Archives de la catégorie ‘Science-Fiction / Anticipation’

Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (Do Androids Dream of Electric Sheep ?) est un roman de science-fiction de Philip Kindred Dick publié en 1968 aux États-Unis. Il a fallu attendre 1976 pour que la traduction française, signée Serge Quadruppani, paraisse aux Éditions Champ Libre.

L’histoire de ce roman est connue du grand public de par l’adaptation qui en a été faite pour le cinéma par Ridley Scott sous le titre Blade Runner, avec Harrisson Ford dans le rôle de Rick Deckard.

 Résumé

Dans un futur plus ou moins proche, en 1992 (rappelons que le livre a été écrit dans les années 1960) Rick Deckard gagne sa vie en éliminant les androïdes, ces êtres venus d’ailleurs essayant de se faire leur place sur la planète Terre – où leur présence est interdite – en se faisant passer pour des humains. Son rêve le plus grand serait de pouvoir s’offrir, ainsi qu’à sa femme, un animal vivant, lesquels sont devenus rares et hors de prix, et non plus une imitation électrique.

Lorsque l’un de ses collègue, réputé pour être le meilleur chasseur d’androïdes, se retrouve hospitalisé et que son supérieur lui propose alors sa mission en cours, à savoir éradiquer six Nexus 6, les androïdes les plus sophistiqués, et donc dangereux, Rick accepte de suite le contrat. S’il réussit la mission, il pourra peut-être enfin s’acheter un vrai animal.

Mon avis

Cela faisait bien longtemps que je voulais découvrir l’œuvre de Philip K. Dick, considéré par beaucoup comme l’un des plus grands noms de la SF, et plus particulièrement ce texte. Ça me permettra aussi de pouvoir regarder le film – oui, j’ai (entre autres) une maladie : lorsque je sais qu’un film est issu d’un livre, je ne peux pas le regarder sans avoir lu l’original auparavant.

« Il resta longtemps à contempler la chouette assoupie sur son perchoir. Des milliers d’idées se bousculaient dans son esprit, sur la guerre, sur le jour où les chouettes avaient commencé à tomber du ciel. Il se souvenait de l’annonce quotidienne de l’extinction de nouvelles espèces dans les journaux quand il était enfant. Un matin c’était les renards, le lendemain les blaireaux. Jusqu’à ce que les gens aient fini par se lasser. Alors on avait cessé de lire ces faire-part zoologiques.
Il songea encore au besoin qu’il éprouvait de posséder un animal vivant, à la véritable haine qu’il commençait à ressentir pour son mouton électrique qu’il entourait d’autant de soins que s’il avait été vivant. « Comme les objets sont tyranniques, pensa-t-il. Ce truc ne sait même pas que j’existe. Comme les androïdes, il est incapable de se rendre compte de l’existence des autres. » Il n’y avait jamais songé auparavant – à cette similitude entre les animaux électriques et les andro. « L’animal électrique, se dit-il pourrait être considéré comme une espèce inférieure de robot. Ou encore, l’androïde pouvait passer pour une forme particulièrement perfectionnée et complexe d’animal électrique. » Ces deux points de vue le répugnèrent. »

Le monde imaginé par Philip K. Dick est intéressant. Les animaux ont quasiment disparu, de nombreuses espèces étant d’ores et déjà éteintes, à cause d’une terrible poussière radioactive (on ne sait pas vraiment ce qui est arrivé, une guerre apparemment). Les humains quittent quant à eux pour la plupart la Terre pour d’autres planètes. Le gouvernement pousse d’ailleurs les gens à partir et ceux qui restent – comme Deckard et sa femme – le font parce qu’ils le veulent vraiment.

L’aspect chasse/intrigue est réussi et riche en suspense, ce qui fait qu’on ne s’ennuie pas. L’action est présente et quelques rebondissements sont fort intéressants. À ce niveau-là, ce roman partage bien des points communs avec le polar/thriller, et l’on comprend aisément qu’il ait connu le succès sur grand écran.

Le personnage de Rick Deckard, qui semble a priori quelqu’un de sûr de lui, mais dont on découvre peu à peu qu’il ne vit en fait que dans l’incertitude, et même dans le doute existentiel par rapport à de nombreuses choses – son mouton électrique, sa femme, le mercerisme… – est bien plus intéressant au final que ne le laissait présager les premières pages.

Par certains de ses sujets, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? est aussi un livre qui amène à réfléchir un tant soi peu. Je pense notamment à la question du mercerisme où à l’émission de télé de l’Ami Buster. Si l’on prend un peu le temps, les parallèles avec notre monde actuel se dessinent, avec les questionnements qui vont avec. Rien qu’à ce niveau-là, ce roman est un de ceux dont on sait en le refermant qu’il mérite une seconde lecture.

Pas mécontent du tout d’être enfin entré dans l’univers de Philip K. Dick. Ça m’a plu et je pense que je ne m’arrêterai donc pas là. En attendant, je vais regarder Blade Runner d’ici peu…


Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (Do Androids Dream of Electric Sheep ?, 1968), de Philip K. Dick, Champ Libre (1976). Traduit de l’américain par Serge Quadruppani.
Lu en poche, chez Lattès dans la collection Titres SF, édition de 1979, 245 pages.

Publicités
Narcose est un roman de Jacques Barbéry, initialement paru en 1989 chez Denoël (collection « Présence du futur »).
En 2008, il est réédité dans une version augmentée par les éditions La Volte, avec un CD  de la bande originale du livre (intitulé Une soirée au Lemno’s Club), également signé Jacques Barbéri.
Narcose est le premier roman d’un triptyque : suivent La mémoire du crime (paru en février) et Le tueur venu du Centaure (à paraître en 2010).

Résumé

Narcose, ville-rêve… Anton Orosco, artiste de la magouille, doit fuir. Son salut passe par l’extrados, la zone urbaine des marginaux peuplée par une faune étrange, décalée, où les lolitrans croisent des humains à tête d’animal. Mais se cacher est inutile. Autant changer de corps. En s’embarquant dans une course à la chirurgie plastique, Anton ne pensait pas finir dans la peau d’un lapin. Ni rencontrer Célia, l’adolescente mystérieuse capable de franchir l’envers du décor. Bourré d’amphécafé et de scotch-benzédrine, Anton traverse à toute allure un univers grouillant et instable. En quête d’une issue. D’un plancher tangible. Car à Narcose, lorsqu’on tombe, c’est peut-être le sol qui monte.

Mon avis

Comme certains d’entre vous ont peut-être pu le deviner d’après le grand nombre de chroniques se trouvant dans la rubrique SF, je ne suis pas très attiré par ce genre.
Si j’ai lu Wells, Bradbury, Orwell ou encore Huxley (quand même, faut pas pousser non plus !), ma culture SF – peut-être devrais-je dire mon inculture ? – s’arrête à peu près là (pour ce que j’ai lu en tout cas).
De temps en temps, sur conseil, il m’arrive d’en lire, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, je suis rarement déçu.

C’est donc suite à l’excellent article de Laurent Leleu (merci à lui pour le conseil) paru dans le dernier numéro du non moins excellent L’indic (merci à eux) que j’ai découvert Jacques Barbéri.

« Il malaxe nerveusement un écran-mouchoir, qu’il étale brutalement devant lui… Encore vint minutes. Vint interminables minutes avant de savoir s’il va faire l’objet d’une mise en examen… Il repense au visage cadavérique du juge d’instruction, les veines probablement récurées au Chupabomber ou à la mélasse lysergique. Un accro de première bourre, friand de dessous de table qu’il n’a lui-même pas su honorer. Son avocat a fait des pieds et des mains – bien qu’il en soit dépourvu, en tant que membre de la congrégation des stigmatisés – pour obtenir un non-lieu anticipé, sans succès. Pour rester dans les formules douteuses, il n’a pas eu le bras assez long. Et maintenant son devenir ne tient plus qu’à un fil. Il soupire en avalant cul sec une éprouvette d’Amphécafé, la dixième de la matinée[…] »

Narcose, c’est un concentré d’inventions en tout genres, au niveau des êtres vivants, des moyens de transport, des objets, de la ville, bref, d’un univers tout entier.
C’est souvent ce qui me fait perdre pied en SF : quand il y a trop d’inventions à ingurgiter, je n’assimile pas, c’est indigeste (suivent alors ballonnements voire nausées). Et pourtant, ici, malgré les délires permanents de l’auteur (y a qu’à voir le concert de rodéomethatrombix du musicien Cornélicius en fin de roman) j’ai vraiment accroché.

« Il fait la manche en face du Jungle Beer. Recueille de quoi s’acheter un sandwich de Gmorl ou un cornet d’encornets, dort sur des cartons et pleure. Durant les longues heures d’attente et de vide, assis en tailleur sur le béton froid, bercé par le cliquetis des pièces percutant le sol, il se demande parfois comment il a pu en arriver là. Mais lorsqu’il gigote à la lisière du sommeil, le carton crissant contre son dos, la fraîcheur de la nuit picorant sa peau nue, il navigue dans son passé et constat qu’il n’y a vraiment rien à en tirer. Qu’il ne pouvait pas atterrir ailleurs qu’ici. Dans un corps d’emprunt, amoché et repoussant, sans avenir et surtout sans espoir. Il ne sait même pas s’il hait suffisamment Lion pour désirer le tuer, mais se rend bien compte que s’il pouvait répondre par la négative à cette question, il n’aurait plus qu’à se laisser mourir sur le champ.
Il entretient donc sa haine. »

Pourquoi ais-je accroché alors? L’explication me paraît assez simple. Parce que c’est bien écrit tout d’abord. Et aussi parce que Barbéri ne craint pas le mélange des genres et que ce roman (et le second plus encore apparemment) emprunte beaucoup aux codes du roman noir.
Anton Orosco, le héros de ce roman, fuit en permanence les emmerdes. Ce magouilleur invétéré a fini par se faire pincer et doit se faire discret s’il ne veut pas passer les prochaines années sur une planète qui semble avoir tout du bagne.
Ce brave Anton est véritablement accroc à l’amphécafé et tient plutôt bien le scotch-benzédrine. De plus, les femmes (ou ce qui y ressemble dans cet univers déjanté) ne sont pas sans lui faire de l’effet.
Pour se faire oublier, Anton erre dans l’extrados, sorte de ghetto de Narcose où alcool, drogue et prostitution sont facilement disponibles.
Assez rapidement vient s’ajouter une histoire de vengeance, qui ajoutée à la fuite d’Anton fournit un suspense appréciable.
Barbéri fait également des clins d’œil, que j’ai parfois pu déceler (à Alice au pays des merveilles, à Star Trek) et parfois non (à Philip K. Dick aussi apparemment, mais comme je ne l’ai pas lu – oui je sais c’est pas bien !).

La lecture de ce bon roman est rendue plus agréable encore par l’ambiance musicale fournie en complément. C’est assez expérimental (ça ne plaira pas forcément à tous) mais j’ai trouvé ça sympa et bien fait. Barbéri est aussi un bon saxophoniste (il joue dans la formation Palo Alto) et certains morceaux sont très bons (je pense à la 8e piste, nommée Gay tapant, notamment). Vous pouvez en écouter certains sur ce Myspace.

Au final, un bon moment de lecture que je conseille à ceux qui ne sont pas allergiques à la SF, ou à ceux qui comme moi essaient de se soigner.


Narcose de Jacques Barbéri, Éditions La Volte (2008), 200 pages.
Porteurs d’âmes est un roman de Pierre Bordage, grand auteur de science-fiction français. 
Ce roman est vraiment difficile à classer, tant il emprunte à de nombreus genres : polar, science-fiction, roman d’amour, … Personnellement, je le mettrai en SF.

Ce roman fait partie de la sélection automnale du Prix SNCF du Polar 2007 dans la catégorie Polars français.

porteursdame.JPGRésumé

Léonie, achetée enfant au Liberia, séquestrée, prostituée, s’enfuit à vingt ans de son enfer pour se retrouver clandestine et sans papiers dans les rues de Paris. Edmé, inspecteur désenchanté à la Crim’, déprimé par tes violences, la misère et le cynisme qu’il côtoie chaque jour, découvre un étrange charnier dans la Marne. Cyrian, fils de famille en mal de raisons de vivre, se prête à un voyage expérimental d’un genre nouveau, pour trouver le frisson de l’extrême : le transfert de l’âme dans un corps d’emprunt. Leur point commun ? Tous trois sont porteurs d’âmes, comme tous les êtres humains. Mais parfois les âmes ne sont pas où elles devraient être… 

Mon avis

Excellente lecture que je vous conseille vivement.

Un petit mot tout d’abord sur le découpage du livre. L’alternance des personnages tous les chapitres, parfois lourde, voire énervante dans certains romans, me paraît ici justifiée et réussie, avec à chaque fois LA petite phrase finale (à la Chattam, je dirais) qui donnerait presque envie de sauter les deux autres chapitres pour savoir ce qui suit directement.

L’écriture est agréable et très fluide.
Les personnages principaux sont tous très attachants.
Pas de temps mort : on ne s’ennuie pas une seule seconde.
J’ai particulièrement apprécié l’aspect sociétal du roman, avec une mention spéciale pour les petits éléments de la vie courante – dans ce futur proche créé par Bordage – qui sont parfois croustillants, et plausibles (nouvelles limitations de vitesse, conflits au Moyen-Orient, …).

Seul bémol : quelques éléments bien trop prévisibles (à mon avis).