Articles Tagués ‘nouvelles humoristiques’

Tohu-bohu est un recueil de nouvelles noires du duo Jean-Bernard Pouy & Marc Villard paru en Rivages/Noir en 2008.


Résumé

Une vache, un cheval, une bonne soeur stripteaseuse, un tueur à gages, un renard révolutionnaire, un éditeur sans scrupules, un frigo (!), un père qui menace de se « casser à Létrangeais », et bien d’autres…
Autant de personnages qui peuplent ces improbables nouvelles – souvent drôles – signées Jean-Bernard Pouy et Marc Villard.

Mon avis

Plutôt que de le paraphraser inutilement, laissons l’éditeur nous expliquer le concept de ce sympathique recueil.

Jean-Bernard Pouy et Marc Villard ont écrit, chacun de leur côté, six nouvelles ; à charge pour l’autre de « sampler » chaque texte, c’est-à-dire, selon l’humeur, de le poursuivre, d’en donner un autre aperçu, de s’intercaler dans une ellipse, voire d’en contredire une vision ou une stylistique. »

Si vous ne connaissez pas encore les deux auteurs, ce recueil peut-être l’occasion de découvrir leur travail, tantôt sérieux tantôt farfelu, quand ce n’est pas les deux à la fois. Après Ping-Pong (où ils se renvoyaient la balle) et avant Zigzag (où ils slalomaient en parallèle sur les thèmes favoris de l’autre), les voici au meilleur de leur forme.

« Au début, je survivais chez Total Confort. C’était un peu le souk, côté stockage, et j’ai dû patienter deux semaines à trois mètres des canapés.
Ils se prennent tous pour des convertibles. Abrutis. Après, le patron des stocks – Raoul Meunier – nous a bien séparés : les frigos devant, les canapés derrière.
Ils chauffent trop leur stocks chez Total, c’est pas bon pour les moteurs. Puis un mardi matin, putain je m’en souviens parfaitement, Raoul m’a monté avec le vieux Frigeavia dans le hall d’exposition. J’étais le seul Millénium métallique. Couleur gris métallique, je veux dire. Double panier à crudités, deux bacs pour le beurre, une rampe horizontale pour les bouteilles et un freezer gris avec des rayures blanc cassé. Le look impérial. »

Les textes, souvent très courts, sont majoritairement des nouvelles à chute et pour la plupart humoristiques, pour ne pas dire loufoques. Vous admettrez que faire d’un frigo le personnage principal d’une nouvelle policière n’est pas monnaie courante. Malgré les vingt-quatre nouvelles annoncées par l’éditeur, le recueil en compte en vérité vingt-cinq car un texte de Gilles Mangard (autour du jazz), auquel rendent hommage Marc Villard puis Jean-Bernard Pouy, est inclus dans le livre.

Rivages disait que Zigzag, sorti de leur « atelier de littérature policière expérimentale est un concentré d’humour décapant, de fantaisie, de punch et de science du récit court ». On peut en dire autant pour Tohu-bohu, et si l’on peut se méfier des boniments des éditeurs avec raison, vous pouvez croire Rivages sur ce coup-là.

Bienvenue dans l’univers décalé de Jean-Bernard Pouy et Marc Villard, qui sont parmi les meilleurs duettistes de la nouvelle noire, affutée et poilante. À déguster au compte-gouttes ou d’une traite, sans modération mais avec le sourire.

Tohu-bohu, de Marc Villard & Jean-Bernard Pouy, Rivages/Noir n°673 (2008), 217 pages.

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Les roubignoles du destin est un recueil de 12 nouvelles signé Jean-Bernard Pouy et édité pour la première fois en 2001 chez Gallimard. Les textes le composant avaient auparavant déjà pu être lus, mais dans diverses publications.

Résumé

Un joueur de hockey qui n’arrive plus à jouer sa finale à cause du… hoquet ! Un militant du FN qui aurait mieux fait de ne pas vénérer Jeanne d’Arc. Le frère de Luis Ocaña qui décide de se marier en plein Tour de France. Un auteur fatigué par les ateliers d’écriture qui se fait aborder par un insistant graphomane. Un père qui ne comprend plus son fils et décide de le prendre en filature. Voici le point de départ de quelques-unes des douze nouvelles composant ce recueil.

Mon avis

Comme souvent avec ce type de recueils, certaines histoires plairont d’avantage que d’autres. Les goûts et les couleurs mis à part, certaines d’entre elles sont peut-être objectivement moins bonnes (Manus militari ou Le cargoète par exemple). Leur taille varie aussi beaucoup, de trois pages à une trentaine selon les cas.

Elles sont différentes dans le style mais on y retrouve toujours la patte de Jean-Bernard Pouy, son talent pour nous accrocher le sourire aux lèvres et pour s’approprier la langue, qu’il n’a de cesse de modeler à sa guise, comme un potier avec la terre glaise, aussi à l’aise pour écrire « avé l’acent du Sud » qu’en mauvais « angliche ». Comme souvent avec l’inventeur du Poulpe, l’humour est très présent, dans les dialogues comme dans les jeux de mots, l’un d’entre eux servant même de point de départ à une nouvelle (Hoquet sur glace). Rien qu’appeler un texte Les roubignoles du destin (c’est le premier, celui qui donne son titre au recueil), il fallait le faire, et le titre est d’autant plus drôle une fois qu’on a terminé l’histoire en question, dont la chute est, comment dire… mortelle.

« Et comme moi, je n’en peux plus, fatigué de ne plus parler, de ne plus comprendre, de ne plus avoir aucun contact avec mon propre fils, vacherie, je joue au détective minable, au flic pourri de base, s’il savait, peut-être que ça le ferait exploser, mais ça serait déjà quelque chose, merde, Arafat et Rabin sont bien arrivés à se parler, pourquoi pas Jérôme et moi, merde. »


Certaines nouvelles sont très réussies, pour leur dénouement donc (I got my mogette working), mais aussi pour leurs histoires (L’équarrisseur, La mauvaise graine). L’ABC du métier, exercice de style « oulipien », vaut quant à elle le détour juste pour son écriture : il s’agit d’un long acrostiche alphabétique (chaque ligne commençant par l’une des 26 lettres de l’alphabet dans l’ordre, et ainsi de suite), réussi qui plus est.

« Niant le sordide, cachant le glauque,
opacifiant le réel, Yvonne
puisait dans toutes ces petites histoires
qui meublaient son quotidien non pas une
résignation, mais, au contraire, un
salutaire énervement.
Traitant de la misère sociale et morale
une fois sur deux, elle tentait de dégager une
vérité impalpable, qu’elle décorait à la
Walter Scott, ensuite, faisant d’une affaire
x le papier de la semaine.
Y’a pas de raison, disait-elle, à
zozo, zozo et demi… »

Bien que quelques-unes soient moins intéressantes que les autres, les nouvelles constituant ce recueil (publié en 2001) se lisent globalement avec beaucoup de plaisir. On y retrouve le style, l’humour et la malice qui caractérisent si bien l’œuvre de Jean-Bernard Pouy, l’une des plus belles plumes du polar français actuel.


Les roubignoles du destin, de Jean-Bernard Pouy, éditions Gallimard (2001 et 2004), 176 pages.