Articles Tagués ‘musique’

Back Up est un roman du Belge Paul Colize publié par La Manufacture des livres en février 2012.

Il est récemment paru en poche en Folio Policier.
Il faisait partie des finalistes du Prix Polars Pourpres 2012.

Résumé

Berlin, 1967.
Les membres du groupe de rock Pearl Harbor décèdent les uns après les autres à différents endroits et dans différentes circonstances. A priori, rien de suspect. Ce n’est pas l’avis du batteur remplaçant du groupe, qui sait que les quatre musiciens venaient de terminer un enregistrement, dont il ne reste d’ailleurs aucune trace, et qu’ils étaient partis en vacances chacun de leur côté avec une grosse somme d’argent.
Bruxelles, 2010.
Un colosse est renversé par une voiture. L’homme ne meurt pas mais sombre dans le coma. Problème : il n’a aucun papier sur lui et sa disparition n’a pas été signalé. Personne ne sait qui il est.

Mon avis

Autant le dire de suite, Back Up m’a beaucoup plu. Mais sans doute plus pour la part qu’y occupe la musique, pour la plongée dans les années 1960, et pour ses personnages que pour l’intrigue policière elle-même.

« Nous sommes rentrés à la maison avec le disque de Chuck Berry. Ma mère a déclaré qu’elle n’allait rien rapporter à mon père, qu’elle lui raconterait que j’étais invité chez un copain samedi après-midi et que nous écouterions le disque le jeudi suivant.

Je n’étais pas conscient du risque qu’elle prenait en taisant mes mésaventures à mon père.

[…]

Le jeudi suivant nous avons sorti le disque de sa cachette. Nous sommes allés dans le salon, ma mère et moi, et avons ouvert le tourne-disque.

C’était un meuble monumental qui combinait une radio et un tourne-disque. Il sentait le bois frais et la cire d’abeille. La platine était équipée d’un système qui permettait de déposer plusieurs 45 tours l’un sur l’autre pour éviter de devoir faire des allées et venues. Un écusson métallique était fixée sur le couvercle, avec un chien-assis devant un vieux phonographe.

Nous avons déposé le disque et enclenché le mécanisme.

Dès les premiers accords, un fourmillement a parcouru mon corps. J’ai ressenti une irrésistible envie de me lever, de bouger, de gesticuler, de remuer mon cul et tout ce qu’il y avait moyen de remuer. Je ne comprenais pas pourquoi ces quelques notes provoquaient un tel effet.

C’était ça le rock’n’roll.

J’ai monté le volume. La guitare de Chuck m’emportait.

Ma mère s’est mise, elle aussi, à remuer le derrière. Mon frère est arrivé, l’air ébahi, en se demandant ce qui se passait. Il s’en est mêlé.

Nous nous sommes retrouvés tous les trois au milieu du salon, à danser comme des sauvages. Nous avons poussé le volume au maximum. Nous riions, nous criions, nous en avions mal au ventre.

Ce jour-là, le rock est entré dans ma vie pour ne plus en sortir.

De cet après-midi-là, je garde l’un des plus beaux souvenirs de ma vie. Maman dans sa si jolie robe jaune qui dansait le rock’n’roll en riant aux éclats. »

La musique, et en particulier le bon vieux rock’n’roll, est omniprésente au fil des pages, et ce pour notre plus grand plaisir. En plus, elle est loin d’être accessoire : le narrateur est batteur de rock, sa copine est chanteuse, et surtout, l’intrigue ne serait rien sans la musique, mais chut… n’en disons pas trop. Paul Colize aime cette musique, cela se sent, et il ne manque pas de nous délivrer de nombreuses références musicales au passage, que l’on retrouve compilées en fin d’ouvrage.

Avec les personnages musiciens et leur entourage, on (re)vit les nuits folles des années 1960, notamment celles de Berlin. Au programme : sexe, drogue, rock’n’roll, ainsi qu’une pincée de nostalgie pas déplaisante.

« La période la plus mouvementée de ma vie a commencé ce soir-là pour se terminer quelques semaines plus tard avec l’entrée de Mary dans ma vie.

Ce furent des semaines de folie. Nous passions notre temps à courir comme des dératés, à dépenser en une heure l’argent que nous gagnions en une semaine, à suivre des concerts et à nous précipiter dans la cave pour rejouer ce que nous avions entendus.

Nous passions notre temps à faire du rock, à parler de rock, à boire, à fumer et à avaler des centaines de pilules.

C’était futile et destructeur. Avec le recul je garde pourtant de cette période la sensation que j’étais devenu moi-même.

Birkin et moi formions une paire déjantée, dépareillée et indestructible. Il a été l’un des rares cadeaux que le ciel m’a offerts. Il m’a appris la beauté et la richesse de l’amitié. […] Quand je pense à lui, mon regard se trouble et mon cœur s’emballe. »

L’intrigue n’est pas forcément exceptionnelle d’originalité et certains rebondissements peineront sans doute à convaincre les lecteurs les plus difficiles. Pour autant l’ensemble est rendu très prenant par Paul Colize, notamment par l’utilisation d’une construction intéressante alternant astucieusement les différents points de vue et les époques (passé et présent).

Back Up offre donc au final un très bon moment de lecture, parfois émouvant. Paul Colize réussit à faire d’une pierre deux coups : un bon polar et un superbe hommage à la musique des sixties, à l’âge d’or du rock’n’roll.


Back Up, de Paul Colize, La Manufacture des livres (2012), 425 pages.

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La vie de Marie-Thérèse qui bifurqua quand sa passion pour le jazz prit une forme excessive est un texte assez inclassable mais réussi de feu Michel Boujut.

 

https://i2.wp.com/polars.pourpres.net/img/uploads/51pYc1P29JL.jpgRésumé

Toulouse, 1959.
Marie-Thérèse Désormaux est une de ces jeunes filles que l’on peut qualifier de sans histoires. Issue d’une famille bien comme il faut – son père est lieutenant-colonel dans la gendarmerie –, une succession d’événements vont l’amener à se retrouver mêlée à un fait divers sanglant qui fit alors grand bruit dans le midi. Pourtant, au départ, son seul crime, c’était d’aimer le jazz.

Mon avis

Si j’ai emprunté ce livre et que je l’ai lu, je dois avouer que c’est avant tout parce que j’ai été intrigué par ce titre anormalement long. Il aurait aussi pu s’appeler « Est-ce un crime que d’aimer le jazz ? » par exemple, mais je ne sais pas si je l’aurais lu…

En 1959, Michel Boujut est interpellé par une photo parue dans Sud-Ouest et la glisse entre les pages de La nuit tombe. C’est en la retrouvant dans le roman de David Goodis quarante-cinq ans plus tard, qu’il se souvient de cette affaire. Sur l’image précieusement conservée, on peut voir Marie-Thérèse Désormaux souriante poser aux côtés du chanteur de blues Big Bill Broonzy. La légende affirme : « Coïncidence ? Marie-Thérèse Désormeaux bifurqua dans la vie à partir du moment où sa passion pour le jazz prit une forme excessive. »

« Les relations de Marie-Thérèse D. dans le milieu du jazz (au demeurant fort honorable) étaient éminentes et nombreuses. » Le journaliste de Sud-Ouest enfonce le clou. Il donne très exactement ici le point de vue de l’époque, le jazz associé par les bien-pensants à toutes les turpitudes et à toutes les dérives. En 1959, il se trouve encore des invalides de la perception pour oser écrire, tel un certain Dessouches dans le magazine Tout savoir, que « le jazz s’adresse à la tripe, au bas-ventre », qu’il « fait équipe avec cet art nègre qui a été utilisé comme un bélier contre la civilisation occidentale »… Ou tel speaker des Actualités Gaumont laissant entendre que « ces joueurs de jazz restent d’étranges personnages qui s’éveillent au crépuscule et trouvent leur inspiration dans une excitation artificielle… ». Il faut s’y faire, le jazz n’a pas bonne réputation. Son influence sur la jeunesse est désastreuse, il vous emmène sur la mauvaise pente avec ses contorsions sensuelles et ses appels rauques. Tout simplement, le jazz fait peur. Musique sauvage, musique louche, musique de détraqués ! »

C’est cette insinuation du journaliste de l’époque, qui semble voir un rapport évident entre le jazz et la délinquance – ce genre musical était alors très mal vu dans les sphères supérieures de la société – qui pousse Michel Boujut à approfondir ses recherches. Lorsqu’un journaliste de Détective s’étonne de ce qu’il compte consacrer un livre à cette affaire somme toute « banale et ordinaire », il comprend que ce qui l’intéresse, ce n’est pas tant le fait divers en soi que « cette conjection entre la province, les années 1950, le jazz et une héroïne floue, fille de gendarme qui plus est. »

Pour lui, grand amateur de roman noir, cela ne fait pas de doute, Marie-Thérèse est l’héroïne d’une de ces histoires. Une de ces femmes dont le destin basculent subitement, à la différence qu’ici, il ne s’agit pas de fiction. Au fil des pages, Michel Boujut  essaie de reconstituer le parcours de Marie-Thérèse. Féru de jazz lui aussi, il se rend compte qu’il partage avec elle des connaissances communes. Il mêle alors sa propre histoire, celle du jazz et celle des années 1950 à la vie de la jeune femme. Et lorsque il y a des zones d’ombres, il prend la liberté d’inventer, en veillant à ne jamais s’éloigner de ce qu’il suppose être la vérité.

A la frontière de la fiction et du documentaire, Michel Boujut nous fait revivre dans ce « roman-vérité » un fait divers dont on parla beaucoup dans la région toulousaine à la fin des années 1950, et qui fut aussi vite oublié. Ce texte à la forme originale nous éclaire aussi sur la société de l’époque, notamment au travers de la place qu’elle « accorda » au jazz, genre musical que défend ici l’auteur avec passion. Une lecture peu commune et très agréable.


La vie de Marie-Thérèse qui bifurqua quand sa passion pour le jazz prit une forme excessive, de Michel Boujut, Rivages/Noir n°678 (2008), 175 pages.