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Mictlán est un roman de Sébastien Rutès paru en janvier dans la collection La Noire de Gallimard.

41kpcg7v1glNote de l’auteur (du roman)

« En septembre 2018, un semi-remorque contenant cent cinquante-sept cadavres a été retrouvé sur un terrain vague près de Guadalajara, au Mexique. Les morgues étaient pleines, les cimetières aussi, la loi mexicaine interdit la crémation des victimes de morts violentes : les autorités n’avaient trouvé que cette solution pour conserver les corps.
Certains attendaient d’être identifiés depuis plus de deux ans. Le semi-remorque avait été déplacé trois fois avant d’être oublié sur ce terrain vague où l’odeur a attiré les voisins. C’est le point de départ de ce roman. »

Mon avis

À partir de ce sinistre fait divers, Sébastien Rutès, grand connaisseur de l’Amérique latine et de sa littérature – qu’il a enseignée pendant quinze ans à l’université – a imaginé ce court roman noir désespéré qui se lit d’une traite. De par sa noirceur et sa violence, il n’est pas à mettre entre toutes les mains. Il pourrait également déplaire de par certains partis pris stylistiques qui font pourtant la force de ce texte. En effet, la plupart des parties, mettant en scène les deux conducteurs du semi-remorque, Gros et Vieux, sont écrites d’un seul tenant, sans interruption. Chaque paragraphe – ils peuvent courir sur quelques pages comme sur une dizaine d’entre elles – est une seule et interminable phrase, entrecoupée de virgules et de quelques autres signes de ponctuation. On a l’impression d’être en apnée, de ne pas pouvoir respirer. C’est au départ très perturbant, et puis l’on se dit que c’est sans doute exactement ce que voulait faire l’auteur. C’est donc réussi. Car comme Vieux et Gros, qui n’ont pas le droit d’arrêter leur camion sauf pour faire le plein – ils font leurs besoins par la fenêtre –, on ne peut s’arrêter de lire Mictlán. Certaines scènes oniriques, fantasmées, nous font comprendre qu’avec ces 157 cadavres dans la remorque, la fatigue accumulée, leur sombre passé, les produits pour rester éveillé… nos deux hommes sont aux limites de la folie. Les élections arrivent et le Gouverneur a promis pour se faire réélire une baisse de la criminalité. Ces cadavres ne doivent pas réapparaître, le Commandant a été clair. Il faut rouler sans cesse, sans se faire contrôler par la police ou l’armée. En cas d’arrêt prolongé du véhicule, c’est la mort qui attend Gros et Vieux, rien d’autre. L’alternative est on ne peut plus claire. Ils sont donc prêts à tout pour mener leur mission à son terme.

Éreintante, la lecture de Mictlán est une curieuse expérience littéraire que l’on ne saurait conseiller qu’aux lecteurs aguerris et pas trop sensibles. Un véritable travail de styliste de la part d’un auteur dont on a désormais envie de poursuivre la découverte de l’œuvre (cinq romans parus chez trois éditeurs entre 2008 et 2018).

Mictlán, de Sébastien Rutès, Gallimard/La Noire (2020), 153 pages.

Les Féroces, paru il y a quelques jours en Equinox, est le premier roman de Jedidiah Ayres traduit en français, par Antoine Chainas en l’occurrence.

pol_cover_30086Résumé

« Politoville », c’est un hameau en plein désert, au sud de la frontière séparant le Mexique des États-Unis. Il n’est pas officiellement répertorié et, propriété de groupes mafieux, les lois classiques n’y sont pas appliquées. Tout ce qu’il y a de criminels et autres fugitifs s’y retrouvent, ainsi que de nombreuses femmes, devenues prostituées, parfois très jeunes et plutôt de force que de gré.
L’une d’elle s’échappe et planifie une vengeance à la hauteur des souffrances subies.

Mon avis

Premier roman de Jedidiah Ayres, Les Féroces porte bien son nom et n’est assurément pas à mettre entre toutes les mains. Ces quelque cent-vingt pages sont un concentré de violence et certaines scènes, très visuelles, sont particulièrement dérangeantes. On parle là de violences physiques – déferlantes de coups et autres sévices – mais également, plus insidieuses, de violences psychologiques, principalement à l’égard des « Maria », ces jeunes Mexicaines arrachées à leur famille, souvent pour régler une dette, et passant du statut de monnaie d’échange à celle d’esclaves sexuelles. Les hommes peuplant ce récit n’ont d’hommes que le nom car ils sont en vérité bien plus proches d’animaux sauvages de par leur comportement consistant pour l’essentiel à assouvir leurs pulsions primaires.

L’écriture de Jedidiah Ayres est minimaliste – exit les longues descriptions – mais montre tout. Certains lecteurs trouveront sans doute que l’auteur aurait pu être plus elliptique et nous épargner bien des détails. D’autres y trouveront peut-être, non pas leur bonheur mais ce qu’ils recherchent dans ce type de récit. Pour autant, la plume de l’auteur est parfois empreinte d’une espèce de lyrisme et de connotations quasi mythologiques. Le romancier évite aussi de sombrer dans le manichéisme en faisant intervenir des personnages plus ambigus qu’il n’y paraît.

Aussi puissant que dérangeant, ce récit, intéressant mais très difficile à lire par moments, aurait peut-être gagné à suggérer davantage qu’à montrer, à l’instar du Requiem pour Miranda paru il y a peu dans la même collection. Faisant penser à une espèce de Machete littéraire, l’humour en moins, ces Féroces se méritent et l’on n’a pas spécialement l’envie de se replonger de sitôt dans un autre roman de Jedidiah Ayres si l’auteur persiste dans ce genre. Mais d’autres l’auront peut-être ?

Les Féroces (Fierce Bitches, 2013), de Jedidiah Ayres, Les Arènes/Equinox (2018). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Antoine Chainas, 122 pages.

Ni de jour ni de nuit (Perra brava) est le premier roman d’Orfa Alarcón, paru chez nous chez Asphalte.
Il est traduit de l’espagnol (Mexique) par Mélanie Fusaro.

51tfbmhevdlRésumé

Monterrey, Mexique.
Fernanda a vingt ans. C’est une étudiante insouciante. Elle rencontre Julio et tombe follement amoureuse. Peu à peu, et sans qu’elle s’en rende compte, il la coupe de ses amis, de sa famille… Elle est contrainte d’arrêter ses études et passe ses journées à l’attendre dans sa belle villa. Mais quelle est vraiment son occupation, lui qui doit être escorté de gorilles tatoués à chacun de ses déplacements ?
Un jour, Fernanda a besoin d’en apprendre davantage pour savoir où elle va. La fin de l’insouciance et le début des ennuis…

Mon avis

Présenté avec malice par l’éditrice comme un roman d’amour, Ni de jour ni de nuit n’est pas pour autant à conseiller aux amateurs et amatrices de Barbara Cartland et autres bluettes de type Harlequin. Il n’y a bien que Fernanda pour ne pas vouloir voir tout de suite la vérité. Pourquoi un jeune type comme Julio roule sur l’or et vit de manière très sécurisée, entouré de toute une bande de gros bras patibulaires mais presque ? Et pourquoi même des édiles locaux semblent être aux petits soins pour son homme ?

 » Ce matin-là, j’ai compris que je ne pouvais pas rester enfermée entre ces quatre murs, sinon j’allais finir par me pendre ; c’est pour ça que je suis sortie. Mais je suis juste allée dans un parc à trois cents mètres de là, et j’ai dû m’asseoir sur un banc. J’ai passé quelques heures là, immobile, sans vouloir rentrer, en ayant peur de moi-même. « 

Dans cet anti-conte de fée, la princesse vit seule et enfermée, non pas dans un donjon mais dans une villa. En revanche, le prince n’est pas là pour la libérer mais pour l’enfermer. Qui plus est, il est loin d’être aussi charmant que prévu…

Les sentiments de Fernanda, sur laquelle repose complètement le roman, sont décrits avec subtilité. Entre grand amour et syndrome de Stockholm, il n’y a parfois qu’un pas. Et si l’amour rend aveugle, il y a toujours un espoir de retrouver la vue. D’ailleurs, et si Fernanda n’était pas la potiche qu’elle paraît être ?

 » C’était comme d’avoir rêvé que la vie pouvait être différente, que dans la vie on pouvait aimer, comme ces rêves que font les enfants. Sauf que moi, je n’avais pas été enfant : à six ans je m’étais réveillée, j’étais grande, je connaissais déjà l’enfer et le sang. Et puis il y avait eu Julio, sa violence ne m’avait jamais intimidée, parce que j’avais toujours voulu mourir, voilà pourquoi, depuis le début, j’avais offert mon cou à ses dents. « 

Sur fond de violence, de guerre des cartels et de corruption généralisée, et avec en bande-son des titres aux sonorités hip-hop et reggaeton, Orfa Alarcón signe un premier texte rythmé et maîtrisé. Un roman d’amour oui, mais sombre et féroce, qui déménage du début à la fin, réussie d’ailleurs.

Ni de jour ni de nuit (Perra brava, 2010), d’Orfa Alarcón, Asphalte (2018). Traduit de l’espagnol (Mexique) par Mélanie Fusaro, 232 pages.

Note : Non pas que je ne cautionne les paroles et les attitudes de ce type de rap macho au possible, mais l’écoute (et même le visionnage des clips) des titres mentionnés dans le livre ajoute quelque chose dans la compréhension, notamment des hommes qui entourent Fernanda. Elle asssiste d’ailleurs à un concert de ce groupe de rap des cartels, qui sont de Monterrey, là où se déroule l’action.