Articles Tagués ‘anticipation’

Mémoires d’un détective à vapeur est un texte qui aurait été écrit par Viat & Oleg Koulikov et aurait été traduit de l’anglo-russe par André-François Ruaud. Il a été publié en 2018 aux éditions Les Moutons électriques et fait partie de la saison 1 des « Saisons de l’étrange ».

41y1xssgwolRésumé

Le récit s’ouvre à London tandis que se préparent les festivités impériales du troisième millénaire. La ville est désormais la plus grande métropole de l’empire anglo-russe. On s’y promène en taxicoptère en redoutant ce que trame la dictature solidariste française.
Un détective privé, Jan Marcus Bodichiev, y résout différentes énigmes grâce à ses petites cellules grises et à ses connaissances poussées en informatique.

Mon avis

Drôle de livre que ce Mémoires d’un détective à vapeur.
Il n’a vraisemblablement pas été traduit de l’anglo-russe. Ni par André-François Ruaud ni par personne. On peut aussi raisonnablement douter de l’identité des auteurs. L’éditeur, Les moutons électriques, nous précise avec facétie que ces fragments écrits par Viatcheslav Pavlovitch Koulikov ont été réunis après sa mort par son fils Olav. Ce même Viat Koulikov qui a assisté Bodichiev dans certaines des ses enquêtes – son Watson en somme.

À mi-chemin entre le recueil de nouvelles et le roman – chaque chapitre correspond peu ou prou à une enquête menée par Bodichiev -, Mémoires d’un détective à vapeur emprunte les codes des classiques du roman à énigme. S’il ne travaille pas directement pour le Nouveau Scotland Yard, il est amené à les aider. Il n’est pas rare de croiser des clins d’œil à Sherlock Holmes, auquel Bodichiev fait inévitablement penser, physique mis à part – il a un certain embonpoint, qui ne l’empêche pas, fort heureusement, de rester alerte.

L’univers dans lequel évoluent les personnages est assez déstabilisant. Le système de datation n’étant plus le même, on ne sait plus trop si on se situe dans le présent, le futur ou une dimension parallèle. Peu importe. Les références sont en tout cas nombreuses et parfois assez cocasses – on apprend au détour d’une histoire que Valéry Giscard d’Estaing est le président du « gouvernement français en exil ».
Il est amusant de voir que des éléments d’anticipation servent de point de départ à certaines intrigues, comme ces meurtres d’hommes d’affaires à l’aide de la régulation climatique, invention permettant aux nantis d’avoir en permanence le temps qu’ils souhaitent au-dessus de leur maison. C’est parfois moins plaisant lorsqu’une invention tombe à point nommé pour résoudre une énigme bien intrigante par ailleurs.

Parue dans le cadre de la première salve de « Saisons de l’étrange », série de romans courts d’aventures policières et fantastiques dirigée par Melchior Ascaride, Vivian Amalric et Arthur Plissecamps, cette uchronie originale est assez savoureuse dans l’ensemble. On y croise des énigmes de chambre close, un antiquaire mystérieux ou encore des domestiques connectés. Si la résolution de certaines énigmes, un peu facile, peut décevoir, l’originalité de l’ensemble et l’écriture, délicieusement surannée, donnent envie de poursuivre l’aventure. Ça tombe bien, un second opus des enquêtes de Bodichiev est prévu prochainement.

Mémoires d’un détective à vapeur, de Viat & Oleg Koulikov, Les Moutons électriques/Les Saisons de l’étrange (2018). Traduit de l’anglo-russe par André-François Ruaud, 270 pages.

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La Bibliothèque noire est un roman de Cyrille Martinez paru aux éditions Buchet/Chastel en 2018.

9782283031155Résumé

«Ce livre, je ne connaissais pas son titre, je ne savais pas de quoi il parlait, je ne savais à quoi il pouvait ressembler. Tout ce que pouvais en dire, c’est que je ne l’avais jamais lu. Lui, en revanche, avait une idée de qui j’étais. Il avait pris connaissance de mon profil de lecteur. Mes goûts et mes attentes ne lui étaient pas étrangers.
Un livre m’attendait à la Grande Bibliothèque et j’avais la faiblesse de croire qu’il avait été écrit spécialement pour moi.»
Désespéré car il n’a plus rien à lire chez lui, un lecteur compulsif se rend à la Grande Bibliothèque dans l’espoir d’y dénicher la perle rare, le départ d’une drôle d’aventure.

Mon avis

La Bibliothèque noire est un curieux texte. Il s’agit d’une fiction, pleine de fantaisie par moments et non dénuée d’un certain humour. Mais il y a là aussi, de manière à peine voilée, une réflexion sur la place du livre papier et des bibliothèques dans le monde d’aujourd’hui.
Son personnage principal en est d’ailleurs incontestablement la Grande Bibliothèque – on reconnaît là sans peine la Bibliothèque la Bibliothèque nationale de France chère à François Mitterand.

« Les lecteurs avaient donc changé, ils avaient des besoins différents, dorénavant ils se passaient sans problème des livres. […] Pour accéder au réseau d’informations fausses et vraies, les lecteurs, enfin ceux qu’on a toujours appelé les lecteurs, avaient impérativement besoin d’une connexion. C’était leur principale demande. […] Dans cette nouvelle configuration, les bibliothécaires n’avaient plus grand chose à faire à part régler des questions logistiques. Quand on ne les sollicitait pas pour rétablir la connexion, on leur demandait où se trouvaient les toilettes. Quand on ne leur demandait pas le chemin des toilettes, on les invitait à régler la climatisation… »

Tour à tour racontée par le lecteur compulsif, par un petit livre rebelle, boudé par les lecteurs, puis par une bibliothécaire, l’histoire est atypique, autant dans le fond que dans la forme.
Si l’idée – rappelant Matheson et d’autres maîtres du fantastique – de faire s’animer les objets la nuit n’est pas nouvelles, faire parler un livre et l’entendre se plaindre de sa condition n’est pas des plus banales.
Intéressant, La Bibliothèque noire l’est assurément pour qui a un attrait pour les livres et la fréquentation des bibliothèques. Il y a fort à parier qu’il laissera d’autres personnes assez insensibles à ces préoccupations… d’un autre age ? C’est justement l’une des réflexions amorcées par Cyrille Martinez, qui manque peut-être, non pas de discernement, mais de nuance. Car si le livre numérique semble avoir de beaux jours devant lui, pas sûr que ça se fasse réellement au détriment du livre papier – vaste débat.

« Fondée sur la convivialité et des rapports interpersonnels intenses et productifs, la GrandeBib/Lab est une immense aire de jeu ouverte h24. A la fois novatrice et familière, elle vous apparaîtra très vite comme un second « chez-soi ». »

Certains passages sur l’évolution des bibliothèques et sur les nouvelles attentes de leurs « lecteurs », ou plutôt de leurs « séjourneurs » pour ceux qui justement, n’y viennent plus nécessairement pour lire, sont un petit régal. L’auteur manie différents types d’humour allant du cynisme à l’absurde avec une certaine réussite mais tombe aussi dans le cliché, parfois volontairement il est vrai (cf. le portrait de la bibliothécaire, qui est forcément célibataire et vit entourée de livres avec son chat).

Ni excellent ni décevant, La Bibliothèque noire est un petit roman très étonnant qui devrait plaire aux bibliophiles et aux professionnels du livre, à défaut de toucher un plus large public.

La Bibliothèque noire, de Cyrille Martinez, Buchet/Chastel (2018), 180 pages.

Suréquipée est un roman de Grégoire Courtois paru chez Le Quartanier en 2015 puis en Folio/SF en 2017.

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La Blackjag est une voiture révolutionnaire, entièrement construite à partir de matériaux organiques. Intelligente, elle s’adapte à son environnement et ne cesse d’apprendre tout au long de sa vie. Le professeur Fransen, l’un de ses créateurs, voit revenir un modèle, que la police lui a envoyé afin qu’il l’interroge. Ce modèle, l’un des tous premiers, serait la dernière « personne » à avoir vu son propriétaire, Antoine Donnat, avant qu’il disparaisse mystérieusement.
Peut-être que la mémoire synthétique de la voiture, à l’instar de la boîte noire d’un avion, pourra permettre aux forces de l’ordre de comprendre la disparition de son propriétaire.

Mon avis

Grégoire Courtois, dont c’est ici le second opus, offre à lire un roman fort original qui restera assurément en mémoire. L’interrogatoire d’une voiture intelligente qui détiendrait des informations quand à une disparition, fallait y penser. Mais l’auteur ne se contente pas de dérouler le fil d’une bonne idée, comme c’est parfois le cas. Le texte est un condensé de trouvailles et ce que Grégoire Courtois imagine au sujet de l’avenir de la recherche dans le domaine automobile fait parfois froid dans le dos tant ça paraît plausible à certains égards. Les descriptions de la Blackjag et de ses capacités, souvent inspirées du règne animal ou végétal, sont parfois très étonnantes. Les agissements des grands pontes du groupe automobile et leurs motivations sont à bien des égards glaçantes de réalisme elles aussi.

Difficile d’en dire plus sur ce court roman – moins de deux cents pages – sans trop déflorer l’intrigue, passionnante et retorse à souhait. Si vous voulez en savoir plus, le plus simple est encore de vous procurer ce texte atypique et très recommandable.

Suréquipée, de Grégoire Courtois, Le Quartanier (2015), 147 pages.
Disponible en poche en Folio/SF (2017), 176 pages.

Les Dames blanches est un roman de Pierre Bordage paru chez L’Atalante en mai 2015.

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France, de nos jours.
Élodie habite dans les Deux-Sèvres, où elle élève seule son fils Léo, âgé de 3 ans. Un jour, une curieuse bulle blanche, assez imposante, apparaît dans un champ non loin de la maison. Élodie est curieuse mais ne s’en inquiète pas plus que ça, jusqu’à ce que Léo, comme subitement attiré par la chose, coure vers elle pour disparaître à l’intérieur. Bientôt, d’autres bulles, identiques, apparaissent aux quatre coins du globe, et d’autres enfants se font avaler par ces « Dames blanches », aussi mystérieuses que solides.

Mon avis

On ne présente plus Pierre Bordage, prolifique auteur qui figure parmi les plus grands noms des littératures de l’imaginaire en France. Touche-à-tout, il écrit aussi bien de la fantasy que du thriller – on se souvient du très bon Porteurs d’âmes, paru au Diable Vauvert en 2007 – ou, comme ici, des romans d’anticipation.

Dans cet opus, de mystérieuses bulles happent, sans qu’on ne sache ni pourquoi ni comment, des enfants ayant tous pour point commun d’avoir moins de quatre ans au moment de leur disparition. À partir de cette idée de départ, originale mais relativement simple, l’auteur nous propose un grand roman choral, riche en action et faisant parfois froid dans le dos.

Les chapitres font se succéder différents personnages et l’on découvre tour à tour, Élodie et Léo donc, puis Camille, une jeune journaliste chargée d’enquêter sur ces étranges bulles ; Lucio, un ex-légionnaire devenu artificier et chargé par le gouvernement de trouver une solution pour éradiquer ces choses manu militari ; Basile, un ufologue noir convaincu que les Dames blanches ne sont pas venues sur Terre en ennemies et qui essaie de communiquer avec elles, etc.

Tout au long de ce récit intelligent en diable qui se déroule sur plusieurs générations – bien rares sont les romans à se dérouler sur un temps aussi long, c’est dommage – l’auteur prend un malin plaisir à imaginer les réactions des uns et des autres, et notamment de nos chers gouvernants, face à ces phénomènes inexplicables. Ses trouvailles, comme la terrible loi d’Isaac bientôt promulguée par l’ONU au niveau international, sont parfois aussi atroces que malheureusement prévisibles en un sens. Mais ne dévoilons pas plus les éléments de ce superbe roman, qui mérite d’être lu par le plus grand nombre et gagnerait à se voir offrir une seconde jeunesse au format poche.

Avec Les Dames blanches, Pierre Bordage signe une fiction d’anticipation brillante qui ne peut que donner envie de poursuivre la découverte de l’œuvre riche de cet auteur talentueux aux univers parfois très différents.

Les Dames blanches, de Pierre Bordage, L’Atalante (2015), 380 pages.

004974303Espace lointain (Tolima erdvė, 2013) est un roman de Jaroslav Melnik paru chez Agullo cet été dans une traduction du lituanien de Margarita Le Borgne-Barakauskaité.


Résumé

Mégapolis, XVIIe unité temporelle, secteur 8.
Gabr est content de sa vie. Il a une petite amie attentionnée, un travail, etc. Comme nombre de citoyens, il aime se rendre aux oasis de détente, écouter des films et participer aux réunions de quartier.
Seulement, un beau jour, il est pris subitement de ce qui lui semble être des hallucinations. Et son monde s’écroule…

Mon avis

Gabr est rapidement poussé à passer des examens complémentaires. On lui diagnostique une maladie rare, la psychose de l’espace lointain. Autrement dit, il s’avère que Gabr a « retrouvé » la vue dans une société où les gens sont aveugles depuis des générations. On lui explique qu’avec la pose de scellés oculaires et quelques injections de bicefrasole, sa vie pourra reprendre son cours normal. Gabr se rend vite compte que le retour à sa vie d’avant ne va pas aller de soi. Mais va-t-on seulement lui en laisser le choix ?

À Mégapolis, les gens vivent et se meuvent dans l’espace proche, guidés jour et nuit par des capteurs acoustiques réglés sur les fréquences émises par les phares acoustiques, eux-même gérés par l’État. Ils se déplacent à pied, en wagon magnétique ou, plus exceptionnellement, en hélicoplane.

Ayant malgré lui « ouvert les yeux » sur cette société, Gabr prend de fait un recul que les autres n’ont pas. Sa ville est moche, sa maison est moche, les gens sont moches. Sa vie, visiblement bâtie sur le mensonge, prend une tournure qui le dépasse. Devenu à ses yeux potentiellement dangereux, le Ministère du Contrôle souhaite qu’il accepte de se faire soigner tandis qu’un homme mystérieux essaie par tous les moyens de le gagner à sa cause. Il serait le « Voyant » que lui et ses semblables attendent depuis si longtemps.
On a vu des livres avec des idées de départ brillantes mais maladroitement exploitées.

Parfois, on se dit que d’autres auteurs, avec la même idée, auraient sans doute fait mieux. Ici, il n’en est rien. Le point initial du roman est exceptionnellement intéressant, et le traitement qu’en fait Jaroslav Melnik est à la hauteur. Et quelle hauteur !
Espace lointain est un de ces trop rares romans qui vivent avec le lecteur bien après la dernière page tournée. Passionnant du début à la fin, intelligent en diable, le texte pose bien plus de questions qu’il n’apporte de réponses et fait réfléchir autant, si ce n’est plus, qu’un quelconque traité de philosophie.

On se met aisément à la place de Gabr, personnage de prime abord un peu candide, que sa prise de conscience va amener à changer aussi rapidement que radicalement. Puis l’on se surprend vite à stresser, presque autant que lui, dans les moments de panique qui ne manquent pas.

La narration mise en place par Jaroslav Melnik est une machinerie d’une redoutable efficacité, les chapitres étant judicieusement entrecoupés de coupures de presse, d’extraits de livres « interdits » (rangés, hors de portée, dans les rayonnages des Archives centrales du Ministère du Contrôle), ou encore de définitions de concepts curieux pour les habitants de Mégapolis : beauté, apparence, nudité, mer…

Espace lointain est un roman exceptionnel, un texte comme on en lit trop peu. Un concentré d’intelligence, d’action et de beauté… Certains passages, magnifiques, resteront sans aucun doute longtemps en mémoire comme ce moment d’épiphanie où Gabr découvre la mer et les oiseaux.
De la grande littérature. Vous pouvez y aller les yeux fermés. Enfin, pas trop !

Espace lointain (Tolima erdvė, 2013), Jaroslav Melnik, Agullo / Fiction (2017). Traduit du lituanien par Margarita Le Borgne-Barakauskaité, 320 pages.

Porteurs d’âmes est un roman de Pierre Bordage, grand auteur de science-fiction français.
Ce roman est vraiment difficile à classer, tant il emprunte à de nombreux genres : polar, science-fiction, roman d’amour…

Ce roman fait partie de la sélection automnale du Prix SNCF du Polar 2007 dans la catégorie Polars français.

9782846261333Résumé

Léonie, achetée enfant au Liberia, séquestrée, prostituée, s’enfuit à vingt ans de son enfer pour se retrouver clandestine et sans papiers dans les rues de Paris. Edmé, inspecteur désenchanté à la Crim’, déprimé par tes violences, la misère et le cynisme qu’il côtoie chaque jour, découvre un étrange charnier dans la Marne. Cyrian, fils de famille en mal de raisons de vivre, se prête à un voyage expérimental d’un genre nouveau, pour trouver le frisson de l’extrême : le transfert de l’âme dans un corps d’emprunt. Leur point commun ? Tous trois sont porteurs d’âmes, comme tous les êtres humains. Mais parfois les âmes ne sont pas où elles devraient être…

Mon avis

Excellente lecture que je vous conseille vivement.

Un petit mot tout d’abord sur le découpage du livre. L’alternance des personnages tous les chapitres, parfois lourde, voire énervante dans certains romans, me paraît ici justifiée et réussie, avec à chaque fois LA petite phrase finale (à la Chattam, je dirais) qui donnerait presque envie de sauter les deux autres chapitres pour savoir ce qui suit directement.

L’écriture est agréable et très fluide.
Les personnages principaux sont tous très attachants.
Pas de temps mort : le roman a beau être épais – quelque 500 pages – on ne s’ennuie pas une seule seconde.
J’ai particulièrement apprécié l’aspect sociétal du roman, avec une mention spéciale pour les petits éléments de la vie courante – dans ce futur proche créé par Bordage – qui sont parfois croustillants, et plausibles (nouvelles limitations de vitesse, conflits au Moyen-Orient, …).

Seul bémol : quelques éléments par trop prévisibles (à mon avis).

Porteurs d’âmes, de Pierre Bordage, Au Diable Vauvert (2007), 501 pages.