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Calme plat (Dead Calm) est un roman de Charles Williams paru en 1963 et réédité cette semaine par Gallmeister dans une nouvelle traduction de Laura Derajinski.

51v2relr9ulRésumé

Ingram et Rae sont en lune de miel sur un voilier, en plein océan Pacifique. Pétole. Pas le moindre souffle d’air. Mais qu’importe, la traversée n’en sera que plus longue à savourer.
De manière tout à fait improbable, un canot s’approche, avec à son bord un jeune homme. Arrivé à bord du voilier, affolé, il peine à raconter son histoire. Il serait le seul survivant de son bateau. Les autres auraient été décimés par une intoxication alimentaire et le navire prendrait l’eau. Une fois l’homme endormi, Ingram, qui peine à le croire, décide d’en avoir le cœur net. Grossière erreur.

Mon avis

Après Le Bikini de diamants (Fantasia chez les ploucs) et Hot Spot (précédemment Je t’attends au tournant), les éditions Gallmeister poursuivent de donner une seconde vie à l’œuvre de Charles Williams. Dead Calm, paru en 1963 était devenu Sang sur mer d’huile à la Série Noire en 1965 avant d’être réédité sous le titre Calme blanc en 1997. Il s’agit ici d’une nouvelle traduction signée Laura Derajinski.
Les vieux de la vieille du polar ne découvriront sans doute pas grand-chose ici tant Charles Williams, auteur à la quinzaine de romans pour la plupart adaptés au cinéma, fait figure de référence.

Pour ceux qui ne l’ont encore jamais lu, ce dépoussiérage par les éditions Gallmeister est une excellente idée. Les couvertures sont réussies et les traductions fort agréables. Calme plat est un roman à suspense bien construit, qui fait douter le lecteur quant aux véritables motivations des uns et des autres. Ils semblent tous avoir une part d’ombre et être moins francs qu’ils ne veulent s’en donner l’air. La psychologie des personnages est très travaillée. Le style est efficace, sans fioritures. Hormis quelques rares passages un brin bavards, le rythme est trépidant et l’on ne voit pas passer le temps à bord de ces deux voiliers, qui font de ce roman une espèce de huis clos malgré l’immensité de l’océan. Opérateur radio pour la marine marchande dans sa jeunesse, l’auteur a bourlingué sur toutes les mers du monde. On le sent particulièrement à l’aise à décrire les bateaux et à expliquer par ses personnages les rudiments de la navigation hauturière.

On prend du plaisir à voir ces personnages tenter de survivre malgré les conditions et leurs « compagnons » dont les intentions ne sont pas toujours des plus louables. Gageons que beaucoup de lecteurs n’ayant pas encore dévoré Charles Williams prendront plaisir à découvrir son œuvre par ces nouvelles traductions parues dans la collection Totem. Trois sont parues à ce jour. En attendant de prochaines ?

Calme plat (Dead Calm, 1963), de Charles Williams, Gallmeister/Totem (2020). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laura Derajinski, 272 pages.

Rade amère, paru en avril aux éditions du Rouergue, est le premier roman de Ronan Gouézec.

9782812615023Résumé

Caroff vit dans une caravane avec sa femme et sa fille. Depuis le drame, la petite famille est restée unie mais doit vivre de peu et subir le regard mauvais des gens. Même ceux qui les connaissaient bien les fuient désormais comme la peste. L’erreur de Caroff : avoir conduit l’un de ses jeunes matelots à la mort, autant par malchance que par négligence. Depuis, l’ex patron-pêcheur erre à terre, désœuvré et s’en voulant énormément. Lorsqu’on lui propose une bien curieuse façon – pas vraiment honnête il faut dire – de reprendre le large, il accepte. Pour faire vivre les siens plus décemment.
Jos Brieuc a vu sa femme partir. Il a eu du mal à ne pas sombrer mais ça y est, il reprend le dessus et consacre toute son énergie à un nouveau projet. Il lance son entreprise de taxi maritime : amener des particuliers de port en port.

Mon avis

Rade amère est le premier roman de Ronan Gouézec dont l’éditeur nous dit sobrement qu’il est finistérien et pratique le vagabondage côtier et littéraire, ce qui n’aurait pas été trop difficile à deviner tant il excelle à donner à voir sa région et le monde maritime. S’il n’est pas marin, l’auteur s’est a minima bien documenté, notamment au niveau des termes usités, sans que les passages se déroulant sur l’eau soit trop obscurs pour le béotien pour autant. Certains passages sont magnifiquement écrits, notamment la virée de Jos et de René, un ancien dont les jours sont comptés en raison d’un cancer, sur l’île de Sein.

On suit alternativement Caroff et Jos, avec autant d’intérêt bien que l’aspect « criminel » concerne uniquement le premier, et il n’est pas très sorcier d’imaginer que leurs destinées vont être amenées à s’entrechoquer à un moment donné.
La relation entre Caroff et les deux jeunes lascars que le commanditaire lui met dans les pattes, autant pour l’aider que pour le surveiller est intéressante, surtout dans son évolution. Ronan Gouézec utilise tout d’abord certains clichés, seulement pour mieux les mettre à mal ensuite. Le lien vite affectueux puis quasi filial entre Jos et René est émouvant et joliment donné à voir. La combine illégale et maritime à laquelle participe Caroff – et dont nous ne dirons rien de plus ici – est aussi simple que retorse, à tel point qu’on se demande si elle a déjà été véritablement mise en pratique ou si l’auteur l’a inventée pour les besoins du roman… au risque de donner des idées ?

Le suspense n’est pas le maître-mot de ce joli roman noir mais la tension est néanmoins présente et Ronan Gouézec nous offre quelques rebondissements amenant rapidement le lecteur vers un final inévitable et détonant. Un premier roman réussi et loin d’être bateau qui donne envie d’en lire d’autres.

Rade amère, de Ronan Gouézec, Rouergue/Noir (2018), 208 pages.

Dans les eaux du grand nord (The North Water en VO) est un roman d’Ian McGuire paru chez 10/18 en mai 2017 dans une traduction de Laurent Bury (très belle couverture soi dit-en passant).

511gqq5mkslRésumé

1859, côtes du Yorkshire.
Patrick Sumner, auparavant chirurgien dans l’armée britannique, décide d’embarquer sur le Volunteer, baleinier s’apprêtant à partir pour une campagne de chasse dans l’océan Arctique.
À bord, les conditions de vie sont spartiates, pour ne pas dire rudes. Lorsqu’un mousse vient consulter Sumner et qu’il présente de curieux signes de violences, le médecin se dit que le Mal est présent à bord du navire et la suspicion va bon train.

Mon avis

Ce qui saute aux yeux à la lecture de ce roman, c’est d’abord la qualité de l’écriture d’Ian McGuire. Elle parvient à être poétique et non dénuée de beauté tout en narrant des faits plutôt rudes voire parfois tout bonnement atroces. Certains passages, notamment lors des flashbacks ramenant Sumner en Inde ne sont d’ailleurs pas à mettre entre les mains des plus sensibles. Les sens du lecteur sont mis à contribution, et particulièrement l’odorat.
De la chasse arctique aux scènes de guerre, une grande place est accordée aux fragrances en tous genres, et le moins qu’on puisse dire, c’est que ça ne sent pas spécialement la rose. Rarement un roman aura autant pué : le phoque fraîchement dépecé, la cordite, l’hémoglobine…

En jonglant habilement avec la temporalité du récit, l’auteur parvient en effet à nous narrer la campagne de pêche tout comme la vie antérieure de Sumner. Notamment son engagement comme chirurgien de guerre durant la révolte des Cipayes, qui ne lui a pas valu que de bons souvenirs.

À bord, la tension grimpe assez vite et fait se soupçonner les uns les autres dans un huis-clos éventuellement « victorien » vu l’époque concernée mais bien loin du Manoir du Sussex façon Cluedo.
Si le personnage de Sumner est très intéressant, d’autres ne le sont pas moins, comme Otto, marin qui accorde beaucoup de crédit à ses visions ou encore Henry Drax, harponneur redoutable qui inspire aux autres hommes à bord une peur irrationnelle. Sumner le soupçonne vite d’être le Diable en personne, mais est-ce aussi simple que cela ?

Le suspense est palpable durant les quelque 300 pages du récit qui nous valent quelques scènes mémorables, lesquelles mériteraient à elles seules que le roman soit un jour adapté à l’écran, et notamment une chasse à l’ours d’anthologie.

Roman noir ? Whodunit ? Roman d’aventure ? Thriller ?
Dans les eaux du grand nord est tout ça à la fois, et bien plus encore. Un bien bel ouvrage, qui évoque Moby Dick ou, plus proche de nous, Trois mille chevaux vapeur. Espérons que ce grand moment de lecture passé en compagnie de la plume de Ian McGuire en appellera d’autres.

Dans les eaux du grand nord (The North Water, 2016) d’Ian McGuire, 10/18 (2017). Traduit de l’anglais par Laurent Bury, 303 pages.