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Une terre si froide est le cinquième roman de l’Irlandais Adrian McKinty. Il est paru en 2013 dans la « Cosmopolite » de Stock, dans une traduction de Florence Vuarnesson.

Résumé

Carrickfergus, Irlande du Nord, 1981.
L’Ulster est en fusion, les forces de l’ordre sur les dents. Les grévistes de la faim sont dans un état critique mais Thatcher ne « cédera rien face aux terroristes ». Dans ce chaos, Sean Duffy et ses collègues essaient de faire leur boulot tant bien que mal.
Un homme est retrouvé mort, tué par balle, avec une main coupée et une partition d’opéra dans le fondement. Lorsqu’on en retrouve rapidement un second dans le même état, l’inspecteur Duffy pense que le moment était mal choisi pour que débute ce qui semble être une affaire de tueur en série d’homosexuels.

Mon avis

« – La main d’un autre à côté du cadavre ? Mais qu’est-ce que c’est que cette affaire ?
C’est pas fini.
J’écoute.
Il avait aussi du sperme dans le cul. Possible qu’il ait été violé post mortem. Violé, un morceau de musique dans le cul, une main sectionnée. On est en terrain bizarre sur ce coup-là, Crabbie. »

Une terre si froide – dont le titre original, The Cold Cold Ground, est issu d’une chanson de Tom Waits, d’ailleurs mise en exergue – est le premier roman d’une trilogie mettant en scène l’inspecteur Sean Duffy. Pour autant, ce n’est pas le premier roman d’Adrian McKinty, qui a signé précédemment quatre romans noirs, tous parus à la Série Noire entre 2007 et 2009.

« Un monde effondré. Belfast, ville perdue. Avec ses usines en ruines, ses pubs incendiés, ses clubs à l’abandon. Ses boutiques barrées de grilles antibombes. Ses postes de contrôle, ses postes de fouille. Ses commissariats de police aux murs blindés.
Voitures cabossées. Voitures désossées montées sur briques.
Chiens errants. Graffitis sectaires. Fresques de paras cagoulés.
Maisons murées, détruites par les bombes incendiaires.
Maisons sans yeux.
Fenêtres brisées, miroirs brisés.
Des enfants qui jouent sur des tas d’ordures et dans les cratères des bombes, qui rêvent d’être n’importe où, mais ailleurs.
L’odeur de la tourbe et du gasoil, et des cinquante mille cordons ombilicaux de fumée noire unissant la cité grise au ciel gris. »

L’auteur parvient à nous plonger directement dans l’Ulster des années 1980, où la tension est palpable à tout moment. Si l’on croise bien Margaret Thatcher, Bobby Sands ou Gerry Adams, et que l’ensemble tient la route historiquement, Adrian McKinty ne tombe jamais dans l’écueil de l’exposé d’histoire. Sans doute parce qu’il n’a pas eu besoin de documentation approfondie pour connaître ce pan du passé récent de l’Irlande. Né à Carrickfergus, il l’a vécu lui-même. Membres de l’IRA et des autres mouvements indépendantistes contre Bobbies de la « Dame de fer », Bobby Sands et ses collègues qui se laissent mourir dans la prison de Long Kesh, explosions à tout-va, etc. Tout y est, y compris les décors désolés d’une Belfast en état de siège. L’auteur soigne ses descriptions et lorsqu’il nous donne à voir la vie d’alors dans les quartiers prolétaires de la capitale, on n’est pas loin des décors d’un film de Ken Loach.

« Milebush Tower. Encore un de ces groupes d’immeubles bétonnés à quatre étages et peints dans des tons de bouse, qui ont poussé dans les lotissements sociaux défavorisés d’Ulster des années 1960 à 1980. Froids, humides et comme délibérément laids. Le jour où l’office du logement d’Irlande du Nord vous donnait les clés, ils vous remettaient sans doute en même temps une brochure d’information sur le suicide. »

Adrian McKinty nous rend vite Sean Duffy sympathique. Catholique et flic chez les protestants, il a deux bonnes raisons d’être assassiné, ce qui l’oblige à vérifier sa voiture avant chaque déplacement. Homme intègre au franc-parler absolu, il n’est pas toujours très bien vu par la hiérarchie mais ses états de service parlent pour lui. Solitaire, Duffy rencontre pour les besoins de l’enquête le Dr Cathcart, une belle légiste qui ne le laisse pas insensible.

« – T’es catholique, toi ?
Eh ouais, bien vu.
L’autre crache par terre.
Un enfoiré de traître, voilà ce que t’es. Payé par la Couronne, putain. Et tu dors comment la nuit ?
Je me penche vers lui, si près que mon nez touche presque le sien, qu’il a pointu.
– Généralement sur le côté gauche, avec un bon oreiller moelleux et mon pyjama préféré, où y a marqué L’homme qui valait trois milliards, je lui débite avec la voix de Clint Eastwood. »

Si le roman vaut sans doute davantage pour son décor, l’intrigue n’en est pas moins solide et tient le lecteur en haleine jusqu’aux ultimes révélations, qui interviennent dans les toutes dernières pages.

Premier roman mettant en scène Sean Duffy, Une terre si froide remplit parfaitement son rôle : nous donner envie de lire les suivants – on peut d’ores et déjà retrouver l’inspecteur dans La nuit, j’entends les sirènes. Héros attachant, décors excellemment décrits, intrigue efficace, ce premier opus place la barre très haut. Le polar irlandais avait Ken Bruen et Sam Millar ; il a maintenant aussi Adrian McKinty.

Une terre si froide (The Cold Cold Ground, 2012), d’Adrian McKinty, Stock/La Cosmopolite (2013). Traduit de l’anglais (Irlande) par Florence Vuarnesson, 390 pages.

On the Brinks, paru aux éditions du Seuil l’an dernier n’est autre que l’autobiographie pas piquée des vers du romancier nord-irlandais Sam Millar.

Résumé

On the Brinks, c’est l’autobiographie d’un gamin de Belfast devenu millionnaire aux États-Unis, l’histoire d’un homme qui aura finalement passé une grande partie de sa vie en prison. Cet homme, c’est Sam Millar, auteur de romans noirs comme Redemption Factory, Poussière tu seras ou plus récemment Les chiens de Belfast.

Mon avis

Privilégiant une trame chronologique, le Nord-Irlandais commence par nous raconter ses premières années à Belfast, dans des conditions déjà pas faciles. La maisonnée n’est pas riche, et surtout, la tension entre catholiques (sa famille l’est) et protestants est plus que palpable.

Jeune adulte, Sam Millar prend fait et cause pour l’IRA (Armée républicaine irlandaise) et se retrouve assez rapidement incarcéré dans la célèbre (et terrible) prison de Long Kesh. Pour militer contre la suppression par le gouvernement britannique du « statut spécial » réservé aux terroristes nord-irlandais, il devient l’un des ces fameux Blanket Men (refusant d’enfiler la tenue des prisonniers de droit commun, ils n’ont rien d’autre que leur couverture pour se « vêtir »). Il consacre ainsi une importante partie de son récit à cette expérience traumatisante qui, on peut le comprendre, l’a profondément marqué.

Privations, humiliations, tortures, ces militants de l’indépendance nord-irlandaise ont vécu pendant des années un enfer innommable, à mille lieues des habituelles préoccupations des États occidentaux concernant les droits de l’homme.

Dans un second temps, ces Blanket Men passent à un autre moyen de contestation connu sous le nom de Dirty Protest (protestation par la saleté) : ils refusent de se laver, de se raser ou de se couper les cheveux tant que leurs revendications n’auront pas été entendues. Si ses codétenus abandonnent peu à peu le combat au fil des années, Millar se retrouve parmi les derniers irréductibles, ce qui lui vaudra une grande notoriété dans son pays. Il assiste aussi de près, mais sans y prendre part, aux grèves de la faim ayant conduit à plusieurs décès dont celui du célèbre Bobby Sands.

« Y a quelque chose qui cloche chez ce type, se plaignit Jameson au père de Mac, John, pendant qu’ils comptaient les gains de l’équipe de la tranche quatre heures-midi. Et son accent bidon me rend dingue.

– Il ne boit pas, répondit John en descendant son deuxième grand whisky de la journée. Ne fais jamais confiance à un type qui ne boit pas. C’est comme si le pape baisait. C’est louche. »

Finalement libéré, Sam Millar décide de tenter sa chance de l’autre côté de l’Atlantique pour y démarrer une nouvelle vie. Assez rapidement, il se retrouve employé dans des casinos illégaux ce qui lui vaut quelques péripéties, qu’il relate ici avec brio. Il nous raconte enfin comment il a imaginé et mis en place le casse d’un dépôt de la Brinks qui l’a rendu célèbre et qui reste aujourd’hui encore l’un des braquages les plus importants de l’histoire des Etats-Unis, Millar et ses complices étant repartis avec quelque 7,4 millions de dollars.

Si tout le monde peut raconter sa vie, il en est quand même qui sont plus intéressantes que d’autres. À cet égard, le parcours hors-du-commun de Sam Millar place la barre très haut et n’a rien a envier à certains polars. Écrit avec une belle plume, le texte de Sam Millar, fort et poignant mais aussi drôle par moments est sans doute amené à figurer en bonne position parmi les classiques du genre.

On the Brinks (On the Brinks, 2009), de Sam Millar, Seuil (2013). Traduit de l’anglais (Irlande) par Patrick Raynal, 359 pages.