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Le Sympathisant (The Sympathizer) est un roman de Viet Than Nguyen paru chez Belfond en 2017 dans une traduction de Clément Baude.
Il est désormais disponible en poche chez 10/18.

41eapv1ivrlRésumé

Ce roman commence en avril 1975. Le tumulte règne à Saïgon et nombre d’Américains décident de fuir le Vietnam tant qu’il est encore temps. Chacun veut sauver ses proches mais aussi des Sud-vietnamiens en bons termes avec la famille. Seulement, les places à bord des avions coûtent cher et il faut faire des choix cruels. Une foule de candidats au départ s’amasse à l’aéroport mais l’attente est interminable et l’issue incertaine. Le narrateur, – un Capitaine dont on ne saura jamais le nom – parvient à décoller in extremis avec le Général et sa famille. Ce que ceux-ci ignorent, c’est qu’ils ont embarqué avec eux un agent double à la solde des communistes.

Mon avis

Le Sympathisant a reçu entre autres prix le Pulitzer et l’Edgar Award du meilleur premier roman. Courant sur plus de cinq cents pages, cet opus est passionnant bien que certains aspects puissent ne pas totalement convaincre les amateurs de polar. Viet Thanh Nguyen accorde ainsi beaucoup de place aux bluettes de l’agent. Aussi bien à la relation libre qu’il entretient avec une quadragénaire de Los Angeles d’origine japonaise qu’à son admiration béate pour la fille du général, magnifique jeune femme souhaitant se lancer dans la chanson.

Si le roman comporte bien quelques longueurs, l’auteur fait alterner habilement moments de tension et de réflexion, parfois très intéressants. Les questionnements du Capitaine quant à son identité sont très pertinents, lui qui est né d’un père français et d’une mère vietnamienne. Communiste ayant étudié aux États-Unis où il vit désormais mais continuant à communiquer par messages codés avec les forces Vietcongs, tiraillé par ses origines et quelque part rejeté par les deux camps, il peine à trouver sa place et à s’accepter lui-même. L’exil vietnamien à L.A., qui compte alors une véritable diaspora d’Asie du sud-est, est également l’un des sujets du livre, qui n’en demeure pas moins un efficace roman d’espionnage, le narrateur devant parfois se salir les mains pour ne pas se faire démasquer.

Le temps d’une large parenthèse, l’agent se retrouve consultant pour un film hollywoodien à gros budget, et les cinéphiles reconnaîtront sans doute, même si certains éléments ont été modifiés, le tournage dantesque d’Apocalypse Now aux Philippines. Ce que viennent d’ailleurs confirmer les nombreuses lectures de Viet Than Nguyen qu’il mentionne dans une impressionnante bibliographie prouvant à quel point il s’est documenté pour faire tenir debout ce roman-fleuve et sans doute irréprochable d’un point de vue historique.

Très intéressant et impressionnant à bien des égards, surtout s’agissant d’un premier roman, il manque à ce Sympathisant un petit quelque chose pour en faire une lecture durablement marquante. Peut-être parce qu’on peine à s’attacher à ce personnage, finalement assez lisse malgré sa dualité.

Le Sympathisant (The Sympathizer, 2015), de Viet Than Nguyen, Belfond (2017). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Baude, 504 pages.

Enfants de poussière (Another Man’s Moccasins en VO), paru en février chez Gallmeister, est le quatrième roman de Craig Johnson ainsi que la quatrième enquête du désormais célèbre shérif Walt Longmire.

Désormais célèbre aux moins aux USA car depuis sa troisième apparition en France, le brave Walt fait l’objet outre-Atlantique d’une adaptation sous forme de série TV qui semble cartonner actuellement sur la chaîne A&E : Longmire. (Après quelques épisodes, je trouve que le résultat est ma foi plutôt réussi, j’y reviendrai peut-être ici…).

enfants_de_poussiere.jpgRésumé

Wyoming, comté d’Absaroka.
Chose peu commune pour la région, une jeune asiatique est retrouvée sans vie sur le bord de la route, apparemment étranglée. À quelques pas de là, un Indien quasi-sauvage et mesurant un bon double-mètre a élu domicile dans une grotte. Les enquêteurs y retrouvent le sac à main de la victime mais tout cela semble trop facile pour Walt Longmire, qui peine à croire à la culpabilité du géant.

Mon avis

« J’étais sur le point de prendre le virage pour passer sous l’I-25 lorsque je vis les deux enfants, ceux qui m’avaient fait signe la veille, et je remarquai que l’un deux portait un T-shirt avec l’inscription Shelby Cobra. Ils étaient appuyés sur la même barrière, comme de banales sentinelles, du haut de leurs huit ans – enfin, l’un de huit ans, l’autre de six, peut-être. J’eus une idée. Je m’arrêtai sur le gravier. J’appuyai sur le bouton pour faire descendre ma vitre, mais avant que je puisse prononcer un seul mot, le plus grand, qui avait des lunettes, s’empressa de parler.

– Vous êtes le shérif ?

– Ouaip. Vous n’auriez pas…

Il sourit et attrapa le plus jeune par l’épaule.
– Moi, c’est Ethan, voici mon frère Devin.

– Enchanté, vous n’auriez…

Le cadet dit, d’une voix fluette :

– Est-ce que vous cherchez des méchants ?

Je hochai la tête.

– Oui. Vous n’auriez pas vu passer par hasard une Land Rover verte il y a environ un quart d’heure ?

Ils hochèrent la tête tous les deux.

– Oui, monsieur. DEFENDER 90…

Le plus grand poursuivit :

– Vert Canada, toit ouvrant, avec pare-chocs avant ARB, et plaques à motifs en losanges sur les ailes avant.

Je restai une seconde à le regarder, ne sachant que répondre à cette description[…]

Je les saluai et mis en marche les lumières et la sirène, mais cette fois, je les laissai allumées, remerciant les forces divines d’avoir fait le mâle américain passionné par tout ce qui roule. »

Après les excellents Little Bird, Le camp des morts et  L’indien blanc, c’est avec plaisir que l’on retrouve dans une nouvelle enquête le désormais célèbre shérif et son entourage.

Rapidement, des éléments de l’enquête obligent le toujours aussi sympathique shérif à se replonger dans son moins sympathique passé. En effet, quelques décennies auparavant, Walt Longmire était occupé au Vietnam, où la guerre battait son plein et où il commençait sa carrière d’enquêteur au sein des Marines. Il semblerait que les événements d’aujourd’hui puissent avoir un lien avec ceux d’hier. Craig Johnson joue sur les deux tableaux et maintient le suspense dans chacune des histoires en faisant s’entrecroiser astucieusement présent et passé.

« – Est-ce que tu crois que je suis raciste ?

Elle sourit et s’empressa de cacher sa bouche derrière sa main.

– Toi ?

– Oui, moi.

Je fourrai mes mains dans mes poches.

Elle leva le menton et m’examina, et j’avais l’impression que j’aurais dû porter une veste plombée anti-rayons X.

– Tu veux dire, à cause de tes expériences pendant la guerre ?

– Ouaip.

– Non.

C’était une réponse franche, qui ne laissait pas beaucoup de place à une poursuite de la discussion. Je jetai un coup d’œil à son regard inflexible et haussai les épaules, puis je me tournai en apercevant Virgil qui bougea son bras et nous regarda tous les deux.

– Je me demandais, juste.

– Tu as un préjugé quand même. (Le chapeau rabattu sur les yeux, je lui lançai un regard par en dessous.) Tu te préoccupes moins des vivants que des morts. »

En plus de nous donner à voir avec réalisme certains aspects de la guerre du Vietnam, l’auteur nous régale en décrivant son Wyoming d’adoption et en faisant vivre ses personnages. Aux protagonistes principaux que l’on retrouve avec plaisir – en plus de Walt, citons Henry Standing Bear, le meilleur ami du shérif ; Vic, sa séduisante adjointe et Saizarbitoria, son autre bras droit – il faut ajouter des personnages secondaires réussis et pas délaissés pour un sou. Certains ne manquent pas de piquant, comme ces deux vieux frères célibataires dont l’un est persuadé que leur mère, morte depuis un quart de siècle, lui prépare encore son café du matin. Comme dans les autres opus de la série, l’humour occupe une belle place, aussi bien dans les situations que dans les dialogues et les pensées de Walt.

« Ils étaient tous les deux de beaux vieux célibataires ; à mon avis, ils ne s’étaient pas mariés parce qu’ils étaient trop radins pour envisager de prendre une épouse. […] Mon interaction professionnelle avec les Dunnigan concernait surtout Den. Un jour, il avait failli tuer un autre rancher avec une pelle lors d’une altercation sur les droits d’accès à l’eau, et une autre fois, il avait brisé une bouteille sur le bar en ville, et menacé de pratiquer une trachéotomie artisanale sur un cow-boy de rodéo. Mais en dehors de cela, nous nous contentions de répondre aux appels de Den lorsque James se perdait, ce qui lui arrivait périodiquement. Deux ou trois ans auparavant, pendant la saison de chasse et les premières neiges, nous avions ainsi répondu – de même que la patrouille de l’autoroute et la brigade de recherche et sauvetage du comté – et nous avions retrouvé James installé au Hole in the Wall Bar. Il nous avait affirmé catégoriquement qu’il avait appelé sa mère pour lui expliquer que tout allait bien et qu’il allait passer la nuit dehors.

Le problème était que sa mère était morte depuis un quart de siècle. »

S’il ne s’agit peut-être pas du meilleur livre écrit par Craig Johnson à ce jour, Enfants de poussière – très beau titre une fois qu’on en a compris le sens, soit dit en passant – n’en demeure pas moins un très bon roman. Un bien agréable moment de lecture passé avec Walt, Henry, Vic et les autres dans les sublimes paysages du Wyoming.


Enfants de poussière (Another Man’s Moccasins, 2008) de Craig Johnson, Gallmeister (2012). Traduit de l’américain par Sophie Aslanides, 322 pages.