Articles Tagués ‘Afrique’

Mortel smartphone, premier titre de la collection « Les romans de la colère » est un court roman de Didier Daeninckx paru aux éditions Osaka en octobre 2013.

Résumé

Cherald est adolescent et vit au Congo. Il est à l’école lorsque des hommes armés l’enlèvent, ainsi que tous ses camarades de classe. Les soldats les amènent jusqu’à une mine de coltan où ils doivent travailler dur et sans relâche. Incapables de sortir du camp, réduits à l’esclavage par une bande sans pitié, les jeunes vivent un véritable enfer. Mais Cherald n’est pas du genre à se laisser faire et il compte bien prendre la poudre d’escampette dès que l’occasion se présentera.

Mon avis

Mortel smartphone est donc le premier titre de la collection « Les romans de la colère », lancée par Osaka. Son principe, tout simple, est résumé par l’éditeur en une phrase : « Quand un auteur se met en colère, il en fait un roman. »
Dans ce titre, Didier Daeninckx, qu’on ne présente plus (on lui doit plus de quatre-vingts romans, principalement policiers), dénonce les conditions dans lesquelles est exploité le coltan, ce minerai rare dont on extrait le tantale. La découverte de ce métal, qui conduit l’électricité sans dégager beaucoup de chaleur, a permis de grandes avancées technologiques en aéronautique et en électronique. C’est grâce aux condensateurs au tantale que les ordinateurs, consoles et autres téléphones ont pu être miniaturisés comme jamais auparavant. Si des gisements sont correctement exploités, en Australie ou en Chine par exemple, une grande partie du coltan mondial provient de mines situées dans des pays africains instables, où des groupes armés profitent du laxisme des autorités pour s’enrichir, en exploitant à l’envi des populations corvéables, et notamment des enfants. Ainsi, on estime que 20% du PIB d’un pays comme le Rwanda provient de l’exploitation mafieuse du coltan. L’auteur, qui se dit par ailleurs fier de ne pas posséder de téléphone portable, a écrit ce texte pour sensibiliser le lecteur européen sur ce sujet ignoré par la plupart des médias et dont n’ont que faire les leaders mondiaux de la téléphonie.
Grâce à Cherald (le texte est raconté à la première personne), le lecteur suit de manière – peut-être un peu trop – didactique le parcours du coltan, des mines du Congo à notre téléphone.
Le court roman – une quarantaine de pages – se lit très vite. Il est suivi d’une interview dans laquelle Didier Daeninckx nous explique la genèse de son projet et son intérêt pour cette question du coltan.

Sans qu’il soit pour autant prohibitif, on pourra peut-être trouver le livre un peu cher eu égard à son modeste nombre de pages. Ceci mis à part, l’on ne peut que saluer l’initiative d’Osaka d’avoir lancé cette intéressante collection, qui compte depuis d’autres titres, signés par Marc Villard, Roger Martin, Zolma ou encore Catherine Fradier, et autant de sujets abordés.

Mortel smartphone, de Didier Daeninckx, Osaka (2014), 52 pages.

Publicités

C’est avec effroi que j’ai vu que je n’avais rien écrit ici depuis un mois. Horreur ! Que le temps passe vite ! Mais non… ce blog n’est pas encore mort et enterré !
Difficile de s’enfermer pour écrire par ce beau temps qui incite plus à aller bouquiner, tranquillement allongé dans l’herbe ou sur la plage (je ne m’en suis pas privé d’ailleurs).
Il doit bien y avoir une dizaine de romans lus ces dernières semaines qui attendent que je les chronique, sans même parler des BD et des films (là par contre, j’abandonne pour l’instant je pense, enfin, on verra bien). Du coup, pour recommencer, j’ai choisi un roman dont je voulais vraiment parler car il s’agit d’un gros coup de cœur.

Les fantômes du delta, ayant pour cadre le Nigéria, est le second roman d’Aurélien Molas après  La onzième plaie (Prix Polars Pourpres découverte 2010, entre autres).

https://i0.wp.com/polars.pourpres.net/img/uploads/aurelien.jpgRésumé

Nigéria, août 2003

Le père David, homme d’église et marxiste convaincu, œuvre depuis des années au service des plus pauvres aux quatre coins de l’Afrique. Il dirige l’orphelinat d’Owerri lorsqu’une nuit de tempête, arrive une jeune femme. Le missionnaire s’attendait à tout sauf à ce qu’elle lui annonce. La nouvelle va définitivement bouleverser son existence.

Nigéria, juin 2006

Benjamin Dufrais et Jacques Rougée, deux médecins MSF français, se rendent dans un orphelinat pour une mission de routine. Alors qu’ils commencent à interroger le personnel et à observer l’état de santé des enfants, une fusillade explose. Le début de leur cauchemar…

Mon avis

Souvenez-vous, j’avais déjà beaucoup aimé  La onzième plaie, le premier roman d’Aurélien Molas, paru en 2010. Je n’avais d’ailleurs pas été le seul, puisqu’il avait récolté une belle moisson de prix littéraires dont le Prix Polars Pourpres Découverte.

J’attendais donc avec impatience ce nouveau roman et le moins qu’on puisse dire, c’est que je n’ai pas été déçu du résultat.
 La onzième plaie qui, s’il fallait le classer tenait plutôt du thriller malgré une noirceur bien présente, avait beaucoup de qualités et laissait déjà entrevoir le potentiel de l’auteur.

Avec Les fantômes du delta, roman bien plus ambitieux, Aurélien Molas est parvenu à exprimer d’avantage son talent. D’avantage, mais aussi différemment, car ce texte tend sans doute plus vers le roman noir avec son côté engagé et torturé, bien qu’il ne délaisse pas pour autant certains ingrédients habituels du thriller (un fort suspense, plusieurs récits s’entrelaçant, des chapitres courts qui rendent le récit plus dynamique…).

« À mes yeux, le Nigéria représente le monde tel qu’il est aujourd’hui : guerre des religions, guerre du pétrole, destruction de l’environnement, disparités sociales, corruption, etc. Tout ce qui pose problème dans ce monde capitaliste est concentré au Nigéria. Alors, si j’abandonne le combat ici, j’abandonne mon combat contre ce que devient le monde. Soyez-en certains : je lutterai jusqu’à la fin. »

Si Les fantômes du delta dépasse les 500 pages, jamais je ne me suis ennuyé. On est happé rapidement par les histoires qui nous sont données à voir et surtout, les personnages sont assez forts pour qu’on n’ait à aucun moment envie de les abandonner.

La principale qualité de ce texte est sans doute sa galerie de personnages, profonds et mieux décrits les uns que les autres. Pas de supérhéros. Juste des humains, avec leurs idéaux et leurs faiblesses, certains étant prêts à aller jusqu’au bout pour défendre leurs convictions. Le lecteur rencontrera au gré des pages de nombreux protagonistes, qui pour certains resteront longtemps ancrés dans sa mémoire.

« Elle étala la carte. Cochées en rouge, les missions menées par MSF, éparpillées sur l’immensité du territoire. En bleu, celles des autres associations humanitaires.
Sud Niger, Congo ouest, Soudan sud-est, Rwanda, Somalie…, la liste n’en finissait pas.

Comme des aiguilles d’acupuncteur censées soulager la douleur d’une anatomie malade, toutes ces missions étaient implantées sur le continent en des points névralgiques. Mais reporté à l’échelle de la population, huit cent millions d’individus, la jeune infirmière perçut avec une acuité inquiète l’étendue du combat à mener. »

Parmi les principaux, citons Benjamin Dufrais, Jacques Rougée et Megan Clifford, des humanitaires au grand cœur, disposés à bien des sacrifices pour essayer de lutter à leur échelle contre la misère de l’Afrique, tout comme le Père David qui y a consacré une grande partie de sa vie.
Mentionnons aussi les guérilleros du MEND (le Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger), Umaru Atocha, l’albinos ; Henry Okah, l’ex-trafiquant d’armes ; Yaru Aduasanbi, l’intellectuel passé à l’action, tous prêts à donner leur vie pour le mouvement, qui souhaite rendre aux Nigérians les terres dont ils ont été privées abusivement et sans ménagement par les multinationales du pétrole.

« – Tu sais, doc’ , je suis Ijaw, soupira-t-il, c’est mon ethnie, les racines de ma famille… […] Mon père était paysan dans le delta du Niger et, un jour, des hommes d’une compagnie pétrolière sont venus, et ils lui ont dit qu’il fallait qu’il parte, que les terres qu’il cultivait n’étaient plus les siennes, ces terres où il avait enterré ses parents… Le gouvernement lui a dit que les actes de propriété étaient des faux et que s’il ne partait pas il irait en prison… Pour mon père, ça a été trop dur, il est mort deux mois après. Avec ma mère et mes frères, on est partis, on a tout quitté… Ma mère a pas survécu au voyage, ni mon plus jeune frère… c’est pour ça qu’on m’a mis à l’orphelinat. »

Mais le personnage principal du roman, lui aussi excellemment décrit, jusqu’à ses paysages, est sans aucun doute le Nigéria, pays le plus peuplé d’Afrique (plus de 160 millions d’âmes, soit un sixième de la population africaine), dans lequel on retrouve pour ainsi dire tous les problèmes du continent. Malnutrition, misère, conflits religieux, rébellion armée, SIDA, spoliations en tous genres, etc. Rien n’est épargné au pays de Fela Kuti, l’un des plus grands musiciens africains, dont il est d’ailleurs un peu question dans le roman.

« – La République de Kalakuta, c’est comme ça que s’appelait la maison de Fela Kuti. Tu sais au moins qui c’est Fela ? (Voyant l’air interrogateur de Megan, elle secoua la tête.) Merde, vous les enfarinés, z’êtes impayables, vous venez ici et vous c’naissez rien à ce pays. Fela Kuti, c’est le plus grand chanteur de tous les temps. Il s’est battu cont’ la dictature, il est même allé en prison pour ça. Un jour, pour faire chier le gouvernement, Fela, il a mis des murs autour de son jardin et il a appelé sa maison : République de Kalakuta. Il vivait là avec sa famille et ses amis. Et c’est là que mon homme il a grandi. Fela lui a même appris à jouer du saxo. (Son regard se durcit.) Et puis les soldats sont venus, ils étaient mille, t’imagines ? Mille soldats et ils ont tout brûlé, ils ont violé et frappé les femmes, même la mère de Fela, ils l’ont tuée. Tout ça parce que Fela chantait ce que tout le monde pensait tout bas… »

Si je ne me suis pas ennuyé à lire Les fantômes du delta, c’est aussi parce que l’écriture d’Aurélien Molas ne s’y prête pas. Les chapitres sont courts, le suspense constant, l’action bien présente. Elle est même très visuelle et les scènes d’action, très réussies, sont décrites de telle façon qu’on se croirait parfois au cinéma.

Au final, j’ai trouvé ce roman brillant et particulièrement abouti. Vous l’aurez compris, Les fantômes du delta est un véritable coup de cœur. Si vous n’avez pas encore lu Aurélien Molas, je vous incite fortement à le découvrir. Vous m’en direz des nouvelles.


Les fantômes du delta, d’Aurélien Molas, Albin Michel (2012), 515 pages.