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La petite communiste qui ne souriait jamais est un livre de Lola Lafon paru aux éditions Actes Sud en janvier dernier.

Résumé

La petite communiste qui ne souriait jamais est un objet littéraire aussi rare qu’intéressant. De quoi s’agit-il exactement ? Si sa forme est assez inclassable – le texte tient à la fois de la biographie, du roman ou encore de l’enquête – son sujet est clairement établi : Lola Lafon s’intéresse à Nadia Comaneci.

Mon avis

Tout le monde (ou presque) à déjà entendu parler de cette petite Roumaine, première gymnaste à avoir obtenu la note parfaite en gymnastique, aux jeux olympiques de Montréal en 1976. Lola Lafon s’intéresse à la redoutable athlète qu’elle était mais, au-delà de ses performances, elle s’attache surtout à nous faire connaître la personne, ainsi que le contexte dans lequel elle évoluait.

« Quel âge a-t-elle, demande la juge principale, incrédule, à l’entraîneur. Ce chiffre, quatorze, lui donne un frisson. Ce que la petite a effectué à l’instant dézingue le déroulement des chiffres, des mots et des images. Il ne s’agit plus de ce que l’on comprend. On ne saurait noter ce qui vient d’advenir. Elle jette la pesanteur par-dessus son épaule, son corps frêle se fait de la place dans l’atmosphère pour s’y lover. »

Suivant un fil plus ou moins chronologique, elle nous narre le parcours de Nadia, de ses premiers entraînements, toute jeune fille, à sa fin de carrière compliquée, agrémentée d’un harcèlement médiatique certain.

« Mais pourquoi personne ne les a prévenus qu’il fallait regarder par-là, ragent ceux qui ratent le moment où, Nadia C. se lance en arrière et, les bras en croix, donne unn coup de pied à la lune, saut à l’aveugle, et ils se tournent les uns vers les autres, est-ce que quelqu’un a compris, est-ce que vous avez compris ? Le panneau électronique affiche COMANECI, NADIA, ROMANIA suivi de 73, son dossard, et là où il devrait y avoir la note : rien. On attend. Blêmes, les gymnastes soviétiques vont et viennent dans les travées réservées aux entraîneurs et aux compétitrices qui ont terminé. Elles savent. Les coéquipières de la Roumaine, elles, semblent au désespoir, Dorina tient ses mains jointes, Mariana murmure une phrase en boucle, une autre est affalée, les yeux fermés ; Nadia, elle, un peu à l’écart, sa queue de cheval de travers, ne jette pas un regard au tableau d’affichage. Et c’est lui qu’elle voit en premier, Béla, son entraîneur, debout, les bras au ciel, la tête renversée en arrière ; elle se tourne enfin et découvre sa sanction, ce terrible 1 sur 10 qui s’inscrit en nombre lumineux face aux caméras du monde entier. Un virgule zéro zéro. Elle repasse de possibles fautes dans sa tête, l’arrivée du saut périlleux arrière éventuellement, pas assez stable, qu’est-ce qu’elle a pu faire pour mériter ça ? Béla la serre dans ses bras, t’en fais pas chérie, on va déposer une réclamation. Mais un des juges attire son attention. Parce que le Suédois se lève. Parce qu’il a les larmes aux yeux et la fixe. Et tous nous raconteront cet instant tant et tant de fois qu’elle n’est plus sûre aujourd’hui de l’avoir vécu, peut-être l’a-t-elle vu à la télé, peut-être cet épisode a-t-il été écrit pour un film. Le public s’est levé et de leurs dix-huit mille corps provient l’orage, leurs pieds grondent rythmiquement au sol et le Suédois dans le vacarme ouvre et ferme la bouche, il prononce des mots inaudibles, des milliers de flashs forment une pluie d’éclairs inégaux, elle entrevoit le Suédois, que fait-il, il ouvre ses deux mains et le monde entier filme les mains du juge vers elle. Alors, la petite tend ses mains vers lui, elle demande confirmation, c’est un… dix ? Et lui, doucement, hoche la tête en gardant ses doigts ouverts devant son visage, des centaines de caméras lui cache l’enfant, les gamines de l’équipe roumaine dansent autour d’elle, oui, amour, oui, ce un virgule zéro zéro est un dix. »

Chaque chapitre est « romancé » sur la base d’événements réels, puis suivi des commentaires de Nadia Comaneci que Lola Lafon a pu contacter tout au long de l’écriture de son texte.

Il n’est sans doute pas nécessaire d’apprécier la gymnastique, ni même le sport, pour s’intéresser à cette Petite communiste qui ne souriait jamais. Tout y est intéressant, et particulièrement le contexte géopolitique de l’époque, les succès de Nadia étant mis en parallèle avec la guerre froide. La plongée que nous offre l’auteur dans la Roumanie communiste puis après la chute de Ceaușescu vaut à elle seule le détour.

Truffé d’anecdotes et bien pensé, ce texte inclassable de Lola Lafon se lit très bien. Sous couvert de s’intéresser à une championne de gym mondialement connue, on apprend aussi pas mal de choses qu’on ne pensait pas forcément trouver ici. Une belle réussite.

La petite communiste qui ne souriait jamais, de Lola Lafon, Actes Sud (2014), 320 pages.