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Mercy, Mary, Patty est un roman de Lola Lafon paru en 2017.

9782330081782Résumé

Le 4 février 1974, Patricia Hearst, petite-fille d’un magnat de la presse et âgée de 19 ans est enlevée alors qu’elle se trouvait dans son appartement du campus de l’université de Berkeley.
Le rapt est parfaitement planifié et revendiqué par l’Armée de libération symbionaise, groupuscule d’extrême gauche qui avait déjà fait parler de lui l’année précédente à Oakland en tuant un directeur d’école, accusé par eux de fascisme.
Des enregistrements de Patty parviennent à la famille et à la presse, notamment pour demander le versement d’une contrepartie contre sa remise en liberté. Au fur et à mesure de l’envoi de ces bandes, Patty semble se rapprocher des idées/idéaux de ses ravisseurs. Certains y verront un « lavage de cerveau » à l’œuvre, d’autres une prise de conscience politique.

Mon avis

Voilà pour les faits. Sauf que Lola Lafon n’aborde pas ce faits divers aussi frontalement, mais par l’intermédiaire d’autres personnages et d’autant d’anecdotes.
L’on suit Gena Neveva, une professeur au fort caractère, chargée par l’avocat de Patricia Hearst de rédiger un rapport pour faciliter le travail de la défense au procès Hearst, qui doit bientôt s’ouvrir à San Francisco. L’on s’intéresse aussi à Violaine, une étudiante française qui assiste Mme Neveva dans ses travaux, elle qui a été invitée à passer un an dans une petite commune des Landes.
On l’avait déjà observé avec plaisir dans La petite communiste qui ne souriait jamais (qui s’intéressait au parcours exceptionnel de la gymnaste soviétique Nadia Comăneci), Lola Lafon est véritablement douée pour donner à voir des évènements réels et des personnages existants par l’intermédiaire d’un récit qui emprunte beaucoup au romanesque sans jamais s’éloigner de la réalité pour autant. En déstructurant la chronologie et en abordant les évènements par des sentiers détournés, elle offre une lecture différente du faits divers, à mille lieues d’un article de presse ou d’un résumé d’encyclopédie.
Comme l’indique le titre, le roman s’intéressera aussi – plus brièvement – à d’autres jeunes femmes qui ont radicalement tourné le dos à leur milieu d’origine, à d’autres moments de l’Histoire et dans de tout autres contextes : Mercy Short et Mary Jamison.

Intelligent sans jamais être rasant, Mercy, Mary, Patty est un récit qui passionnera plus d’un lecteur. Pour autant, Lola Lafon ne juge pas et le récit apporte en vérité plus de questions que de réponses, mais on ne s’en plaint pas.

Mercy, Mary, Patty, de Lola Lafon, Actes Sud (2017), 233 pages.

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La petite communiste qui ne souriait jamais est un livre de Lola Lafon paru aux éditions Actes Sud en janvier dernier.

Résumé

La petite communiste qui ne souriait jamais est un objet littéraire aussi rare qu’intéressant. De quoi s’agit-il exactement ? Si sa forme est assez inclassable – le texte tient à la fois de la biographie, du roman ou encore de l’enquête – son sujet est clairement établi : Lola Lafon s’intéresse à Nadia Comaneci.

Mon avis

Tout le monde (ou presque) à déjà entendu parler de cette petite Roumaine, première gymnaste à avoir obtenu la note parfaite en gymnastique, aux jeux olympiques de Montréal en 1976. Lola Lafon s’intéresse à la redoutable athlète qu’elle était mais, au-delà de ses performances, elle s’attache surtout à nous faire connaître la personne, ainsi que le contexte dans lequel elle évoluait.

« Quel âge a-t-elle, demande la juge principale, incrédule, à l’entraîneur. Ce chiffre, quatorze, lui donne un frisson. Ce que la petite a effectué à l’instant dézingue le déroulement des chiffres, des mots et des images. Il ne s’agit plus de ce que l’on comprend. On ne saurait noter ce qui vient d’advenir. Elle jette la pesanteur par-dessus son épaule, son corps frêle se fait de la place dans l’atmosphère pour s’y lover. »

Suivant un fil plus ou moins chronologique, elle nous narre le parcours de Nadia, de ses premiers entraînements, toute jeune fille, à sa fin de carrière compliquée, agrémentée d’un harcèlement médiatique certain.

« Mais pourquoi personne ne les a prévenus qu’il fallait regarder par-là, ragent ceux qui ratent le moment où, Nadia C. se lance en arrière et, les bras en croix, donne unn coup de pied à la lune, saut à l’aveugle, et ils se tournent les uns vers les autres, est-ce que quelqu’un a compris, est-ce que vous avez compris ? Le panneau électronique affiche COMANECI, NADIA, ROMANIA suivi de 73, son dossard, et là où il devrait y avoir la note : rien. On attend. Blêmes, les gymnastes soviétiques vont et viennent dans les travées réservées aux entraîneurs et aux compétitrices qui ont terminé. Elles savent. Les coéquipières de la Roumaine, elles, semblent au désespoir, Dorina tient ses mains jointes, Mariana murmure une phrase en boucle, une autre est affalée, les yeux fermés ; Nadia, elle, un peu à l’écart, sa queue de cheval de travers, ne jette pas un regard au tableau d’affichage. Et c’est lui qu’elle voit en premier, Béla, son entraîneur, debout, les bras au ciel, la tête renversée en arrière ; elle se tourne enfin et découvre sa sanction, ce terrible 1 sur 10 qui s’inscrit en nombre lumineux face aux caméras du monde entier. Un virgule zéro zéro. Elle repasse de possibles fautes dans sa tête, l’arrivée du saut périlleux arrière éventuellement, pas assez stable, qu’est-ce qu’elle a pu faire pour mériter ça ? Béla la serre dans ses bras, t’en fais pas chérie, on va déposer une réclamation. Mais un des juges attire son attention. Parce que le Suédois se lève. Parce qu’il a les larmes aux yeux et la fixe. Et tous nous raconteront cet instant tant et tant de fois qu’elle n’est plus sûre aujourd’hui de l’avoir vécu, peut-être l’a-t-elle vu à la télé, peut-être cet épisode a-t-il été écrit pour un film. Le public s’est levé et de leurs dix-huit mille corps provient l’orage, leurs pieds grondent rythmiquement au sol et le Suédois dans le vacarme ouvre et ferme la bouche, il prononce des mots inaudibles, des milliers de flashs forment une pluie d’éclairs inégaux, elle entrevoit le Suédois, que fait-il, il ouvre ses deux mains et le monde entier filme les mains du juge vers elle. Alors, la petite tend ses mains vers lui, elle demande confirmation, c’est un… dix ? Et lui, doucement, hoche la tête en gardant ses doigts ouverts devant son visage, des centaines de caméras lui cache l’enfant, les gamines de l’équipe roumaine dansent autour d’elle, oui, amour, oui, ce un virgule zéro zéro est un dix. »

Chaque chapitre est « romancé » sur la base d’événements réels, puis suivi des commentaires de Nadia Comaneci que Lola Lafon a pu contacter tout au long de l’écriture de son texte.

Il n’est sans doute pas nécessaire d’apprécier la gymnastique, ni même le sport, pour s’intéresser à cette Petite communiste qui ne souriait jamais. Tout y est intéressant, et particulièrement le contexte géopolitique de l’époque, les succès de Nadia étant mis en parallèle avec la guerre froide. La plongée que nous offre l’auteur dans la Roumanie communiste puis après la chute de Ceaușescu vaut à elle seule le détour.

Truffé d’anecdotes et bien pensé, ce texte inclassable de Lola Lafon se lit très bien. Sous couvert de s’intéresser à une championne de gym mondialement connue, on apprend aussi pas mal de choses qu’on ne pensait pas forcément trouver ici. Une belle réussite.

La petite communiste qui ne souriait jamais, de Lola Lafon, Actes Sud (2014), 320 pages.