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Ce n’est pas un mais deux auteurs en « B » que voici.

Éden, premier tome de la trilogie Complex est un polar fantastique signé Denis Bretin et Laurent Bonzon paru aux éditions du Masque en 2006.

Résumé

Après une affaire délicate, Renzo Sensini, brillant officier d’Interpol, a été relégué à une brigade aux maigres moyens chargée d’identifier les écologistes radicaux et de prévenir d’éventuels attentats. C’est dans ce cadre qu’il recherche Thomas Hearing, soupçonné d’appartenir au groupe Eden, qui aurait incendié des serres où l’on élabore de nouvelles espèces de roses.
Il apprend vite que l’homme est en cavale, et qu’il a laissé derrière lui les corps de sa femme et de ses deux filles, assassinées au domicile familial.
Sensini, accompagné de son adjoint Dragulescu, va tenter de retrouver Hearing. Mais il semblerait que la police ne soit pas seule à vouloir lui mettre la main dessus…

Mon avis

« La minute qui s’était écoulée depuis le premier coup de feu prit fin. Les détonations cessèrent. Le type en noir et la fille avaient disparu. À côté du premier cadavre, il y en avait d’autres maintenant, la grosse femme en robe désormais rouge, un type en short, la tête baignant dans une botte de cresson bleu, plié sur un bac de pivoines roses. Roman était là, à côté de lui maintenant, qui lui demandait haletant, s’il n’était pas touché et ce qu’il s’était passé. Sensini se releva et remit son arme dans son holster. Sa main tremblait et sa voix était blanche.

– L’enfer Roman. Le contraire du jardin d’éden. Et j’ai malheureusement peur que nous n’en soyons qu’au premier cercle. »

S’ils ont aussi signé Discount, un excellent polar humoristique paru en 2010, Denis Bretin et Laurent Bonzon, qui écrivent ensemble depuis 1999 (et La servante du Seigneur), sont avant tout les spécialistes du polar flirtant avec le fantastique. C’est dans cette veine que s’inscrit Eden, premier tome de la trilogie Complex, dont le troisième opus, Génération, sera publié aux éditions du Masque en février.

« La tranquillité qui régnait à l’étage du pavillon, plombé par la chaleur qui embrasait les chambres mansardées, était aussi irréelle que le décor de Noël installé au salon. Sensini marqua une pause sur la dernière marche, s’épongea le front. Était-il possible que les trois housses glissées dans le couloir contiennent le corps d’une femme et de deux fillettes sans que rien ici n’en semble atteint ? Le soleil de sang séché et le souvenir des formes aperçues sous le vinyle translucide tournoyèrent devant ses yeux. Le parquet était jaune paille, d’une vilaine couleur. Les meubles en bois clair, les lits des gosses, superposés, encombrés de peluches énormes, criardes, comme on en gagne dans les fêtes foraines. Aux murs, des posters de chanteuses, gamines qui devaient avoir dans les douze ou treize ans, habillées et maquillées comme si elles en avaient vingt. Des cœurs avec des paillettes, des cartes postales et des dédicaces de boys-band.

Roman était déjà installé devant le PC, tapotant le clavier avec une précision que la machine ne connaissait pas à ses anciens propriétaires. Une petite musique idiote accompagnée par une voix de personnage animé tout aussi synthétique grésillait dans les haut-parleurs de l’appareil. Sur l’écran, Adibou et ses petits yeux ronds souhaitait la bienvenue en chanson aux enfants qui grandissent dans un monde où l’on ne meurt pas. Pas comme ça en tout cas. »

Si vous ne voulez lire que du polar réaliste, passez votre chemin. Par contre, si vous acceptez de croire l’invraisemblable, voire l’impossible, pourvu que ce soit bien raconté, vous pouvez ouvrir Eden sans appréhension. Car bien raconter, c’est une des principales qualités de ce duo d’auteurs. Ils nous embarquent rapidement dans leur univers où manipulations génétiques et complots sont au programme. Suivant en alternance Hearing et Sensini dans leurs (en)quêtes respectives, on en vient à éprouver pour eux une certaine empathie, bien qu’ils ne soient pas forcément de ces protagonistes foncièrement sympathiques. Si l’humour des auteurs, qui faisait tant mouche dans Discount, se fait ici plus discret, leur plume reste alerte et le suspense est largement au rendez-vous, de même que les rebondissements.

Mené tambour battant, ce thriller fantastique bien construit, riche en bonnes idées et plus intelligent qu’il n’y paraît (les auteurs amorcent sans en avoir l’air d’intéressants questionnements) atteint parfaitement son objectif : nous donner envie de lire le suivant. En attendant la parution prochaine du dernier tome, on pourra lire le second, Sentinelle, disponible en poche.

Éden (Complex, t. 1) de Denis Bretin et Laurent Bonzon, éditions du Masque (2006), 382 pages.

Discount est un roman noir humoristique écrit à quatre mains par Denis Bretin et Laurent Bonzon. Il a été publié aux éditions du Masque en 2010.

Résumé

Devant son téléviseur, Robby est tombé amoureux de Leïla et ne comprend toujours pas comment elle a pu perdre la finale de Star&Strass. Il est bien décidé à aller lui déclarer sa flamme à l’occasion de son passage à l’hypermarché local.
Le Castor attend son frère Tattoo devant la sortie de la prison. Ce dernier retrouve aussi sa Dany après dix-huit mois de placard, laquelle s’est entre-temps faite apprécier de son employeur, le directeur de l’hypermarché.
Les frères décident de tenter rapidement un braquage avant d’aller se faire oublier à l’étranger. Mais alors qu’ils passaient récupérer Dany à l’hyper après sa journée de travail, tout dégénère, et ils n’ont d’autre choix que de se réfugier dans le magasin, où ils prennent en otage les quelques personnes encore présentes à cette heure tardive.

Mon avis

« Lost in the supermarket » chantaient les Clash en 1979 sur leur fameux album « London Calling ». Depuis, beaucoup d’eau a coulé dans les packs d’eaux minérales mais la société de consommation est toujours d’actualité, plus que jamais, et Denis Bretin et Laurent Bonzon sont bien décidés à la prendre pour cible façon chamboule-tout dans ce roman très rock’n’roll.

« Qu’il baise la responsable de l’accueil logistique ou ses concurrents directs de la grande distribution, Berthelon est un adepte de la performance. Dany ne s’en plaint pas. Et la liaison qu’elle entretient depuis trois semaines lui a procuré plus d’avantages que deux ans de ponctualité et de sérieux à la caisse de l’Hyper. Pour quelques parties de jambes en l’air, elle assiste maintenant aux réunions cadres. Un poste évolutif, lui a dit Berthelon en passant une première main sous sa jupe. Dany n’a pas trouvé ça désagréable au point de renoncer à faire avancer sa carrière. Elle est presque excitée au moment de retrouver le directeur à la photocopie. […]

En voyant le score de la partie défiler, la jeune femme comprend que Berthelon a calé son rythme sur celui du copieur, qui expulse les feuilles, chacune à sa place, dans un beau mouvement mécanique et organisé. Elle ne se trompe pas. Soumis à la pression par les récentes mesures destinées à lutter contre les marges arrière, le directeur de l’Hyper a besoin de nouveaux défis à relever. Celui que l’homme a lancé à la machine l’excite terriblement.

À la pression des mains sur ses hanches et à son souffle qui s’accélère, la jeune femme sait que le boss, manager du Groupe 2001 mention « Performance globale », aura du mal à remplir ses objectifs et ne tardera plus à vider son chargeur. »

Le premier chapitre, excellent, donne le ton d’entrée. Dany s’offre à son patron sur un photocopieur en espérant une promotion, un comble quand on bosse dans un hyper ! Les ébats sont rythmés par les feuilles sortant de la machine et les considérations à double-sens de l’employée quant aux performances de son manager. Dans Discount, les auteurs osent, sans retenue, mais toujours avec humour. Dans le genre, les deux compères – ils écrivent ensemble depuis des années – semblent en connaître un rayon, et c’est donc à chaque page qu’on se gondole. Situations loufoques, personnages ubuesques, calembours à gogo et jeux avec les références bien connues des consommateurs (pour ne pas nommer les marques) : il y a de quoi faire.

« Tattoo devrait raccrocher. Les spécialistes du groupe d’intervention sont forcément en train de localiser sa position par triangulation satellitaire. Le mieux, estime le Castor, ce serait de scotcher le téléphone dans le dos d’un otage et de le forcer à se déplacer sans cesse. Et surtout de ne jamais quitter le rayon surgelés, pour ne pas permettre les détections infrarouges. […]

Tattoo repose l’appareil sur une boîte de crevettes géantes de Madagascar élevées en Thaïlande et décortiquées en Pologne, puis se dirige vers Dany. »

Sans jamais tomber dans le lourdingue, nos deux fines plumes lancent pique sur pique contre le système marchand et nos petites vies minables avec un cynisme jubilatoire. Pour autant, l’intrigue n’est pas laissée pour compte et le récit va à cent à l’heure. Les rebondissements, nombreux et imprévisibles sans jamais être trop forts de chocolat, achèveront d’emballer le lecteur (non, pas dans le papier alu).

« Se faire sauter par Berthelon, balancer Tattoo, draguer le Castor, se laisser tripoter par la Montalembert ? Tout est possible dans une vie Discount. Simple question de packaging. Dany n’a encore qu’une idée très floue de ce qu’elle désire. Mais elle fera comme tout le monde. Elle comparera les étiquettes. Les promos et les points cagnotte l’aideront à faire ses choix. »

Plutôt habitués aux polars fantastiques ou d’espionnage, Denis Bretin et Laurent Bonzon signent avec Discount un polar humoristique haut de gamme. Un très bon divertissement, beaucoup plus intelligent qu’il n’y paraît. Un excellent moment de lecture garanti (mais pas remboursé). Vivement une prochaine livraison.

Discount, de Denis Bretin et Laurent Bonzon, Le Masque (2010), 266 pages.