Articles Tagués ‘Afrique du Sud’

La Mort selon Turner est un roman de Tim Willocks paru chez Sonatine en 2018 dans une traduction de Benjamin Legrand.

ob_42bc82_mort-turnerRésumé

Quatre jeunes Afrikaners aisés viennent depuis leur campagne se saouler dans un quartier malfamé du Cap. Ils se font déjà remarquer dans le bar, mais le pire reste à venir. En état d’ivresse avancée lorsqu’ils repartent, l’un d’entre eux ne regarde pas avant de faire marche arrière et écrase une jeune Noire de la rue qui cherchait quelque chose à se mettre sous la dent dans les poubelles de l’établissement. Ils paniquent, la laissent sur place, mourante, puis décident de faire comme si rien n’était arrivé.
Alors que le taux de criminalité est au plus haut et que bien des meurtres restent impunis, le moins qu’on puisse dire est que la mort accidentelle d’une SDF n’émeut pas grand monde. Pas grand monde, mais Turner, si.

Mon avis

On a déjà vu Tim Willocks nous narrer la dureté du milieu carcéral aux États-Unis (Green River), les chiens et la nature (Doglands), ou encore les aventures épiques de Matthias Tannhauser dans une période particulièrement tourmentée du Moyen Âge (La Religion, Les Douze Enfants de Paris). Place ici à un tout autre décor, non-moins violent : l’Afrique du Sud post-apartheid.

On retrouve dans cet excellent thriller les qualités et les limites propres à l’auteur. Un talent de conteur évident, qui sait alterner les scènes d’action et les moments plus introspectifs avec brio. Une propension à croquer des personnages en profondeur sans noyer le lecteur d’innombrables descriptions. Mais aussi une tendance prononcée à plonger ses personnages dans leurs ultimes retranchements et à ne pas épargner le lecteur. Certaines scènes – et surtout une en particulier – sont particulièrement atroces. Sans doute trop pour les plus sensibles, à qui l’on déconseille donc cette lecture – ou tout au moins certains passages. À la décharge de Tim Willocks, cela n’est pas gratuit et la scène mémorable en question est essentielle au déroulé de l’intrigue.

Le personnage de Turner, policier noir revenu de tout, incorruptible, peu réceptif aux ordres de sa hiérarchie, est à la limite de la caricature tout en ne tombant jamais vraiment dedans. C’est son sens aigu de la justice et son opiniâtreté qui font de cette histoire ce qu’elle est. On y croise d’autres personnages forts comme Margot Le Roux, femme à la tête d’un empire minier et mère du chauffard, qu’elle décide de protéger à tout prix pour ne pas que soit salie la bonne réputation familiale.

Très difficile à lâcher en cours de route, La mort selon Turner est un brillant thriller. Décor aride, scènes mémorables, personnages forts… Tous les ingrédients sont là pour faire de ce roman un film de qualité.

La Mort selon Turner (Memo from Turner, 2018), de Tim Willocks, Sonatine (2018). Traduit de l’anglais par Benjamin Legrand, 384 pages.
Lu en Pocket (2019), 449 pages.

L’Année du lion (Fever) est un roman de Deon Meyer paru au Seuil il y a un an.
La traduction est atypique « de l’afrikaans et de l’anglais par Catherine Du Toit et Marie-Caroline Aubert ».

l-annee-du-lionRésumé

Afrique du Sud, de nos jours.
Plus de 90% de la population mondiale a disparu, décimée par un coronavirus redoutable contre lequel aucun vaccin n’a pu être trouvé.
Nico Storm et son père ont survécu. Ils roulent pour atteindre un endroit que Willem a choisi après mûre réflexion pour essayer d’y établir une communauté. Ce sera rapidement chose faite et le lieu, baptisé « Amanzi », construit à proximité immédiate d’un barrage hydroélectrique, attire de plus en plus de rescapés. L’afflux de personnes amène à devoir s’organiser au mieux. Elle amène aussi des complications de tous ordres.

Mon avis

On connaissait Deon Meyer pour ses romans policiers plus classiques : ceux mettant en scène Benny Griessel ou encore Les Soldats de l’aube, largement salué à sa sortie en 2003 (Grand Prix de Littérature Policière et Prix Mystère de la Critique entre autres). Le choix du post-apocalyptique pourra surprendre ses lecteurs habituels mais l’auteur sud-africain place là aussi la barre très haut. Il a déclaré :  « J’ai écrit L’Année du Lion avec ferveur. C’est une histoire qui m’a obsédé pendant cinq ans. »

On le croit sans mal tant les quelque 640 pages, passionnantes du début à la fin, se boivent comme du petit lait. Nico est terriblement attachant mais d’autres personnages – il y en a pléthore – ne le sont pas moins. Le récit est très intelligemment construit.
L’histoire est contée par un Nico adulte – il évoque rapidement sa femme ou le meurtre de son père. Un Nico bien loin du gamin de treize ans qui tentait de survivre aux chaleurs intenses du Karoo avec son père. Forcément, avec cette structure, on sait bien que Nico survivra aux épreuves, mais ça permet aussi à l’auteur d’instiller des doses de mystère qui donnent furieusement envie de tourner les pages. L’histoire contée chronologiquement par Nico Storm est entrecoupée de témoignages des uns et des autres collectés dans un but mémoriel (pour écrire plus tard l’histoire d’Amanzi), d’abord par Willem, puis par ses successeurs. Tensions internes, luttes pour le pouvoir, attaques venues de l’extérieur, etc. Bien des éléments inhérents au genre ne surprendront pas les lecteurs férus de ce type de textes. Peu importe tant le récit est efficace et les personnages intéressants – Domingo, le Pasteur, etc.
Et Deon Meyer, roublard, nous réserve quand même quelques surprises, et non des moindres.

L’Année du lion est un excellent roman post-apocalyptique contenant néanmoins une intrigue criminelle – on ne se refait pas. Véritable page-turner, sa lecture est d’une fluidité totale et le dénouement, à la hauteur, nous permet de mieux saisir les motivations profondes qui ont poussé Deon Meyer à ressentir la nécessité d’écrire un tel texte. À lire sans aucun doute !

L’Année du lion (Fever, 2017), de Deon Meyer, Seuil (2017). Traduit de l’afrikaans et de l’anglais par Catherine Du Toit et Marie-Caroline Aubert, 640 pages.

Retour aux affaires après une colo (top) et les Vieilles Charrues (pas le meilleur cru mais on s’est bien amusés).

La dette est un roman du Sud-africain Mike Nicol paru chez Ombres Noires en 2013. Il est annoncé comme le premier d’une trilogie.

Résumé

Mace Bishop et Pylon Buso sont amis et partenaires depuis des années. Désormais « recyclés » dans la sécurité, ils étaient auparavant plutôt spécialisés dans le trafic international d’armes et de munitions en tous genres.
Une ancienne connaissance, Ducky Hartnell, leur demande d’assurer la protection de son fils Matthew, gérant d’une boîte de nuit réputée du Cap, qu’une association contre la drogue menace sérieusement. Normalement, les deux compères auraient refusé. Seulement, ils ont une dette envers Ducky, lequel parvient à les convaincre.

Mon avis

Plus qu’une intrigue policière classique, avec meurtre et élucidation, La dette est une sorte de course poursuite incessante entre de nombreux personnages, tous plus ou moins liés entre eux, et parfois amenés à s’épauler par la force des choses alors qu’ils se souhaitent mutuellement le pire. Le roman ne commence pas immédiatement sur les chapeaux de roue, le temps pour Mike Nicol de planter le décor et d’introduire les protagonistes. Mais à partir du moment où les choses dérapent, il n’y aura plus de répit pour le lecteur – pas plus que pour les personnages – jusqu’à la dernière et six-centième page (pour la version poche, chez J’ai Lu).

Les personnages de Mace et Pylon, pourtant moralement atroces, sont rendus peu à peu humains par l’auteur, qui nous fait aussi voir leur vie de famille et leurs atermoiements sentimentaux – Mace, par exemple, est particulièrement touchant dans son lien avec sa fille handicapée. Ces grosses brutes sans peur ont donc aussi dans leur musculeuse poitrine un petit cœur qui bat. La jolie et mystérieuse Sheemina February, avocate représentant la PAGAD (association anti-drogue), prête à tout pour arriver à ses fins, est également intéressante. Au fil des pages, on se demande, tout comme Mace, pourquoi elle lui en veut à ce point. On ne connaîtra la réponse que dans les toutes dernières pages.

Le décor, Le Cap, est bien décrit par l’auteur, qui nous fait voir cette grande ville sud-africaine sous toutes ses coutures, des quartiers huppés pour blancs richissimes aux ghettos où tentent de survivre des enfants noirs faméliques et souvent malades du SIDA. Si l’action se déroule principalement en Afrique du Sud, certains personnages voyagent aussi, à New York ou encore à Luanda dont le carnaval (véridique ?) est décrit de manière particulièrement inquiétante.

Avec La dette, Mike Nicol signe un pur roman d’action aux rebondissements incessants qui tient sans peine le lecteur en haleine. S’agissant du premier opus d’une trilogie annoncée, on retrouvera Mace et Pylon dans d’autres aventures, notamment dans Killer Country, déjà paru aux éditions Ombres Noires.

La dette (Payback, 2009), de Mike Nicol, Ombres Noires (2013). Traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Estelle Roudet, 554 pages.
Lu en poche chez J’ai lu (2014), 599 pages.