Articles Tagués ‘Agullo’

004974303Espace lointain (Tolima erdvė, 2013) est un roman de Jaroslav Melnik paru chez Agullo cet été dans une traduction du lituanien de Margarita Le Borgne-Barakauskaité.


Résumé

Mégapolis, XVIIe unité temporelle, secteur 8.
Gabr est content de sa vie. Il a une petite amie attentionnée, un travail, etc. Comme nombre de citoyens, il aime se rendre aux oasis de détente, écouter des films et participer aux réunions de quartier.
Seulement, un beau jour, il est pris subitement de ce qui lui semble être des hallucinations. Et son monde s’écroule…

Mon avis

Gabr est rapidement poussé à passer des examens complémentaires. On lui diagnostique une maladie rare, la psychose de l’espace lointain. Autrement dit, il s’avère que Gabr a « retrouvé » la vue dans une société où les gens sont aveugles depuis des générations. On lui explique qu’avec la pose de scellés oculaires et quelques injections de bicefrasole, sa vie pourra reprendre son cours normal. Gabr se rend vite compte que le retour à sa vie d’avant ne va pas aller de soi. Mais va-t-on seulement lui en laisser le choix ?

À Mégapolis, les gens vivent et se meuvent dans l’espace proche, guidés jour et nuit par des capteurs acoustiques réglés sur les fréquences émises par les phares acoustiques, eux-même gérés par l’État. Ils se déplacent à pied, en wagon magnétique ou, plus exceptionnellement, en hélicoplane.

Ayant malgré lui « ouvert les yeux » sur cette société, Gabr prend de fait un recul que les autres n’ont pas. Sa ville est moche, sa maison est moche, les gens sont moches. Sa vie, visiblement bâtie sur le mensonge, prend une tournure qui le dépasse. Devenu à ses yeux potentiellement dangereux, le Ministère du Contrôle souhaite qu’il accepte de se faire soigner tandis qu’un homme mystérieux essaie par tous les moyens de le gagner à sa cause. Il serait le « Voyant » que lui et ses semblables attendent depuis si longtemps.
On a vu des livres avec des idées de départ brillantes mais maladroitement exploitées.

Parfois, on se dit que d’autres auteurs, avec la même idée, auraient sans doute fait mieux. Ici, il n’en est rien. Le point initial du roman est exceptionnellement intéressant, et le traitement qu’en fait Jaroslav Melnik est à la hauteur. Et quelle hauteur !
Espace lointain est un de ces trop rares romans qui vivent avec le lecteur bien après la dernière page tournée. Passionnant du début à la fin, intelligent en diable, le texte pose bien plus de questions qu’il n’apporte de réponses et fait réfléchir autant, si ce n’est plus, qu’un quelconque traité de philosophie.

On se met aisément à la place de Gabr, personnage de prime abord un peu candide, que sa prise de conscience va amener à changer aussi rapidement que radicalement. Puis l’on se surprend vite à stresser, presque autant que lui, dans les moments de panique qui ne manquent pas.

La narration mise en place par Jaroslav Melnik est une machinerie d’une redoutable efficacité, les chapitres étant judicieusement entrecoupés de coupures de presse, d’extraits de livres « interdits » (rangés, hors de portée, dans les rayonnages des Archives centrales du Ministère du Contrôle), ou encore de définitions de concepts curieux pour les habitants de Mégapolis : beauté, apparence, nudité, mer…

Espace lointain est un roman exceptionnel, un texte comme on en lit trop peu. Un concentré d’intelligence, d’action et de beauté… Certains passages, magnifiques, resteront sans aucun doute longtemps en mémoire comme ce moment d’épiphanie où Gabr découvre la mer et les oiseaux.
De la grande littérature. Vous pouvez y aller les yeux fermés. Enfin, pas trop !

Espace lointain (Tolima erdvė, 2013), Jaroslav Melnik, Agullo / Fiction (2017). Traduit du lituanien par Margarita Le Borgne-Barakauskaité, 320 pages.

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Le Fleuve des brumes (Il Fiume delle nebbie), paru en Italie en 2003, est le premier roman de Valerio Varesi à paraître en France.

Résumé81zppym5u4l

Le commissaire Soneri est appelé par l’hôpital de Parme où un homme vient de se défenestrer. Le défunt était bien connu et apprécié des soignants comme des patients, lui qui donnait de son temps pour tenir compagnie aux personnes esseulées durant leur hospitalisation.
Dans le même temps, une péniche part à la dérive sur le Pô déchaîné. Il ne cesse de pleuvoir sur l’Émilie-Romagne, et le fleuve, dont la puissance est décuplée par les nombreux affluents, menace de sortir de son lit d’un instant à l’autre. Le bateau finit par s’échouer et son propriétaire, un batelier aguerri, est aux abonnés absents. Soneri, qui en a vu d’autres, est à peine surpris d’apprendre que le propriétaire de la péniche, répondant au nom de Tonna, n’est autre que le frère du suicidé.

Mon avis

Si le Commissaire Soneri connait un succès certain en Italie, où la série qui lui est consacrée compte déjà une douzaine d’enquêtes depuis 1998, ce n’est que l’an dernier qu’il traverse les Alpes grâce aux éditions Agullo et à la traduction de Sarah Amrani.

Nous pouvons d’emblée l’affirmer sans prendre de grands risques : les amateurs de thrillers effrénés ne trouveront pas là leur tasse de thé, ou plutôt de Ristretto. Valerio Varesi prend le temps d’installer le décor et les personnages, et l’intrigue, sans être secondaire, est mise au même niveau que les éléments précités. Le style d’écriture et le caractère flegmatique et consciencieux du commissaire évoquent davantage rappelle quelque peu l’Erlendur cher à Arnaldur Indriðason.

« Commissaire, vous le voyez, le Pô ? Ses eaux sont toujours lisses et calmes, mais en profondeur il est inquiet. Personne n’imagine la vie qu’il y a là-dessous, les luttes entre les poissons dans les flots sombres comme un duel dans le noir. Et tout change continuellement, selon les caprices du courant. Personne parmi nous n’imagine le fond avant de s’y être frotté et la drague fait un travail toujours provisoire. Comme tout ici-bas, vous ne trouvez pas ? »

Le Pô, prêt à inonder la vallée d’un instant à l’autre est un personnage à part entière du roman, tout comme le brouillard, lesquels joueront tous deux un rôle important dans l’histoire.
Malgré le froid et l’humidité ambiants, l’écriture de Valerio Varesi est chaleureuse, presque douillette par moment, lui qui prend la main du lecteur pour l’installer à table, à l’abri des intempéries avec les anciens, autour d’une partie de belote, d’un bon vin italien ou d’un plat local, rustique mais revigorant.

Le personnage de Soneri est plutôt attachant, et ses rapports avec sa compagne sont assez atypiques, elle qui débarque toujours à l’improviste pour le retrouver dans des endroits plus incongrus les uns que les autres.

Tout au plus pourra-t-on reprocher à l’auteur quelques vilains tics d’écriture, parfois pénibles. On comprend assez vite, par exemple, que l’inspecteur porte un pardessus Montgomery et que sa sonnerie de téléphone est une version atroce de l’Aïda de Verdi. Seulement, c’est tellement répété que ça en devient presque comique, ce qui n’était vraisemblablement pas le but recherché.

Le Fleuve des brumes est un beau roman qui vaut autant, sinon plus, pour son ambiance que pour son intrigue, qui n’en demeure pas moins de qualité bien que de facture classique. On retrouvera Soneri, cousin transalpin de Maigret, dans La Pension de la Via Saffi, sans doute avec le même plaisir.

Le Fleuve des brumes (Il Fiume delle nebbie, 2003), de Valerio Varesi, Agullo/Noir (2016), 315 pages. Traduit de l’italien par Sarah Amrani.