Articles Tagués ‘Gallimard’

Hével est un roman de Patrick Pécherot qui paraît ce jour à la Série Noire.

51fucxhcf8lRésumé

L’histoire débute en janvier 1958. Gus et André sont chauffeurs-livreurs. Le binôme parcourt les bourgades du Jura, gauloise au bec, à la recherche de taf, de plus en plus rare.
Dans les rues, les inscriptions arabophobes répondent aux attaques des fellaghas de l’autre côté de la Méditerranée. Les communautés se crispent. Nos deux compères découvrent dans leur camion fatigué un clandestin. Le zig est du genre taiseux, et la police semble sur les dents. Serait-il la cause de tout ce chambard ?

Mon avis

J’ignore qui donne les cartes, et si même quelqu’un les donne, mais le jour où vous n’avez pas les bonnes, vous tombez vite. Ça m’était arrivé et ce serait inutile d’expliquer comment. J’en étais rendu à crier les journaux. Le dernier boulot avant la cloche. Ou peut-être pas avant. Le jour n’est pas levé, on a déjà son paquet sous le bras et en piste ! L’aube froide, la brume humide qui vous enveloppe, la fumée des cheminées qui vous tombe dessus à force de se cogner au ciel bas… Pour comprendre, il faut avoir entendu les toux rauques au sortir des dépôts. Elle arrache, la musique des poumons en capilotade. Avec ça qu’il faut les crier, les nouvelles, pour accrocher le chaland. Tout pressé qu’il est de son autobus, de son café comptoir avant de descendre au chagrin. À force, c’est du papier de verre qui racle vos cordes vocales. La rue vous use de partout. Vous finissez phtisique, rhumatisant, bancroche. Des engelures à gangrène et des œils-de-perdrix dans les godasses. Les pavés sont vaches aux semelles percées. Les miennes ressemblaient à des tranches de jambon entamées, racornies pareil. J’essayais de les rafistoler avec un France-Soir quand j’ai entendu André. «  Tu les vends tes canards, ou tu t’en fais des pompes ? » Il montrait la tête du vieux Dominici sur ma tatane.

Ouvrir un roman de Patrick Pécherot, c’est avoir la certitude de lire un texte de qualité, sur le plan du style notamment. On sent dans ses écrits l’amour des mots, des expressions, de l’argot. C’est un plaisir que d’être immédiatement transporté dans les années 1950 à la force du vocabulaire choisi, ainsi que grâce au grand soin apporté à tous ces détails qui sentent bon un temps que les moins de soixante ans ne peuvent pas connaître : les marques disparues, les chansons dans le poste, les films avec Gabin et consorts, les publicités obsolètes, etc.

L’heure était museau et pot-au-feu. Des mots surnageaient, mouillés de sauce et de moutarde. Ils parlaient de boulot, de vestiaires et de Brigitte Bardot. On en était au fromage quand l’Algérie s’est invitée. C’est parti de la grève. Les gars avaient leur opinion. Tranchée comme le pain dans la corbeille : se croiser les bras entre Arabes disait bien ce que ça voulait dire. FLN et compagnie. C’était couru. Là-bas ils égorgent nos soldats, ici ils foutent le souk. Tout ça touillait des évidences qui flottaient dans les senteurs de morbier et de pinard. Quand même, il y avait des nuances, de-ci de-là. Un rougeaud hasardait qu’il fallait se mettre à la place des Arabes, que les boches, on les avait refoutus chez eux et que c’était un peu pareil. Le ton montait mais demeurait famille. On s’y prend le bec à table, ça reste entre soi.

Sans nous faire vivre l’enfer du djebel à l’instar du récent Tu dormiras quand tu seras mort de François Muratet, les « événements d’Algérie », comme on disait alors, occupent un place centrale dans l’intrigue. Les tensions communautaires sont fortes (d’ailleurs l’arabophobie d’alors n’est pas très éloignée de l’islamophobie actuelle) et la gestion de la crise algérienne s’invite dans toutes les conversations, de la haute jusqu’aux troquets et autres restos ouvriers.

Vous attendez que j’abrège. Que j’aille plus vite que la musique. […] À l’arrivée, vous aurez compris quoi ? Vous saurez qui a tué le colonel Moutarde ? Et après ? Vous serez plus avancé ?
[…]
Le détail, tout est là. Le détail. L’infime fêlure sur le vase, la minuscule fissure dans le mur en disent mille fois plus que ce que vous glanez entre deux coups d’œil à cette saleté de téléphone que vous ne cessez de lorgner à la dérobée. Imbécile !

L’on pense un court instant – quelque peu déroutant – que Gus vouvoie le lecteur, avant de comprendre qu’il se confie à un écrivain venu l’interroger sur cette sombre histoire soixante ans plus tard. Hével, c’est cette confession que Gus prend un malin plaisir à faire durer.

Hével, c’est fumée, buée, en hébreu. Hével, n’est ni blanc ni noir. Hével, c’est un beau roman gris, ou sépia, qui rappelle un peu L’Étranger de Camus et que ne renierait probablement pas Simenon. Sans avoir la puissance de Tranchecaille, voici une réussite de plus à mettre à l’actif de Patrick Pécherot.

Hével, de Patrick Pécherot, Gallimard/Série Noire (2018), 209 pages.

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41nbfveadzlLes Chiens de chasse est un roman de Jørn Lier Horst paru il y a quelques semaines à la Série Noire. Il est traduit du norvégien par Hélène Hervieu.

Résumé

Il y a dix-sept ans, la jeune Cecilia Linde avait disparu sans laisser de traces – son corps n’a jamais été retrouvé. William Wisting était alors un jeune policier et cette affaire, très médiatique, a contribué à lancer sa carrière. Mais voilà qu’aujourd’hui, Rudolf Haglund, fraîchement libéré, porte plainte contre la police. Selon son avocat, la police aurait falsifié des preuves pour condamner son client pourtant innocent, qui demande réparation pour ces années de prison. En charge de l’enquête alors, la tête de Wisting est mise à prix dans les médias, et sa hiérarchie ne tarde pas à le suspendre. L’enquêteur, qui n’a rien falsifié, n’a plus que deux solutions : trouver qui a manipulé les preuves ou bien, si Haglund est innocent, reprendre l’enquête du début pour trouver le véritable meurtrier de Cecilia.

Mon avis

Après Fermé pour l’hiver, paru l’an dernier, voici Wisting de retour à la Série Noire avec une nouvelle enquête des plus intéressantes, entre passé et présent. Typiquement scandinave dans l’écriture, qui sait prendre le temps qu’il faut pour présenter les personnages comme les faits, Jørn Lier Horst va même un peu plus loin que Henning Mankell ou Arnaldur Indriðason dans le coté procédural sans que cela nuise à la lecture. Les rouages de la police sont parfaitement décrits, tout comme ceux de la presse et les relations qu’entretiennent ces deux corps de métier, tantôt collaborateurs, tantôt presque ennemis. L’auteur maîtrise son sujet, et pour cause : avant d’écrire, il était inspecteur de police !
Le personnage de Wisting, humain et intègre, est attachant, sans avoir toutefois la profondeur d’un Erlendur. Mais il est vrai aussi que les Français découvrent l’inspecteur seulement maintenant, – huitième enquête ici – ce qui change peut-être la donne. Les relations de Wisting avec ses proches sont finement décrites, et celle avec sa fille, jeune journaliste spécialisée dans les affaires criminelles, aura une importance particulière dans cet opus.

Bien que très classique dans le fond comme dans la forme, Les Chiens de chasse parvient à embarquer totalement le lecteur, qui se passionnera sans doute pour cette enquête à multiples rebondissements qui amènera Wisting à reconsidérer certains aspects de ses investigations antérieures.
Un polar scandinave typique, mais du dessus du panier. Norsk kvalitet.

Les Chiens de chasse (Jakthundene, 2012), de Jørn Lier Horst, Gallimard/Série Noire (2018). Traduit du norvégien par Hélène Hervieu, 462 pages.

Plus jamais seul, paru il y a quelques semaines à la Série Noire, est le nouveau roman de Caryl Férey.

81pcy6aod9lRésumé

Un beau jour, McCash reçoit une lettre d’une de ses nombreuses ex, qui était pour ainsi dire sortie de sa mémoire. Carole, atteinte d’un cancer en phase terminale, lui confie la garde de sa fille, ou plutôt de leur fille, dont il ignorait jusque-là l’existence-même. Lui, l’ours mal léché qui ne sait pas trop y faire avec les autres, se retrouve à cohabiter avec une ado de douze ans. Il décide de lui offrir des vacances « au bout du monde », en baie d’Audierne.
C’est là, au fin fond du Finistère, qu’il apprend la disparition de son ami Marco, dont l’embarcation de plaisance a semble-t-il été éventrée par un cargo qui ne lui a laissé aucune chance. Passé le moment de stupeur, McCash a du mal à y croire, son pote étant aussi bon navigateur qu’avocat. Il trouve cette version officielle pour le moins curieuse et décide d’en avoir le cœur net.

Mon avis

On ne présente plus Caryl Férey, auteur de nombreux romans noirs à succès, souvent récompensés (Utu, Mapuche…) ou parfois adaptés au cinéma, à l’instar de Zulu. Les inconditionnels de l’auteur auront déjà croisé McCash, plus jeune, dans La Jambe gauche de Joe Strummer (2007).

Le borgne d’origine nord-irlandaise est donc de retour, et c’est un personnage toujours aussi attachiant : rock ‘n roll, libertaire, généreux, mais aussi tête-de-mule et dur-à-cuire. « Un tendre au cœur dur », ou l’inverse, on ne sait plus trop, aussi impitoyable avec ceux qui lui cherchent des noises que papa poule avec Alice, cette étrange créature qu’il n’a d’autre choix que d’apprendre à connaître.

Sans trop dévoiler l’histoire, disons que forcément, la mort de Marco était effectivement plus suspecte qu’elle n’en avait l’air, et qu’elle va amener McCash à devoir bourlinguer à son tour pour y voir plus clair.

Sans être exceptionnelle d’originalité, l’intrigue est intéressante et permet à l’auteur de nous confronter à des problématiques actuelles telles que la migration et la traite des êtres humains, et notamment des femmes. Certains trouveront sans doute quelques développements un peu too much, mais l’ensemble se lit très agréablement.

Plus jamais seul permet de passer un bon moment de lecture en compagnie d’un personnage pas piqué des hannetons, qui tient le livre debout quasiment à lui seul. Tout au long de ces trois cents pages qu’on ne voit pas défiler : enquête, castagne, humour, réflexions sur le monde actuel, sans oublier la délicate découverte de la paternité. Tout un programme !

Plus jamais seul, de Caryl Férey, Gallimard / Série Noire (2018), 318 pages.

Ma ZAD est le nouveau roman de Jean-Bernard Pouy, paru en janvier à la Série Noire.

51husgmgdllRésumé

Camille, la quarantaine fatiguée, est responsable du rayon frais de l’Écobioplus de Cassel. Il soutient à sa manière les Zadistes de Zavenghem en leur distribuant des palettes ou des produits destinés à la benne. Interpellé lors de l’évacuation du site de la future plate-forme multimodale, il est placé en garde à vue. À sa sortie, aucune charge n’est retenue contre lui mais son hangar a brûlé. Dans la foulée, il se fait licencier et sa copine le largue. Dur d’être plus au fond du trou. À moins que…

Mon avis

Quand la sortie d’un roman ayant pour contexte une ZAD coïncide à ce point (à quelques jours près) avec l’annonce gouvernementale de l’arrêt du projet d’aéroport du Grand Ouest, c’est l’auteur qui est visionnaire, l’éditeur qui a le nez creux ou une simple coïncidence ?
Chacun se fera son avis, toujours est-il que le sujet est on ne peut plus d’actualité. N’allez pas chercher sur Internet, la ZAD de Zavenghem n’existe pas. C’est un peu celle de Notre-Dame-des-Landes, un peu celle du Testet (à Sivens), comme ça pourrait être n’importe quelle autre.

La ZAD a son importance dans le récit, mais le cœur de l’histoire, c’est Camille (prénom des zadistes anonymes dans la presse). Perdu dans l’inanité de son quotidien, il incarne beaucoup de personnes ne se sentant pas/plus à leur place dans la société actuelle, un peu, beaucoup ou complètement. Et comme le roman noir n’est jamais loin de la tragédie grecque, comme le père du Poulpe l’explique lui-même dans son excellent essai Une brève histoire du roman noir, on ne s’étonnera pas que Camille ne soit déjà plus tout à fait maître de son destin…

Ceux qui ne connaissent pas encore la plume de Jean-Bernard Pouy seront peut-être décontenancés par sa verve inimitable mêlant poésie, argot, néologismes et autres calembours « capilotractés ».

Pour ceux qui le suivent depuis longtemps, à la Série Noire (La Belle de Fontenay, Les Roubignoles du destin…) ou ailleurs (Train perdu wagon mort, La petite écuyère a cafté…), il reste toujours égal à lui-même, ce qui n’est pas rien sachant que celui qui peut le plus peut le moins.

Ma ZAD, c’est un petit plaisir de lecture de quelques deux cents pages.Une tragédie noire truculente mêlant poésie et actualité, drame et humour, humanité et cynisme, dans un dosage que Jean-Bernard Pouy maîtrise à la perfection.

Ma ZAD, de Jean-Bernard Pouy, Gallimard / Série Noire (2017), 193 pages.

Citoyens clandestins est le troisième roman de DOA, pseudonyme sous lequel se cache un jeune et talentueux auteur français.
Ce roman de 700 pages est assez inclassable, entre le roman d’espionnage, le thriller, et le documentaire. Il s’agit d’une plongée dans le milieu des terroristes islamistes et des différents services de l’État tentant de déjouer leurs attentats.

2070781534-08-_sclzzzzzzz_Résumé

« A circonstances exceptionnelles, mesures exceptionnelles. »
Le colonel Montana leva le nez pour observer le ciel qui s’assombrissait.
« Croyez-moi, lorsque nous avons évoqué les retombées éventuelles de l’utilisation de la petite saloperie qui se balade dans la nature… Il ne s’agit pas seulement de sauver quelques vies humaines, Charles, mais de préserver notre crédibilité, notre influence internationale ainsi que des pans entiers de nos complexes militaro-industriel et pétrochimique. Nous ne pouvons pas nous permettre que des informations sur l’existence et la circulation de ces armes s’ébruitent. Et encore moins que celles-ci soient utilisées dans le cadre d’une action terroriste. Surtout avec ce qui vient de se passer à New York et à moins d’un an des présidentielles… »

Mon avis

J’avais entendu d’excellentes critiques sur ce livre (Télérama, Lire, Fnac) aussi me tentait-il. Si je l’ai plutôt apprécié au final, je dois avouer que j’ai eu un mal fou à me mettre dans le bain. Les personnages sont extrêmement nombreux et certains, pour ne rien arranger, ont plusieurs identités. Les chapitres, très courts, font alterner les personnages à une vitesse folle. J’ai dû à plusieurs moments retourner plusieurs pages en arrière pour tenter de me remémorer le rôle de tel ou tel personnage. Ce n’est que vers la moitié du roman, une fois les personnages et les différents services (DGSE-DRM-DCRG,…) intégrés, que j’ai véritablement commencé à me passionner pour l’intrigue elle-même.
Le suspense démarre plutôt tranquillement, puis va crescendo jusqu’à un final riche en action.
Le travail de recherche de DOA est énorme tant et si bien que par moment on se demande si on lit une fiction où une enquête relatant des faits réels. Tout les éléments de cette intrigue complexe s’imbriquent parfaitement et rendent l’histoire totalement crédible.
Certains personnages sont assez touchants, comme celui d’Amel, jeune journaliste sortant du CFJ, se retrouvant tout à coup dans un monde de magouilles en tout genre où tout le monde soupçonne son entourage.
Malgré les difficultés que j’ai eu au démarrage, je suis satisfait de cette lecture.

Citoyens clandestins, de DOA, Gallimard/Série Noire (2007), 704 pages.