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Petite Louve est un roman de Marie Van Moere paru à La Manufacture de livres en 2015.

petite_louveRésumé

Il y a la mère. Il y a la petite.
La petite est une ado presque comme les autres. Mutique, Dr. Martens aux pieds, elle aime lire et écouter la musique de son Ipod. Si elle n’est pas tout à fait comme les autres et souffre encore de réactions étranges au contact des gens, c’est que la petite a été violée.
La mère est seule depuis cette histoire qui a fait voler son couple en éclats. Le père n’a pas supporté le quotidien avec deux femmes brisées. La faute à un vice de procédure, le violeur n’a pris que quelques années de prison. Alors la mère a décidé de l’attendre à sa sortie et de rendre la justice à sa façon.
Puis ce sont les frères de ce dernier qui veulent la peau de la mère. Et de la petite tant qu’à faire, vu que c’est à cause d’elle que tout ça a commencé.

Mon avis

Pour son premier roman – qui est d’ailleurs le seul à ce jour – Marie Van Moere n’y va pas avec le dos de la cuiller. L’action et la tension sont présentes dès le départ du roman qui voit la mère fuir Marseille avec la petite. Direction la Corse, au débotté, pour mieux tromper l’ennemi. Les chapitres sont courts, incisifs et l’auteur leur a donné des titres qui sont sont autant de verbes courants à l’infinitif : enterrer, traverser, échouer…

« Ses nerfs se tendaient. Elle ne partirait pas sans un livre en vacances avec sa mère. Mais comment savoir ? Avec ceux qu’elle n’avait pas lus, elle pourrait être déçue. Un cachalot plongea et la petite l’imagina dans les abysses. Elle retourna vers son placard et se rassit en tailleur, Moby Dick, elle serra le livre contre elle un moment. C’était celui-là qui voyagerait avec elle. »

Bien qu’elle aille droit au but et sans prendre de pincettes, l’auteur ne laisse pas ses personnages sans sentiments, bien au contraire. On ressent fortement les émotions des deux femmes sans que l’auteur ait besoin de s’étendre outre mesure. La petite, mal dans sa peau, qui essaie d’oublier, voire de s’oublier, en se créant un cocon de livres et de musique. La mère, qui se sent coupable pour sa fille et dont la rage, inextinguible, ne s’éteindra, éventuellement, qu’une fois cette page tournée.

« Elle évacua les pelletées et supporta l’écorchure tel Saint-Barthélémy, vertu de la souffrance physique dans l’oubli du gluant. Elle lui a tiré une balle dans la tête alors qu’il était allongé à terre, persuadé de se faire sucer. En quittant la boîte de nuit, ils avaient roulé deux bons kilomètres sur les rares pistes des calanques pour s’entreprendre quelque part. C’est ce qu’elle lui avait fait miroiter dans le fond des yeux. Regard de louve que savent lancer les femmes, auquel les hommes ne résistent pas toujours. En guise d’étoiles, il avait un trou noir à la place de ce qui ne convenait assurément plus de nommer visage, portrait au vrai par une élève de Bacon. Elle y était presque et parviendrait à l’enterrer, sa fosse atteignait le mètre de profondeur. Il lui semblait y être depuis une éternité. Au loin, l’Ouest et l’Est se préparaient en vue du combat lumineux de l’aurore. »

Forcément, les frères du violeur, bien que pas très futés, vont retrouver la trace des deux femmes. Forcément, ce genre d’histoire ne peut pas bien se terminer pour tout le monde.
Mais là où une histoire de vengeance et de fuite somme toute assez classique dans sa trame aurait pu faire pschitt, Petite louve se lit d’une traite et secoue durablement le lecteur. Grâce à la force de l’écriture surtout, mais aussi à quelques rebondissements pas piqués des hannetons et au cadre assez atypique – l’auteur vit en Corse et donne à voir l’île de Beauté avec réussite.

Si le texte n’est pas à conseiller à tout le monde en raison de sa thématique et de la violence – sous plusieurs formes – qui en découle, ce premier roman fait fort. Le portrait sans fard de deux femmes que la vie n’a pas épargnées mais qui s’aiment à leur façon et essaient de s’en sortir. Coûte que coûte ! A la dure !

Petite Louve, de Marie Van Moere, La Manufacture de livres (2015), 267 pages.

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Gran Madam’s, paru en février dernier à la Manufacture de livres, est le premier roman d’Anne Bourrel.

Résumé

Virginie, jolie jeune femme, est devenue Bégonia Mars lorsqu’elle a commencé à se prostituer pour pouvoir poursuivre ses études de lettres. En se lançant dans cette activité lucrative, elle pensait tout maîtriser. Mais rapidement, Ludo l’a privée de liberté, privée de tout plaisir. Son impitoyable mac a fait de sa vie une morne succession de passes.
Aidé de Bégonia et du Chinois, Ludo décide d’éliminer le Catalan, devenu trop encombrant. La chose accomplie, le trio décide de quitter La Jonquera le temps que les choses se tassent. Sur la route, ils vont croiser le chemin d’une adolescente en fugue.

Mon avis

En préambule, signalons que Gran Madam’s – nom de l’établissement dans lequel travaille Bégonia – traite du plus vieux métier du monde (mais pas seulement). Anne Bourrel aborde le sujet sans voyeurisme mais frontalement, en adoptant le point de vue de la prostituée. De fait, certaines scènes assez crues pourront choquer les lecteurs les plus prudes. Hormis quelques passages dialogués, qui s’apparentent dans la forme à du théâtre, le roman est narré à la première personne, Bégonia nous racontant son quotidien de prostituée sous l’emprise de son mac, puis la fuite du trio après le meurtre du Catalan.

« Les nuits sont longues l’été quand on a tué quelqu’un. Dans la journée, le ciel est bleu mais il écrase. J’en suis venue à souhaiter être morte à sa place. Être morte à la place du Catalan. J’en suis venue à souhaiter qu’on nous retrouve, qu’on nous arrête, qu’on nous juge. Qu’on nous vomisse. Qu’on nous le dise enfin qu’on est des horreurs. Il me faudra garder ça tout le temps collé au corps ? La mort du Catalan collée au corps ? »

Durant leur virée, ils tombent sur une jeune fugueuse quelque peu enrobée et pas spécialement paniquée (elle n’en est pas à sa première escapade). Ils décident de la ramener chez elle. Les parents de Marielle leur en sont reconnaissants et leur proposent de rester quelque temps chez eux. Nous sommes en été, il fait très chaud, et le trio partage son temps entre les coups de main au couple, qui tient une station-service, et le farniente, bronzage, repas arrosés qui n’en finissent plus, piscine, etc. Les habitants du village ne voient pas tous d’un bon œil leur arrivée, les jugeant un peu louche, et commencent à jaser derrière leur dos.

« Au Gran Madam’s, je ne possédais qu’un seul livre, celui que j’avais dans la poche de mon manteau le jour où ils ne m’ont pas laissée repartir. C’était une traduction d’une pièce de Sarah Kane. J’ai demandé à Ludovic qu’il m’apporte d’autres choses et des romans aussi, mais il ne l’a jamais fait. Il me menaçait souvent de me confisquer mon unique bouquin. Je le cachais dans des endroits différents, dehors le plus souvent, dans un trou sous la haie qui entourait la boîte, bien emballé dans deux ou trois sacs en plastique. J’allais toujours le rechercher de nuit. De jour, il ne fallait même pas y penser. […]
Il n’a rien voulu savoir et l’a déchiré et l’a jeté par la fenêtre. Ça a fait un bruit d’oiseau apeuré, les pages du livre jeté.
Pas de livre et c’est tout, il a gueulé. Il m’a tiré les cheveux et m’a envoyé un coup de poing dans le ventre en me traitant de grosse emmerdeuse d’intello de ses deux. J’ai retrouvé quelques pages derrière un massif juste sous ma fenêtre et je les ai glissées dans mon Sarah Kane que je chérissais encore plus qu’avant. J’aurais tellement aimé avoir plein de livres à lire. »

Assez court – à peine deux-cents pages –, Gran Madam’s est joliment écrit et parfois très émouvant, comme lorsque Virginie nous raconte son amour de la lecture, plaisir innocent que lui a pourtant interdit Ludo. Si l’on se doute que tout ne va pas forcément très bien se terminer, Bégonia profite de la virée pour profiter de nouveau à des plaisirs simples : lire, se baigner, prendre le soleil, ou encore flirter avec Ali, joli métis qui ne semble pas non plus indifférent aux charmes de la jeune femme.

Sur un sujet pas forcément facile à traiter, Anne Bourrel s’en sort admirablement. L’écriture de ce drame – son premier roman – est très agréable à lire et semble présager de bonnes choses. Espérons qu’elle en écrira d’autres, au moins aussi bons.

Gran Madam’s, d’Anne Bourrel, La Manufacture de livres (2015), 187 pages.

Grossir le ciel est un roman de Franck Bouysse paru en 2014 à la Manufacture de livres.
Il figure parmi les finalistes du Trophée 813 du meilleur roman francophone.

Résumé

Les Doges, petit village des Cévennes, entre Mende et Alès. C’est là que vit Gustave Targot depuis toujours. Pas de femme, pas d’enfants, pas vraiment d’amis non plus : la seule compagnie de Gus se résume à Mars, son chien, Abel, son voisin, et à ses quelques vaches, dont il prend grand soin. Une vie tranquille, sobre mais plutôt heureuse. Jusqu’à ce jour de janvier 2007 où meurt l’Abbé Pierre et où Gus découvre une grosse tache de sang dans la neige, non loin de la ferme d’Abel.

Mon avis

Franck Bouysse, qui n’en est pas à son premier roman, sait y faire pour hameçonner son lecteur dès les premières pages. Comme Gus, nous sommes curieux de savoir comment vont – mal – tourner les choses à partir de la découverte de la tache de sang. Car il ne fait rapidement guère de doute que les choses ne vont pas aller dans le bon sens.
Bien qu’il soit particulièrement bourru – c’est peu de le dire – et quelque peu misanthrope, Gus n’est pas un mauvais bougre, et l’auteur parvient à nous le rendre plutôt sympathique au fil des pages.

« Une fois sur place, il décapa la couche de neige, puis arracha deux piquets pourris. Il fit ensuite des trous à la barre à mine avant de présenter deux piquets neufs qu’il enfonça à grands coups de masse claquant comme des détonations d’arme à feu, ricochant de loin en loin dans le brouillard. Après quoi, il démêla le fil de fer sans le remplacer, puis le rajusta en rangs équidistants qu’il fixa à l’aide de cavaliers. Il avait toujours eu l’habitude de bien faire les choses, de prendre son temps pour que le résultat soit à la hauteur de son ambition, parce que la contrainte des efforts supplémentaires exigés étaient bien moindre que l’insatisfaction d’un travail bâclé. Il en avait fait l’expérience plus d’une fois quand il était bien plus jeune et qu’il ne mesurait alors pas les choses et leur impact avec la même toise qu’aujourd’hui. »

Contrairement à l’effervescence qui nous est souvent servie dans les polars urbains, ce roman épouse le rythme de vie de ses protagonistes. Franck Bouysse prend son temps pour brosser ses personnages, nous donner à voir les bucoliques paysages des campagnes cévenoles ou même nous décrire le quotidien de la vie paysanne. Tous les auteurs ne peuvent pas raconter un vêlage comme si on y était sans que cela ne soit rébarbatif pour un sou.

Le romancier ne laisse pas pour autant l’intrigue de côté, et l’angoisse qui monte peu à peu en Gus, lequel voit un peu partout des signes lui inspirant de mauvais pressentiments, est communicative. Il se met peu à peu à suspecter tout le monde, à commencer par Abel.
Le final concluant ce drame annoncé est à l’image du roman : rude, beau, poignant.

Campagne profonde, rigueurs hivernales, protagoniste solitaire amoureux des bêtes… : Grossir le ciel partage bien des points communs avec l’excellent Julius Winsome. Et Franck Bouysse n’a même pas à souffrir de la comparaison avec Gerard Donovan car là aussi, l’écriture est belle, parvenant sans mal à dépeindre la rudesse de la nature et de ses habitants. À tel point que le titre n’aurait pas dépareillé dans la collection française de Gallmeister, si tant est qu’elle existât.

Grossir le ciel, de Franck Bouysse, La Manufacture de livres (2014), 198 pages.

Les rêves de guerre, paru en avril 2014 à la Manufacture de livres, est le second roman de François Médéline, après La politique du tumulte. Signalons, comme souvent chez cet éditeur (Back Up, Petite Louve, Gran Madam’s…), que la couverture est fort agréable à l’œil.


Résumé

1989. Michel Molina est inspecteur au SRPJ de Lyon. Lorsqu’il apprend qu’un Écossais, Paul Wallace, a été retrouvé noyé sur les bords du Léman et que le principal suspect est Jean Métral, cela ne peut que l’intriguer. En effet, Molina connaît bien ce coin pour avoir grandi à Yvoire. En 1969, alors qu’il n’avait que 17 ans, c’est Ben, le fils de Paul Wallace et meilleur ami de Michel, qui était assassiné, et déjà le même Métral qui fut désigné coupable et incarcéré. Cette « coïncidence » est trop louche pour Molina, qui décide de se rendre sur place, contre l’avis de ses supérieurs et sur ses congés, accompagné d’un collègue, le revêche inspecteur Grubin.

Mon avis

Le roman s’ouvre, le temps de quelques pages, en 1944 et sur des personnages qui viennent de s’évader du camp de Mauthausen. Sans trop rien dévoiler, on peut dire qu’on sera amenés à les recroiser.
On se retrouve ensuite en 1989, à suivre l’enquête officieuse de Michel Molina, amené vingt ans plus tard à retourner dans la région de son adolescence. Forcément, il y retrouve des (ex-)amis et des connaissances qui ne sont pas particulièrement ravi-e-s de le retrouver, surtout quand il s’agit de mettre son nez dans leurs affaires.

« Le vieux s’est rasé. Quand il est sorti de la salle de bains, il a allumé un cigarillo, s’est collé un bout de PQ sous le menton pour éponger une coupure. Son pantalon en velours était râpé au niveau des genoux, il flottait sur ses chevilles. Son gros orteil droit s’était frayé un chemin jusqu’au trou de ses chaussettes orange.T’es grande classe. Le vieux a maté le trou de sa chaussette, glissé les pouces sous ses aisselles. Il a haussé les épaules, pompé sur son cigarillo, ouvert le frigidaire, décapsulé une bière. Après la première gorgée, il a marmonné : Les goûts et les couleurs, ça se discute pas. Je me suis levé. J’ai pris un caleçon, un jean, un tee-shirt blanc à manches longues dans ma valise. Je suis entré dans la salle de bain. Le problème, c’est que t’as pas de goût et que t’aime trop les couleurs. »

François Médéline semble prendre plaisir à faire évoluer ses personnages dans les années 1980, distillant au fil des pages autant de petits détails de l’époque. Molina, avec ses fêlures et son sale caractère, est au moins aussi intéressant que « le Vieux », pourtant bougon, paraît sympathique. « C’est la vieille qui nous a conduits au deuxième ; soit c’était la femme du patron, soit c’était sa mère, aussi bien c’était les deux. » Pendant que Molina enquête, son collègue se croit déjà en préretraite, se contentant de parties de pêche sur le lac et de siffler tout ce qu’il trouve dans le frigo de l’hôtel.

Souvent déstabilisante et plutôt éloignée des canons du genre dans le fond (s’intéresser à la littérature, au métier d’écrivain et faire intervenir Bernard Pivot n’est pas chose fréquente dans le polar) comme dans la forme (ici, pas de chapitres ultra-courts ou de cliffhangers à gogo), l’intrigue tissée par François Médéline n’en est pas moins passionnante. Loin d’être cousue de fil blanc, et malgré un rythme plutôt lent, elle tient le lecteur en haleine sur la durée, lui assénant dans le final quelques rebondissements bien sentis. Malgré la noirceur générale, l’humour est un peu présent, surtout dans les dialogues (quelques « punchlines » savoureuses nous font sourire).

Les rêves de guerre, mêlant plutôt habilement intrigue policière, histoire, littérature et questionnements philosophiques, est une réussite dans son genre. Roman noir plus intelligent que la moyenne, il rebutera peut-être certains lecteurs qui le trouveront éventuellement trop difficile d’accès. Pour les autres, il donnera sans doute envie de poursuivre avec l’œuvre trop méconnue de François Médéline. Signalons que son premier roman, La politique du tumulte, est désormais disponible en poche.

Les rêves de guerre, de François Médéline, La Manufacture de livres (2014), 327 pages.

Un long moment de silence est le neuvième roman du Belge Paul Colize.

Il fait partie des finalistes du Prix Polars Pourpres.

Résumé

New York, 1948.
Le jeune Nathan Katz arrive à Brooklyn. Il a été recruté par « Le Chat », une organisation secrète qui traque et élimine les nazis responsables de la Shoah. En effet, comme les autres agents du réseau, Nathan a perdu une partie de sa famille dans les camps de la mort.

Le Caire, 1954.

Des hommes lourdement armés ouvrent le feu dans le hall de l’aéroport. Le bilan est très lourd : 21 morts, une trentaine de blessés. Des policiers de différents États ont beau collaborer, on ne connaîtra jamais l’identité des meurtriers, pas plus que les raisons de l’assaut. L’enquête est officiellement abandonnée en 1961.
Paris, 2012.

Stanislas Kervyn est le dynamique patron d’une entreprise spécialisée dans la sécurité informatique. Fils d’une des victimes de la « tuerie du Caire », il publie un livre proposant sa version des faits. Après avoir été invité sur le plateau d’une émission littéraire télévisée, il reçoit l’appel d’un vieil homme qui soutient avoir fait partie du commando ayant abattu son père.

Mon avis

Après avoir très agréablement surpris son monde avec le superbe Back Up, le Belge Paul Colize revient, toujours à La Manufacture des livres, avec ce Long moment de silence.
Différent par les thèmes abordés et le traitement des protagonistes, on trouve néanmoins des similitudes entre les deux romans, en particulier cette facilité qu’a l’auteur de jongler entre les personnages et les époques, les évènements réels et fictifs, sans jamais casser la dynamique du récit. C’est d’une telle fluidité que ça semble facile, quand bien même ça doit demander force travail et talent.
Par contre, les personnages, globalement sympathiques dans Back Up, sont ici plutôt antipathiques, pour ne pas dire détestables. Le jeune Nathan Katz, aussi naïf que manipulable, est loin d’être un héros. Quant à Stanislas, odieux avec ses collègues, il entretient des relations pour le moins particulières avec la gent féminine, qu’il ne voit que sous l’angle des relations sexuelles. Il classe chaque femme selon ce critère : baisable ou pas baisable. On le savait déjà, mais Paul Colize nous le prouve à son tour : il n’est pas nécessaire de proposer des personnages sympathiques pour accrocher le lecteur.
Ici, l’intérêt vient plutôt des quêtes des différents protagonistes, ainsi que des zones d’ombres concernant chacun. Habilement, l’auteur nous donne un peu de grain à moudre au fil des pages, avant que tout ne s’accélère dans un final aussi réussi qu’émouvant.

À la lueur de la postface (à ne lire qu’après avoir terminé le roman !), on comprend que cet opus qui semblait de prime abord un peu « froid » (de par le caractère de ses personnages notamment) est sans doute le plus personnel de l’auteur. Une belle réussite, déjà récompensée par plusieurs prix, qui vient confirmer qu’il faut désormais compter sur Paul Colize. On peut donc résider à Waterloo et collectionner les succès !
La Manufacture des livres a annoncé pour début mai le dixième roman de l’auteur. De nombreux lecteurs l’attendront de pied ferme, d’autant que son titre est pour le moins intrigant : L’avocat, le nain et la princesse masquée.

Un long moment de silence, Paul Colize, La manufacture de livres (2013), 469 pages.

Back Up est un roman du Belge Paul Colize publié par La Manufacture des livres en février 2012.

Il est récemment paru en poche en Folio Policier.
Il faisait partie des finalistes du Prix Polars Pourpres 2012.

Résumé

Berlin, 1967.
Les membres du groupe de rock Pearl Harbor décèdent les uns après les autres à différents endroits et dans différentes circonstances. A priori, rien de suspect. Ce n’est pas l’avis du batteur remplaçant du groupe, qui sait que les quatre musiciens venaient de terminer un enregistrement, dont il ne reste d’ailleurs aucune trace, et qu’ils étaient partis en vacances chacun de leur côté avec une grosse somme d’argent.
Bruxelles, 2010.
Un colosse est renversé par une voiture. L’homme ne meurt pas mais sombre dans le coma. Problème : il n’a aucun papier sur lui et sa disparition n’a pas été signalé. Personne ne sait qui il est.

Mon avis

Autant le dire de suite, Back Up m’a beaucoup plu. Mais sans doute plus pour la part qu’y occupe la musique, pour la plongée dans les années 1960, et pour ses personnages que pour l’intrigue policière elle-même.

« Nous sommes rentrés à la maison avec le disque de Chuck Berry. Ma mère a déclaré qu’elle n’allait rien rapporter à mon père, qu’elle lui raconterait que j’étais invité chez un copain samedi après-midi et que nous écouterions le disque le jeudi suivant.

Je n’étais pas conscient du risque qu’elle prenait en taisant mes mésaventures à mon père.

[…]

Le jeudi suivant nous avons sorti le disque de sa cachette. Nous sommes allés dans le salon, ma mère et moi, et avons ouvert le tourne-disque.

C’était un meuble monumental qui combinait une radio et un tourne-disque. Il sentait le bois frais et la cire d’abeille. La platine était équipée d’un système qui permettait de déposer plusieurs 45 tours l’un sur l’autre pour éviter de devoir faire des allées et venues. Un écusson métallique était fixée sur le couvercle, avec un chien-assis devant un vieux phonographe.

Nous avons déposé le disque et enclenché le mécanisme.

Dès les premiers accords, un fourmillement a parcouru mon corps. J’ai ressenti une irrésistible envie de me lever, de bouger, de gesticuler, de remuer mon cul et tout ce qu’il y avait moyen de remuer. Je ne comprenais pas pourquoi ces quelques notes provoquaient un tel effet.

C’était ça le rock’n’roll.

J’ai monté le volume. La guitare de Chuck m’emportait.

Ma mère s’est mise, elle aussi, à remuer le derrière. Mon frère est arrivé, l’air ébahi, en se demandant ce qui se passait. Il s’en est mêlé.

Nous nous sommes retrouvés tous les trois au milieu du salon, à danser comme des sauvages. Nous avons poussé le volume au maximum. Nous riions, nous criions, nous en avions mal au ventre.

Ce jour-là, le rock est entré dans ma vie pour ne plus en sortir.

De cet après-midi-là, je garde l’un des plus beaux souvenirs de ma vie. Maman dans sa si jolie robe jaune qui dansait le rock’n’roll en riant aux éclats. »

La musique, et en particulier le bon vieux rock’n’roll, est omniprésente au fil des pages, et ce pour notre plus grand plaisir. En plus, elle est loin d’être accessoire : le narrateur est batteur de rock, sa copine est chanteuse, et surtout, l’intrigue ne serait rien sans la musique, mais chut… n’en disons pas trop. Paul Colize aime cette musique, cela se sent, et il ne manque pas de nous délivrer de nombreuses références musicales au passage, que l’on retrouve compilées en fin d’ouvrage.

Avec les personnages musiciens et leur entourage, on (re)vit les nuits folles des années 1960, notamment celles de Berlin. Au programme : sexe, drogue, rock’n’roll, ainsi qu’une pincée de nostalgie pas déplaisante.

« La période la plus mouvementée de ma vie a commencé ce soir-là pour se terminer quelques semaines plus tard avec l’entrée de Mary dans ma vie.

Ce furent des semaines de folie. Nous passions notre temps à courir comme des dératés, à dépenser en une heure l’argent que nous gagnions en une semaine, à suivre des concerts et à nous précipiter dans la cave pour rejouer ce que nous avions entendus.

Nous passions notre temps à faire du rock, à parler de rock, à boire, à fumer et à avaler des centaines de pilules.

C’était futile et destructeur. Avec le recul je garde pourtant de cette période la sensation que j’étais devenu moi-même.

Birkin et moi formions une paire déjantée, dépareillée et indestructible. Il a été l’un des rares cadeaux que le ciel m’a offerts. Il m’a appris la beauté et la richesse de l’amitié. […] Quand je pense à lui, mon regard se trouble et mon cœur s’emballe. »

L’intrigue n’est pas forcément exceptionnelle d’originalité et certains rebondissements peineront sans doute à convaincre les lecteurs les plus difficiles. Pour autant l’ensemble est rendu très prenant par Paul Colize, notamment par l’utilisation d’une construction intéressante alternant astucieusement les différents points de vue et les époques (passé et présent).

Back Up offre donc au final un très bon moment de lecture, parfois émouvant. Paul Colize réussit à faire d’une pierre deux coups : un bon polar et un superbe hommage à la musique des sixties, à l’âge d’or du rock’n’roll.


Back Up, de Paul Colize, La Manufacture des livres (2012), 425 pages.