Articles Tagués ‘Mirobole’

pol_cover_19061Psychiko (Το έγκλημα του Ψυχικού, soit « Le crime de Psychiko » en V.O.) est un roman policier écrit par Paul Nirvanas en 1928.
Les éditions Mirobole l’ont publié en janvier dernier, dans une traduction de Loïc Marcou.

Résumé

Nikos Molochantis ne travaille pas. Il n’en a pas besoin, lui qui vit de rentes suffisantes. Les nuits athéniennes n’ont plus de secret pour lui mais il ne parvient pas à profiter pleinement de la vie et son morne quotidien l’ennuie profondément. Dans le journal, il tombe sur un article relatant le meurtre d’une belle jeune femme, non loin de chez lui, dans le quartier de Psychiko. Les jours suivants, apprenant que l’enquête de police piétine et que la victime n’a pas été identifiée, il lui vient une idée qui, bien que tordue, lui parait alors remarquable. Pour accéder à la célébrité, il va se faire passer pour l’assassin de la jeune femme.

Mon avis

Psychiko est un roman atypique dont la parution actuelle (d)étonne. En effet, il aura fallu attendre près d’un siècle pour que ce texte grec soit exhumé par les éditions Mirobole et traduit en français (par Loïc Marcou). Initialement publié en 1928 sous forme de feuilleton, il est vu aujourd’hui par les spécialistes comme l’un des premiers polars hellènes.
Son auteur, Paul Nirvanas, de son vrai nom Pétros K. Apostolidis (1866-1937), a lui aussi un parcours des plus atypiques : il a été tour à tour médecin dans la Marine, journaliste, chroniqueur, traducteur, scénariste, poète ou encore vulgarisateur de la pensée nietzschéenne en Grèce.

De prime abord, Psychiko interpelle surtout de par son scénario original, qui plus est pour l’époque. Un innocent assez déséquilibré pour vouloir se faire passer pour un meurtrier, voilà de quoi donner envie au lecteur de savoir comment les choses vont tourner.
On ne s’attache pour ainsi dire pas du tout à Nikos, antihéros assez détestable dont la seule motivation est la gloire supposée qu’il retirerait de ce crime qu’il n’a pas commis.

Le roman tient peu ou prou ses promesses, avec quelques rebondissements bien sentis quoique les ficelles soient parfois un peu grosses. S’il se lit encore aisément de nos jours, on sent cependant que le texte date. Certains tics littéraires propres à l’époque ne sont pas toujours du meilleur effet aujourd’hui, comme celui de prévenir le lecteur de ce qui va se passer plus tard ou celui du narrateur de s’associer au lecteur (avec des formules du type « notre héros »…). Et surtout cette manie agaçante, sans doute propre au roman feuilleton, de résumer l’action du chapitre dès son titre.

S’il semble parfois à la limite du suranné, Psychiko vaut toujours le détour aujourd’hui, surtout de par son idée de départ très intéressante.

Psychiko (Το έγκλημα του Ψυχικού, 1928), de Paul Nirvanas, Éditions Mirobole (2016). Traduit du grec par Loic Marcou, 216 pages.

Les impliqués est le second roman de Zygmunt Miłoszewski, et le premier a avoir été traduit en français, par Kamil Barbarski et les éditions Mirobole.

Résumé

Varsovie, 2005.
Quatre patients du docteur Rudzki se laissent convaincre par le psychothérapeute de participer à une thérapie de groupe atypique. Cette méthode dite de la « constellation familiale » implique que pendant les séances, les uns et les autres se mettent à jouer, comme lors d’une session d’improvisation théâtrale, qui le mari d’une patiente, qui son fils, etc. Loin de calmer les tensions, les quelques jours passés ensemble dans un ancien monastère pour se couper du monde extérieur vont provoquer un drame. Un matin, l’un des participants est retrouvé tout ce qu’il y a de plus mort, une broche à rôtir enfoncée dans l’œil.
Le coupable est-il l’un des quatre survivants de la « constellation familiale » ou bien quelqu’un de l’extérieur ? C’est ce que va tenter de découvrir Teodore Szacki, procureur au barreau de Varsovie.

Mon avis

Les impliqués a connu un grand succès en Pologne, raflant les prix et faisant l’objet d’une adaptation cinématographique. Il faut dire que le second roman de Zygmunt Miłoszewski – il a publié un roman d’horreur en 2005 –, journaliste et scénariste polonais, a des arguments qui plaident en sa faveur.

Le scénario, avec ce meurtre en comité restreint dans un ancien monastère, rappelle les grandes heures du whodunit envase clos, type Dix petits nègres ou Le crime de l’Orient-Express pour ne citer que les plus connus. Tout le monde soupçonne tout le monde, cache des choses à l’enquêteur, et personne ne semble tout blanc. Forcément, l’auteur prend un malin plaisir à nous aiguiller sur autant des fausses pistes pour mieux nous surprendre par la suite.

Si le roman vaut à lui seul pour son intrigue, déjà au-dessus de la moyenne, il emporte également l’adhésion grâce à ses personnages, et surtout grâce à son enquêteur. Teodore Szacki est un héros de polar quelque peu original. En effet, il n’est ni policier, ni détective privé ni journaliste mais procureur. Très documenté, Zygmunt Miłoszewski nous décrit au plus près le quotidien méconnu de ces hommes et femmes de loi. Bien des lecteurs se prendront d’affection pour Szacki, un peu perdu dans sa vie à l’approche de la quarantaine. Il vit essentiellement pour son boulot pourtant frustrant et pas assez bien payé, peine à trouver du temps pour sa fille, n’éprouve plus trop d’attirance pour sa femme, et se dit que c’est un peu triste de passer toute une vie avec la même femme sans pour autant oser la quitter ni même en chercher activement une autre.

Enfin, le roman vaut aussi pour ses descriptions de la Pologne actuelle, post-communiste et entrée de plain-pied dans la mondialisation à l’occidentale. Chaque nouveau jour – l’enquête s’étend sur un mois et demi – s’ouvre d’ailleurs sur un résumé des événements qui ont marqué la journée, des élections au football en passant par le Pape et les manifestation pro ou anti Gay Pride.

Seuls bémols, l’ouverture un peu poussive, et le dénouement de l’enquête, pas tout à fait à la hauteur du reste du roman.

Pour son premier polar, Zygmunt Miłoszewski place la barre assez haut en trouvant le bon dosage entre whodunit, polar procédural et thriller psychologique. Le personnage du procureur Teodore Szacki est si sympa qu’on se dit qu’on le retrouverait bien par la suite. Ça tombe bien, c’est prévu, et sa deuxième enquête Un fond de vérité est déjà parue chez Mirobole.

Les impliqués (Uwikłanie, 2007), de Zygmunt Miłoszewski, Mirobole (2013). Traduit du polonais par Kamil Barbarski, 441 pages.
Existe aussi en Pocket (2015), 472 pages.

L’assassinat d’Hicabi Bey, second roman de l’écrivain turc Alper Canigüz est paru en français aux éditions Mirobole cette année.

Résumé

Alper Camu a cinq ans. S’il aime jouer au foot avec ses copains c’est bien l’une des rares choses qu’il partage avec ses camarades. Surdoué, déjà adulte dans son corps d’enfant, il ne va pas à l’école (trop facile) et préfère passer son temps à la maison, à lire Nietzsche, à observer ce qui se passe dans le quartier. Lorsque l’un de ses voisins, le commissaire de police à la retraite Hicabi Bey, est assassiné, Alper est le premier sur les lieux, où se trouve aussi Ertan dit « le Timbré », un handicapé mental bien connu dans le quartier. Pour la police, pas de doute, Ertan est forcément le coupable. Pour Alper, à l’inverse, ce ne peut pas être lui. Il se met alors en tête de découvrir la vérité, autant pour innocenter le « Timbré » que pour le plaisir de faire mieux que ces incompétents d’enquêteurs.

Mon avis

Même si cela a déjà été vu ailleurs – difficile de ne pas penser au personnage de manga Détective Conan – certains lecteurs bloqueront peut-être d’emblée sur le postulat de départ d’Alper Canigüz : faire d’un enfant de cinq ans le personnage principal et enquêteur d’un roman policier. Pour peu qu’on accepte cette idée originale (pour ne pas dire farfelue), c’est un plaisir de suivre Alper, armé de son pistolet en plastique, parcourir les rues d’Istanbul à la recherche d’indices ou de témoins susceptibles de lui faire découvrir la vérité. Courageux minot, plus roublard que bien des adultes, Alper sait se servir de son innocente petite frimousse pour faire parler les adultes, y compris les policiers qui mènent l’enquête officielle. Son regard acéré sur le monde et sur la société turque en particulier capte aussi l’attention du lecteur.

Bien que le roman soit globalement sérieux, dans la résolution de l’énigme notamment, l’humour est très présent au fil des pages et l’auteur prend un malin plaisir à nous faire sourire grâce aux décalages induits entre l’âge d’Alper et son comportement. Amoureux d’Alev Abla, une jolie étudiante qu’il n’a de cesse d’épier et qu’il tente en vain de séduire, le bambin est capable de siffler en douce les bières de son père comme de faire exprès de glisser de grossières erreurs dans les devoirs que ses camarades lui demandent de faire à leur place.

Avec L’assassinat d’Hicabi Bey, second roman original et réussi, Alper Canigüz nous donne envie de retourner avec lui en Turquie. Espérons que les éditeurs français nous en offre la possibilité.

L’assassinat d’Hicabi Bey (Oğullar ve Rencide Ruhlar, 2004), d’Alper Canigüz, Mirobole (2014). Traduit du turc par Célin Vuraler, 248 pages.