Articles Tagués ‘anticipation’

Suréquipée est un roman de Grégoire Courtois paru chez Le Quartanier en 2015 puis en Folio/SF en 2017.

71wsrclf7ilRésumé

La Blackjag est une voiture révolutionnaire, entièrement construite à partir de matériaux organiques. Intelligente, elle s’adapte à son environnement et ne cesse d’apprendre tout au long de sa vie. Le professeur Fransen, l’un de ses créateurs, voit revenir un modèle, que la police lui a envoyé afin qu’il l’interroge. Ce modèle, l’un des tous premiers, serait la dernière « personne » à avoir vu son propriétaire, Antoine Donnat, avant qu’il disparaisse mystérieusement.
Peut-être que la mémoire synthétique de la voiture, à l’instar de la boîte noire d’un avion, pourra permettre aux forces de l’ordre de comprendre la disparition de son propriétaire.

Mon avis

Grégoire Courtois, dont c’est ici le second opus, offre à lire un roman fort original qui restera assurément en mémoire. L’interrogatoire d’une voiture intelligente qui détiendrait des informations quand à une disparition, fallait y penser. Mais l’auteur ne se contente pas de dérouler le fil d’une bonne idée, comme c’est parfois le cas. Le texte est un condensé de trouvailles et ce que Grégoire Courtois imagine au sujet de l’avenir de la recherche dans le domaine automobile fait parfois froid dans le dos tant ça paraît plausible à certains égards. Les descriptions de la Blackjag et de ses capacités, souvent inspirées du règne animal ou végétal, sont parfois très étonnantes. Les agissements des grands pontes du groupe automobile et leurs motivations sont à bien des égards glaçantes de réalisme elles aussi.

Difficile d’en dire plus sur ce court roman – moins de deux cents pages – sans trop déflorer l’intrigue, passionnante et retorse à souhait. Si vous voulez en savoir plus, le plus simple est encore de vous procurer ce texte atypique et très recommandable.

Suréquipée, de Grégoire Courtois, Le Quartanier (2015), 147 pages.
Disponible en poche en Folio/SF (2017), 176 pages.

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Les Dames blanches est un roman de Pierre Bordage paru chez L’Atalante en mai 2015.

51lxcglrbzlRésumé

France, de nos jours.
Élodie habite dans les Deux-Sèvres, où elle élève seule son fils Léo, âgé de 3 ans. Un jour, une curieuse bulle blanche, assez imposante, apparaît dans un champ non loin de la maison. Élodie est curieuse mais ne s’en inquiète pas plus que ça, jusqu’à ce que Léo, comme subitement attiré par la chose, coure vers elle pour disparaître à l’intérieur. Bientôt, d’autres bulles, identiques, apparaissent aux quatre coins du globe, et d’autres enfants se font avaler par ces « Dames blanches », aussi mystérieuses que solides.

Mon avis

On ne présente plus Pierre Bordage, prolifique auteur qui figure parmi les plus grands noms des littératures de l’imaginaire en France. Touche-à-tout, il écrit aussi bien de la fantasy que du thriller – on se souvient du très bon Porteurs d’âmes, paru au Diable Vauvert en 2007 – ou, comme ici, des romans d’anticipation.

Dans cet opus, de mystérieuses bulles happent, sans qu’on ne sache ni pourquoi ni comment, des enfants ayant tous pour point commun d’avoir moins de quatre ans au moment de leur disparition. À partir de cette idée de départ, originale mais relativement simple, l’auteur nous propose un grand roman choral, riche en action et faisant parfois froid dans le dos.

Les chapitres font se succéder différents personnages et l’on découvre tour à tour, Élodie et Léo donc, puis Camille, une jeune journaliste chargée d’enquêter sur ces étranges bulles ; Lucio, un ex-légionnaire devenu artificier et chargé par le gouvernement de trouver une solution pour éradiquer ces choses manu militari ; Basile, un ufologue noir convaincu que les Dames blanches ne sont pas venues sur Terre en ennemies et qui essaie de communiquer avec elles, etc.

Tout au long de ce récit intelligent en diable qui se déroule sur plusieurs générations – bien rares sont les romans à se dérouler sur un temps aussi long, c’est dommage – l’auteur prend un malin plaisir à imaginer les réactions des uns et des autres, et notamment de nos chers gouvernants, face à ces phénomènes inexplicables. Ses trouvailles, comme la terrible loi d’Isaac bientôt promulguée par l’ONU au niveau international, sont parfois aussi atroces que malheureusement prévisibles en un sens. Mais ne dévoilons pas plus les éléments de ce superbe roman, qui mérite d’être lu par le plus grand nombre et gagnerait à se voir offrir une seconde jeunesse au format poche.

Avec Les Dames blanches, Pierre Bordage signe une fiction d’anticipation brillante qui ne peut que donner envie de poursuivre la découverte de l’œuvre riche de cet auteur talentueux aux univers parfois très différents.

Les Dames blanches, de Pierre Bordage, L’Atalante (2015), 380 pages.

004974303Espace lointain (Tolima erdvė, 2013) est un roman de Jaroslav Melnik paru chez Agullo cet été dans une traduction du lituanien de Margarita Le Borgne-Barakauskaité.


Résumé

Mégapolis, XVIIe unité temporelle, secteur 8.
Gabr est content de sa vie. Il a une petite amie attentionnée, un travail, etc. Comme nombre de citoyens, il aime se rendre aux oasis de détente, écouter des films et participer aux réunions de quartier.
Seulement, un beau jour, il est pris subitement de ce qui lui semble être des hallucinations. Et son monde s’écroule…

Mon avis

Gabr est rapidement poussé à passer des examens complémentaires. On lui diagnostique une maladie rare, la psychose de l’espace lointain. Autrement dit, il s’avère que Gabr a « retrouvé » la vue dans une société où les gens sont aveugles depuis des générations. On lui explique qu’avec la pose de scellés oculaires et quelques injections de bicefrasole, sa vie pourra reprendre son cours normal. Gabr se rend vite compte que le retour à sa vie d’avant ne va pas aller de soi. Mais va-t-on seulement lui en laisser le choix ?

À Mégapolis, les gens vivent et se meuvent dans l’espace proche, guidés jour et nuit par des capteurs acoustiques réglés sur les fréquences émises par les phares acoustiques, eux-même gérés par l’État. Ils se déplacent à pied, en wagon magnétique ou, plus exceptionnellement, en hélicoplane.

Ayant malgré lui « ouvert les yeux » sur cette société, Gabr prend de fait un recul que les autres n’ont pas. Sa ville est moche, sa maison est moche, les gens sont moches. Sa vie, visiblement bâtie sur le mensonge, prend une tournure qui le dépasse. Devenu à ses yeux potentiellement dangereux, le Ministère du Contrôle souhaite qu’il accepte de se faire soigner tandis qu’un homme mystérieux essaie par tous les moyens de le gagner à sa cause. Il serait le « Voyant » que lui et ses semblables attendent depuis si longtemps.
On a vu des livres avec des idées de départ brillantes mais maladroitement exploitées.

Parfois, on se dit que d’autres auteurs, avec la même idée, auraient sans doute fait mieux. Ici, il n’en est rien. Le point initial du roman est exceptionnellement intéressant, et le traitement qu’en fait Jaroslav Melnik est à la hauteur. Et quelle hauteur !
Espace lointain est un de ces trop rares romans qui vivent avec le lecteur bien après la dernière page tournée. Passionnant du début à la fin, intelligent en diable, le texte pose bien plus de questions qu’il n’apporte de réponses et fait réfléchir autant, si ce n’est plus, qu’un quelconque traité de philosophie.

On se met aisément à la place de Gabr, personnage de prime abord un peu candide, que sa prise de conscience va amener à changer aussi rapidement que radicalement. Puis l’on se surprend vite à stresser, presque autant que lui, dans les moments de panique qui ne manquent pas.

La narration mise en place par Jaroslav Melnik est une machinerie d’une redoutable efficacité, les chapitres étant judicieusement entrecoupés de coupures de presse, d’extraits de livres « interdits » (rangés, hors de portée, dans les rayonnages des Archives centrales du Ministère du Contrôle), ou encore de définitions de concepts curieux pour les habitants de Mégapolis : beauté, apparence, nudité, mer…

Espace lointain est un roman exceptionnel, un texte comme on en lit trop peu. Un concentré d’intelligence, d’action et de beauté… Certains passages, magnifiques, resteront sans aucun doute longtemps en mémoire comme ce moment d’épiphanie où Gabr découvre la mer et les oiseaux.
De la grande littérature. Vous pouvez y aller les yeux fermés. Enfin, pas trop !

Espace lointain (Tolima erdvė, 2013), Jaroslav Melnik, Agullo / Fiction (2017). Traduit du lituanien par Margarita Le Borgne-Barakauskaité, 320 pages.