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L’Affaire Jules Bathias est un roman de Patrick Pécherot paru en 2006 dans la collection Souris Noire (Syros).

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Valentin Moineau doit préparer un exposé sur son arbre généalogique pour sa professeur d’histoire. Orphelin de père, chahuté voire harcelé plus qu’à son tour, le collégien aime à se réfugier dans les livres. L’histoire lui plaît et, ça tombe plutôt bien, sa mère lui apprend que son paternel avait commencé – avant de se noyer dans le canal – à rechercher ses propres racines.
S’attelant à la tâche, l’adolescent s’interroge sur l’existence d’un de ses aïeux. Pourquoi ce point d’interrogation rouge à côté de la date de décès supposée de cet arrière-arrière-grand-père qui a visiblement, à en juger par cette photo sépia, été un poilu ? Qui était vraiment ce Jules Bathias ? A-t-il péri durant la Grande Guerre ?

Mon avis

Passionné d’histoire, et en particulier des implications qu’elle peut avoir sur les destins des petites gens, Patrick Pécherot proposait en 2006 ce roman jeunesse dans la collection Souris Noire (Syros). La gouaille de l’auteur, particulièrement à l’œuvre dans sa trilogie parisienne, et son attachement à faire vivre le parler populaire est moins présent dans cet opus, sans doute en raison du jeune lectorat auquel il s’adresse. Pour autant, le style est agréable et on retrouve intactes certaines préoccupations de l’auteur d’Hével. À commencer par l’histoire donc, et en particulier ce qui a trait à la Première Guerre mondiale.

Timide, intelligent, taiseux, Valentin a des centres d’intérêts différents de la plupart des jeunes de son âge et une certaine tendance à la mélancolie contemplative. Pas étonnant qu’il apparaisse alors comme un souffre-douleur idéal pour certains garnements, qui aiment à le molester dès que possible. Malgré cela, grâce à son amie Léa, à sa mère et à quelques autres personnes, le quotidien du jeune homme reste supportable.

Si l’intrigue proposée par Patrick Pécherot, avec son lot de rebondissements, est des plus intéressantes, le roman souffre de certaines facilités. Quelques ficelles amenant l’ado à progresser dans son enquête sont un peu grosses – une tante qui travaille au ministère de la Justice, comme c’est pratique ! Certains personnages, à commencer par les trois caïds ayant Valentin dans le nez, sont caricaturaux. D’autres, heureusement, sont excellents, à commencer par la Marine, tenancière du café que fréquentait son père après qu’il se soit retrouvé au chômage.

Bien que comportant quelques défauts, ce roman d’enquête pour la jeunesse se révèle passionnant et bien écrit, ce dont ne pouvaient guère douter les lecteurs de Patrick Pécherot. Les quelques scènes mettant en scène Jules Bathias dans les tranchées sont puissantes et préfigurent déjà Tranchecaille, le chef-d’œuvre de l’auteur.

L’Affaire Jules Bathias, de Patrick Pécherot, Syros/Souris Noire (2006), 163 pages.

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Hével est un roman de Patrick Pécherot qui paraît ce jour à la Série Noire.

51fucxhcf8lRésumé

L’histoire débute en janvier 1958. Gus et André sont chauffeurs-livreurs. Le binôme parcourt les bourgades du Jura, gauloise au bec, à la recherche de taf, de plus en plus rare.
Dans les rues, les inscriptions arabophobes répondent aux attaques des fellaghas de l’autre côté de la Méditerranée. Les communautés se crispent. Nos deux compères découvrent dans leur camion fatigué un clandestin. Le zig est du genre taiseux, et la police semble sur les dents. Serait-il la cause de tout ce chambard ?

Mon avis

J’ignore qui donne les cartes, et si même quelqu’un les donne, mais le jour où vous n’avez pas les bonnes, vous tombez vite. Ça m’était arrivé et ce serait inutile d’expliquer comment. J’en étais rendu à crier les journaux. Le dernier boulot avant la cloche. Ou peut-être pas avant. Le jour n’est pas levé, on a déjà son paquet sous le bras et en piste ! L’aube froide, la brume humide qui vous enveloppe, la fumée des cheminées qui vous tombe dessus à force de se cogner au ciel bas… Pour comprendre, il faut avoir entendu les toux rauques au sortir des dépôts. Elle arrache, la musique des poumons en capilotade. Avec ça qu’il faut les crier, les nouvelles, pour accrocher le chaland. Tout pressé qu’il est de son autobus, de son café comptoir avant de descendre au chagrin. À force, c’est du papier de verre qui racle vos cordes vocales. La rue vous use de partout. Vous finissez phtisique, rhumatisant, bancroche. Des engelures à gangrène et des œils-de-perdrix dans les godasses. Les pavés sont vaches aux semelles percées. Les miennes ressemblaient à des tranches de jambon entamées, racornies pareil. J’essayais de les rafistoler avec un France-Soir quand j’ai entendu André. «  Tu les vends tes canards, ou tu t’en fais des pompes ? » Il montrait la tête du vieux Dominici sur ma tatane.

Ouvrir un roman de Patrick Pécherot, c’est avoir la certitude de lire un texte de qualité, sur le plan du style notamment. On sent dans ses écrits l’amour des mots, des expressions, de l’argot. C’est un plaisir que d’être immédiatement transporté dans les années 1950 à la force du vocabulaire choisi, ainsi que grâce au grand soin apporté à tous ces détails qui sentent bon un temps que les moins de soixante ans ne peuvent pas connaître : les marques disparues, les chansons dans le poste, les films avec Gabin et consorts, les publicités obsolètes, etc.

L’heure était museau et pot-au-feu. Des mots surnageaient, mouillés de sauce et de moutarde. Ils parlaient de boulot, de vestiaires et de Brigitte Bardot. On en était au fromage quand l’Algérie s’est invitée. C’est parti de la grève. Les gars avaient leur opinion. Tranchée comme le pain dans la corbeille : se croiser les bras entre Arabes disait bien ce que ça voulait dire. FLN et compagnie. C’était couru. Là-bas ils égorgent nos soldats, ici ils foutent le souk. Tout ça touillait des évidences qui flottaient dans les senteurs de morbier et de pinard. Quand même, il y avait des nuances, de-ci de-là. Un rougeaud hasardait qu’il fallait se mettre à la place des Arabes, que les boches, on les avait refoutus chez eux et que c’était un peu pareil. Le ton montait mais demeurait famille. On s’y prend le bec à table, ça reste entre soi.

Sans nous faire vivre l’enfer du djebel à l’instar du récent Tu dormiras quand tu seras mort de François Muratet, les « événements d’Algérie », comme on disait alors, occupent un place centrale dans l’intrigue. Les tensions communautaires sont fortes (d’ailleurs l’arabophobie d’alors n’est pas très éloignée de l’islamophobie actuelle) et la gestion de la crise algérienne s’invite dans toutes les conversations, de la haute jusqu’aux troquets et autres restos ouvriers.

Vous attendez que j’abrège. Que j’aille plus vite que la musique. […] À l’arrivée, vous aurez compris quoi ? Vous saurez qui a tué le colonel Moutarde ? Et après ? Vous serez plus avancé ?
[…]
Le détail, tout est là. Le détail. L’infime fêlure sur le vase, la minuscule fissure dans le mur en disent mille fois plus que ce que vous glanez entre deux coups d’œil à cette saleté de téléphone que vous ne cessez de lorgner à la dérobée. Imbécile !

L’on pense un court instant – quelque peu déroutant – que Gus vouvoie le lecteur, avant de comprendre qu’il se confie à un écrivain venu l’interroger sur cette sombre histoire soixante ans plus tard. Hével, c’est cette confession que Gus prend un malin plaisir à faire durer.

Hével, c’est fumée, buée, en hébreu. Hével, n’est ni blanc ni noir. Hével, c’est un beau roman gris, ou sépia, qui rappelle un peu L’Étranger de Camus et que ne renierait probablement pas Simenon. Sans avoir la puissance de Tranchecaille, voici une réussite de plus à mettre à l’actif de Patrick Pécherot.

Hével, de Patrick Pécherot, Gallimard/Série Noire (2018), 209 pages.