Articles Tagués ‘humour’

Hôtel du Grand Cerf est un roman de Franz Bartelt paru au Seuil dans la nouvelle collection Cadre noir en mai 2017.
Il a reçu il y a peu le Prix Mystère de la Critique.

71jxwwhzhjlRésumé

On propose à Nicolas Tèque, journaliste parisien pas débordé, de se rendre à Reugny, petite bourgade des Ardennes, pour préparer un documentaire sur Rosa Gulingen. L’étoile montante du cinéma qu’elle était alors avait subitement trouvé la mort dans la baignoire de sa chambre, à l’Hôtel du Grand Cerf où elle résidait le temps du tournage de son dernier film.
À peine arrivé, le journaliste découvre un village en ébullition. Le douanier local a été retrouvé décapité, et une jeune femme manque à l’appel. Précisément la fille de la tenancière de l’hôtel, demeuré quasi identique à celui des images en possession de Nicolas Tèque.
L’inspecteur Vertigo Kulbertus est dépêché sur place.

Mon avis

Une grande majorité de textes policiers commencent par un meurtre, une course-poursuite ou tout autre événement propre à bousculer les personnages et saisir immédiatement l’attention du lecteur. Franz Bartelt n’est pas du genre à faire à comme tout le monde, et bien lui en prend puisqu’il n’a visiblement pas besoin de ça pour embarquer le lecteur dans son univers. Il faut d’ailleurs une cinquantaine de pages pour que l’inspecteur arrive sur les lieux du crime. Mais quelle entrée en scène !

L’inspecteur Vertigo Kulbertus constituait à lui seul, du moins en volume, la moitié des effectifs de la police belge. Depuis vingt-cinq ans, il ne se pesait plus et les médecins comme ses supérieurs hiérarchiques avait renoncé à lui faire perdre du poids. Il s’était fait de l’obésité une spécialité, comme d’autres s’en font une du marathon ou de l’alpinisme. De toute façon, il était beaucoup plus réputé pour son poids que pour son aptitude à résoudre les affaires criminelles.

Il fallait au moins ça pour introduire Vertigo Kulbertus, un inspecteur comme on en voit peu.Obèse, rustre tendance misanthrope, il a des exigences bien particulières quant à ses repas (essentiellement constitué de frites, de cervelas et de fricadelles) et à sa consommation de bière, le tout dans des proportions gargantuesques bien sûr. Gare à la personne qui lui servirait une bière avec de la mousse. Surtout en ce moment. Car alors qu’il pensait passer tranquillement les derniers jours le séparant de la retraite dans son bureau, le voici envoyé dans un bled paumé où tout le monde semble, sinon suspect, du moins guère bavard. Mais sous des dehors incompétents, l’homme a sa manière bien à lui de délier les langues.
La mort du douanier n’est que le sommet de l’iceberg et bientôt d’autres événements dramatiques surviennent, laissant à penser à Kulbertus et Nicolas Tèque que le village a tu bien des secrets au fil des générations.

Certains romans policiers brillent par leur intrigue, d’autres par leur humour ou par la qualité de l’écriture. Franz Bartelt parvient, chose assez rare, à mixer ces ingrédients à merveille. Et le lecteur se retrouve, parfois hilare, à tourner frénétiquement les quelque 350 pages de cette petite merveille noire, aussi riche en rebondissements qu’en cocasseries.
Une belle découverte qui en amènera sans aucun doute d’autres si l’on en juge par l’impressionnante bibliographie de l’auteur.

Hôtel du Grand Cerf, de Franz Bartelt, Seuil/Cadre noir (2017), 352 pages.

 

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Mamie Luger est un roman de Benoît Philippon qui paraît ce jour dans la collection Equinox (Les Arènes).

51-d2p3cftlRésumé

Berthe Gavignol, cent deux ans, est arrêtée pour avoir tiré sur son voisin, caché un couple de jeunes meurtriers en cavale et arrosé les flics qui ont dû prendre l’assaut de sa chaumière auvergnate. Pas désolée pour un sou, la mamie à la verve fleurie et à la carabine encore fumante est accueillie dans les locaux de la police par l’inpecteur Ventura. La garde à vue, inhabituelle, vire rapidement au surréalisme lorsque Berthe se met tranquillement à avouer meurtre sur meurtre. À commencer par celui d’un nazi qu’elle a enterré dans sa cave après que ce dernier ait tenté de la violer et dont elle a gardé précieusement le Luger. On ne sait jamais…

Mon avis

La garde à vue est rapidement prolongée et la centenaire déroule le fil de sa vie pour le moins mouvementée devant un Ventura qui tombe des nues face à l’aplomb de cette vieille dame qui pourrait être sa grand-mère. Car Berthe, bien malgré elle, aura collectionné les salauds. Et ce n’est pas de gaieté de cœur mais plutôt par légitime défense qu’elle a parfois dû se résoudre à rendre une justice qu’on ne rendait pas alors, dans ces années où la femme devait obéissance totale à son mari, n’avait pas de compte bancaire et devait tendre l’autre joue quand le mari avait envie de passer sa frustration à l’aide de ses poings. Élevée par Nana, sa grand-mère qui ne s’en laissait pas davantage compter et préparait une eau-de-vie maison réputée dans la région, Berthe a vite eu de qui tenir. Et les horreurs de la guerre ont eu tôt fait de lui apprendre à se défendre.

Le personnage de Berthe, centenaire, féministe… et serial killeuse (comme le clame le bandeau), est assez exceptionnel il est vrai. Son côté très rock & roll pour l’époque et son verbe haut en couleur achèvent de la rendre sympathique, y compris à Ventura – qu’elle prend un malin plaisir à appeler Lino –, lequel peine à ne pas éprouver d’empathie pour elle quand bien même elle risque la perpétuité – ce qui fait d’ailleurs bien rire Berthe.

L’écriture de Benoît Philippon, toute en comparaisons imagées et en figures de style bien senties (vive les zeugmas !) est parfaitement raccord avec la gouaille de Berthe. L’humour est parfois ravageur, comme lors de cette scène d’anthologie où la centenaire, partageant par la force des choses une cellule du commissariat, doit se faire traduire les propos d’un jeune dealer de cité par l’intermédiaire d’une prostituée.

S’il se lit très bien, le roman aurait peut-être gagné à être un peu plus ramassé et provoque parfois chez le lecteur un sentiment de répétition sinon de légère lassitude. Berthe était une belle femme très libérée pour l’époque, on l’aura compris, mais autant de scènes de sexe étaient-elles nécessaires ?

Après le succès de son premier roman, Cabossé, paru à la Série Noire (en 2016) et plusieurs fois récompensé, Benoît Philippon confirme avec ce vitaminé Mamie Luger qu’il sait y faire pour raconter une histoire et mettre en scène des personnages pas piqués des hannetons. On se souviendra assurément de Berthe, digne représentante du deuxième sexe sachant manier les armes et le verbe comme personne.

Mamie Luger, de Benoît Philippon, Équinox/Les Arènes, 447 pages.

Dans l’épaisseur de la chair est un roman de Jean-Marie Blas de Roblès paru chez Zulma en 2017.

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Suite à une brouille lors d’un repas de famille – une pique de son père qu’il a très mal prise – Thomas Cortès décide de partir seul en mer avec le petit bateau de pêche du paternel. Le voilà qui chute à l’eau. S’il parvient à agripper l’embarcation, il n’arrive pas à y monter. Le voilà dérivant à la poupe du navire… et dans ses pensées.

Mon avis

J’avais beaucoup aimé ma première rencontre avec Jean-Marie Blas de Roblès, L’Île du Point Némo, un petit bijou de roman d’aventure rocambolesque et parfois désopilant.
Si l’aventure est ici bel et bien présente, le texte est différent, car à mi-chemin entre fiction et autobiographie. Bien difficile d’ailleurs de savoir ce qui a trait à l’histoire familiale de l’auteur ou ce qui est du domaine de l’invention pure et simple. Et à la rigueur, peu importe.
Le personnage de Thomas – qui partage sans doute bien des points communs avec Blas de Roblès lui-même – voue une grande admiration à son père, Manuel, droit et fier malgré bien des défauts et toujours alerte pour ses quatre-vingt-treize printemps. Le temps de son immersion forcée, des monceaux de souvenirs lui reviennent pêle-mêle, tantôt vécus, tantôt racontés (tels quels ou fabulés) par son père et concernant lui-même ou ses aïeux. L’on remonte jusqu’à Juan, grand-père paternel de Thomas, tenancier à Sidi-Bel-Abbès, ville algérienne dont est originaire l’auteur (tiens tiens!) ; et même jusqu’à Francisco, père de ce dernier, ayant fui la misère andalouse pour faire fortune comme camelot en Algérie.
Sans respecter de chronologie aucune, on participe tantôt à la guerre d’Italie où tombent les camarades aux côtés de Cortès père, le « petit toubib », sur les flancs du Monte Cassino, tantôt aux parties de pêche père-fils et à leurs règles tacites et immuables. Certains passages sont drolatiques voire même hilarants, comme ce suicide raté dans les toilettes, ce joueur d’échec qui élabore de grandes stratégies pour perdre sans avoir l’air de le faire exprès – ce qui est selon lui plus dur que de gagner – ou encore ce médecin talentueux, capable de soigner un eczéma persistant avec un simple morceau de bois. D’autres passages, comme la description de la vie politique de Sidi-Bel-Abbès, paraîtront peut-être moins intéressants à certains lecteurs.

Le côté patchwork de l’ensemble pourra rebuter les adeptes de linéarité dans le récit. Pour qui saura se laisser embarquer aux côtés de Thomas et d’Heidegger – son perroquet invisible ! – c’est la garantie de lire une grande fresque familiale aux personnages hauts en couleur avec, bien souvent, le sourire au coin des lèvres.

Dans l’épaisseur de la chair, de Jean-Marie Blas de Roblès, Zulma (2017), 390 pages.

La baleine thébaïde est un roman de Pierre Raufast paru chez Alma en 2017.

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Après avoir terminé, brillamment mais sans grande passion, des études supérieures de commerce, le jeune Richeville ne sait pas quel sens donner à sa vie. Il commence à rechercher un emploi lorsqu’il tombe sur une annonce atypique. Le Samaritano Institute cherche un volontaire pour une expédition scientifique en mer arctique. Il s’agit de localiser la « baleine 52 », unique au monde en raison de son chant à la fréquence anormale. La mission est bien payée et Richeville n’a rien d’autre de mieux à faire. Il décolle donc pour l’Alaska, d’où partira le bateau.

Mon avis

En préambule, disons que sans l’initiative de ma médiathèque, qui incite ses lecteurs à participer au Prix du Roman Cezam Inter-CE, dont la sélection est très bonne, je ne serais sans doute jamais tombé sur ce livre – contrairement à d’autres titres de la sélection, parfois même déjà lus avant de connaître l’existence de ce prix.

Avant ce troisième roman, Pierre Raufast avait écrit La Fractale des raviolis et La Variante chilienne. Les titres ne s’inventent pas et témoignent déjà de l’imaginaire débridé de l’auteur. Amateurs de littérature très classique, vous n’y trouverez peut-être pas votre compte. Vous voilà prévenus.
Après une brève scène d’ébats sexuels aquatiques dans la luxueuse piscine d’une villa américaine (scène dont on ne comprend ce qu’elle vient faire là), nous voilà rapidement avec le jeune Richeville sur le baleinier. Tout semble se passer comme prévu… et puis tout part en cacahuète.
On croise alors le chemin d’un hacker russe, d’un homme qui se rend aux enterrements d’illustres inconnus se faisant passer à chaque fois pour un proche du défunt, d’un savant fou rêvant de remonter le temps pour déguster un steak de stégosaure (oui oui!), ou encore de petites baleines connectées…
Vous l’aurez compris, Pierre Raufast n’est pas l’homme des récits linéaires. Se basant sur des faits réels teintés de science (la baleine 52, la R&D dans le domaine des objets connectés…), son imagination pour le moins débridée fait le reste et nous offre un roman d’aventure très original faisant travailler les zygomatiques.

Malgré de belles trouvailles et un humour prononcé – certaines scènes sont mémorables – d’aucuns trouveront peut-être le roman un brin trop décousu. Il permet néanmoins de passer un bon moment de lecture à la recherche de la baleine thébaïde.
En matière de roman d’aventure foutraque et désopilant, on ne saura trop que (re)conseiller La Traversée du Mozambique par temps calme de Patrice Pluyette texte auquel cet opus ressemble par bien des aspects.

La baleine thébaïde, de Pierre Raufast, Alma (2017), 222 pages.

Un bouddhiste en colère est le troisième roman de Seth Greenland paru en 2011 aux éditions Liana Levi (après Mister Bones et Un patron modèle).

Résumé

Jimmy Duke était flic. Jimmy Duke était marié. Jimmy Duke était alcoolique. Mais ça, c’était avant.
Jimmy a décidé de se reprendre en main, notamment par le biais de la méditation. Seulement, avec les frères qu’il a, mener une vie tranquille n’est pas de tout repos. Randall, prétendant au congrès aux dents longues lui demande de l’aide pour mener à bien sa campagne face à Mary Swain, la redoutable candidate adverse, mère de famille (top-)modèle un peu trop sexy pour laisser les électeurs masculins insensibles. Quant à Dale, l’autre frère, handicapé, il sort tout juste de prison mais pense déjà à monter un nouveau coup.

Mon avis

Autant l’avouer d’emblée, Un bouddhiste en colère est du genre difficile à résumer. Disons qu’autour de Jimmy gravitent un certain nombre de personnages, qui ont différents types de rapports plus ou moins officiels. Randall et Kendra sont mariés. Kendra et Nadine sont amantes (lors d’une virée au Mexique et sur un coup de tête, elles se sont fait tatouer ensemble un Hello Kitty sur la fesse gauche). Nadine voit aussi Hard – un policier proche de la retraite qui souhaiterait divorcer de sa femme Vonda Jean. Tout ce beau monde paraît lisse mais se trompe allègrement à la moindre occasion.

« Hard a besoin d’un plan concret. Il a besoin de divorcer, et il a besoin de s’assurer que Nadine ne lui causera pas d’ennuis. Il finit sa bouteille de bière d’un trait. Il se lève pour aller en chercher une autre dans le frigo. Fléau racle sa gamelle. Hard s’aperçoit que ce n’est pas bon signe d’envier son chien. Quand vous enviez votre chien, c’est qu’un truc cloche sérieusement dans votre vie. »

Jimmy, quant à lui, essaie tant bien que mal de rester calme. Pour ce, il a toute une panoplie d’exercices que lui a conseillés sa coach de méditation en ligne. Il peut par exemple regarder un DVD qui transforme sa télé en aquarium tropical ou collectionner les photos des chiens qu’il croise dans la rue et qu’il colle ensuite dans un cahier spécial qui fait sa fierté. Lorsqu’il commence à s’énerver après quelqu’un, il doit s’efforcer de visualiser la personne en question s’élever dans les airs dans une grosse bulle rose. Normalement, ça marche.

« Il n’est pas facile de créer une ambiance festive dans une soirée dont le but est de proscrire les rapports sexuels à des personnes dont la sexualité traverse une période tumultueuse. Voilà pourquoi la salle de bal vibre de conversations un peu tendues. Des pères débordant d’affection et des filles penaudes, certaines allant encore à la maternelle alors que d’autres sont à l’université forment des petits groupes gênés pendant qu’un quatuor à cordes joue un mélange de cantiques et de chansons des Carpenters. Les pères sont aussi nerveux que peuvent l’être des Blancs d’un certain âge en smoking : ils auraient l’air plus détendus s ‘ils étaient morts. Leurs filles, qui portent toutes des robes de bal dans les tons pastel, sont plus décontractées, du fait de leur jeunesse, mais le rôle qui leur a été assigné pour la soirée a pour effet de contenir le niveau d’excitation. La plupart ne voulaient pas venir, mais la solidarité s’impose entre détenues. »

Si le scénario n’est pas des plus limpides, Un bouddhiste en colère se lit néanmoins très bien. Seth Greenland parvient à rester cohérent – tout retombe finalement sur ses pattes – tout en partant dans des épisodes plus foutraques et hilarants les uns que les autres. On retiendra notamment les scènes impliquant un chien qui brûle ou un tueur salement amoché ne trouvant rien de mieux qu’une couche de bébé pour éponger son visage ensanglanté. L’éditeur évoque Tarantino en quatrième de couverture. Il y a de ça, pour le côté énergique, voire violent. Mais c’est souvent beaucoup plus drôle. Entre ces quelques séquences épiques, l’auteur prend un malin plaisir – et nous avec – à égratigner avec un humour caustique la « bonne » société américaine et ses dérives, les politiciens et les policiers n’étant pas les derniers ciblés.

Amateurs d’intrigues rectilignes, sérieuses et bien ficelées, passez votre chemin sans regrets. Mais si vous aimez l’humour qui grince, les personnages déjantés et n’êtes pas contre un côté « grand n’importe quoi organisé », Seth Greenland pourrait bien vous contenter et, à la manière d’un Tim Dorsey ou d’un Carl Hiaasen, faire travailler « sérieusement » vos zygomatiques.

Un bouddhiste en colère (The Angry Buddhist, 2011), de Seth Greenland, Liana Levi (2011). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch, 413 pages.

Les béquilles, paru chez Maurice Nadeau en 2004, est le premier roman de Patrice Pluyette, auteur depuis, entre autres titres, de l’excellent La traversée du Mozambique par temps calme.


Résumé

Le narrateur – dont on ne connaît pas le nom – est cascadeur professionnel pour la télévision. Son job, c’est de tomber à la place des autres : d’un immeuble, d’un avion, d’un cheval, ou même dans l’escalier.
Paradoxalement, ce n’est pas en chutant – il ne s’est jamais blessé durant une cascade – qu’il s’abîme le pied, mais chez lui, en se dépêchant d’aller décrocher le téléphone. Résultat de l’accident con par excellence : petit orteil éclaté, cassé net. Le temps de quelques semaines, il va devoir se résigner à ne pas travailler, et à vivre avec des béquilles.

Mon avis

Dans ce premier roman, on trouve déjà la patte reconnaissable de Patrice Pluyette, qu’on retrouvera dans Un vigile ou dans l’hilarant La traversée du Mozambique par temps calme.
Pendant à peine plus de cent pages, le narrateur nous raconte, à la première personne et avec humour, son quotidien d’estropié, de la blessure à la rémission en passant par l’apprentissage de la marche avec béquilles.

« Je trouve que des béquilles confèrent à celui qui les porte un charme irrésistible, et c’est une occasion de devenir pour un temps séduisant. Elles sont un prétexte au contact humain. Elles demandent, dans certains cas, de l’assistance. Elles peuvent créer des liens grâce au sujet de conversation tout trouvé qu’elles imposent entre vous et la personne, rendant possible une franche camaraderie, laquelle, en d’autres cas, eût été gênante (c’est une peu comme avec les chiens). Pour dire les choses plus largement, je pense que les béquilles fascinent. Elles sont habitées d’un lourd paradoxe : à la fois rudimentaires, fondant leur principe sur celui, ancestral, de l’appui sur bâton, elles n’en nécessitent pas moins de leur utilisateur une démarche assez moderne, tout en force et en souplesse, où les membres porteurs doivent être gainés (épaules, avant-bras) et le reste suffisamment relâché pour maintenir l’équilibre. Le résultat, quand il est réussi (il faut un minimum de souplesse et d’agilité naturelles) est assez beau à voir. Chaque pas, sur béquille, est un saut à cloche-pied retenu, ralenti, pris dans les rouages d’un mouvement de bascule douce ; la danse n’est pas loin. Tout cela a de l’allure. »

Avec des béquilles, tout les repères du narrateur sont chamboulés. Tous ces petits gestes simples de la vie quotidienne sont à revoir à l’aune des béquilles, qui handicapent au moins autant qu’elles soutiennent.
Solitaire, le narrateur a pour unique compagnie une amie et voisine, Becky, qui vient d’abord l’aider plusieurs fois par jour. Avant que la jeune peintre décide qu’il lui est plus pratique d’emménager chez lui. Cette compagnie féminine inédite n’est pas pour déplaire au narrateur, mais Becky a déjà un petit ami, Rütt, un baroudeur allemand, toujours aux quatre coins du globe – il fait depuis deux ans un tour du monde à vélo.

Sans grande prétention littéraire – me semble-t-il – Les béquilles est un sympathique roman qui annonçait déjà le talent, confirmé par la suite, de l’auteur. Dans ce roman, comme dans Un vigile, Patrice Pluyette parvient à faire d’un rien (un orteil cassé, le quotidien d’un gardien de nuit) une œuvre littéraire, avec l’humour et la truculence qui le caractérisent.

Les béquilles, de Patrice Pluyette, Maurice Nadeau (2004), 106 pages.

Tohu-bohu est un recueil de nouvelles noires du duo Jean-Bernard Pouy & Marc Villard paru en Rivages/Noir en 2008.


Résumé

Une vache, un cheval, une bonne soeur stripteaseuse, un tueur à gages, un renard révolutionnaire, un éditeur sans scrupules, un frigo (!), un père qui menace de se « casser à Létrangeais », et bien d’autres…
Autant de personnages qui peuplent ces improbables nouvelles – souvent drôles – signées Jean-Bernard Pouy et Marc Villard.

Mon avis

Plutôt que de le paraphraser inutilement, laissons l’éditeur nous expliquer le concept de ce sympathique recueil.

Jean-Bernard Pouy et Marc Villard ont écrit, chacun de leur côté, six nouvelles ; à charge pour l’autre de « sampler » chaque texte, c’est-à-dire, selon l’humeur, de le poursuivre, d’en donner un autre aperçu, de s’intercaler dans une ellipse, voire d’en contredire une vision ou une stylistique. »

Si vous ne connaissez pas encore les deux auteurs, ce recueil peut-être l’occasion de découvrir leur travail, tantôt sérieux tantôt farfelu, quand ce n’est pas les deux à la fois. Après Ping-Pong (où ils se renvoyaient la balle) et avant Zigzag (où ils slalomaient en parallèle sur les thèmes favoris de l’autre), les voici au meilleur de leur forme.

« Au début, je survivais chez Total Confort. C’était un peu le souk, côté stockage, et j’ai dû patienter deux semaines à trois mètres des canapés.
Ils se prennent tous pour des convertibles. Abrutis. Après, le patron des stocks – Raoul Meunier – nous a bien séparés : les frigos devant, les canapés derrière.
Ils chauffent trop leur stocks chez Total, c’est pas bon pour les moteurs. Puis un mardi matin, putain je m’en souviens parfaitement, Raoul m’a monté avec le vieux Frigeavia dans le hall d’exposition. J’étais le seul Millénium métallique. Couleur gris métallique, je veux dire. Double panier à crudités, deux bacs pour le beurre, une rampe horizontale pour les bouteilles et un freezer gris avec des rayures blanc cassé. Le look impérial. »

Les textes, souvent très courts, sont majoritairement des nouvelles à chute et pour la plupart humoristiques, pour ne pas dire loufoques. Vous admettrez que faire d’un frigo le personnage principal d’une nouvelle policière n’est pas monnaie courante. Malgré les vingt-quatre nouvelles annoncées par l’éditeur, le recueil en compte en vérité vingt-cinq car un texte de Gilles Mangard (autour du jazz), auquel rendent hommage Marc Villard puis Jean-Bernard Pouy, est inclus dans le livre.

Rivages disait que Zigzag, sorti de leur « atelier de littérature policière expérimentale est un concentré d’humour décapant, de fantaisie, de punch et de science du récit court ». On peut en dire autant pour Tohu-bohu, et si l’on peut se méfier des boniments des éditeurs avec raison, vous pouvez croire Rivages sur ce coup-là.

Bienvenue dans l’univers décalé de Jean-Bernard Pouy et Marc Villard, qui sont parmi les meilleurs duettistes de la nouvelle noire, affutée et poilante. À déguster au compte-gouttes ou d’une traite, sans modération mais avec le sourire.

Tohu-bohu, de Marc Villard & Jean-Bernard Pouy, Rivages/Noir n°673 (2008), 217 pages.