Articles Tagués ‘guerre’

Des jours sans fin (Days Without End) est un roman de Sebastian Barry paru en 2018 chez Joëlle Losfeld dans une traduction de Lætitia Devaux.
Hasard de mes lectures et du calendrier, il est paru en Folio il y a quelques semaines à peine.

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Thomas McNulty a fui l’Irlande et la Grande Famine. Il a vu trop de proches mourir de faim pour ne pas tenter la traversée. Comme tant d’autres dans ces bateaux surpeuplés où pullulent vermine, malnutrition et virus, il aurait pu arriver au Nouveau Monde les pieds devant. Il faut croire que le destin en avait décidé autrement. Arrivé en Amérique, le jeune homme rencontre rapidement John Cole. Les deux amis vivent de petits boulots puis, devenus amants, s’engagent ensemble dans l’Armée de l’Union, faute de mieux.

Mon avis

Reconnu en Grande-Bretagne où il est à ce jour le seul auteur à avoir remporté deux fois le prestigieux Prix Costa (ex Whitbread) – sa deuxième distinction lui ayant été précisément attribuée pour ce titre – Sebastian Barry est moins connu en France. Joëlle Losfeld publie pourtant ses romans avec pugnacité, soit une demi-douzaine de titres depuis Annie Dunne en 2005.

Des jours sans fin pourrait être qualifié de western. Il en partage les codes, à commencer par les scènes intenses de guerre de Sécession ou les nombreux raids contre les Indiens. Cependant, il serait réducteur de limiter cet opus à ce simple aspect tant les qualités y sont nombreuses. La sauvagerie est largement contrebalancée par une grande douceur entre les personnages, que ce soit l’amour entre Thomas et John ou, plus tard, celui qu’ils portent pour celle qu’ils appelleront Winona, une petite fille indienne seule rescapée d’un atroce massacre qu’ils décident de prendre sous leur aile. Des jours sans fin est aussi un condensé de l’histoire de la conquête de l’Ouest. Orphelin migrant en Amérique dans les années 1850, Thomas McNulty combat l’Armée des États confédérés et n’est pas insensible aux idées progressistes d’Abraham Lincoln. À une époque où, surtout pour un soldat, l’espérance de vie n’était pas fameuse, il a la chance d’assister, durant son existence mouvementée, à la création de nombreuses villes, à l’avancement de la voie ferrée vers l’Est, aux traités de paix signés avec des chefs indiens, etc.

« L’eau était potable sous la couche de glace en train d’épaissir. Vu les basses températures, les provisions seraient bien conservées. On disposait d’une forêt entière pour le bois de chauffage. Quand on lavait nos chemises et nos pantalons écossais, puis qu’on allait les récupérer sur les buissons où on les avait étendus pour sécher, ils étaient raides comme la mort à cause du froid. Parfois, on retrouvait de pauvres vaches gelées sur pied, à croire qu’elles avaient vu la Méduse. Certains ont perdu trois années de solde aux cartes. Ils pariaient jusqu’à leurs bottes, puis imploraient la pitié du gagnant. La pisse gelait en giclant de notre poireau, et malheur à celui qui était constipé ou qui avait un instant d’hésitation, il se retrouvait avec un marron glacé collé au cul. Le whisky continuait à nous dévorer le foie. Pour la plupart d’entre nous, c’était la vie la plus agréable qu’on ait jamais connue. »

Les scènes de guerre sont très bien écrites et le quotidien peu reluisant des tuniques bleues saisit d’effroi à bien des égards. Sans trop en faire ni sombrer dans un quelconque prosélytisme, la relation entre Thomas et John est donnée à voir avec bienveillance, et les scènes où McNulty se travestit devant d’autres hommes à l’occasion de spectacles de cabaret sont marquantes.

Mêlant guerre, amour, et conquête de l’Ouest, Des jours sans fin est un brillant roman, très joliment écrit, évoquant des titres comme Le Dernier des Mohicans ou Faillir être flingué. Sebastian Barry confie avoir mis beaucoup de lui dans le personnage de Thomas et « avoir mis plus de cinquante ans à écrire ce roman », solidement documenté et largement inspiré de l’histoire de son arrière-grand-oncle. Rassurons-le, le jeu en valait la chandelle.

Des jours sans fin (Days Without End, 2016), de Sebastian Barry, Joëlle Losfeld (2018). Traduit de l’anglais (Irlande) par Lætitia Devaux, 272 pages.

Le Sympathisant (The Sympathizer) est un roman de Viet Than Nguyen paru chez Belfond en 2017 dans une traduction de Clément Baude.
Il est désormais disponible en poche chez 10/18.

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Ce roman commence en avril 1975. Le tumulte règne à Saïgon et nombre d’Américains décident de fuir le Vietnam tant qu’il est encore temps. Chacun veut sauver ses proches mais aussi des Sud-vietnamiens en bons termes avec la famille. Seulement, les places à bord des avions coûtent cher et il faut faire des choix cruels. Une foule de candidats au départ s’amasse à l’aéroport mais l’attente est interminable et l’issue incertaine. Le narrateur, – un Capitaine dont on ne saura jamais le nom – parvient à décoller in extremis avec le Général et sa famille. Ce que ceux-ci ignorent, c’est qu’ils ont embarqué avec eux un agent double à la solde des communistes.

Mon avis

Le Sympathisant a reçu entre autres prix le Pulitzer et l’Edgar Award du meilleur premier roman. Courant sur plus de cinq cents pages, cet opus est passionnant bien que certains aspects puissent ne pas totalement convaincre les amateurs de polar. Viet Thanh Nguyen accorde ainsi beaucoup de place aux bluettes de l’agent. Aussi bien à la relation libre qu’il entretient avec une quadragénaire de Los Angeles d’origine japonaise qu’à son admiration béate pour la fille du général, magnifique jeune femme souhaitant se lancer dans la chanson.

Si le roman comporte bien quelques longueurs, l’auteur fait alterner habilement moments de tension et de réflexion, parfois très intéressants. Les questionnements du Capitaine quant à son identité sont très pertinents, lui qui est né d’un père français et d’une mère vietnamienne. Communiste ayant étudié aux États-Unis où il vit désormais mais continuant à communiquer par messages codés avec les forces Vietcongs, tiraillé par ses origines et quelque part rejeté par les deux camps, il peine à trouver sa place et à s’accepter lui-même. L’exil vietnamien à L.A., qui compte alors une véritable diaspora d’Asie du sud-est, est également l’un des sujets du livre, qui n’en demeure pas moins un efficace roman d’espionnage, le narrateur devant parfois se salir les mains pour ne pas se faire démasquer.

Le temps d’une large parenthèse, l’agent se retrouve consultant pour un film hollywoodien à gros budget, et les cinéphiles reconnaîtront sans doute, même si certains éléments ont été modifiés, le tournage dantesque d’Apocalypse Now aux Philippines. Ce que viennent d’ailleurs confirmer les nombreuses lectures de Viet Than Nguyen qu’il mentionne dans une impressionnante bibliographie prouvant à quel point il s’est documenté pour faire tenir debout ce roman-fleuve et sans doute irréprochable d’un point de vue historique.

Très intéressant et impressionnant à bien des égards, surtout s’agissant d’un premier roman, il manque à ce Sympathisant un petit quelque chose pour en faire une lecture durablement marquante. Peut-être parce qu’on peine à s’attacher à ce personnage, finalement assez lisse malgré sa dualité.

Le Sympathisant (The Sympathizer, 2015), de Viet Than Nguyen, Belfond (2017). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Baude, 504 pages.

Cherry est un roman de Nico Walker paru il y a quelques jours dans la collection Équinox des éditions des Arènes, dans une traduction de Nicolas Richard.

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Cleveland, 2013.
En première année d’études supérieures, le narrateur n’est passionné ni par les cours ni par grand-chose d’autre en vérité, comme on peut l’être à dix-huit ans. Malgré son intérêt pour les filles, à commencer par la belle Madison, sa rencontre avec Emily est plus qu’un choc. C’est une révélation : le véritable coup de foudre. Dès lors, il ne s’imagine plus vivre sans elle. Lorsqu’elle lui annonce qu’elle part pour ses études au Canada, totalement désemparé, il décide de s’engager dans l’armée sur un coup de tête. L’envoi de sa section en Irak sera pour lui le début des ennuis…

Mon avis

Vétéran de la guerre d’Irak, Nico Walker, ancien drogué, a été condamné à treize ans de prison pour braquage. S’il devrait sortir de prison en 2020, ce premier roman, il l’a écrit derrière les barreaux. Bien qu’elle ne soit pas présentée comme telle, Cherry est incontestablement une autobiographie romancée. On ne peut que sourire, en se demandant à quel point l’auteur se moque de nous lorsqu’il écrit, en introduction de son œuvre : « Ce livre est une œuvre de fiction. Ces choses-là n’ont jamais eu lieu. Ces gens n’ont jamais existé. »

S’il est difficile de savoir ce qui lui est réellement arrivé ou non, ce qu’il a vraiment vu ou non – et à la limite, peu importe – ce roman est fortement inspiré de faits réels et de l’expérience hors du commun de Nico Walker. C’est sans doute pourquoi tout paraît si viscéralement vrai. De la puissance de l’amour du narrateur pour Emily à sa décrépitude dans l’héroïne et autres dérivés de l’opium en passant par l’horreur de la guerre d’Irak et ses conséquences sur la santé mentale de n’importe quel être humain normalement constitué. S’il comporte techniquement six parties, le roman est construit en trois blocs bien distincts. La première partie donne à voir la vie étudiante du narrateur, sa rencontre avec Emily, leurs premiers émois et les soirées estudiantines, d’où la drogue n’était déjà pas étrangère… La deuxième partie est entièrement consacrée à l’expérience militaire du narrateur, et en premier chef au quotidien des GI pendant la guerre d’Irak. Si les scènes de guerre sont plus vraies que nature et mettent parfois le lecteur dans l’inconfort total – attention, certains passages sont très rudes – l’oisiveté à la caserne semble presque aussi éprouvante. Tensions internes, consommation excessive de porno, ingestion de produits divers et variés comme le dépoussiérant pour ordinateur faute de drogues à portée de main… Après une année de combats, l’auteur rentre aux États-Unis dans un sale état, comme nombre de ses compagnons d’armes. Il songe au suicide, se fait suivre pour faire face à son état de stress post-traumatique. Puis Emily ressurgit dans sa vie, pour le meilleur et pour le pire. C’est cette longue descente aux enfers, paradoxalement idyllique, que raconte la dernière partie.

D’un réalisme à toute épreuve, aussi bien dans les scènes de guerre et d’amour que dans les descriptions des effets de la drogue ou les dialogues, souvent brillants, Cherry est une expérience de lecture hors du commun, saisissante à bien des égards. Malgré la violence, la rage et l’autodestruction qui s’en dégagent, cette tragédie poignante est aussi l’occasion de grands moments de tendresse. Après avoir été étudiant, soldat, junky et braqueur, Nico Walker est devenu un écrivain de grand talent.

Cherry (Cherry, 2018), de Nico Walker, Les Arènes/Équinox (2019). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard, 430 pages.

Tu dormiras quand tu seras mort est un roman de François Muratet paru cette semaine aux éditions Joëlle Losfeld.

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André Leguidel effectue des traductions inintéressantes dans un bureau à Fribourg. La tuile pour ce jeune officier polyglotte qui, en entrant dans l’armée sur les traces de son père, pilote de chasse abattu pendant la Seconde Guerre mondiale, rêvait du front et de devenir un héros de guerre. Alors qu’il a rangé ses rêves de gloire au vestiaire, on vient le convoquer. Il va être muté illico en Algérie pour une mission d’infiltration de haute importance. Le chef d’une section de commando, Mohammed Guelab, est suspecté d’avoir joué un rôle dans la mort du sous-lieutenant Maillard, et de vouloir retourner sa veste. De fortes suspicions pèsent sur les conditions de la mort de l’officier, au cours d’une embuscade. L’a-t-on vraiment abattu d’une balle dans le dos ? Et si oui, qui a tiré cette balle ? C’est ce que Leguidel, avec une nouvelle identité de simple soldat en charge des liaisons radio, va devoir déterminer.

Mon avis

« Tu dormiras quand tu seras mort« , c’est ce que le sergent-chef Guellab hurle à ses subordonnés si ceux-ci ont le malheur de s’assoupir pendant une opération. Guellab n’est pas un tendre, Leguidel s’en rend vite compte, mais dans ces conditions, il n’y a pas de place pour la tendresse. Dans l’enfer du djebel, les sentiments, c’est ce qui peut vous coûter la peau.
Prix du Premier Polar SNCF 1999 dès son premier roman, Le Pied-Rouge, François Muratet avait encore écrit deux romans Stoppez les machines (2001) et La Révolte des rats (2003) avant de se consacrer à son métier de professeur d’histoire-géographie et à son engagement dans la vie politique locale.
C’est donc avec un roman noir à la thématique rare en littérature qu’il revient aux affaires. Les fictions ayant pour cadre la guerre d’Algérie ne sont pas légion, bien qu’on en trouve quelques-unes désormais, qui tantôt l’évoquent ou, plus rarement, l’abordent de front (La Grande peur du petit blanc ou Djebel par exemple).
Le premier chapitre nous voit embarquer depuis Marseille sur un paquebot rempli d’appelés : ça braille, ça boit, ça joue aux cartes. Dès le second, nous y sommes : Alger. Malgré la présence nombreuse des soldats, c’est encore un air de vacances, qui sent bon les orangers et les pâtisseries au miel. Mais une fois dans l’arrière-pays, c’est une autre vie qui commence. L’on doit être toujours sur le qui-vive tant le danger est permanent, et quand la mort ne vient pas d’une embuscade ou d’une mine, elle peut arriver aussi soudainement de tirs amis ou d’un animal au poison létal.
À l’instar de Patrick Pécherot ou de Dominique Manotti (d’ailleurs remerciée en fin d’ouvrage), François Muratet parvient à nous plonger directement dans le lieu et l’époque grâce au vocabulaire d’alors, mais aussi à l’aide de tous ces petits détails surannés et parfois cocasses aujourd’hui (comme la découverte à la radio du jeune Johnny Hallyday). L’auteur fait la part belle au quotidien des soldats, troufions ou officiers : atrocité de la guerre, stress permanent, difficulté à vivre avec ce qu’on a dû faire malgré soi… Les problèmes de commandement – aux conséquences parfois dramatiques – ou même le doute des appelés quant au bien-fondé de ces opérations et de leur présence ici sont aussi au rendez-vous.

Joliment écrit, très visuel (on entrevoit immédiatement le potentiel pour une adaptation cinématographique), Tu dormiras quand tu seras mort est un très bon roman de guerre plus qu’une véritable enquête policière – la mission de Leguidel paraît vite secondaire quand les camarades tombent à ses côtés sous le feu des balles ennemies. Ce texte est un peu à la guerre d’Algérie ce qu’est Tranchecaille à la Première Guerre mondiale. Espérons qu’il ne faille pas attendre quinze ans pour relire François Muratet !

Tu dormiras quand tu seras mort, de François Muratet, Joëlle Losfeld (2018), 252 pages.

Petit pays, paru l’an dernier, est le premier roman de Gaël Faye.
Il a été distingué à maintes reprises, notamment par le Prix Goncourt des Lycéens.

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« Je ne sais pas vraiment comment cette histoire a commencé.
Papa nous avait pourtant tout expliqué un jour, dans la camionnette.
– Vous vouez, au Burundi c’est comme au Rwanda. Il y a trois groupes différents, on appelle ça les ethnies. »
C’est par ces quelques mots, qui annoncent la couleur et le propos, que s’ouvre Petit pays, roman quasi autobiographique. Gabriel y raconte ses premières années au Burundi, avec son lot de souvenirs d’enfance, des bonheurs simples aux déconvenues marquantes. Le temps d’avant…
Et puis un beau jour – ça aurait sans doute pu être la veille, ou le lendemain – sans que l’on ne sache exactement pourquoi, l’horreur absolue commence et des familles entières sont massacrées parce qu’elles ne sont pas de la « bonne » ethnie.

Mon avis

Je connais Gaël Faye depuis quelques années de par sa musique, que j’aime beaucoup. J’ai ses albums solo à la maison, je l’ai vu deux fois en concert et je serai prêt à le revoir avec plaisir. J’aime aussi son précédent projet Milk, Coffee & Sugar. Ses textes sont souvent beaux, poétiques, engagés, humains… Des textes comme on en fait assez peu dans le rap français actuel. Et son flow est largement au-dessus de la moyenne. Si vous n’êtes pas allergique au rap, vous allez sans doute aimer. Et si vous pensez être allergique au rap, vous risquez de changer d’avis. Le tout avec quelques bons mots de grande qualité comme cette punchline que j’adore dans Let’s Go to Work morceau avec Electro Deluxe sur le travail et le lot de souffrance qui y est parfois associé : « Le travail c’est la santé… ou bien Fleury-Mérogis. ».

Mais revenons à nos moutons et à ce Petit pays, qui est d’ailleurs le titre d’un des plus beaux morceaux de son premier album Pili-pili sur un croissant au beurre, là aussi consacré à son pays natal, l’un des plus méconnus d’Afrique vu de France : le Burundi.

À l’instar de ses textes de rap, son roman, très bien écrit, est un concentré de poésie et de positivité malgré la dureté extrême des sujets évoqués.
Il est bien agréable de se plonger avec nostalgie dans les souvenirs d’enfance de Gabriel, emplis de ce soleil, de ces couleurs, de ces goûts et de ces odeurs propres à l’Afrique qu’on ne peut sans doute qu’imaginer si on a pas eu la chance d’y poser le pied.
Certaines scènes sont même drôles, comme cette virée clandestine dans une piscine de Bujumbura.
Mais l’enfance de Gabriel s’est arrêtée un beau jour…

« Au temps d’avant, avant tout ça, avant ce que je vais raconter et le reste, c’était le bonheur, la vie sans se l’expliquer. Si l’on me demandait « Comment ça va ? » je répondais toujours « Ça va ! ». Du tac au tac. Le bonheur, ça t’évite de réfléchir. C’est par la suite que je me suis mis à considérer la question. À esquiver, à opiner vaguement du chef. D’ailleurs, tout le pays s’y était mis. Les gens ne répondaient plus que par « Ça va un peu ». Parce que la vie ne pouvait plus aller complètement bien après tout ce qui nous était arrivé. »

…et puis la guerre…
Une guerre, c’est toujours atrocement moche. Mais celle-ci l’est particulièrement. Faut-il parler de guerre civile ou plutôt de génocide ? Toujours est-il qu’elle a fait des milliers de morts et changé à jamais la face du Burundi (comme celle du Rwanda voisin).
Elle a aussi profondément impacté la vie de Gaël Faye, qui avait sans doute plus besoin qu’envie de coucher ses maux sur papier, par l’intermédiaire de Gabriel, son alter ego littéraire.
D’ailleurs, la faire voir à hauteur d’enfant, avec toute l’innocence et la naïveté qui habite encore Gabriel, apporte indéniablement quelque chose de plus.
Si quelques scènes sont dures émotionnellement, l’auteur ne verse absolument pas dans la surenchère. L’indicible est dit, avec tact, parfois presque avec pudeur.

« Et Maman, penchée au-dessus d’Ana, continuait de raconter cette effroyable histoire dans un long chuchotement haletant. J’ai écrasé l’oreiller sur ma tête. Je ne voulais pas savoir. Je ne voulais rien entendre. Je voulais me lover dans un trou de souris, me réfugier dans une tanière, me protéger du monde au bout de mon impasse, me perdre parmi les beaux souvenirs, habiter de doux romans, vivre au fond des livres. »

Il y a aussi de très beaux passages sur la lecture.
Devenu ado, Gabriel, las de traîner avec certains de ses amis lorsque ceux-ci ne veulent plus jouer mais faire la guerre ou singer les adultes, se réfugie dans les romans que lui procure Madame Economopoulos, la voisine d’en face. Quand il devient dangereux de sortir dehors en raison des massacres, le petit Gabriel traverse la rue en catimini pour faire le plein de bouquins. Il peut aussi passer des heures à parler littérature avec la vieille dame.

Sur un sujet qui lui tenait on ne peut plus à cœur, Gaël Faye signe un très beau roman.
On en ressort un peu secoué mais toujours positif, car malgré la noirceur des événements contés, les nuages sombres du Burundi laissent toujours entrevoir un rayon de soleil.

 

Petit pays, de Gaël Faye, Grasset (2016), 215 pages.

Yellow Birds est un roman de Kevin Powers, jeune vétéran de l’Irak, publié en 2012 aux Etats-Unis et l’année suivante chez Stock dans La Cosmopolite.

Résumé

Bartle, 21 ans, est un Américain à peine sorti de l’adolescence et un peu perdu. Il ne sait pas trop quoi faire de sa vie et décide, presque sur un coup de tête, de s’engager dans l’armée, au grand dam de sa mère. Après un premier hiver passé à s’entraîner aux États-Unis durant lequel il s’est lié d’amitié avec Murph, il est mobilisé à Al Tafar, en Irak, avec des centaines d’autres jeunes GI venus de grandes villes ou, comme lui, de petits patelins. Face à la cruelle réalité de la guerre et à la mort de Murph – qu’il avait promis de ramener en vie à la mère de ce dernier – il va sévèrement déchanter.

Mon avis

Lui-même revenu vivant mais sans doute pas tout à fait indemne des conflits américains au Moyen-Orient, Kevin Powers n’a assurément pas choisi ce sujet par hasard. Au fil des pages, on n’a de cesse de se demander où se situe la frontière entre vécu et fiction tant l’ensemble semble criant de réalisme. Le récit se concentre sur le parcours de Bartle et fait alterner les épisodes passés et actuels de sa vie de soldat puis de vétéran.

L’excitation de la nouvelle recrue laisse place à l’ennui des longues journées d’attente durant lesquelles il ne se passe rien puis, après avoir subi une première attaque, au stress d’une éventuelle récidive. La crainte perpétuelle de tomber dans une embuscade ou sur une mine, peur sourde virant à la paranoïa et faisant de chaque civil irakien un terroriste en puissance. À cette peur constante s’ajoute la chaleur, le mal du pays, le manque de la famille et des femmes, et cette terrible solitude que chacun tente d’oublier par une certaine camaraderie de façade. Le tout tape sérieusement sur le système, et ceux qui n’ont jamais essuyé une balle perdue ou un éclat d’obus sont touchés sans en être forcément conscients par autant de blessures psychologiques. Même ces fiers-à-bras feignant devant les autres de ne rien ressentir à la mort d’un collègue sont en vérité troublés.

Kevin Powers s’intéresse aussi au délicat retour au pays de ces jeunes hommes partis la fleur au fusil et revenus détruits. Certains s’en sortent tant bien que mal ; pour d’autres, ce sont les nuits d’insomnie, la dépression, le recours à l’alcool et/ou à la drogue, pour oublier, à défaut de se reconstruire.

S’il n’a sans doute pas été conçu comme tel, Yellow Birds vaut bien des manifestes pacifistes par la force de son message. S’inspirant de son expérience traumatisante, Kevin Powers nous montre simplement, avec ses mots à lui, que la guerre quelle qu’elle soit, n’est décidément pas une belle chose. Un texte puissant – et espérons-le pour lui, cathartique – qui remuera les tripes de plus d’un lecteur.

Yellow Birds (Yellow Birds, 2012) de Kevin Powers, Stock / La Cosmopolite (2013). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson, 264 pages.
Existe aussi en Livre de poche (2014), 240 pages.

Le voyage de Robey Childs est un roman de l’Américain Robert Olmstead paru cette année chez Gallmeister dans une traduction signée François Happe.

Résumé

États-Unis, 1863.

Robey Childs a quatorze ans lorsqu’un matin, sa mère se réveille en panique, encore hantée par un cauchemar. Elle en est persuadée, son mari parti au front, va mourir. Elle décide alors d’envoyer son fils unique ramener son homme avant qu’il ne soit trop tard. Robey, enfant obéissant, se met en route sans avoir la moindre idée de ce qui l’attend ni de comment retrouver son père.

Mon avis

« Cette nuit était une nuit de guerre. La guerre était dans la pluie qui tombait. La guerre était dans le mince croissant de lune. La guerre était dans la terre sur laquelle ils posaient les pieds, et dans le ciel sous lequel ils se tenaient. Il dut se faire violence pour repousser l’envie de se pisser dessus, et quand l’envie lui fuit passée, il s’arma du revolver pris sur un homme mort, puis il en pris un deuxième qu’il fourra dans sa ceinture. Il se dit, comme si c’était à lui qu’il appartenait d’en décider, qu’il ne laisserait plus personne lui tirer dessus – qui que ce fût, et de quelque camp qu’il fût sur cette petite terre –, pas s’il pouvait abattre ce salaud d’abord. La guerre ne parviendrait pas à le tuer. »

Le voyage de Robey Childs, c’est l’histoire d’un adolescent qui va se retrouver confronté à la violence des hommes et à la nature sauvage tandis que la guerre de Sécession fait rage. Avant son départ, sa mère lui a confectionné une veste particulière, bleue d’un côté et grise de l’autre, qu’il pourra retourner à sa guise pour éviter le pire. Parti avec une monture quelconque, Robey se voit prêter par un généreux voisin un magnifique cheval noir comme le charbon (d’où le titre original du livre, Coal Black Horse). Un lien étroit se crée rapidement entre le jeune homme et l’animal tandis qu’ils parcourent ensemble les immenses étendues américaines, tantôt sauvages, tantôt dévastées par la folie guerrière des hommes.

« -Ce qui s’est passé ici, ce n’était pas une question d’hostilité, ni de cruauté. […] Ceux qui étaient ici n’ont pas fait ça par amour, ni par avidité, ni par ignorance. C’était des fils de bonne famille, ils étaient instruits. Ce que tu vois ici, c’est l’humanité. Le genre humain tel qu’il est. […] C’est la nature de l’homme, c’est le monde, et si tu veux vivre dans ce monde, il faut que tu saches ce que tu as à faire. »

Dans ce contexte mortifère, la guerre n’est pas le seul danger et mourir pour une futilité n’est pas chose rare. Aussi Robey s’efforce-t-il dans la mesure du possible de respecter les conseils de sa mère : ne parler à personne, ne pas s’occuper des affaires des autres, simplement tracer sa route, aussi discrètement que possible. Bien sûr, cela ne sera pas toujours possible et Robey n’est pas au bout de ses peines.

« Tout cela n’était que quelques petites images dans lesquelles son esprit avait pu mettre de côté ce qu’il avait vu pour le garder en mémoire car, dans ces champs de sorgho, gisaient cinquante mille victimes, cinquante mille hommes tués et blessés, manquant à l’appel. Ils étaient en morceaux épars. D’autres étaient entiers, apparemment sains et saufs, et ils erraient çà et là, avant de devenir les nouveaux morts, tandis que d’autres encore avaient été transformés en vapeur ou en graisse, ou n’étaient plus que des lambeaux de chair et des os pulvérisés. On pouvait trouver là, éparpillé sur ces quelques centaines d’hectares, tout ce qui constitue un être humain, à l’intérieur comme à l’extérieur. Il y avait assez de membres et d’organes, de têtes et de mains, de côtes et de pieds pour raccommoder corps après corps – il ne manquait que le fil et l’aiguille. Et une couturière céleste. »

Des miles et des miles à cheval, des rencontres fortuites, les horreurs de la guerre – Gettysbourg et son champ de cinquante mille morts –, autant de choses qui font que Robey ne sera plus jamais le même qu’à son départ.

« – Pendant la guerre, affirma-t-il, on peut souvent s’offrir le meilleur de ce qui est mal. »

Le voyage de Robey Childs, tout à la fois roman initiatique et roman d’aventures dans le contexte de la guerre de Sécession, est un très beau texte auquel Robert Olmstead insuffle beaucoup de sensibilité, et même parfois un brin de poésie, et ce malgré les horreurs auxquelles sont souvent confrontés les protagonistes.

Le voyage de Robey Childs (Coal Black Horse, 2007), de Robert Olmstead, Gallmeister (2014). Traduit de l’américain par François Happe, 229 pages.