Articles Tagués ‘aventure’

Dans l’épaisseur de la chair est un roman de Jean-Marie Blas de Roblès paru chez Zulma en 2017.

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Suite à une brouille lors d’un repas de famille – une pique de son père qu’il a très mal prise – Thomas Cortès décide de partir seul en mer avec le petit bateau de pêche du paternel. Le voilà qui chute à l’eau. S’il parvient à agripper l’embarcation, il n’arrive pas à y monter. Le voilà dérivant à la poupe du navire… et dans ses pensées.

Mon avis

J’avais beaucoup aimé ma première rencontre avec Jean-Marie Blas de Roblès, L’Île du Point Némo, un petit bijou de roman d’aventure rocambolesque et parfois désopilant.
Si l’aventure est ici bel et bien présente, le texte est différent, car à mi-chemin entre fiction et autobiographie. Bien difficile d’ailleurs de savoir ce qui a trait à l’histoire familiale de l’auteur ou ce qui est du domaine de l’invention pure et simple. Et à la rigueur, peu importe.
Le personnage de Thomas – qui partage sans doute bien des points communs avec Blas de Roblès lui-même – voue une grande admiration à son père, Manuel, droit et fier malgré bien des défauts et toujours alerte pour ses quatre-vingt-treize printemps. Le temps de son immersion forcée, des monceaux de souvenirs lui reviennent pêle-mêle, tantôt vécus, tantôt racontés (tels quels ou fabulés) par son père et concernant lui-même ou ses aïeux. L’on remonte jusqu’à Juan, grand-père paternel de Thomas, tenancier à Sidi-Bel-Abbès, ville algérienne dont est originaire l’auteur (tiens tiens!) ; et même jusqu’à Francisco, père de ce dernier, ayant fui la misère andalouse pour faire fortune comme camelot en Algérie.
Sans respecter de chronologie aucune, on participe tantôt à la guerre d’Italie où tombent les camarades aux côtés de Cortès père, le « petit toubib », sur les flancs du Monte Cassino, tantôt aux parties de pêche père-fils et à leurs règles tacites et immuables. Certains passages sont drolatiques voire même hilarants, comme ce suicide raté dans les toilettes, ce joueur d’échec qui élabore de grandes stratégies pour perdre sans avoir l’air de le faire exprès – ce qui est selon lui plus dur que de gagner – ou encore ce médecin talentueux, capable de soigner un eczéma persistant avec un simple morceau de bois. D’autres passages, comme la description de la vie politique de Sidi-Bel-Abbès, paraîtront peut-être moins intéressants à certains lecteurs.

Le côté patchwork de l’ensemble pourra rebuter les adeptes de linéarité dans le récit. Pour qui saura se laisser embarquer aux côtés de Thomas et d’Heidegger – son perroquet invisible ! – c’est la garantie de lire une grande fresque familiale aux personnages hauts en couleur avec, bien souvent, le sourire au coin des lèvres.

Dans l’épaisseur de la chair, de Jean-Marie Blas de Roblès, Zulma (2017), 390 pages.

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La baleine thébaïde est un roman de Pierre Raufast paru chez Alma en 2017.

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Après avoir terminé, brillamment mais sans grande passion, des études supérieures de commerce, le jeune Richeville ne sait pas quel sens donner à sa vie. Il commence à rechercher un emploi lorsqu’il tombe sur une annonce atypique. Le Samaritano Institute cherche un volontaire pour une expédition scientifique en mer arctique. Il s’agit de localiser la « baleine 52 », unique au monde en raison de son chant à la fréquence anormale. La mission est bien payée et Richeville n’a rien d’autre de mieux à faire. Il décolle donc pour l’Alaska, d’où partira le bateau.

Mon avis

En préambule, disons que sans l’initiative de ma médiathèque, qui incite ses lecteurs à participer au Prix du Roman Cezam Inter-CE, dont la sélection est très bonne, je ne serais sans doute jamais tombé sur ce livre – contrairement à d’autres titres de la sélection, parfois même déjà lus avant de connaître l’existence de ce prix.

Avant ce troisième roman, Pierre Raufast avait écrit La Fractale des raviolis et La Variante chilienne. Les titres ne s’inventent pas et témoignent déjà de l’imaginaire débridé de l’auteur. Amateurs de littérature très classique, vous n’y trouverez peut-être pas votre compte. Vous voilà prévenus.
Après une brève scène d’ébats sexuels aquatiques dans la luxueuse piscine d’une villa américaine (scène dont on ne comprend ce qu’elle vient faire là), nous voilà rapidement avec le jeune Richeville sur le baleinier. Tout semble se passer comme prévu… et puis tout part en cacahuète.
On croise alors le chemin d’un hacker russe, d’un homme qui se rend aux enterrements d’illustres inconnus se faisant passer à chaque fois pour un proche du défunt, d’un savant fou rêvant de remonter le temps pour déguster un steak de stégosaure (oui oui!), ou encore de petites baleines connectées…
Vous l’aurez compris, Pierre Raufast n’est pas l’homme des récits linéaires. Se basant sur des faits réels teintés de science (la baleine 52, la R&D dans le domaine des objets connectés…), son imagination pour le moins débridée fait le reste et nous offre un roman d’aventure très original faisant travailler les zygomatiques.

Malgré de belles trouvailles et un humour prononcé – certaines scènes sont mémorables – d’aucuns trouveront peut-être le roman un brin trop décousu. Il permet néanmoins de passer un bon moment de lecture à la recherche de la baleine thébaïde.
En matière de roman d’aventure foutraque et désopilant, on ne saura trop que (re)conseiller La Traversée du Mozambique par temps calme de Patrice Pluyette texte auquel cet opus ressemble par bien des aspects.

La baleine thébaïde, de Pierre Raufast, Alma (2017), 222 pages.

Dans les eaux du grand nord (The North Water en VO) est un roman d’Ian McGuire paru chez 10/18 en mai 2017 dans une traduction de Laurent Bury (très belle couverture soi dit-en passant).

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1859, côtes du Yorkshire.
Patrick Sumner, auparavant chirurgien dans l’armée britannique, décide d’embarquer sur le Volunteer, baleinier s’apprêtant à partir pour une campagne de chasse dans l’océan Arctique.
À bord, les conditions de vie sont spartiates, pour ne pas dire rudes. Lorsqu’un mousse vient consulter Sumner et qu’il présente de curieux signes de violences, le médecin se dit que le Mal est présent à bord du navire et la suspicion va bon train.

Mon avis

Ce qui saute aux yeux à la lecture de ce roman, c’est d’abord la qualité de l’écriture d’Ian McGuire. Elle parvient à être poétique et non dénuée de beauté tout en narrant des faits plutôt rudes voire parfois tout bonnement atroces. Certains passages, notamment lors des flashbacks ramenant Sumner en Inde ne sont d’ailleurs pas à mettre entre les mains des plus sensibles. Les sens du lecteur sont mis à contribution, et particulièrement l’odorat.
De la chasse arctique aux scènes de guerre, une grande place est accordée aux fragrances en tous genres, et le moins qu’on puisse dire, c’est que ça ne sent pas spécialement la rose. Rarement un roman aura autant pué : le phoque fraîchement dépecé, la cordite, l’hémoglobine…

En jonglant habilement avec la temporalité du récit, l’auteur parvient en effet à nous narrer la campagne de pêche tout comme la vie antérieure de Sumner. Notamment son engagement comme chirurgien de guerre durant la révolte des Cipayes, qui ne lui a pas valu que de bons souvenirs.

À bord, la tension grimpe assez vite et fait se soupçonner les uns les autres dans un huis-clos éventuellement « victorien » vu l’époque concernée mais bien loin du Manoir du Sussex façon Cluedo.
Si le personnage de Sumner est très intéressant, d’autres ne le sont pas moins, comme Otto, marin qui accorde beaucoup de crédit à ses visions ou encore Henry Drax, harponneur redoutable qui inspire aux autres hommes à bord une peur irrationnelle. Sumner le soupçonne vite d’être le Diable en personne, mais est-ce aussi simple que cela ?

Le suspense est palpable durant les quelque 300 pages du récit qui nous valent quelques scènes mémorables, lesquelles mériteraient à elles seules que le roman soit un jour adapté à l’écran, et notamment une chasse à l’ours d’anthologie.

Roman noir ? Whodunit ? Roman d’aventure ? Thriller ?
Dans les eaux du grand nord est tout ça à la fois, et bien plus encore. Un bien bel ouvrage, qui évoque Moby Dick ou, plus proche de nous, Trois mille chevaux vapeur. Espérons que ce grand moment de lecture passé en compagnie de la plume de Ian McGuire en appellera d’autres.

Dans les eaux du grand nord (The North Water, 2016) d’Ian McGuire, 10/18 (2017). Traduit de l’anglais par Laurent Bury, 303 pages.

Doglands est le cinquième roman de Tim Willocks à paraître en France. Publié chez Syros, il est présenté par son éditeur comme un roman jeunesse mais pourra séduire un plus large public.

https://i0.wp.com/polars.pourpres.net/img/uploads/51RCWD5A1KL._SL500_.jpgRésumé

Dans un chenil que les chiens appellent la « fosse de Dedbone », un homme élève des lévriers dans de terribles conditions. Les meilleurs sont amenés à concourir sur le champ de course. Pour les faibles, les malades et les blessés, une seule option : la mort. C’est dans ces conditions que Keeva, la plus rapide des championnes, met au monde quatre chiots. Lorsqu’ils ont un peu grandi, elle annonce à Furgul que leur père n’est pas un lévrier et lui demande de fuir avec ses sœurs avant que Dedbone ne remarque leur « impureté » et ne les tue.

Mon avis

« Les chiens apprenaient quelques mots de la langue des maîtres, ceux qu’ils entendaient tout le temps comme « Non ! » et « Assis ! » et « Go ! » et « Cage ! » et « Vaurien ! ». Mais le reste n’était que du charabia. Les maîtres se croyaient très intelligents, mais le fait est que les chiens pouvaient apprendre au moins un peu de la langue humaine, alors que les maîtres étaient trop stupides, ou trop paresseux, pour apprendre la moindre bribe de la langue des chiens.
Pas un seul mot.
Les chiens n’avaient pas besoin d’apprendre tous les mots humains, parce qu’ils pouvaient lire ce que les humains ressentaient. La plupart des humains ne pouvaient pas lire les chiens du tout. En fait, ils ne pouvaient même pas se lire les uns les autres. »

On ne présente plus Tim Willocks, ancien psychiatre auteur d’une poignée de romans marquants, souvent salués par ses pairs (Bad City Blues, Les rois écarlates, Green River et plus récemment, La religion). Pour une première incursion en littérature pour la jeunesse, Doglands (traduit par Benjamin Legrand) est une réussite à bien des égards.

Roman d’aventure et récit initiatique à la fois, cette histoire atypique devrait séduire les jeunes lecteurs de par ses nombreuses qualités. Le parcours de Furgul, ce chiot que la vie n’a pas épargné, est un combat de tous les instants, aussi l’action ne manque pas dans ce texte qui rappelle les réussites de Jack London que furent Croc-Blanc et L’appel de la forêt.

« Furgul avait découvert qu’il lui fallait intégrer beaucoup de choses. Il se retrouvait dans un monde de règles. Règles qui n’avaient pas beaucoup de sens, ou pire semblaient totalement injustes. Ces règles étaient les suivantes :
Ne fais pas ci et ne fais pas ça.
Ne vas pas ici et ne vas pas là-bas.
Si tu as une impulsion, réprime-là.
Si tu veux quelque chose, tu ne peux pas l’avoir.
Reste tranquille.
Ne dérange pas les grands quand ils regardent la boite-à-bruits.
Ne te lèche pas le bas-ventre devant la maîtresse.
Et même si les grands font quelque chose, cela ne signifie pas que tu peux faire de même.
Comme le disait Churchill : « Si tu ressens l’irrésistible envie de faire un truc drôle – n’importe quoi de marrant –, alors tu ferais mieux d’imaginer que tu vas enfreindre une nouvelle règle, même si personne ne t’as jamais dit en quoi elle consiste. »

Ici, la grande idée de l’auteur est d’avoir pensé à raconter son histoire du point de vue des chiens, lesquels ne parlent pas le langage des humains, pas plus qu’ils ne comprennent la plupart de leurs agissements. Furgul grandit au fil des pages et saisit de mieux en mieux les comportements des hommes. Ce prisme plutôt original permet à Tim Willocks d’apporter une autre dimension à son texte. Là où les plus jeunes lecteurs auront grand plaisir à suivre les aventures d’un chien prêt à tout pour rester libre et sauver sa mère, les adultes pourront voir aussi une critique à peine voilée de la société néolibérale dans laquelle nous vivons.

« C’était injuste, bien sûr, mais comme l’expliqua Churchill : « Les grands ne te font pas encore confiance. Il faut leur prouver que tu es un bon chien, tout comme moi.
– Ça veut dire que je suis un mauvais chien ? demanda Furgul.
– Eh bien, tu es un petit peu trop sauvage, répondit Churchill.
– Mais je suis sauvage, répliqua Furgul. Et j’aime l’être. Être sauvage, c’est génial !
– Il faut que tu arrêtes de penser de cette manière, dit Churchill. Il faut que tu commences à penser correctement. Les animaux de compagnie ne sont pas sauvages. C’est tout l’intérêt d’être un animal de compagnie. Il faut que tu te mettes au pas et que tu suives les ordres à la lettre. Tu dois t’adapter et coller à la routine. Il faut que tu gardes la queue basse et que tu surveilles ton pipi et tes crottes. En bref, il faut que tu restes à ta place, sans semer de perturbations. Sinon, eh bien – qui sait ? – ils pourraient arrêter de nous nourrir ! Et alors, qu’est-ce qu’on deviendrait ?
– Donc, il faut que j’arrête d’être sauvage en échange d’un bol de petites croquettes marron ?
– Voilà, c’est ça ! fit Churchill. T’es plus dégourdi que t’en as l’air.
– Ce que tu veux dire, c’est que nous devons vivre avec la queue entre les pattes ?
– Bien sûr, dit Churchill, secouant le pathétique petit morceau de boudin qui lui tenait lieu de queue. N’est-ce pas ce que tout le monde fait ? »

En effet, le point de vue animal permet assez aisément, et de manière plutôt légère – Doglands n’est pas exempt d’humour – de dénoncer certains de nos travers, un peu à la manière d’Orwell dans La ferme des animaux. Le personnage de Churchill, un bouledogue de compagnie très heureux de sa condition et prêt à obéir à toutes les règles de ses maîtres pour peu qu’il ait ses croquettes, est à cet égard très réussi.

Que les amateurs de Tim Willocks se rassurent, le retour de Tanhauser – le personnage principal de La religion – est annoncé pour bientôt (sans doute 2013 en France). Doglands, roman qu’il a écrit en quelques semaines alors qu’il connaissait quelques difficultés à terminer Twelve Children of Paris, devrait leur permettre de patienter sans déplaisir. Même lorsqu’il se lance dans l’inconnu, force est de constater que Tim Willocks n’en demeure pas moins talentueux. Rien n’est encore sûr, mais il se pourrait bien qu’on retrouve Furgul, le chien courageux, dans un prochain roman.


Doglands (Doglands, 2011), de Tim Willocks, Syros (2012). Traduit de l’anglais par Benjamin Legrand, 343 pages.