Articles Tagués ‘humour noir’

Jacqui (1984) est un roman de Peter Loughran paru chez Tusitala dans une traduction de Jean-Paul Gratias en 2018.

pol_cover_32138Résumé

Dès les premières pages, le narrateur nous explique qu’il doit se débarrasser d’un cadavre. On apprend rapidement qu’il s’agit de celui de Jacqui, une femme qu’il a rencontré et qui lui a causé bien des soucis. Petit à petit, on vient à en savoir plus sur les raisons qui l’ont poussé à commettre ce crime et les circonstances du décès puis de la dissimulation du corps.

Mon avis

On ne sait presque rien de l’Anglais Peter Loughran, auteur de trois romans entre 1966 et 1990. Pour dire le mystère, on ne sait même pas s’il vit encore, ce qui nous vaut ce rare avertissement en début d’ouvrage : « Malgré les recherches de l’éditeur, ni l’auteur ni ses ayants droits n’ont pu être retrouvés. » Son premier roman, The Train Ride (1966) est devenu un Série Noire fameux traduit par Marcel Duhamel en personne : Londres Express. Il est cité en ces termes par Jean-Bernard Pouy dans Une brève histoire du roman noir : « Dans le genre de lecture dont on se souvient à jamais, il y a obligatoirement Londres Express. » Pas étonnant que Tusitala, éditeur de romans atypiques, fort joliment habillés qui plus est, se soit intéressé à ce Jacqui, traduit par Jean-Paul Gratias.

« Vous avez déjà tué quelqu’un ? Et puis tenté de vous débarrasser du cadavre ? Le corps humain, c’est un truc incroyablement difficile à faire disparaître. »

Original, surtout pour l’époque – la première version du texte, intitulée Dearest, est parue en 1983 – Jacqui est un roman à la fois étonnant et sans surprises. Sans surprises – ou très peu – parce qu’on connaît dès le départ le sort funeste de Jacqui et que les raisons ayant poussé la narrateur à commettre l’irréparable ne sont pas d’une originalité folle.
Étonnant, car peu de livres, surtout alors, nous ont immergés à ce point dans la psyché d’un homme devenu assassin. Un homme plutôt ordinaire d’ailleurs, malgré une misogynie prononcée et une inclination à la misanthropie. Son témoignage – qui s’approche parfois de la confession – courant sur près de 250 pages, lassera peut-être certains lecteurs. Pendant deux tiers du roman, le narrateur s’épanche sur sa vie, sa rencontre avec Jacqui, leur histoire commune et assure sa défense à force d’arguments plus ou moins discutables. Dans un second temps, il nous explique par le menu comment il a procédé pour cacher sa mort et s’éviter les ennuis. Aucune autre voix ne nous donne des informations sur cette histoire, entièrement racontée par l’assassin à la première personne. Ce qui fait qu’on en vient peu à peu à le comprendre. À lire toutes ces justifications livrées avec aplomb, pour un peu, on l’excuserait presque, ce qui est assez troublant (et sans doute tout à fait voulu). La conclusion est à l’image du récit, originale et non dénuée d’un certain humour noir très british.

« On dit que l’amour est aveugle. Ma foi, je crois bien qu’il est sourd, muet, et débile mental par-dessus le marché. »

S’il n’est pas le seul roman mettant en scène un assassin dans une narration à la première personne, loin de là, Jacqui, dérangeant et habilement amené, est l’un des plus captivants du genre et on comprend pourquoi les éditions Tusitala l’ont sorti de l’oubli.

Jacqui (Jacqui, 1984), de Peter Loughran, Tusitala (2018). Traduit de l’anglais (Angleterre) par Jean-Paul Gratias, 247 pages.

Fin de siècle est un roman de Sébastien Gendron paru le mois dernier à la Série Noire (Gallimard).

51hwkpsxzolRésumé

Un meurtre sordide dans une villa luxueuse de la Côte d’Azur. Un millionnaire voleur et massacreur d’œuvres d’art. Des océans vidés de bateaux et de poissons à cause du retour à la vie de gigantesques mégalodons. Un couple fuyant l’ennui de son morne quotidien d’ultrariches. Un saut depuis la mésosphère à faire passer Baumgartner pour un sportif du dimanche.

Mon avis

Autant d’éléments venant s’imbriquer – ou plutôt se télescoper – pour constituer Fin de siècle, un roman aussi difficile à résumer qu’à faire rentrer dans un case. Vrai-faux polar déjanté, il pourra ravir des amateurs de noir comme en laisser d’autres, dubitatifs, sur le bord du chemin.
Après quelques romans chez Baleine (Quelque chose pour le week-end, Taxi, Take Off and Landing) et Albin Michel (on se souvient de Road tripes), voici l’entrée de Sébastien Gendron à la Série Noire, sous la houlette de Stéphanie Delestré.
L’humour et l’absurde sont toujours très présents, les références et autres clins d’œil innombrables. On sent que l’auteur a pris beaucoup de plaisir à l’écrire et qu’il en prend tout autant à entrer en connivence avec le lecteur. Pour certains, cela fonctionnera à merveille. Pour d’autres, ce sera plus compliqué. La faute à un scénario parfois par trop décousu et à des personnages auxquels on ne peut guère s’attacher. De toute façon, il ne vaut mieux pas car peu d’entre eux s’en sortiront indemnes, l’hémoglobine coulant à flots dans ce texte hommage aux films de série B.
Malgré un côté « divertissement » visiblement assumé, Sébastien Gendron n’hésite pas à pointer du doigt certaines dérives de notre société en premier lieu desquelles la concentration de fortunes considérables par quelques ultrariches ayant l’appât du gain comme credo – avec toutes les incidences que cela peut avoir pour le reste de la société, voire pour la planète. Et si les plus grands requins n’étaient pas ceux que l’on croit ?

Certains trouveront sans doute à redire à l’ajout de ce type de texte – plus une farce noire qu’un véritable roman policier – au catalogue de l’illustre Série Noire. Les autres, amateurs de Jean-Bernard Pouy, Tim Dorsey et autres Carl Hiaasen ou non, retiendront sans doute d’avantage les quelques heures de plaisir littéraire que leur aura procuré ce sympathique ouvrage.

Fin de siècle, de Sébastien Gendron, Gallimard/Série Noire (2020), 229 pages.

Un été sans dormir (Een Zomer zonder slaap) est un roman de Bram Dehouck paru chez Mirobole en 2018 et traduit du néerlandais par Emmanuèle Sandron.

un_ete_sans_dormir_couv3Résumé

Windhoek, paisible village belge.
Il suffit parfois d’un rien pour que la quiétude ordinaire vire au chaos. Une catastrophe naturelle. Un explosion malencontreuse. Un attentat. Un enlèvement. Ici, rien de tout ça. C’est l’installation de quelques malheureuses éoliennes qui va, sans que personne ne le sache encore, précipiter le village dans l’horreur. Le boucher, rendu fou par ce bruit incessant qui semble ne déranger personne d’autre que lui, perd le sommeil et travaille de plus en plus mal. A tel point que sa femme le retrouve endormi dans son atelier de préparation, la tête littéralement dans le pâté. Un non-événement a priori, mais qui va être le point de départ d’une série de catastrophes en cascade dont peu à Windhoek sortiront indemnes.

Mon avis

Amateurs de littérature sérieuse, fuyez ! Pour son deuxième roman (le premier traduit en français), Bram Dehouck sort l’artillerie lourde. Proposé par Mirobole – dans une traduction du néerlandais d’Emmanuèle Sandron récompensée par le Prix SCAM-SACD – ce polar « belge et méchant » s’inscrit dans la lignée d’autres titres drolatiques proposés par la maison, à commencer par ceux de S. G. Browne.

S’il s’agit bien là d’un pur divertissement noir, qu’on verrait bien adapté au cinéma façon Tarantino ou Rodriguez, l’exigence littéraire est de mise, en particulier dans la construction de l’intrigue. Les personnages sont assez nombreux mais pas suffisamment pour qu’on s’y perde. Ils sont représentatifs de la vie d’un petit village. On a affaire, en plus du boucher insomniaque et de sa famille, à une jeune femme en recherche d’emploi nouvellement installée, à un facteur en proie à des soucis gastriques, à un vétérinaire cocu, à un pharmacien raciste, à un immigré, etc. C’est grand-guignolesque mais totalement assumé et assez malin, si bien que même les idées les plus caricaturales – comme le fils du boucher qui stoppe la viande au grand dam de ses parents pour séduire la jeune fille de ses rêves, végétarienne convaincue – passent comme une lettre à la poste. Enfin, quand le facteur est en état de faire sa tournée…

Surtout, l’auteur a particulièrement travaillé les changements de points de vue. L’effort pour offrir des transitions intelligentes est louable et nous permet souvent de revivre les mêmes événements selon divers angles. Et puis, sans que cela ne soit l’intérêt principal du livre, on sent que Bram Dehouck prend un malin plaisir à égratigner certains comportements et certaines idées de ses compatriotes, ce qui ne gâte rien.

Vous l’aurez compris, Un été sans dormir est un roman qui ne se prend pas au sérieux et ne conviendra assurément pas à tout le monde. Les lecteurs qui ne sont pas contre une tranche de rigolade foutraque devraient néanmoins trouver leur compte avec cette farce noire dont tout le monde est plus ou moins le dindon.

Un été sans dormir (Een Zomer zonder slaap, 2011), de Bram Dehouck, Mirobole/Horizons Noirs (2018). Traduit du néerlandais (Belgique) par Emmanuèle Sandron, 250 pages.