Articles Tagués ‘Denoël / Sueurs froides’

Là où vivent les loups est un roman de Laurent Guillaume paru dans la collection Sueurs Froides de chez Denoël le mois dernier.

51hu86sk6ilRésumé

Priam Monet est inspecteur à l’IGPN, la police des polices. On l’envoie à Thyanne dans les Alpes pour un simple contrôle de routine. Tout se passe d’abord à peu près comme prévu, avant que le corps d’un migrant soit retrouvé mort au pied d’une falaise. Pour beaucoup, l’enquête aurait été close avant de commencer. Oui, mais voilà, Monet est de la trempe des bons flics, et son petit doigt lui dit de creuser. Et s’il ne s’agissait pas d’un accident ? Et si la victime n’était finalement pas un migrant ?

Mon avis

Obèse, antipathique au possible et même content de ne pas plaire à tout le monde, ou plutôt à personne, Priam Monet ressemble en certains points à l’excellent Vertigo Kulbertus récemment mis en scène par Franz Bartelt dans Hôtel du Grand Cerf – la truculence des réparties et les curieuses habitudes alimentaires en moins. Il s’avère que Monet, flic coriace comme on n’en fait plus beaucoup, en plus d’être efficace, est un peu moins invivable qu’il n’y paraît, pour peu qu’on parvienne à faire craqueler cette carapace tannée par les ans et les déconvenues en tous genres.

Avec ce huitième opus, Laurent Guillaume, auteur du remarqué Doux comme la mort entre autres, ne révolutionne assurément pas le genre. Cependant, l’intrigue passionne dès le départ et connaît de nombreux développements, parfois assez inattendus pour prendre le lecteur de court. La thématique des migrations vers l’Europe – transalpines ici – est rarement mise à l’honneur. Surtout, l’auteur, ancien policier de son état, montre ses « collègues » à l’œuvre de manière on ne peut plus réaliste, bien loin des Experts, qu’ils soient de Manhattan, de Miami ou d’ailleurs. Monet aura fort à faire pour faire parler les habitants de cette petite ville où des secrets anciens semblent bien gardés et où personne n’a intérêt à froisser les potentats locaux. Pour progresser, l’inspecteur devra se faire épauler, et le personnage de la journaliste Marie Cadoux est à ce titre intéressant. Monet fuit les gratte-papiers. Mais s’ils peuvent être utiles et que l’enquête stagne, le pragmatisme peut parfois avoir le dessus sur les habitudes, non ? Surtout si ça permet de quitter ce bled pourri plus vite !

Si elles ne resteront vraisemblablement pas dans les annales, les quelque trois cents pages de Là où vivent les loups font déjà passer un agréable moment de lecture de littérature policière. Les lecteurs n’en demandaient pas forcément plus, et Laurent Guillaume non plus peut-être ?

Là où vivent les loups, de Laurent Guillaume, Denoël / Sueurs Froides (2018), 303 pages.

Publicités

Il reste la poussière est un roman de Sandrine Collette paru dans la collection Sueurs Froides de Denoël en janvier 2016.
Il est depuis paru au Livre de poche.

51-ltqweralRésumé

Dans la pampa patagonienne vit une famille. Il y a eu le père, avant. Il reste désormais la mère, et quatre fils : Steban, les jumeaux Mauro et Joaquin, et Rafael. Les premiers mènent la vie dure au (petit) dernier, dix ans, qu’ils haïssent pour le simple fait qu’il existe alors que leur père n’est plus là. Leur quotidien est qui plus est aussi rude que l’environnement immédiat. Pas de temps pour les loisirs et l’oisiveté, pas plus que pour les sentiments. Le travail ne manque pas à la ferme entre les bœufs, les moutons et les chevaux. Et si l’un deux fléchit, la mère, impitoyable, saura vite le remettre en selle. Face à la concurrence des énormes estancias avoisinantes, leur modeste exploitation familiale commence à souffrir la comparaison. Il faut donc travailler encore plus, sans se révolter. Mais jusqu’à quand ?

Mon avis

Celles et ceux qui ont déjà lu Sandrine Collette savent qu’elle n’est pas tendre avec ses personnages. Ici, le jeune Rafael, à l’âge où l’on devrait encore aller à l’école, partage ses journées entre l’entretien des chevaux, la tonte des moutons et les brimades de ses frères qui n’aiment rien de plus que le molester, gratuitement et à longueur de temps. Le petit ne dit rien. Il encaisse tout. Ne rechigne jamais. De quoi vous forger un caractère.
Paradoxalement, c’est au moment où la santé financière de l’entreprise familiale a commencé à décliner que la mère s’est mise à brûler la chandelle par les deux bouts. Lorsqu’elle se rend à la ville – de plus en plus souvent –, elle dilapide ses économies dans l’alcool et le poker. Jusqu’à ce qu’elle s’endette au point d’être amenée à prendre une décision sans retour.
C’est à peu près au même moment que le petit Rafael, en virée à cheval dans la pampa, fait par hasard une rencontre inattendue, laquelle sera finalement lourde de conséquences.
Sandrine Collette est toujours à son avantage lorsqu’il s’agit de décrire les relations, souvent houleuses, entre membres d’une même famille, qu’elle soit de sang (Juste après la vague) ou de circonstance (Six fourmis blanches, Les larmes noires sur la terre). Mais ses familles sont rarement des plus unies, et celle d’Il reste la poussière, bien que nucléaire, n’est pas loin de l’explosion. Déjà présente dès le départ du roman, on sent la pression entre les uns et les autres monter, comme à l’intérieur d’une cocotte-minute.
Le scénario n’est sans doute pas des plus exceptionnels – c’est peut-être le roman de l’auteur le plus faible à cet égard – mais le personnage de Rafael est assez passionnant pour ne pas s’ennuyer un instant au cours de ces quelque trois cent pages.

Rude, sec, violent : ce roman et les relations entre les différents personnages qui le peuplent sont à l’image du décor et du climat de la pampa patagonienne où ils évoluent. Un Sandrine Collette très efficace, à défaut d’être brillant.

Il reste la poussière, de Sandrine Collette, Denoël/Sueurs froides (2016), 304 pages.
Existe aussi au Livre de poche (2017), 352 pages.

Les larmes noires sur la terre est un roman de Sandrine Collette paru chez Denoël dans la collection Sueurs Froides en 2017.

917auhogonlRésumé

Quelque part en France, dans un futur proche.
Moe est une jolie jeune femme originaire des îles. Elle y rencontre Rodolphe et le courant passe bien. Il voudrait la ramener en métropole et l’épouser. Il n’y a pas d’avenir pour elle sur l’île et Moe est amoureuse. Elle accepte. Mais peu à peu, Rodolphe change. Il boit. Il est violent. Sa mère, qui vit avec eux, laisse faire. De toute façon, elle n’aime pas cette colorée qu’a ramenée son fils. Et puis survient l’enfant. Mais Rodolphe ne touche plus Moe depuis longtemps, sauf avec ses poings. Il sait, il est aigri. Il boit, plus. Il tape, plus fort. Alors un jour, avant qu’il ne soit trop tard, Moe prend l’enfant avec elle. Elle part.

Mon avis

Qui a déjà lu Sandrine Collette sait que ses romans sont durs mais pas totalement désespérés. Les personnages sont généralement en proie à de grandes difficultés, pour ne pas dire des horreurs, mais tiennent debout, vaille que vaille. Les Larmes noires sur la terre en est la parfaite illustration.
Moe pensait fuir l’enfer, mais elle est vite rattrapée par les autorités et envoyée à la Casse. Ce camp de malheur où l’on parque les marginaux et les délinquants, qui se voient attribuer une vieille voiture comme unique logement – une caravane pour les plus chanceux. Un lieu dont on ne ressort que les pieds en avant ou moyennant une somme d’argent impossible à amasser. Il faut travailler à la Casse, des heures durant le dos plié dans les champs, pour un salaire de misère. Bien qu’elle peine à l’aimer, Moe ne veut pas abandonner l’enfant. Mais travailler avec lui n’est pas permis. Heureusement, dans ce microcosme où prévalent la loi de la jungle et les coups fourrés, il se trouve quelques belles âmes. Et lorsqu’on lui a imposé cet emplacement, la jeune femme aurait pu plus mal tomber. Elles sont cinq : Ada, Jaja, Marie-Thé, Poule et Nini. Cinq femmes à se serrer les coudes, à partager leur pécule, leur repas, leur journées. Elles acceptent Moe et l’enfant.
Cette galerie de femmes, debout malgré l’adversité, est rendue avec une grande bienveillance par Sandrine Collette. Difficile de ne pas les prendre en affection malgré leurs défauts, mais qui n’en a pas. Les épreuves ne manqueront pas pour Moe et ses compagnes d’infortunes.
L’auteur est peu diserte concernant l’origine de cette « Casse ». Quand est-ce arrivé ? Qui l’a mise en place ? Pourquoi ? Le roman apporte en vérité plus de questions que de véritables réponses, mais c’est là aussi que réside tout son intérêt.

Dur mais profondément humain, Les larmes noires sur la terre – roman davantage dystopique que policier soyons clairs – est une nouvelle réussite à mettre au crédit de Sandrine Collette, qui parvient à garder une constance dans ses textes tout en se renouvelant à chaque fois. Une gageure.

Les larmes noires sur la terre, de Sandrine Collette, Denoël/Sueurs froides (2017), 302 pages

Juste après la vague, qui paraît aujourd’hui chez Denoël, est le sixième roman de Sandrine Collette.

51uvt2pq1llRésumé

Six jours plus tôt, un flanc du volcan s’est effondré dans l’océan provoquant un gigantesque tsunami et une montée du niveau de la mer jamais vue de mémoire d’homme. Une famille nombreuse, résidant sur une colline, est encore saine et sauve. Clairement, le promontoire où se trouve leur maison leur a sauvé la vie. Mais la butte est devenue une île où viennent s’échouer au gré des vagues débris et corps. À cause du déluge, l’eau ne cesse de monter. Pata et Madie observent, angoissés, l’avancée inéluctable de la mer sur leurs terres. Ils ont bien une barque qui pourrait, avec de la chance, leur permettre d’atteindre les terres hautes. Mais elle ne peut accueillir, au mieux, que huit personnes. Seulement, le problème, c’est qu’ils ont neuf enfants…

Mon avis

Juste après la vague est le sixième roman de Sandrine Collette. Contrairement à certains auteurs, on ne peut absolument pas lui reprocher de nous proposer une sempiternelle resucée du même texte. Après s’être fait connaître avec un huis clos miseryesque, Des noeuds d’acier, elle nous a entraînés vers les sommets escarpés des Alpes dinariques (Six fourmis blanches), guidés à travers les steppes arides de Patagonie (Il reste la poussière) ou, plus proche de nous, confrontés à la rudesse d’une casse francilienne (Les larmes noires sur la terre). Ici, elle se renouvelle encore, nous proposant un suspense psychologique qui, par bien des aspects, tient de la robinsonnade.

Les conditions – exceptionnelles – exposées et les personnages brossés, le cœur de l’intrigue, à savoir ce dilemme atroce de parents qui doivent abandonner certains de leurs enfants pour espérer sauver les autres, intervient assez vite. Nous n’en dirons pas beaucoup plus pour ne pas déflorer l’intrigue.

L’écriture de Sandrine Collette est redoutable d’efficacité tout en laissant affleurer les sentiments des personnages. On ressent leurs atermoiements et on est comme eux, déboussolés et paniqués, sans qu’elle ait besoin d’en faire des tonnes.
Si le potentiel de départ était énorme, on a parfois l’impression qu’il n’a pas été exploité au mieux. L’intrigue pêche parfois un peu par facilité. Plutôt linéaire, la seconde partie du roman manque de rebondissements et les quelques péripéties proposées par l’auteur sont globalement si téléphonées qu’elles ne surprendront guère les lecteurs aguerris, qui resteront peut-être sur leur faim.

Il n’en demeure pas moins que grâce à l’écriture de l’auteur et au charisme de certains personnages – on pense à Louie notamment – on est vite embarqués dans cet univers post-apocalyptique aussi singulier qu’universel. Une fois ferré, Juste après la vague – pageturner efficace et non dénué de sentiments – ne relâchera pas le lecteur, prisonnier des rets tressés par Sandrine Collette.

Juste après la vague, de Sandrine Collette, Denoël / Sueurs froides (2018), 304 pages.

Des nœuds d’acier, paru chez Denoël en 2013, est le premier roman de Sandrine Collette.

Finaliste du Prix Polars Pourpres dans la catégorie Découverte et du Prix SNCF du polar (qui sera remis mi-mai), il a surtout remporté l’an dernier le Grand prix de littérature policière

Résumé

Théo a pris 19 mois fermes pour avoir passé son frère à tabac après avoir découvert qu’il avait fricoté avec sa femme. N’ayant pu s’empêcher de retourner le voir à sa sortie de prison alors que cela lui était formellement interdit, il décide de se mettre au vert. Il loue une chambre dans un gîte rural bien perdu et passe son temps entre repos et randonnée. C’est durant l’une de ses promenades qu’il est enlevé par deux types, qui vont le séquestrer dans leur maison isolée de tout. Le début de l’enfer…

Mon avis

Le huis clos centré sur un personnage enfermé à qui ses geôliers font vivre des horreurs, c’est vu et revu, ne peut-on s’empêcher de penser. On songe immédiatement au Misery du grand Stephen King (de nombreux lecteurs se souviennent encore de l’écrivain Paul Sheldon et de la terrible Annie Wilkes). Les Français ne sont pas en reste, de La forêt des ombres de Franck Thilliez aux Morsures de l’ombre de Karine Giebel.

Sans non plus révolutionner le genre, Sandrine Collette, qui signe là son premier roman, parvient à accrocher le lecteur, notamment par le choix de son personnage principal, qui n’est pas non plus exempt de tout reproche.

Persuadé de pouvoir s’échapper facilement et rapidement, Théo fait d’abord preuve de courage. Traité comme un chien par ses « maîtres », deux vieux frères pas tout à fait sains d’esprit, qui le font travailler jusqu’à l’extrême, l’attachent en permanence et lui donnent pour seule nourriture les restes de leurs repas, il sombre peu à peu psychologiquement et physiquement. Sans en faire trop (pas de scènes de violence gratuite ni de gore superflu), l’auteur parvient à nous rendre finalement plutôt sympathique ce quadragénaire pourtant monstrueux à certains égards.

Des nœuds d’acier n’est pas exceptionnel en ce qu’il n’est pas particulièrement original. Pour autant, il s’agit d’un bon thriller psychologique sur le thème rebattu de l’enfermement contraint. Bouclant son récit en quelque 250 pages qui se lisent d’une traite, Sandrine Collette ne tombe pas dans la mode du premier roman « pavé ». C’est sans doute en partie cette efficacité qui a été saluée par le jury du Grand prix de littérature policière, qui lui a décerné l’an dernier cette récompense convoitée. Depuis, Des nœuds d’acier est disponible en poche et l’auteur a poursuivi sur sa lancée avec Un vent de cendres, paru le mois dernier, toujours chez Denoël.

Des nœuds d’acier, de Sandrine Collette, Denoël (2013), 272 pages.
Sorti depuis en Livre de poche (2014), 264 pages.