Articles Tagués ‘aventures’

Les trois vies d’Antoine Anacharsis est un roman (jeunesse) d’Alex Cousseau paru au Rouergue en 2012.

Résumé

C’est en 1831, au large de Nosy Boraha, petite île de l’océan indien, que naît Taan (ou Antoine), de deux parents enlevés par des Anglais pour être vendus comme esclaves. Il est repêché miraculeusement après le naufrage du bateau qui devait les amener en Équateur, avec autour du cou un médaillon dans lequel est enfermé un mystérieux parchemin. Sur ce dernier, un cryptogramme, censé pouvoir conduire à un trésor, celui de son ancêtre La Buse, célèbre pirate des mers du Sud.

Mon avis

Si je suis loin d’avoir lu toute l’œuvre du prolifique finistérien (tiens tiens !) Alex Couseau, j’ai dévoré plus jeune quelques uns de ses romans (Poisson-lune, Le cri du phasme, Sanguine…) et j’ai plaisir à le relire à l’occasion.

Dans celui-ci, l’auteur adopte un point de vue original. Il fait d’Antoine son narrateur, à la première personne. Jusque là, rien d’exceptionnel. Mais surtout, il le fait raconter son histoire avant-même sa naissance. En effet, durant le premier tiers du livre, il nous raconte l’histoire de ses ancêtres et celle de ses parents depuis l’intérieur du ventre de sa mère. Ce petit côté « Kirikou » ne plaira peut-être pas aux amateurs de réalisme à tout prix mais le procédé est très intéressant.

« Pour l’heure, je suis au chaud au fond du ventre, plié comme le mystérieux bout de papier à l’intérieur du médaillon que ma mère porte autour du cou.
De la taille d’un haricot. Je germe. Mon cœur est une petite bosse, mes yeux deux courtes saillies, mes lèvres restent à dessiner, avec les deux minuscules fentes que sont mes oreilles je n’entends pas encore les bruits, mais déjà ma mère communique avec moi.
Ses mots me cajolent. Ma mère me raconte mon histoire, la sienne et celle de nos ancêtres. Elle me parle à sa façon, de sa petite voix intérieure, une voix muette et fluide, comme un filet de sang parmi tous les autres sangs mêlés à l’intérieur de mes veines. Je suis malgache, français jamaïquain, écossais, russe… Tout à la fois. Je suis du monde entier, ou bien je suis de nulle part. Je suis juste là, présent dans le ventre. Je grandis, je dors, je me nourris de cette voix et de ce sang. Parfois, je sens le corps de ma mère vibrer, et elle me dit ce qui se passe à l’extérieur. »

Roman picaresque autant que d’aventures, Les trois vies d’Antoine Anacharsis verra l’enfant, puis le jeune homme, voyager aux quatre coins du globe et vivre mille aventures en gardant à l’esprit un objectif : retrouver le trésor de son ancêtre. Des États-Unis, où il part à la recherche d’Edgar Allan Poe au Cap Horn où il essuie des tempêtes sur un baleinier (clin d’œil au Moby Dick de Melvile).

Alex Cousseau prend plaisir à lui faire croiser la route de personnages ayant réellement existé. D’Edgar Allan Poe aux sœurs Fox en passant par Phineas Gage. L’ancêtre d’Antoine dans le roman, le pirate Olivier Levasseur, dit « La Buse », a lui aussi existé, et aurait à ce qu’on raconte laissé derrière lui un trésor. Prononcés sur le gibet où on allait le pendre, « Mes trésors à qui saura comprendre », furent ses derniers mots. Dans tous les cas, le cryptogramme en question existe vraiment (il est d’ailleurs reproduit tel quel dans le roman). Jamais déchiffré à ce jour, il continue d’attiser la curiosité de certains.

Avec Les trois vies d’Antoine Anacharsis, Alex Cousseau confirme une fois de plus ses talents de conteur et propose à son lectorat, jeune ou moins jeune, un très beau roman d’aventures. Un auteur à découvrir pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore.

Les trois vies d’Antoine Anacharsis, d’Alex Cousseau, Rouergue (2012), 329 pages.

L’île du Point Némo est un roman d’aventure de Jean-Marie Blas de Roblès paru chez Zulma cette année (et qui a une jolie couverture soi-dit en passant).

Résumé

Lady MacRae s’est fait dérober l’Anankè, le plus gros diamant du monde. Elle appelle à la rescousse Martial Canterel (un ancien amant), aidé de son ami Shylock Holmes. Accompagnés de la dame écossaise, de son majordome Grimod, ainsi que de Miss Sherington et sa fille, les deux limiers vont partir aux trousses d’un terrible malfaiteur : l’« Enjambeur No », lequel est selon toute vraisemblance l’auteur du larcin.

Mon avis

On suit d’autres histoires en parallèle, comme celle de Monsieur Wang, PDG de l’usine de liseuses électroniques B@bil Books, dans le Périgord, voyeur et colombophile à ses heures perdues. Ou encore celle d’Arnaud Méneste, qui a dû se résoudre à vendre à Monsieur Wang son usine de cigares de qualité, et dont la femme Dulcie, cigarettière haïtienne, a sombré dans le coma en apprenant la dramatique nouvelle.

Au départ, si l’on s’attend à une intrigue classique, l’ensemble peut donner le sentiment d’un grand n’importe quoi. Cependant l’alternance des personnages au fil des chapitres ne perd pas le lecteur, qui comprendra finalement que toutes ces histoires étaient organisées et que l’auteur n’a rien laissé au hasard tant les différentes intrigues vont s’imbriquer les unes aux autres.

On ne sait pas exactement quand se déroule les événements, si ce n’est que nous nous trouvons dans le futur, après la « Troisième Guerre » et la fin du pétrole. En effet, les moyens de transports empruntés par les protagonistes utilisent des énergies diverses et variées et sont parfois assez originaux.

« Rien ne manquait à cette réplique grandeur nature de la ville, ni la tour Eiffel, qui se dressait au-dessus de vrais immeubles haussmanniens, ni les entrées de métro, ni même les fontaines Wallace. […] On y apercevait d’ailleurs, déformés par grossissement, les détails typiques qui satisfont d’ordinaire le maigre appétit des voyageurs. Des agents de police à képi, des Parisiens coiffés d’un béret noir, la baguette sous l’aisselle, des couples d’amoureux qui s’embrassaient éperdument. […] Des centaines de figurants à peau blanche contribuaient ainsi à l’authenticité de ce gigantesque jardin d’acclimatation, les concepteurs n’ayant pas lésiné sur la dépense. Parmi toutes ces exhibitions de scènes désuètes ou disparues, une vitrine provoquait immanquablement de petits rires teintés de mépris, celle d’une librairie reconstituée d’après les meilleures sources, à l’image de celles qui existaient avant la fracture numérique responsable de leur éradication définitive. On y voyait de faux lecteurs autour de faux libraires cachectiques classant des piles de faux livres. »

Les personnages sont excellents, et peut-être plus encore les seconds couteaux, comme cette femme qui est prête à tout faire subir à son mari, mais alors vraiment tout, pour qu’il parvienne à avoir une érection, ou encore cet homme persuadé que Dieu s’est réincarné en rhinocéros. Certains passages les mettant en scène sont véritablement hilarants.

Roman d’aventure épique faisant la part belle à l’humour et aux situations rocambolesques, L’île du Point Némo est un texte foisonnant comme on en fait peu (on pense, un peu dans le même style, à l’excellent La traversée du Mozambique par temps calme, de Patrice Pluyette). En plus de nous offrir quelques heures de lecture des plus plaisantes, Jean-Marie Blas de Roblès rend hommage par la même occasion aux grands maîtres de la littérature populaire : de Verne à Bradbury en passant par Zola, Conan Doyle, Melville ou encore Flaubert. Un petit bijou.

L’île du Point Némo, de Jean-Marie Blas de Roblès, Zulma (2014), 460 pages.

Trois mille chevaux vapeur est un roman d’Antonin Varenne paru cette année chez Albin Michel.

Résumé

Birmanie, 1852.
La Compagnie des Indes entre en guerre pour maintenir les intérêts commerciaux de la couronne britannique dans la région. Le sergent Arthur Bowman est envoyé là-bas, à bord du Healing Joy avant de se voir confier le commandement de quelques hommes pour une mission importante le long de l’Irrawady. Capturés et torturés par les Birmans, ces soldats n’en ressortiront pas indemnes.

Londres, 1858.
Détruit à tout jamais mais encore vivant, Bowman est de retour à Londres. Lorsqu’un corps y est retrouvé atrocement mutilé, à la manière des tortures qu’il a connues là-bas, le cauchemar recommence pour le sergent, persuadé que le meurtre n’a pu avoir été commis que par l’un de ses hommes. Pour en avoir le cœur net, il va partir à la recherche des rescapés de l’enfer des jungles birmanes.

Mon avis

« J’écoute les bruits de Londres dehors et je suis presque heureux d’y retourner après avoir supporté la sollicitude écœurante de ces gens. La méchanceté est bien plus sûre que la bonté, dont les mobiles sont toujours suspects. »

Trois mille chevaux vapeur est le cinquième roman d’Antonin Varenne, à qui l’on doit notamment Fakirs et Le mur, le Kabyle et le marin, parus chez Viviane Hamy. Cette fois, c’est chez Albin Michel qu’il signe cet imposant opus aux frontières du polar, du western et du roman d’aventures.
Des descriptions des personnages à celles des lieux qu’ils traversent, l’auteur parvient à nous embarquer totalement. Le temps de la lecture, on est avec Bowman et tous ceux qu’il croise pendant son odyssée, et il est bien difficile de lâcher l’affaire en cours de route, routes qui sont nombreuses, de la Birmanie aux États-Unis en passant par l’Angleterre.

« La ville avait embauché des bras supplémentaires, mais sans eau pour fluidifier les canalisations, le travail ne servait à rien et les égouts se remplissaient jusqu’aux sommets des voûtes.

Fin juin, la température avait continué à grimper et la Tamise s’était épaissie au point de devenir une lente coulée de lave putride. Les déchets des usines, déversés dans les mêmes égouts ou directement des berges, s’accumulaient en nappes noires et grasses. Les rejets des abattoirs flottaient à la surface du fleuve solidifiée. Des carcasses de vaches et de moutons, engluées dans la boue, passaient lentement devant le nouveau Parlement de Westminster. Les pattes des squelettes pointaient en l’air comme sur un champ de bataille abandonné et des corbeaux venaient s’y percher. Il fallait une demi-journée pour que les cornes d’un bœuf, à l’horizon du pont de Lambeth, passent sous les fenêtres de la Chambre des lords et disparaissent sous le pont de Waterloo.

On prétendait qu’à certains endroits on pouvait traverser le fleuve à pied.

Le 2 juillet, la chaleur fut sans égale et la ville toute entière recouverte par l’odeur d’un gigantesque cadavre. »

L’enquête, qui touche Bowman de près, est en elle-même assez intrigante pour qu’on ait envie de connaître le fin mot de l’histoire. Mais surtout, c’est le parcours personnel du sergent, initiatique et semé d’embûches, que l’on suit avec grand plaisir.

« Peut-être qu’il aurait dû écrire une dernière lettre. […] Mais il n’avait plus rien à ajouter. Les mots aussi tournaient en rond. Il regardait la masse noire du Pacifique et les étoiles au-dessus, autres gardiens éternels, et repensa aux séquoias. Les arbres centenaires savaient que la fuite était inutile. Arthur se souvient d’avoir déjà respiré l’air de cette forêt. […] L’air d’un cercueil refermé sur lui. Bowman réalisait, écoutant les vagues au loin, qu’il n’avait pas impunément traversé tous ces paysages. Chaque fois, il y avait laissé un morceau de lui, de temps passé et de vie disparue. Le sergent Bowman était maintenant éparpillé aux quatre coins du monde. Il ne restait plus grand-chose de lui. »

Difficile d’en dire beaucoup plus sans déflorer l’histoire davantage mais pour faire simple, on peut dire qu’il y a dans ce texte tout ce qu’il faut pour faire un grand roman : de l’action, de l’amour, de la haine, des personnages forts. Si parfois tous ces ingrédients sont réunis sans que la mayonnaise ne prenne, ils sont ici parfaitement dosés par Antonin Varenne. Et quand on referme à regret un livre de quelque 550 pages en se disant que le temps est passé trop vite et qu’on serait bien resté un peu plus avec ses personnages c’est qu’on a effectivement affaire à un grand roman.

Avec Fakirs, Antonin Varenne avait commencé à faire parler de lui. Avec cet épique Trois mille chevaux vapeur, il franchit un sérieux cap. Il devient un auteur au talent confirmé, qu’on attendra de relire avec impatience. Une bien belle histoire qui donne envie de connaître la suite de Varenne.

Trois mille chevaux vapeur, d’Antonin Varenne, Albin Michel (2014), 553 pages.