahissait Elinborg à chaque fois qu’elle s’accordait un peu de temps pour la cuisine. Elle s’autorisait à changer d’attitude, à s’abstraire de l’agitation du quotidien, de son travail et à se reposer sur sa famille. Elle se vidait l’esprit de tout ce qui ne concernait pas les divers ingrédients et la manière dont elle pouvait se servir de son intelligence et de son imagination fertile afin de créer une entité parfaite à partir d’éléments chaotiques. La cuisine lui permettait de satisfaire ses besoins créatifs, qui consistaient à transformer une matière brute pour lui donner une autre nature, un autre goût, une autre odeur. Elle considérait les trois stades de la cuisine comme une sorte de recette pour la vie : la préparation, la réalisation et le repas autour de la table. »

 

Comme souvent chez Arnaldur Indriðason – l’enquête va amener la police à fouiller la psychologie et le passé des personnages. Cette fois, Elinborg va être amenée à quitter la capitale et les siens pour rejoindre l’intérieur des terres et cette Islande profonde, en proie au chômage et à l’exode rural, très bien dépeinte par l’auteur.

 

« C’était le soir. Elinborg éprouvait de la mauvaise conscience envers sa famille qui, ces temps-ci, se nourrissait principalement de plats rapportés par Teddi. Elle se dit qu’elle devait passer plus de temps à la maison, être plus disponible pour Theodora et pour ses fils, ainsi que pour Teddi qui avait tendance à rester collé devant la télévision. Il affirmait regarder principalement des documentaires scientifiques ou animaliers, mais c’était un mensonge éhonté. Elle l’avait souvent pris la main dans le sac alors qu’il avalait les pires programmes américain de divertissement ou de téléréalité qui ne s’intéressaient qu’aux mariages, aux mannequins ou à des individus naufragés sur quelque île déserte. Voilà les nouveaux documentaires animaliers de Teddi. »

 

Malgré la lenteur du rythme, propre à la littérature policière scandinave, on peut véritablement parler de suspense tant Indriðason parvient à donner envie de tourner les pages, distillant peu à peu les indices sans oublier de proposer fausses pistes et rebondissements.

 

La rivière noire est un roman de la même couleur, fort réussi, à la hauteur des précédents. Si les fans d’Erlendur pourront être quelque peu déroutés par l’absence du commissaire, Arnaldur Indriðason n’en réussit pas moins son pari, en prouvant qu’il peut très bien s’affranchir du personnage qui l’a rendu célèbre. Vivement février prochain !

 


La rivière noire (Myrká, 2008) d’Arnaldur Indriðason (Métailié/Noir, 2011). Traduit de l’islandais par Éric Boury, 299 pages.