Articles Tagués ‘humour’

Un bouddhiste en colère est le troisième roman de Seth Greenland paru en 2011 aux éditions Liana Levi (après Mister Bones et Un patron modèle).

Résumé

Jimmy Duke était flic. Jimmy Duke était marié. Jimmy Duke était alcoolique. Mais ça, c’était avant.
Jimmy a décidé de se reprendre en main, notamment par le biais de la méditation. Seulement, avec les frères qu’il a, mener une vie tranquille n’est pas de tout repos. Randall, prétendant au congrès aux dents longues lui demande de l’aide pour mener à bien sa campagne face à Mary Swain, la redoutable candidate adverse, mère de famille (top-)modèle un peu trop sexy pour laisser les électeurs masculins insensibles. Quant à Dale, l’autre frère, handicapé, il sort tout juste de prison mais pense déjà à monter un nouveau coup.

Mon avis

Autant l’avouer d’emblée, Un bouddhiste en colère est du genre difficile à résumer. Disons qu’autour de Jimmy gravitent un certain nombre de personnages, qui ont différents types de rapports plus ou moins officiels. Randall et Kendra sont mariés. Kendra et Nadine sont amantes (lors d’une virée au Mexique et sur un coup de tête, elles se sont fait tatouer ensemble un Hello Kitty sur la fesse gauche). Nadine voit aussi Hard – un policier proche de la retraite qui souhaiterait divorcer de sa femme Vonda Jean. Tout ce beau monde paraît lisse mais se trompe allègrement à la moindre occasion.

« Hard a besoin d’un plan concret. Il a besoin de divorcer, et il a besoin de s’assurer que Nadine ne lui causera pas d’ennuis. Il finit sa bouteille de bière d’un trait. Il se lève pour aller en chercher une autre dans le frigo. Fléau racle sa gamelle. Hard s’aperçoit que ce n’est pas bon signe d’envier son chien. Quand vous enviez votre chien, c’est qu’un truc cloche sérieusement dans votre vie. »

Jimmy, quant à lui, essaie tant bien que mal de rester calme. Pour ce, il a toute une panoplie d’exercices que lui a conseillés sa coach de méditation en ligne. Il peut par exemple regarder un DVD qui transforme sa télé en aquarium tropical ou collectionner les photos des chiens qu’il croise dans la rue et qu’il colle ensuite dans un cahier spécial qui fait sa fierté. Lorsqu’il commence à s’énerver après quelqu’un, il doit s’efforcer de visualiser la personne en question s’élever dans les airs dans une grosse bulle rose. Normalement, ça marche.

« Il n’est pas facile de créer une ambiance festive dans une soirée dont le but est de proscrire les rapports sexuels à des personnes dont la sexualité traverse une période tumultueuse. Voilà pourquoi la salle de bal vibre de conversations un peu tendues. Des pères débordant d’affection et des filles penaudes, certaines allant encore à la maternelle alors que d’autres sont à l’université forment des petits groupes gênés pendant qu’un quatuor à cordes joue un mélange de cantiques et de chansons des Carpenters. Les pères sont aussi nerveux que peuvent l’être des Blancs d’un certain âge en smoking : ils auraient l’air plus détendus s ‘ils étaient morts. Leurs filles, qui portent toutes des robes de bal dans les tons pastel, sont plus décontractées, du fait de leur jeunesse, mais le rôle qui leur a été assigné pour la soirée a pour effet de contenir le niveau d’excitation. La plupart ne voulaient pas venir, mais la solidarité s’impose entre détenues. »

Si le scénario n’est pas des plus limpides, Un bouddhiste en colère se lit néanmoins très bien. Seth Greenland parvient à rester cohérent – tout retombe finalement sur ses pattes – tout en partant dans des épisodes plus foutraques et hilarants les uns que les autres. On retiendra notamment les scènes impliquant un chien qui brûle ou un tueur salement amoché ne trouvant rien de mieux qu’une couche de bébé pour éponger son visage ensanglanté. L’éditeur évoque Tarantino en quatrième de couverture. Il y a de ça, pour le côté énergique, voire violent. Mais c’est souvent beaucoup plus drôle. Entre ces quelques séquences épiques, l’auteur prend un malin plaisir – et nous avec – à égratigner avec un humour caustique la « bonne » société américaine et ses dérives, les politiciens et les policiers n’étant pas les derniers ciblés.

Amateurs d’intrigues rectilignes, sérieuses et bien ficelées, passez votre chemin sans regrets. Mais si vous aimez l’humour qui grince, les personnages déjantés et n’êtes pas contre un côté « grand n’importe quoi organisé », Seth Greenland pourrait bien vous contenter et, à la manière d’un Tim Dorsey ou d’un Carl Hiaasen, faire travailler « sérieusement » vos zygomatiques.

Un bouddhiste en colère (The Angry Buddhist, 2011), de Seth Greenland, Liana Levi (2011). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch, 413 pages.

Les béquilles, paru chez Maurice Nadeau en 2004, est le premier roman de Patrice Pluyette, auteur depuis, entre autres titres, de l’excellent La traversée du Mozambique par temps calme.


Résumé

Le narrateur – dont on ne connaît pas le nom – est cascadeur professionnel pour la télévision. Son job, c’est de tomber à la place des autres : d’un immeuble, d’un avion, d’un cheval, ou même dans l’escalier.
Paradoxalement, ce n’est pas en chutant – il ne s’est jamais blessé durant une cascade – qu’il s’abîme le pied, mais chez lui, en se dépêchant d’aller décrocher le téléphone. Résultat de l’accident con par excellence : petit orteil éclaté, cassé net. Le temps de quelques semaines, il va devoir se résigner à ne pas travailler, et à vivre avec des béquilles.

Mon avis

Dans ce premier roman, on trouve déjà la patte reconnaissable de Patrice Pluyette, qu’on retrouvera dans Un vigile ou dans l’hilarant La traversée du Mozambique par temps calme.
Pendant à peine plus de cent pages, le narrateur nous raconte, à la première personne et avec humour, son quotidien d’estropié, de la blessure à la rémission en passant par l’apprentissage de la marche avec béquilles.

« Je trouve que des béquilles confèrent à celui qui les porte un charme irrésistible, et c’est une occasion de devenir pour un temps séduisant. Elles sont un prétexte au contact humain. Elles demandent, dans certains cas, de l’assistance. Elles peuvent créer des liens grâce au sujet de conversation tout trouvé qu’elles imposent entre vous et la personne, rendant possible une franche camaraderie, laquelle, en d’autres cas, eût été gênante (c’est une peu comme avec les chiens). Pour dire les choses plus largement, je pense que les béquilles fascinent. Elles sont habitées d’un lourd paradoxe : à la fois rudimentaires, fondant leur principe sur celui, ancestral, de l’appui sur bâton, elles n’en nécessitent pas moins de leur utilisateur une démarche assez moderne, tout en force et en souplesse, où les membres porteurs doivent être gainés (épaules, avant-bras) et le reste suffisamment relâché pour maintenir l’équilibre. Le résultat, quand il est réussi (il faut un minimum de souplesse et d’agilité naturelles) est assez beau à voir. Chaque pas, sur béquille, est un saut à cloche-pied retenu, ralenti, pris dans les rouages d’un mouvement de bascule douce ; la danse n’est pas loin. Tout cela a de l’allure. »

Avec des béquilles, tout les repères du narrateur sont chamboulés. Tous ces petits gestes simples de la vie quotidienne sont à revoir à l’aune des béquilles, qui handicapent au moins autant qu’elles soutiennent.
Solitaire, le narrateur a pour unique compagnie une amie et voisine, Becky, qui vient d’abord l’aider plusieurs fois par jour. Avant que la jeune peintre décide qu’il lui est plus pratique d’emménager chez lui. Cette compagnie féminine inédite n’est pas pour déplaire au narrateur, mais Becky a déjà un petit ami, Rütt, un baroudeur allemand, toujours aux quatre coins du globe – il fait depuis deux ans un tour du monde à vélo.

Sans grande prétention littéraire – me semble-t-il – Les béquilles est un sympathique roman qui annonçait déjà le talent, confirmé par la suite, de l’auteur. Dans ce roman, comme dans Un vigile, Patrice Pluyette parvient à faire d’un rien (un orteil cassé, le quotidien d’un gardien de nuit) une œuvre littéraire, avec l’humour et la truculence qui le caractérisent.

Les béquilles, de Patrice Pluyette, Maurice Nadeau (2004), 106 pages.

Tohu-bohu est un recueil de nouvelles noires du duo Jean-Bernard Pouy & Marc Villard paru en Rivages/Noir en 2008.


Résumé

Une vache, un cheval, une bonne soeur stripteaseuse, un tueur à gages, un renard révolutionnaire, un éditeur sans scrupules, un frigo (!), un père qui menace de se « casser à Létrangeais », et bien d’autres…
Autant de personnages qui peuplent ces improbables nouvelles – souvent drôles – signées Jean-Bernard Pouy et Marc Villard.

Mon avis

Plutôt que de le paraphraser inutilement, laissons l’éditeur nous expliquer le concept de ce sympathique recueil.

Jean-Bernard Pouy et Marc Villard ont écrit, chacun de leur côté, six nouvelles ; à charge pour l’autre de « sampler » chaque texte, c’est-à-dire, selon l’humeur, de le poursuivre, d’en donner un autre aperçu, de s’intercaler dans une ellipse, voire d’en contredire une vision ou une stylistique. »

Si vous ne connaissez pas encore les deux auteurs, ce recueil peut-être l’occasion de découvrir leur travail, tantôt sérieux tantôt farfelu, quand ce n’est pas les deux à la fois. Après Ping-Pong (où ils se renvoyaient la balle) et avant Zigzag (où ils slalomaient en parallèle sur les thèmes favoris de l’autre), les voici au meilleur de leur forme.

« Au début, je survivais chez Total Confort. C’était un peu le souk, côté stockage, et j’ai dû patienter deux semaines à trois mètres des canapés.
Ils se prennent tous pour des convertibles. Abrutis. Après, le patron des stocks – Raoul Meunier – nous a bien séparés : les frigos devant, les canapés derrière.
Ils chauffent trop leur stocks chez Total, c’est pas bon pour les moteurs. Puis un mardi matin, putain je m’en souviens parfaitement, Raoul m’a monté avec le vieux Frigeavia dans le hall d’exposition. J’étais le seul Millénium métallique. Couleur gris métallique, je veux dire. Double panier à crudités, deux bacs pour le beurre, une rampe horizontale pour les bouteilles et un freezer gris avec des rayures blanc cassé. Le look impérial. »

Les textes, souvent très courts, sont majoritairement des nouvelles à chute et pour la plupart humoristiques, pour ne pas dire loufoques. Vous admettrez que faire d’un frigo le personnage principal d’une nouvelle policière n’est pas monnaie courante. Malgré les vingt-quatre nouvelles annoncées par l’éditeur, le recueil en compte en vérité vingt-cinq car un texte de Gilles Mangard (autour du jazz), auquel rendent hommage Marc Villard puis Jean-Bernard Pouy, est inclus dans le livre.

Rivages disait que Zigzag, sorti de leur « atelier de littérature policière expérimentale est un concentré d’humour décapant, de fantaisie, de punch et de science du récit court ». On peut en dire autant pour Tohu-bohu, et si l’on peut se méfier des boniments des éditeurs avec raison, vous pouvez croire Rivages sur ce coup-là.

Bienvenue dans l’univers décalé de Jean-Bernard Pouy et Marc Villard, qui sont parmi les meilleurs duettistes de la nouvelle noire, affutée et poilante. À déguster au compte-gouttes ou d’une traite, sans modération mais avec le sourire.

Tohu-bohu, de Marc Villard & Jean-Bernard Pouy, Rivages/Noir n°673 (2008), 217 pages.

Florida Roadkill, paru aux États-Unis en 1999, est le premier roman de Tim Dorsey.

Traduit par Laetitia Devaux, il a été publié en France par Rivages l’année suivante.

Cet auteur m’a été plusieurs fois conseillé et cela faisait des années que j’envisageais de le lire. Voilà qui est fait.

Résumé

Serge et Coleman, deux types que beaucoup qualifieraient de psychopathes, vont rencontrer la superbe Sharon, une espèce de mante religieuse qui épouse de riches types avant de les éliminer – souvent de façon originale – pour mieux récupérer leur assurance vie. En virée, les trois dingos (qui carburent à tout et n’importe quoi pourvu que ça procure des sensations fortes) vont tomber sur Veale, un orthodontiste aussi riche que magouilleur. Ce dernier a le malheur de clamer haut et fort qu’il a fait assurer ses mains à hauteur de cinq millions de dollars. Il va être victime d’un « malheureux accident » de tronçonneuse puis amené aux urgences avec quelques doigts en moins. Mais alors que le trio pensait le contraindre à verser les millions promis par l’assurance, Veale parvient à prendre la poudre d’escampette. Commence alors une virée haute en couleurs dans toute la Floride du sud.

Mon avis

« – Jusque-là, on est en vacances, répondit Serge. Ça te dit de découvrir la vraie Floride ?

Sharon retourna à la voiture et sniffa du speed à même le tapis de sol. Coleman s’assit au bord de la Banana River avec sept bières. Serge lui conseilla de s’éloigner de l’eau, qui pullule en général d’alligators. Car même si, avant chaque lancement, des trappeurs viennent les exterminer en secret, ils en oublient toujours quelques uns.

– Je crois que j’en vois un ! lança Coleman, ivre, en désignant un morceau de cheeseburger à la surface.

– Je crois que t’as raison, lança Serge.

Coleman recula précipitamment jusqu’à Serge. »

De la lecture des premières pages de Florida Roadkill ressortent plusieurs impressions : c’est drôle, déjanté à souhait, mais aussi (de fait ?) très décousu. Le roman, choral, passe d’un personnage à un autre, puis à un autre, tous plus foutraques les uns que les autres, sans qu’on ne comprenne toujours où l’auteur veut en venir. Peu à peu notre cerveau s’habitue à cette gymnastique et l’on prend plaisir, au fil des pages, à retrouver les différents énergumènes précédemment évoqués. Au final, c’est habilement construit car ils joueront tous tôt ou tard un rôle dans les pérégrinations de Serge, Coleman et Sharon. Les membres du trio se disputent, s’aiment (sauvagement), picolent, fument, regardent le baseball, mais surtout, cherchent à mettre la main sur les millions évaporés dans la nature. Et pour ça, pas de pitié, tous les moyens sont bons.

« – C’est juste une question de temps, ou quoi ? demanda Sean. On est en sécurité dans cet État, ou on a eu de la chance jusqu’à présent ?

– Tu est paranoïaque, lui répondit David en traversant Tavernier Creek. J’ai lu un article dans le journal. Il disait que les habitants de Floride ont une peur injustifiée des vols à main armée. Une étude montre qu’ils les craignent quinze fois plus que dans le reste du pays, alors qu’ils n’ont que dix fois plus de raisons d’avoir peur. »

Comme Serge, Tim Dorsey, qui a été reporter au Tampa Tribune pendant une douzaine d’années, est un vrai passionné de la Floride. Avec eux, on découvre avec plaisir l’État ensoleillé et ses habitants, sans doute pas tous aussi givrés dans la réalité, espérons-le.

« Les Indians en étaient à trois-zéro dans le troisième tour de batte. Coleman sortit des bouteilles d’alcool miniatures du frigo et les versa dans une espèce de poche qu’il avait formée avec le devant de sa chemise à quatre cent dollars. Il retourna s’allonger près de Serge. Tous deux mirent leur chapeau en mousse des Marlins et s’apprêtèrent à suivre le match.
Sharon alla se planter devant la télévision, nu
e.

– Je m’ennuie, dit-elle d’une voix câline.

Serge attrapa le TEC 9 posé sur la table de nuit et le pointa sur elle.

– Casse-toi. »

Au programme de ce road trip déjanté avec en fil rouge la finale des World Series : le cartel le moins dangereux du monde (le bien-nommé « Cartel de Mierda »), un bébé caïman congelé, un meurtre commis à l’aide d’une navette spatiale modèle réduit, un assureur qui meurt à cause des clauses qu’il a lui-même écrites pour escroquer les clients, un présentateur radio élu sénateur grâce à son homophobie affichée, des « bikers » sans moto refusés par tous les Hell’s Angels, ou encore une procession de sosies d’Ernest Hemingway !

« La clientèle avait quelque chose de bizarre : elle était exclusivement composée d’hommes âgés et ventripotents, barbus, avec des cheveux blancs ou gris. Visages roses et rebondis, certains tannés par le soleil, d’autres parsemés de nombreux capillaires sous la peau. Ils portaient presque tous un pull à col roulé blanc.

– Je crois qu’ils se prennent tous pour Hemingway, déclara Sean. »

La lecture des aventures de Serge & co n’est pas forcément des plus faciles au premier abord mais, pour peu qu’on s’adapte à ce rythme endiablé, on passera une belle partie de plaisir. Tim Dorsey a l’imagination débridée au possible et rarement on aura autant ri en découvrant, comme certains policiers du roman, des crimes abracadabrantesques.

On retrouvera Serge et la Floride dans plusieurs autres romans parus chez Rivages (pour l’instant, seulement 6 sur les 14 que compte la série aux USA par contre).

Florida Roadkill (Florida Roadkill, 1999), de Tim Dorsey, Rivages/Thriller (2000), traduit de l’américain par Laetitia Devaux 289 pages.
Réédité en Rivages/Noir n°476 (2003), 384 pages.

Mais je fais quoi du corps ?, paru aux éditions du Masque il y a quelques jours, est le troisième roman d’Olivier Gay à mettre en scène le personnage de Fitz.

Résumé

Fitz, oiseau de nuit, dealer de coke et coureur de jupons invétéré, décide d’inviter sa meilleure amie chez ses parents, qui s’inquiètent de savoir leur fiston tout seul. Alors que tout se présente pour le mieux, il reçoit un message d’un de ses clients VIP, le député Georges Venard. Écourtant sa visite parentale, il se rend d’urgence chez l’élu, croise un type dans l’escalier et trouve porte close. Le lendemain, la une des journaux lui apprend le suicide du politicien, et son propre appartement est cambriolé durant son absence. Le début des ennuis, en somme.

Mon avis

C’est sans doute avec plaisir que les lecteurs des romans Les talons hauts rapprochent les filles du ciel et Les mannequins ne sont pas des filles modèles retrouveront John-Fitzgerald Dumont – Fitz pour les intimes – le beau gosse noctambule et poissard créé par Olivier Gay.

Cette fois-ci, notre dealer préféré se retrouve embarqué malgré lui dans une affaire qui le dépasse. Ayant appris que le cambrioleur avait demandé par téléphone « Mais je fais quoi du corps ? », Fitz comprend que ce n’est pas à ses biens mais bien à sa peau qu’on en veut. Ne pouvant pas trop aller voir la police dans sa situation, ni se cacher éternellement, Fitz décide de trouver qui lui en veut. Épaulé une fois de plus par Deborah et Moussa, ses amis/clients préférés, il va devoir faire preuve de courage et d’obstination pour connaître le fin mot de l’histoire.

On ne nous dit pas si Olivier Gay, qui semble bien connaître les nuits parisiennes, a été barman dans une autre vie, mais comme dans les précédents opus, il maîtrise les dosages. Son cocktail mêlant suspense, descriptions des microcosmes de la capitale et humour (toujours aussi bon) est très réussi. Il nous sort aussi de son shaker une intrigue bien frappée, dont les révélations finales, très malines, laisseront le lecteur un peu secoué.

Si vous voulez passer un bon moment de lecture-détente mêlant agréablement suspense et humour, lisez Olivier Gay. Vous verrez, c’est pas triste.

Mais je fais quoi du corps ?, d’Olivier Gay, Le Masque (2014), 298 pages.

Lune captive dans un œil mort paru chez Zulma en 2009 est malheureusement l’un des derniers romans de l’excellent Pascal Garnier.

Résumé

Martial et Odette viennent d’acquérir pour leurs vieux jours une maison dans une de ces nouvelles résidences pour seniors du sud de la France. « Les Conviviales », dixit la brochure qui a motivé leur achat, c’est « une résidence clôturée et sécurisée », « des maisons dédiées au confort », « du soleil toute l’année », « une piscine chauffée au solaire », etc. Seulement, lorsqu’ils arrivent, ils se retrouvent seuls – à l’exception de M. Flesh, le vigile/homme à tout faire – dans la résidence certes flambant neuve mais déserte.

 

Mon avis

« En général dans ces guerres nouvelles, il faisait beau. Tout le temps. À l’instar des seniors, la guerre avait décidé de finir ses jours dans les pays chauds. Jamais en Norvège ni en Finlande. Il avait vu cet homme soulever à bout de bras le cadavre d’un nouveau-né. Un enfant d’un jour… de vingt-quatre heures… Qu’avait-il pu penser de ce si bref séjour parmi nous ?… vingt-quatre heures, sous le feu des bombes… Il ne saignait pas, on aurait dit une fève de galette des Rois. La guerre à la télé ne faisait pas peur. On se disait que le monde était en chantier. […] On ne savait jamais très bien où ça se passait tout ça. Loin. Martial préférait les images de nuit, ces feux d’artifice vert fluo qui éclaboussaient l’écran. Mais pour l’instant, on avait cessé le feu. Trop fatigué, la suite au prochain numéro. Dommage, il n’avait pas envie de dormir. Il se fit un lait glacé avec du sirop d’orgeat qu’il alla boire dehors, sous les étoiles. »

Tandis qu’Odette s’occupe à aménager sa nouvelle maison, Martial trouve ses journées interminables. Personne avec qui parler, rien à faire, et en plus il fait moche… Heureusement, de nouveaux habitants arrivent peu à peu. Maxime et Marlène, un couple de riches vieux beaux qu’on croirait sortis d’une de ces pubs pour dentier ou mutuelle. Il y a aussi Léa, qui emménage seule. Pour les autres, les paris peuvent aller bon train : veuve ? vieille fille ? bizarre ? Les uns et les autres font plus ou moins semblant de devenir amis tout en s’épiant et en médisant. Le portail garanti haute sécurité tombe en panne et des gitans rôderaient à l’extérieur faisant monter la tension parmi les résidents.

« Martial n’avait pas fait la guerre, juste l’armée, au ministère de la Marine, à Paris. C’était risqué aussi, on pouvait mourir d’ennui. Par le fait, il n’avait jamais tiré un coup de feu, jamais tué personne. Il en était fier, mais en même temps, il aurait bien aimé savoir ce que ça faisait. Tout comme il n’avait jamais violé personne… Il paraît que pendant la guerre, on fornique beaucoup. On a tellement peur qu’on se raccroche à ce qu’on a, la peur au ventre. Et puis il fait noir, on est dans des caves, il faut bien tuer le temps… »

Avec la malice et l’humour grinçant qui le caractérise, Pascal Garnier prend un malin plaisir à mettre les nerfs de ses protagonistes à rude épreuve. Ces derniers évoluent en vase clos dans leur résidence comme dans une cocotte-minute. Les tensions s’exacerbent, les esprits s’échauffent, et forcément, ça finit par péter… On ne dira rien de plus sur le final réussi de ce court roman (à peine plus de 150 pages), si ce n’est qu’on est bien loin de la tisane et des petits biscuits devant Des chiffres et des lettres, et que le titre du livre prend un tout autre sens.

Le regretté Pascal Garnier (disparu en 2011) signait avec Lune captive dans un œil mort un de ses derniers textes. Paru en 2009, ce huis clos explosif où l’on retrouve son style caractéristique mêlant humour et noirceur est aussi une attaque en règle contre une société où certains croient pouvoir acheter du bonheur comme on acquiert une voiture ou une télé.

Lune captive dans un œil mort, de Pascal Garnier, Zulma (2009), 156 pages.

Écrit par David Carkeet en 1980, Double Negative vient d’être publié en France par les éditions Monsieur Toussaint Louverture, avec une traduction de Nicolas Richard.

Résumé

Un soir, le linguiste Jeremy Cook (spécialiste du babillage) reste de manière inhabituelle au bureau, son chef lui ayant demandé de lui préparer un dossier pour le lendemain. Entendant un fort crissement de pneu, il sort voir de quoi il s’agit. Il ne voit rien d’anormal mais ne peut plus rentrer, ses clés étant restées à l’intérieur. Il s’en va, laissant donc son bureau ouvert et la lumière allumée. Le lendemain, alors qu’il arrive en retard, on lui annonce qu’on a retrouvé Stiph, un de ses collègues, mort dans son propre fauteuil, vraisemblablement assassiné. Le cadavre ayant été découvert dans son bureau, difficile pour l’inspecteur Leaf de ne pas faire de Cook le suspect idéal.

Mon avis

On s’attache rapidement à Cook, sympathique loser à qui il arrive tout de sorte de tuiles et qui a l’impression que personne ne l’aime. Il a des vues sur une nouvelle auxiliaire de puériculture (le centre étudie l’acquisition du langage chez les enfants et dispose d’une crèche expérimentale), la belle Paula. Problème, il ne sait pas trop comment l’aborder et en la suivant, il l’entend prononcer : « Cook, il foire tout, c’est un parfait trou du cul. » Pas facile…

« Il lui fallait davantage de données. Il fallait qu’il écoute. Le coupable se savait coupable. Il savait ce qu’il avait fait. En tant que linguiste, Cook, lui, savait que chaque jour, dans presque chaque phrase, les gens livraient régulièrement (quoique souvent par inadvertance) des informations à leur auditoire sur ce qu’ils savaient. Il allait devoir se montrer patient. »

Un peu par désœuvrement, et parce qu’il est concerné au plus haut point, Cook décide décide de mener lui aussi son enquête, ou plutôt une double enquête. Après avoir compris que l’assassin ne pouvait être qu’un de ses collègues, il va essayer de déterminer lequel. Il va aussi tenter de trouver qui a pu colporter des rumeurs derrière son dos, lui compliquant l’approche de ses charmantes nouvelles collègues. La tension devient palpable au centre, chacun suspectant le collègue qu’il n’aime pas d’être l’instigateur du crime de Stiph.

« Nous pensons que le gars a vomi dans votre bureau, annonça-t-il. À cause du stress, de l’anxiété, du dégoût d’avoir eu à traîner le cadavre… difficile à dire. »

Lorsque Cook demanda si c’était une piste sérieuse Leaf haussa les épaules.

« La glace, c’est de la glace, dit-il. Je veux bien qu’on m’encule si j’arrive à en tirer quoi que ce soit. »
Cook hocha la tête avec gêne, sceptique quant à la portée sémantique de cette apodose impérative.
»

Aux ingrédients habituels du whodunit classique (meurtre, indices, suspects, rebondissements, révélation finale inattendue), David Carkeet ajoute une sympathique touche d’humour et fait évoluer ses personnages dans le cadre intéressant de la linguistique. D’ailleurs, Cook se convainc que le coupable finira bien par se dévoiler tout seul, sans faire exprès, en laissant échapper quelque chose qu’il n’arrivera plus à taire.

Publié il y a plus de trente ans aux États-Unis, il aura fallu attendre cette initiative des éditions Monsieur Toussaint Louverture pour faire découvrir aux francophones ce roman original de David Carkeet, qui se lit encore comme aux premiers jours, et avec un plaisir certain. Si vous pensez aimer le whodunit un peu décalé, ce polar est fait pour vous.

Le linguiste était presque parfait (Double Negative, 1980), de David Carkeet, Monsieur Toussaint Louverture (2013). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard, 286 pages.