Articles Tagués ‘économie’

Un petit boulot (Since the Layoffs) est un roman de Iain Levison paru chez Liana Levi en 2003.
Il est traduit de l’anglais (États-Unis) par Fanchita Gonzales Batlle.

A Mathematician (?)Résumé

Le moins qu’on puisse dire, c’est que Jake Skowran ne connaît pas une période faste. Son usine vient d’être délocalisée au Mexique. Conséquence : il a perdu son emploi, puis sa femme, partie voir si l’herbe n’était pas plus verte ailleurs. Malgré un regard lucide sur ce qui se passe autour de lui, Jake n’est pas du genre à baisser les bras. Plutôt du genre à accepter n’importe quel petit boulot pour gagner sa croûte. Alors quand un caïd local vient le voir pour lui proposer de tuer sa femme, le cas de conscience est vite vu. C’est payé combien ?

Mon avis

Ceux qui connaissent un peu Iain Levison et son œuvre savent sans doute qu’il n’a pas connu un petit boulot, mais plutôt des dizaines – quarante deux précisément, d’après son propre recensement. Né à Aberdeen, puis passé par les États-Unis et le service militaire, le retour au pays est rude. Le chômage le décide à retraverser l’Atlantique pour fuir la dèche écossaise. Tour à tour pêcheur en Alaska, peintre en bâtiment, conducteur de camions, déménageur et bien d’autres, l’auteur avait déjà raconté une partie de son parcours, non sans humour, dans l’excellent Les tribulations d’un précaire, ouvrage plutôt biographique bien qu’un peu romancé.

Ici, c’est par le prisme du roman noir qu’il aborde le sujet de la paupérisation d’une grande partie de la population américaine. À l’instar du grand Donald Westlake dans le non moins grand Le Couperet, Iain Levison en rajoute, jusqu’à la caricature. Mais ne dit-on pas que plus c’est gros plus ça passe, surtout quand on a du talent ? Et l’habileté de la plume est là, bien présente, non seulement pour raconter l’histoire, dépeindre ces personnages, sans doute plus ou moins inspirés de son vécu et de connaissances, mais aussi pour instiller une bonne dose d’humour grinçant à cet ensemble. On suppose que Jake, c’est un peu – besucoup – Iain, les crimes en moins sans doute.

Publié initialement en 2003, le roman ne met donc pas en scène la crise liée aux subprimes mais le vent tournait alors déjà, avec son lot de fermetures d’usines et de villes entières se retrouvant désœuvrées et livrées à elles-mêmes.
En guise de couverture entre deux contrats, Jake se voit confier la caisse d’une petite supérette ouverte en permanence. On y travaille, beaucoup, on dort de temps en temps, un peu. Heureusement, ses collègues sont sympathiques comme ce jeune Asiatique parlant à peine l’anglais, qui n’aurait en principe même pas le droit de travailler de nuit. Le passage dans lequel un manager vient spécialement du siège de la franchise pour évaluer l’efficacité de la supérette est particulièrement croustillant. À l’image du roman en somme.

Quinze ans plus tard, Un petit boulot n’a pas pris une ride. Il a d’ailleurs été adapté au cinéma en 2016, en France, avec Romain Duris dans le rôle principal. Avec son regard acéré et sa plume caustique, Iain Levison a depuis parcouru du chemin et publié quelques titres de grande qualité, oscillant toujours entre roman noir et critique sociale. Citons Une canaille et demie, Arrêtez-moi là ! ou encore Pour services rendus, paru cette année, dans lequel il égratigne l’image des vétérans du Vietnam et la vanité du débat politique américain. Au train où évoluent les choses là-bas, gageons que l’auteur aura encore matière à écrire quelques opus. Chose curieuse à signaler, il semblerait que Iain Levison connaisse un plus grand succès dans l’Hexagone qu’aux États-Unis où ses derniers ouvrages n’ont même pas été publiés. Alors, merci Liana Levi !

Un petit boulot (Since the Layoffs, 2002), de Iain Levison, Liana Levi (2003), 210 pages. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Fanchita Gonzales Batlle, 210 pages.
Disponible en poche Liana Levi / Piccolo (2013), 210 pages.

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Proies faciles est une bande dessinée de Miguelanxo Prado parue chez Rue de Sèvres l’an dernier.
Elle est traduite de l’espagnol (Galice) par Sophie Hofnung.

51fce0pcdblRésumé

Madrid, de nos jours.
Juan Rivas, trente-sept ans, est retrouvé sans vie dans son appartement. Pas de traces de lutte, pas de lettre d’adieu. Peu après, une femme s’écroule dans un salon de coiffure. Puis un homme succombe dans les vestiaires d’une salle de sport. On n’y voit d’abord aucun lien. L’inspectrice Tabares aidée de son adjoint Sotillo, sont mis à contribution et découvrent rapidement que toutes les victimes travaillent dans une banque. Un tueur en série de banquiers serait-il à l’œuvre ?

Mon avis

Bien que je lise beaucoup de BD, je les chronique rarement il est vrai, faute de temps à y consacrer (surtout rapporté au temps de lecture). Mais celle-ci vaut assurément qu’on en parle.

Très belle découverte que cette bande dessinée noire du Galicien Miguelanxo Prado. L’originalité de l’intrigue happe le lecteur en un instant. Bien qu’une partie du mystère soit vite levée, ce qui permet à l’auteur de dresser un bilan calamiteux de la gestion des grandes banques espagnoles, les rebondissements se succèdent et la tension demeure forte jusqu’aux ultimes révélations. Les superbes dessins de Miguelanxo Prado sont un régal pour les yeux et – surtout pour qui ne parvient pas à s’y attarder en raison du suspense – font que l’album mérite, rien que pour eux, une seconde lecture.

Dans la veine du fameux Couperet de Donald Westlake, Miguelanxo Prado signe une BD noire ambitieuse et engagée de grande qualité. À découvrir absolument !

Proies faciles (Presas Fáciles, 2016), de Miguelanxo Prado, Rue de Sèvres (2017).
Traduit de l’espagnol (Galice) par Sophie Hofnung, 96 pages.

Racket, le nouveau roman de Dominique Manotti vient de paraître aux Arènes, dans la jeune collection Equinox.

pol_cover_30046Résumé

Avril 2013, New York.
François Lamblin atterrit à l’aéroport JFK. Le cadre d’Orstam est immédiatement contrôlé. La police américaine a un dossier contre lui, mais l’arrestation semble plutôt porter sur de supposées activités de corruption de l’entreprise, en Indonésie notamment.
Au même moment à Montréal.
Ludovic Castelvieux, ex-dealer reconverti dans le blanchiment d’argent, apprend « l’accident » d’un complice, puis le « suicide » d’un second. Avant d’être le troisième sur cette liste macabre, il prend la poudre d’escampette.
Au même moment à Paris.
La commandante Noria Ghozali, injustement débarquée de la DCRI malgré des états de service exemplaires découvre sa nouvelle affectation. La voici désormais à la DRPP, à la tête de deux hommes, dans un secteur auquel elle ne connaît rien : la sécurité des entreprises.
Nicolas Barrot, quant à lui, jeune dirigeant d’Orstam aux dents longues et déjà conseiller personnel du président malgré une école de commerce quelconque, souhaite comprendre ce que trament les Américains avec cette arrestation suspecte, quitte à enfreindre un peu les règles en usage.

Mon avis

Après Rivages et la Série Noire, voici l’entrée fracassante d’une Dominique Manotti, remontée comme jamais, aux Arènes. Au fil des ses romans, l’historienne de formation a abordé de nombreux thèmes comme l’Occupation, le football, le hippisme, etc. Malgré cette diversité de sujets de fond, la politique (au sens étymologique surtout), n’est jamais bien loin et les dirigeants de ce monde en prennent souvent pour leur grade. À l’instar de Thomas Bronnec dans Les Initiés, elle s’intéresse ici au monde de la finance internationale et à ce qu’il a, sinon d’immoral, au moins d’amoral. Optimisation fiscale plus ou moins légale, espionnage, corruption, boursicotages tendancieux et autres barbouzeries… Tout y passe, ce qui pourra, soyons honnêtes, décourager plus d’une personne peu intéressée par ces thématiques.

La majorité des hauts fonctionnaires a bien compris son impuissance et en prend son parti. Elle conçoit son passage par la haute fonction publique comme un moyen de se créer des relations utiles pour la suite. Elle sauve les apparences en pratiquant la servitude volontaire face aux vrais puissants du moment, les multinationales et les Américains, dans peu de temps ce sera peut-être la Chine, et elle enveloppe la chose dans des bribes de discours plus ou moins théorique. Tout en gardant un œil attentif sur la gestion des carrières, les possibilités de reconversion dans les multinationales et les profits personnels qu’on peut en retirer. Dans leur jeu, vous comme moi n’avons pas d’existence, pas de place.

Pour les autres, la curiosité alliée au talent de Dominique Manotti font de ce roman au sujet a priori abscons, un page-turner redoutable. Le style reconnaissable de l’auteur – phrases courtes au présent de l’indicatif, sans fioritures même dans les descriptions – n’y est pas étranger.
Les personnages sont peu caractérisés, à l’exception de Noria Ghozali, déjà croisée dans précédents ouvrages (de même que Daquin, qui de sa retraite, joue ici un simple rôle de conseil). On en apprend davantage sur les tourments intimes de cette inspectrice opiniâtre, grosse travailleuse, qui ne lâche un dossier en cours que le temps d’une pause-cinéma (avec, comme sa créatrice on l’imagine, une préférence pour les vieux films noirs américains).
On regrettera seulement des « coïncidences » parfois un peu grosses dans la résolution de l’intrigue.

Redoutable d’efficacité, Racket est un roman noir lucide et cynique s’intéressant aux arcanes de la finance internationale et des multinationales avec un brio certain. Tant que Dominique Manotti aura des choses à dire, gageons que nous aurons de belles heures de lecture intelligente devant nous.

Racket, de Dominique Manotti, Les Arènes/Equinox (2018), 520 pages.

Les Initiés, paru à la Série Noire en janvier dernier, est le deuxième roman du Brestois Thomas Bronnec.

Résumé

Christophe Demory est un jeune fonctionnaire sorti d’une grande école et fraîchement promu directeur du cabinet de la Ministre de l’économie, l’atypique et charismatique Isabelle Colson. En pleine ascension, il ne compte pas ses heures. Mais le suicide d’une jeune femme va profondément l’ébranler, et le faire replonger malgré lui dans les heures sombres de son passé.

Mon avis

Bien des écrivains sont repérés par de petits éditeurs plus ou moins sérieux, ne voient jamais leur travail rencontrer le public ou en sont réduits, pour ce faire, à s’autoéditer. Thomas Bronnec n’est pas de ceux-là. Après avoir vu son premier roman paraître en 2012 dans la prestigieuse collection Rivages/Noir, ce n’est autre que la Série Noire, autre référence absolue des lecteurs de polars, qui publie sa seconde œuvre de fiction. En attendant celle du public – c’est tout ce qu’on lui souhaite – la réussite éditoriale de ce Brestois n’est pas usurpée, et les sujets qu’il choisit pour ses intrigues n’y sont sans doute pas pour rien. Après nous avoir amenés au Vietnam dans La fille du Hanh Hoa, pays qu’il a bien connu pour y avoir vécu, c’est une autre facette de son expérience qu’il nous donne à voir dans Les Initiés. Thomas Bronnec est journaliste, et Bercy, il connaît, et pas qu’un peu. On lui doit notamment le livre Bercy au cœur du pouvoir, ainsi qu’un documentaire pour France 5 vu par plus d’un million de téléspectateurs, Une pieuvre nommée Bercy.

Les Initiés, c’est donc une plongée plus vraie que nature au cœur de Bercy, dans le monde de la finance et de la politique, parmi ces grands décideurs, élus ou non (les élus passent, les fonctionnaires restent), qui se préoccupent davantage de profiter du train de vie que leur permettent leur salaires et de renvoyer l’ascenseur à leurs pairs plutôt que de servir les intérêts de leurs administrés.

« L’échec ne faisait pas partie du vocabulaire d’Antoine Fertel. À soixante-neuf ans, la plupart des hommes étaient déjà rangés, pull-over et chaussons, le chat au coin du feur, un bon bouquin et puis quelques voyages pour agrémenter le quotidien.
Il aurait pu se retirer dans son manoir à Houlgate, en Normandie, il aurait pu aussi débuter un tour du monde des hôtels de luxe et dormir chaque soir dans des chambres à mille euros, jusqu’à sa mort, en entamant à peine la fortune qu’il avait amassée année après année. Mais ce n’est pas l’argent qui le faisait marcher. Ce n’était pas pour l’argent qu’il était resté.
Il était toujours aux manettes, sans plus rien à prouver. Toute sa vie, il s’était mesuré aux autres : ses collègues de l’Inspection, les hauts fonctionnaires de Bercy, les banquiers de France, ceux du monde entier. Il avait hissé le Crédit Parisien à la première place des banques de la zone euro et il avait amassé des dizaines, des centaines de millions. L’ampleur de sa rémunération provoquait régulièrement des scandales en forme de feux de paille. Il laissait dire, il laissait faire. Et il traçait sa route. »

Criant de vérité et ultra-documenté, Les Initiés aurait pu être un documentaire contre les dérives politico-financières du moment. Or, pour au moins deux raisons, il n’en est rien. Si l’on peut sans doute deviner la sensibilité politique de l’auteur, le roman n’est pas à charge. L’auteur se contente de nous mettre des faits sous les yeux, sans nous tenir la main. Quant à l’aspect documentaire, présent il est vrai, il n’écrase pas le récit. On en vient même à comprendre des notions économiques ou financières plutôt abstraites sans avoir l’impression de lire un manuel d’économie. Thomas Bronnec plante bien le décor mais n’oublie pas de faire vivre ses personnages et de faire progresser le récit. Le suspense est au rendez-vous, et les protagonistes sont intéressants, de Demory à la Ministre en passant par le redoutable Fertel, PDG du Crédit Parisien, ou encore les jeunes (et naïves) inspectrices générales des finances.

Si Les Initiés pouvait a priori rebuter plus d’un lecteur de par un thème guère excitant sur le papier, il n’en est finalement rien. La réussite de Thomas Bronnec est d’avoir traité le sujet intelligemment, sans avoir oublié ni le côté littéraire du roman ni sa dimension policière. S’inscrivant dans la foulée d’auteurs comme Dominique Manotti ou DOA, on comprend qu’Aurélien Masson ait estimé que ce texte avait toute sa place dans la Série Noire nouvelle formule.

Les Initiés, de Thomas Bronnec, Gallimard / Série Noire (2015), 235 pages.