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Les béquilles, paru chez Maurice Nadeau en 2004, est le premier roman de Patrice Pluyette, auteur depuis, entre autres titres, de l’excellent La traversée du Mozambique par temps calme.


Résumé

Le narrateur – dont on ne connaît pas le nom – est cascadeur professionnel pour la télévision. Son job, c’est de tomber à la place des autres : d’un immeuble, d’un avion, d’un cheval, ou même dans l’escalier.
Paradoxalement, ce n’est pas en chutant – il ne s’est jamais blessé durant une cascade – qu’il s’abîme le pied, mais chez lui, en se dépêchant d’aller décrocher le téléphone. Résultat de l’accident con par excellence : petit orteil éclaté, cassé net. Le temps de quelques semaines, il va devoir se résigner à ne pas travailler, et à vivre avec des béquilles.

Mon avis

Dans ce premier roman, on trouve déjà la patte reconnaissable de Patrice Pluyette, qu’on retrouvera dans Un vigile ou dans l’hilarant La traversée du Mozambique par temps calme.
Pendant à peine plus de cent pages, le narrateur nous raconte, à la première personne et avec humour, son quotidien d’estropié, de la blessure à la rémission en passant par l’apprentissage de la marche avec béquilles.

« Je trouve que des béquilles confèrent à celui qui les porte un charme irrésistible, et c’est une occasion de devenir pour un temps séduisant. Elles sont un prétexte au contact humain. Elles demandent, dans certains cas, de l’assistance. Elles peuvent créer des liens grâce au sujet de conversation tout trouvé qu’elles imposent entre vous et la personne, rendant possible une franche camaraderie, laquelle, en d’autres cas, eût été gênante (c’est une peu comme avec les chiens). Pour dire les choses plus largement, je pense que les béquilles fascinent. Elles sont habitées d’un lourd paradoxe : à la fois rudimentaires, fondant leur principe sur celui, ancestral, de l’appui sur bâton, elles n’en nécessitent pas moins de leur utilisateur une démarche assez moderne, tout en force et en souplesse, où les membres porteurs doivent être gainés (épaules, avant-bras) et le reste suffisamment relâché pour maintenir l’équilibre. Le résultat, quand il est réussi (il faut un minimum de souplesse et d’agilité naturelles) est assez beau à voir. Chaque pas, sur béquille, est un saut à cloche-pied retenu, ralenti, pris dans les rouages d’un mouvement de bascule douce ; la danse n’est pas loin. Tout cela a de l’allure. »

Avec des béquilles, tout les repères du narrateur sont chamboulés. Tous ces petits gestes simples de la vie quotidienne sont à revoir à l’aune des béquilles, qui handicapent au moins autant qu’elles soutiennent.
Solitaire, le narrateur a pour unique compagnie une amie et voisine, Becky, qui vient d’abord l’aider plusieurs fois par jour. Avant que la jeune peintre décide qu’il lui est plus pratique d’emménager chez lui. Cette compagnie féminine inédite n’est pas pour déplaire au narrateur, mais Becky a déjà un petit ami, Rütt, un baroudeur allemand, toujours aux quatre coins du globe – il fait depuis deux ans un tour du monde à vélo.

Sans grande prétention littéraire – me semble-t-il – Les béquilles est un sympathique roman qui annonçait déjà le talent, confirmé par la suite, de l’auteur. Dans ce roman, comme dans Un vigile, Patrice Pluyette parvient à faire d’un rien (un orteil cassé, le quotidien d’un gardien de nuit) une œuvre littéraire, avec l’humour et la truculence qui le caractérisent.

Les béquilles, de Patrice Pluyette, Maurice Nadeau (2004), 106 pages.

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J’ai découvert Patrice Pluyette en 2009 avec  La traversée du Mozambique par temps calme, qui avait été un vrai coup de cœur.
Je m’étais dit alors que j’essaierai bien de lire d’autres romans de l’auteur. C’est désormais chose faite avec Un vigile, son second roman, publié en 2005 chez Maurice Nadeau.

Résumé

Un vigile anonyme raconte scrupuleusement son quotidien (essentiellement professionnel), lui qui est chargé de contrôler l’accès à la salle de sport d’une grande entreprise et qui prend son métier très à cœur.


Mon avis

Un vigile est très différent de l’excellent La traversée du Mozambique par temps calme. Autant le dire d’emblée, je pense que c’est un roman très original qui risque de ce fait de ne pas plaire à un grand nombre de personnes.
C’est très expérimental, aussi bien au niveau du fond que de la forme.

« Je pourrai aussi, je pense, identifier une personne à l’ombre qu’elle projette sur le sol avant d’arriver à moi, ou reconnaître un pas. Le son du pas. Il y a des pas calmes, des pas pressés. Des pas lourds. Des pas lestes. Des pas qui traînent. Des qui traînent pas. La spécificité d’un pas est intrinsèquement lié au style de la chaussure, évidemment. »



Concernant le fond, il ne se passe pour ainsi dire rien. Il s’agit, sur une petite centaine de pages, de l’introspection d’un vigile consciencieux qui, avec pas mal de recul, nous explique par le détail en quoi consiste ses journées de travail. On sent qu’il intellectualise beaucoup ce qu’il fait. On sent aussi qu’il s’ennuie énormément et l’on se demande pourquoi il continue à faire ce travail qui ne semble pas l’épanouir le moins du monde.

« Ma porte est une porte somme toute normale, rectangulaire, munie de deux gonds en son flanc gauche et d’un groom assez performant qui résiste à énormément d’ouvertures. […] Son utilisation est ancestrale : on l’ouvre en la tirant à soi et en la poussant pour sortir. La poignée est une poignée droite, à baisser. »

Comme vous le voyez, le vigile détaille vraiment minutieusement les choses. S’en suit la description de tous les cas de figure d’ouverture de « sa » porte, ce qui se passe si deux personnes arrivent en même temps de chaque côté, ou si l’une d’elles a les deux bras chargés…
Du coup, c’est très particulier sur la forme aussi, presque oulipien dans le style par moments, avec cette façon de lister des possibilités de manière plus ou moins exhaustive (cf. L’art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une augmentation par exemple).
 Bien que l’ensemble soit assez froid, comme son narrateur, qui décrit les choses de manière quasi clinique, Patrice Pluyette se permet une touche d’humour de temps à autre.

« Voilà des hommes forts qui gardent la tour, sont chargés de sa sécurité, ont le sens du combat, jour et nuit se relaient par équipes de deux. […] Ils mesurent deux mètres ; les plus petits sont très utiles parce qu’ils se faufilent sous les grands. Karen est la seule femme. Elle apaise un conflit par une parole tendre ou son pied dans ta gueule. »

Le roman avançant, le vigile commence à nous parler de sa vie (ou plutôt de sa non-vie) en dehors du travail, et se questionne de manière existentielle. Les dernières pages sont très étranges et difficilement qualifiables (surréalistes ?).

« On devrait s’allonger plus souvent : dans la rue, dans une banque, en congrès. Être à plat égalise les parties. Aplanit les craintes. Aucune personne ne s’allonge mieux qu’une autre. S’allonger confère au lieu une intimité immédiate. On se l’approprie. On est partout chez soi. Si le monde s’allongeait on serait tous chez nous sous un même toit, une grande famille, des frères. »

Du début à la fin, on ne sait pas où l’auteur va nous mener. Je pense que pour pouvoir profiter de ce roman pour le moins spécial il faut (pouvoir) accepter son étrangeté, tant sur le style que sur le fond.
 Bien que celui-ci m’ait moyennement plu, je poursuivrai avec l’œuvre de Patrice Pluyette.


Un vigile, de Patrice Pluyette, Maurice Nadeau (2005), 97 pages.