Articles Tagués ‘Bretagne’

Dernier train pour Ouessant est le troisième roman d’Yvon Coquil et la seizième enquête de Léo Tanguy. Le livre est paru l’an dernier chez La Gidouille (hommage au père Ubu).

Résumé

Le célèbre journaliste Léo Tanguy se rend à Brest, où un flic sympathique qu’il connaissait bien, Frédéric Marquaux (Polo pour les intimes), a été retrouvé mort, son corps repêché dans un bassin du port de commerce. Léo débute son enquête tandis qu’en plus de la pluie, des goélands se mettent à tomber sur Brest, littéralement, sans que les scientifiques ne puissent l’expliquer.

Mon avis

Dernier train pour Ouessant est la seizième enquête de Léo Tanguy. Ce collègue breton du Poulpe cher à Jean-Bernard Pouy (qui a d’ailleurs signé l’un des opus, Rosbif saignant), imaginé par Gérard Alle (qui inaugura la série avec Les jeunes tiennent pas la marée), avait fait une pause depuis que Coop Breizh ne publiait plus ses aventures. C’est finalement l’éditeur costarmoricain La Gidouille qui permet à l’enquêteur de remettre le pied à l’étrier, et au Ti Zef (surnom affectueux donné aux habitants de Brest) Yvon Coquil de signer son troisième roman.

Après l’hilarant Black Poher aux accents thompsoniens, et Docks, qui se déroulait déjà dans la cité du Ponant, on retrouve ici cette ville que l’auteur connaît si bien. Il y est né et n’a pas choisi le cadre portuaire par hasard puisqu’il a travaillé une trentaine d’années sur les chantiers navals de la ville. Ce n’est donc pas pour rien que les personnages et les dialogues paraissent plus vrais que nature. Ce livre a beau répondre à un certain cahier des charges, on y retrouve indéniablement la patte de l’auteur : son humour (parfois potache mais toujours drôle), sa gouaille n’hésitant pas à faire dans le « bretonnisme », un peu de critique sociale (ici contre la mondialisation de la main-d’œuvre corvéable et les patrons amoraux) et beaucoup d’humanisme (certains apprécieront sans doute la citation de Georges Hyverneaud mise en exergue).

Si l’intrigue en elle-même n’est pas des plus exceptionnelles, le roman vaut surtout pour les qualités évoquées précédemment. On rigole bien avec ces personnages avec qui on boirait bien un petit coup, le message de l’auteur passe bien, et on tourne les pages avec plaisir jusqu’à la double conclusion, surprenante bien qu’un brin farfelue.

Si vous ne connaissez pas encore Léo Tanguy, cet opus peut être l’occasion de le découvrir. De même (avec l’accent brestôa) si vous voulez visiter Brest sans trop vous mouiller.

Dernier train pour Ouessant, d’Yvon Coquil, La Gidouille (2014), 316 pages.

Les coiffes rouges est un roman historique de Daniel Cario, publié aux Presses de la cité en janvier.
Il m’a été proposé par l’éditeur par l’intermédiaire d’une « Masse critique » organisée par le site Babelio.
Finistérien depuis une bonne quinzaine d’années, j’aime l’Histoire et je connais un peu Douarnenez, où j’ai passé quelques soirées mémorables. D’où ma curiosité pour ce roman qui sort un peu du cadre de ce que je lis d’ordinaire.

Résumé

Douarnenez, 1924.
Dolorès Marques, 17 ans, se fait embaucher comme sardinière chez Guéret, l’une des nombreuses conserveries de ce port breton spécialisé dans la sardine. D’abord ravie d’avoir un travail, elle va vite déchanter en se rendant compte de l’écart entre la rudesse du travail et le maigre salaire que les patrons consentent à verser aux « penn-sardin ».
Diego, son père, d’origine espagnole, est patron-pêcheur sur un modeste navire. L’un de ses mousses, surnommé Glazig, ne laisse pas Dolorès insensible.

Mon avis

Le point fort de ce texte que l’éditeur qualifie de « roman vrai » est assurément l’important travail de documentation mené par Daniel Cario pour coller au plus près des faits. Ainsi, sa « fiction » est fortement ancrée dans le réel et les protagonistes croisent de nombreux personnages qui ont réellement existé, comme Sébastien Velly, l’un des premiers maires communistes de France, le député Charles Tillon ou encore la syndicaliste Lucie Colliard. Pour autant, l’auteur ne nous abreuve pas de données historiques superflues. La ville de Douarnenez et les conditions de travail des « penn-sardin » sont bien décrites.

Les personnages sont globalement intéressants, pour ce qu’ils représentent surtout. La jeune sardinière qui vire pasionaria (tiens, elle se prénomme Dolorès, comme c’est curieux !). L’immigré espagnol devenu patron-pêcheur. Clopine, l’ouvrière boiteuse renvoyée à cause de son infirmité et qui garde depuis une dent contre son ex-employeur. Alcide Guéret, le patron bedonnant qui se prend d’affection pour Dolorès. Mais aussi : les impitoyables contremaîtresses, le commissaire de droite effrayé par la poussée « coco » dans sa ville, le petit mousse, etc. On peut comprendre la volonté de Daniel Cario de grossir les traits pour rendre son propos plus intelligible mais ce faisant, il tombe parfois dans la caricature un peu facile.

Les développements de l’histoire se laissent suivre agréablement bien qu’ils soient dans l’ensemble très prévisibles. Mais pouvait-il en être autrement s’agissant d’un roman historique dont on connaît la « fin » ? On se doute bien que tout cela va se terminer par la grande grève de 1924, qui a pris une ampleur nationale et aura vu défiler dans les rues de Douarnenez plusieurs milliers d’ouvrières réclamant, sabots aux pieds et drapeaux rouges en main, une augmentation significative de leur maigre salaire. Et pour peu qu’on en connaisse un peu les détails, on ne s’étonnera pas de certains rebondissements de l’intrigue, qui sont eux aussi véridiques.
Seule la bluette entre Dolorès et Glazig, particulièrement mièvre, m’a semblé de trop, ou tout du moins prendre une part conséquente part rapport au reste.

Avec Les coiffes rouges, Daniel Cario signe un honnête roman historique, fort intéressant, ainsi qu’un bel hommage à l’une des rares révoltes ouvrières menées par des femmes, les courageuses « penn-sardin » de Douarnenez.

Les coiffes rouges, de Daniel Cario, Presses de la cité (2014), 437 pages.

En complément de cette chronique vous pourrez lire cet intéressant article de L’Humanité résumant la grève douarneniste de 1924 ou encore cette interview sur le site de l’éditeur où Daniel Cario nous parle de son roman.

Voici donc le premir roman de mon challenge pour faire ABC ma PAL.
Avant de gagner des destinations plus exotiques, je trouvai logique de partir de chez moi, du Finistère. Ca tombe bien, ça fait des années que je voulais lire
Gérard Alle, et en particulier ce « polar fermier », dont le titre me plait beaucoup.
Il faut buter les patates, paru chez Baleine dans la collection Ultimes polar en 2001, est le second roman de Gérard Alle.

Résumé

Yves, sorti satisfaire une envie pressante, croit entendre des gémissements. Il trouve son voisin Michel allongé dans la boue à côté de son tracteur, assommé, une vilaine plaie à la tête. Pour les deux agriculteurs, pas de doute, il s’agit d’un avertissement des hommes de Raymond Cloarec, le « roi du cochon », président de la « Coopé », qui veut faire main basse sur les terres des deux paysans pour agrandir son empire. Ces derniers ne veulent pas vendre leur ferme familiale et sont bien décidés à résister à tout prix.

Mon avis

« Les gens d’ici, ils sont pas comme toi, ils sont comme moi, ils aiment leur pays. Et plus il est pourri, plus ils l’aiment. Plus tu leur dis qu’ici c’est foutu, qu’il faut foutre le camp, plus ceux qui restent sont fiers d’être là. Ils ont la rage. Aucun moyen d’agir, aucune imagination, mais la rage. Les quelques jeunes qui restent, tu leur proposes quelque chose d’exaltant… Par exemple : on fait la plus grande porcherie d’Europe ou, pourquoi pas, le plus grand festival de rock du monde. On le fait ici. On le fait ensemble. Dans les journaux, ça sera marqué : ce sera ici et pas ailleurs. On sera les meilleurs. On réussira quelque chose ensemble, tous ensemble. Pour arrêter de passer pour des ploucs, ces gens sont capables de beaucoup de choses, tu sais. »

Paru en 2001 chez Baleine, ce second roman de Gérard Alle est sous-titré « polar fermier ». Tout un programme. Ajoutez à cela une citation de Victor Hugo mise en exergue (« Le fait est que les Bretons ne comprennent rien à la Bretagne. Quelle perle et quels pourceaux ! ») et un premier chapitre plantant le décor bien comme il faut et on comprend d’emblée dans quelle ambiance on va être plongés. Dans la boue de la Bretagne profonde, celle où les cochons sont plus nombreux que les habitants et où l’agriculture intensive fait les dégâts que l’on sait.

« Il aperçut dans le lointain les rares talus qui avaient échappé aux remembrements successifs, de timides bosquets, de petits bouts de lande miraculés, autant de vestiges d’un temps révolu, quand les êtres humains habitant la contrée étaient plus nombreux que toutes les poules et les cochons réunis. Ce n’était plus le cas. Les poulaillers industriels et les porcheries ponctuaient çà et là, de leurs taches grises et blanches, le paysage massacré.
Tandis que triomphait sur le haut de la plus haute colline l’immense maison des Cloarec, au bas de la même colline, leur décharge familiale vomissait dans l’eau de la rivière son content d’insultes : carcasses de bagnoles, fûts de produits chimiques éventrés, boîtes de conserve rouillées, vieux sac d’engrais, chat crevé. »

Un habile saut dans le temps nous fait rapidement comprendre que Michel se morfond en prison, sans qu’on ne sache pourquoi. Retour au présent. Hervé, un jeune qui souhaitait s’installer comme agriculteur, a disparu. C’est louche. Michel et Yves vont partir à sa recherche avec l’aide de Joël, un hippie contestataire fort en gueule.

« Moi, je suis pas pour les feignants. Ça non ! Mais c’est devenu une vie de fous, au jour d’aujourd’hui. Et y en a qui feraient mieux de s’arrêter un peu pour réfléchir. Ça ferait moins de dégâts. Pour sûr. »

L’intrigue tient la route, les personnages sont attachants, et comme dans un Poulpe – l’auteur en a d’ailleurs écrit un peu après, Babel Ouest, le seul titre bilingue de la collection, moitié français moitié breton – Gérard Alle en profite pour dénoncer. Ici, la cible est le modèle agricole intensif et tout ce qui va avec : les ravages qu’il a provoqués en Bretagne, pour les hommes comme pour la nature, mais aussi les collusions entre les patrons de l’agrobusiness et les édiles locaux. On dépasse les quotas, on pollue à foison, on nourrit les bêtes aux farines animales… mais tant qu’on crache au bassinet, on est couvert par les huiles, au grand dam des écolos.

« En arrivant au-dehors, cochons et coches hésitaient, ne voulaient plus avancer. Comme si le grand air les effrayait. […] Certains animaux ne tenaient pas sur leurs guiboles et s’effondraient en grognant. Mais au bout de quelques minutes, la plupart s’enhardissaient. Les verrats, qui n’avaient jamais connu que la branlette, dont le sperme n’avait servi qu’à remplir les pailles d’insémination, montaient les truies, qui subissaient le premier coït de leur vie, sans état d’âme apparent. Cochons et coches, verrats et porcelets découvraient le ciel, le vent, la pluie, la vie. Tout à la fois. Ils goûtaient l’herbe verte, puis grattaient le sol, se roulaient par terre. Certains donnait l’impression de rire aux éclats. D’autres gambadaient allégrement ou ruaient de plaisir. D’un seul coup, de vulgaires sacs à merde redevenaient des animaux. Vivants et heureux de vivre. »

Si l’ensemble se lit bien, le lecteur pourra peut-être regretter que les dosages ne soient pas les mêmes du début à la fin. Alors que le roman commence comme un roman noir social, les touches d’humour se font de plus en plus présentes et le récit se termine en comédie loufoque, où certaines situations cocasses feront assurément passer un bon moment de rigolade. L’auteur s’amuse avec la langue française, passant sans mal de descriptions plutôt classiques à une gouaille paysanne. Il parvient même à nous faire l’accent québécois par écrit, ce qui n’était pas gagné d’avance.

« Souvent, dans les bouquins, ce sont les flics qui sont les héros ou les méchants. Singulière idée. La plupart des policiers sont tout à fait insignifiants. Ceux qui m’ont interrogés jusqu’à présent l’étaient. Fonctionnaires. Médiocres. Au service des puissants. Comme dans toute administration, les meilleurs et les originaux, ceux qui pourraient devenir des héros, ont toutes les chances de rester dans le rang. Bien sûr, il reste les pourris. Mais être flic, c’est déjà beaucoup. Pas la peine d’en rajouter… tout me porte à penser qu’il n’y a pas plus de héros et de pourris chez les flics que chez les péquenots. »

Paru il y a une douzaine d’années, Il faut buter les patates entre encore étonnamment en résonance avec l’actualité bretonne. Les manifestants du roman arborent des casquettes et non des bonnets rouges mais pour le reste, les choses n’ont guère changé. Les lecteurs de l’Ouest saisiront les clins d’œil adressés par Gérard Alle, tel ce festival de rock ambitieux créé par un certain Tristan Cloarec pour redynamiser le territoire.

 

 

Il faut buter les patates, de Gérard Alle, Baleine/Ultimes polar (2001), 193 pages.