Articles Tagués ‘polar historique’

1793 est un roman de Niklas Natt och Dag paru chez Sonatine en 2019 dans une traduction de Rémi Cassaigne.

9782355846960oriRésumé

Stockholm, automne 1793.
Un vétéran de la récente guerre russo-suédoise, Jean Michael Cardell, encore mal réveillé de sa cuite de la veille, découvre dans le lac de Fatburen un corps. Enfin, ce qu’il en reste : le corps qui flotte n’a plus ni bras ni jambes. Le chef de la police Norlin décide de confier l’enquête à Cecil Winge, un homme de loi brillant dont les jours sont comptés à cause d’une affection pulmonaire. Un semblant d’autopsie permet rapidement de constater que les blessures de la victime non seulement ne sont pas à l’origine de sa mort, mais que les amputations ont été faites proprement, avec toutes les précautions d’usage.

Mon avis

Premier roman de Niklas Natt och Dag, descendant d’une des plus anciennes familles de la noblesse suédoise, 1793 est présenté par Sonatine comme un « thriller historique ». Sans que cela ne soit tout à fait faux, gageons qu’il conviendra davantage aux amateurs de romans historiques qu’aux aficionados de thrillers purs et durs. Bien que certaines parties s’étirent un peu plus que d’autres, le suspense est présent. Mais l’auteur ne nous fait pas véritablement nous attacher à un personnage pour lequel on frissonnerait véritablement.

Le cadre – la Suède des années 1790 – est en revanche très bien rendu par l’auteur, qui s’est semble-t-il abondamment documenté. L’action se déroule donc quelques années après la guerre qui a opposé les troupes de Gustav III à l’armée russe de Catherine II et l’année suivant la mort du monarque suédois. La Révolution française est dans toutes les têtes et la monarchie suédoise craint une propagation. Le roman, on l’imagine, ne souffre pas d’approximations tant tous les éléments semblent plus vrais que nature. Niklas Natt och Dag explique en fin d’ouvrage qu’il a même vérifié les noms d’époque de chaque lieu mentionné. En outre, il a fait le choix de faire évoluer de vrais personnages historiques, comme le chef de la police Johan Gustav Norlin, aux cotés de ses propres protagonistes.

Le roman se découpe en plusieurs parties, inégales en taille comme en intensité. Mettant en scène divers personnages, on ne saurait en dire beaucoup plus sans faire de révélations dommageables pour le plaisir de lecture. L’intrigue, habilement construite, est globalement de qualité bien que certains pourront lui reprocher quelques longueurs. La confrontation finale est en revanche excellente et l’on se rend compte dans les ultimes pages que l’auteur, roublard, en avait encore gardé sous la semelle.

Efficace et passionnant malgré quelques temps plus faibles, 1793 est un premier roman de très bonne facture, qui rappelle par moments des œuvres telles que Le Parfum ou La Religion, et qui devrait ravir les amateurs de polars historiques.

1793 (1793, 2017), de Niklas Natt och Dag, Sonatine (2019). Traduit du suédois par Rémi Cassaigne, 441 pages.

Les Suppliciées du Rhône est un roman de Coline Gatel paru chez Préludes le mois dernier.

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Lyon, 1897.
Alexandre Lacassagne, professeur à la renommée grandissante, fait des progrès considérables dans le domaine de la médecine légale. Ses autopsies publiques attire une foule d’étudiants en médecine et de journalistes. Grâce à la température du corps et à la rigidité des tissus, il pense qu’il est possible de dater approximativement le décès d’une personne.
Une jeune fille est retrouvée morte, vraisemblablement victime d’un avortement raté. Puis une deuxième. Quelqu’un essaierait-il de tuer des jeunes femmes enceintes ou n’ayant pas souhaité poursuivre leur grossesse ?
Lacassagne, qui a réalisé avec ses étudiants l’autopsie de la première victime, confie à l’un de ses plus prometteurs disciples, Félicien Perrier, le soin de mener l’enquête. Le jeune homme s’entoure de son ami Bernard Lécuyer, étudiant en médecine comme lui, et d’Irina Bergovski, une jeune journaliste d’origine polonaise.

Mon avis

Les Suppliciées du Rhône est le premier roman de Coline Gatel, stéphanoise d’origine mais qui semble bien connaître la cité des gones. Le point fort de cet opus est assurément son contexte, très solidement documenté. L’auteur mêle avec talent des personnages et des événements historiques et des inventions de son cru. Lacassagne, un des fondateurs de l’anthropologie criminelle, joue un rôle important dans l’histoire. Mais on croise aussi d’autres figures de l’époque, et ce de chaque côté de la loi, des théories de Cesare Lombroso sur le « criminel né » aux ignominies de Joseph Vacher, l’Éventreur du Sud-Est.

Les conditions de vie, en particulier des canuts et autres petites gens de Lyon sont bien rendues, de même que la topographie (quelques notes de bas de pages nous renseignent sur les lieux qui ont depuis changé de nom). Un soin particulier est également porté par l’auteur au vocabulaire de l’époque. Ainsi, les infirmières ou les homosexuels, pour ne prendre que ces deux exemples, ne s’appelaient pas encore de cette façon.

Les mœurs et les femmes sont d’une certaine manière au cœur de ce roman et quelques vérités, qui paraissent aujourd’hui aberrantes, sont bonnes à rappeler, comme ce « certificat de travestissement » dont devait se doter une femme pour avoir légalement le droit de porter un pantalon. Si l’intrigue passionne sans mal, certains développements sont un peu tirés par les cheveux et le final, hollywoodien, ne convaincra sans doute pas tous les lecteurs.

Les Suppliciées du Rhône, joliment documenté est un polar historique passionnant sur les débuts de la police scientifique et ce que l’on a plus tard appelé « l’école lyonnaise ». Malgré des qualités certaines, l’intrigue peine à convaincre totalement, particulièrement dans le final.

Les Suppliciées du Rhône, de Coline Gatel, Préludes (2018), 439 pages.

Merci à Babelio pour l’envoi de ce roman.

La Guerre est une ruse est un roman de Frédéric Paulin paru chez Agullo en ce mois de septembre. C’est aussi le premier roman français de la collection Agullo/Noir.

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Algérie, 1992.
Les élections sont remportées par le Front islamique du salut. Des généraux – les « Janviéristes » – prennent aussitôt le pouvoir et annulent les résultats du scrutin. L’état d’urgence est déclaré et la chasse aux islamistes est ouverte. Dans ce contexte, Tedj Benlazar, un agent de la DGSE (le renseignement extérieur français) suit de près la situation, et notamment les agissements en coulisse de la DRS (le renseignement militaire algérien), qui pratiquerait la torture dans un supposé camp de concentration pour islamistes. De plus, des accointances pourraient exister entre le DRS et les terroristes islamistes du GIA, mais Benlazar peine à convaincre sa hiérarchie de s’intéresser à la chose.

Mon avis

Loin d’en être à ses débuts mais essentiellement publié par l’éditeur rennais Goater jusqu’à présent, Frédéric Paulin fait son entrée chez Agullo, qui publie là son premier auteur français. Le texte est annoncé comme le premier d’une trilogie consacrée à l’Algérie et à son histoire, ainsi qu’à la montée en puissance du terrorisme islamiste que l’on ne connait désormais que trop bien.

À l’instar d’une Dominique Manotti ou d’un DOA dans son diptyque Pukhtu, Frédéric Paulin, prend son sujet à bras-le-corps, de manière on ne peut plus sérieuse. L’auteur s’est assurément beaucoup documenté et, sans être spécialiste, on imagine bien qu’il n’y a pas de place pour les approximations, historiques ou autres dans son récit. L’auteur n’est jamais rébarbatif et ne noie pas le lecteur de détails inutiles. Pour autant, l’histoire passionnera plus ou moins, selon l’intérêt qu’on peut porter aux divers sujets traités – Algérie, islamisme radical, espionnage – loin des préoccupations et du vécu de certains. De plus, bien que l’auteur soit clair, il n’est pas toujours évident de s’y retrouver dans ces histoires d’espionnage, de contre-espionnages, d’agents doubles et d’intérêts géopolitiques et stratégiques divers et variés.

Les personnages sont dépeints avec justesse et sans manichéisme. La figure de Tedj Benlazar est intéressante, de même que les rapports qu’il entretient avec son mentor, le Commandant Bellevue, un officier d’expérience qui en a vu d’autres.

Passionnant pour qui s’intéresse à l’Histoire du monde et à celle de l’Algérie en particulier, La Guerre est une ruse donne d’ores et déjà envie de poursuivre avec le prochain opus. Pour autant, sa spécificité et la densité de son intrigue et de ses personnages en font une œuvre qui ne conviendra pas à tous les lecteurs de polars.

La Guerre est une ruse, de Frédéric Paulin, Agullo/Noir (2018), 384 pages.

La Nuit des béguines est un roman d’Aline Kiner paru aux éditions Liana Levi au mois d’août dernier.

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Paris, 1310.
Dans le quartier du Marais se trouve le grand béguinage royal, où des femmes vivent entre elles, de prières et de divers travaux. Ni mariées ni sœurs, leur statut particulier, mi-religieux mi-laïque, commence à faire grincer certaines dents en ces temps où l’orthodoxie est scrutée de plus en plus près. Ysabel, au béguinage depuis longtemps, s’occupe principalement de son potager où sa main verte fait pousser toutes sortes de légumes et d’herbes, aromatiques ou médicinales. Par un froid jour d’hiver, elle retrouve sur le seuil du béguinage une jeune femme plus très loin du trépas. Sans savoir rien d’elle, elle estime de son devoir de la sauver.

Mon avis

Le premier roman d’Aline Kiner, Le jeu du pendu, était un roman policier classique mais maîtrisé entre présent et Seconde Guerre mondiale. Après le contemporain La vie sur le fil, la voilà qui s’attaque, par le prisme de l’aventure et du suspense, à un sujet peu connu du grand public : le béguinage. Avec le sérieux qui la caractérise, la rédactrice en chef des hors-série du magazine Sciences & Avenir a abattu un grand travail de recherche avant de se lancer dans l’écriture, si l’on en juge par le nombre d’ouvrages cités en fin de roman et surtout, par la vraisemblance de son histoire.
Pour autant, il ne s’agit pas d’un essai sur cette institution médiévale méconnue mais bien d’une fiction, faisant la part belle aux femmes, forcément. On apprend assez vite que Maheut, la jolie rousse recueillie par Ysabel, fuyait un mariage forcé. Parallèlement, une béguine du Nord de la France, Marguerite Porete – elle a vraiment existé – est arrêtée par les autorités religieuses. Son récent ouvrage, Le miroir des âmes simples, dans lequel elle exprime à sa manière son mysticisme et son amour de Dieu, fait scandale. Il est bientôt jugé hérétique, et le cas de Marguerite préoccupe beaucoup au grand béguinage royal car le roi Philippe IV, qui ne voit pas cette communauté d’un bon œil, pourrait en profiter pour supprimer ce statut particulier toléré par ses prédécesseurs. Dans cette ambiance tendue, nos béguines continuent à vivre, qui à soigner, qui à cultiver, qui à vendre du tissu. Mais un franciscain a été envoyé à Paris pour retrouver la trace de Maheut, et son flair le rapproche du but.

Mettant en scène une belle galerie de personnages féminins aux caractères parfois bien trempés, La Nuit des béguines est un solide roman d’aventure historique où le suspense le dispute à l’érudition. Mêlant habilement faits et personnages historiques aux inventions de son cru, Aline Kiner parvient à être didactique sans sacrifier la dynamique de la narration ni tomber dans l’écueil du cours magistral propre à certains romans historiques.

La Nuit des béguines, d’Aline Kiner, Liana Levi (2017), 329 pages.

Hével est un roman de Patrick Pécherot qui paraît ce jour à la Série Noire.

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L’histoire débute en janvier 1958. Gus et André sont chauffeurs-livreurs. Le binôme parcourt les bourgades du Jura, gauloise au bec, à la recherche de taf, de plus en plus rare.
Dans les rues, les inscriptions arabophobes répondent aux attaques des fellaghas de l’autre côté de la Méditerranée. Les communautés se crispent. Nos deux compères découvrent dans leur camion fatigué un clandestin. Le zig est du genre taiseux, et la police semble sur les dents. Serait-il la cause de tout ce chambard ?

Mon avis

J’ignore qui donne les cartes, et si même quelqu’un les donne, mais le jour où vous n’avez pas les bonnes, vous tombez vite. Ça m’était arrivé et ce serait inutile d’expliquer comment. J’en étais rendu à crier les journaux. Le dernier boulot avant la cloche. Ou peut-être pas avant. Le jour n’est pas levé, on a déjà son paquet sous le bras et en piste ! L’aube froide, la brume humide qui vous enveloppe, la fumée des cheminées qui vous tombe dessus à force de se cogner au ciel bas… Pour comprendre, il faut avoir entendu les toux rauques au sortir des dépôts. Elle arrache, la musique des poumons en capilotade. Avec ça qu’il faut les crier, les nouvelles, pour accrocher le chaland. Tout pressé qu’il est de son autobus, de son café comptoir avant de descendre au chagrin. À force, c’est du papier de verre qui racle vos cordes vocales. La rue vous use de partout. Vous finissez phtisique, rhumatisant, bancroche. Des engelures à gangrène et des œils-de-perdrix dans les godasses. Les pavés sont vaches aux semelles percées. Les miennes ressemblaient à des tranches de jambon entamées, racornies pareil. J’essayais de les rafistoler avec un France-Soir quand j’ai entendu André. «  Tu les vends tes canards, ou tu t’en fais des pompes ? » Il montrait la tête du vieux Dominici sur ma tatane.

Ouvrir un roman de Patrick Pécherot, c’est avoir la certitude de lire un texte de qualité, sur le plan du style notamment. On sent dans ses écrits l’amour des mots, des expressions, de l’argot. C’est un plaisir que d’être immédiatement transporté dans les années 1950 à la force du vocabulaire choisi, ainsi que grâce au grand soin apporté à tous ces détails qui sentent bon un temps que les moins de soixante ans ne peuvent pas connaître : les marques disparues, les chansons dans le poste, les films avec Gabin et consorts, les publicités obsolètes, etc.

L’heure était museau et pot-au-feu. Des mots surnageaient, mouillés de sauce et de moutarde. Ils parlaient de boulot, de vestiaires et de Brigitte Bardot. On en était au fromage quand l’Algérie s’est invitée. C’est parti de la grève. Les gars avaient leur opinion. Tranchée comme le pain dans la corbeille : se croiser les bras entre Arabes disait bien ce que ça voulait dire. FLN et compagnie. C’était couru. Là-bas ils égorgent nos soldats, ici ils foutent le souk. Tout ça touillait des évidences qui flottaient dans les senteurs de morbier et de pinard. Quand même, il y avait des nuances, de-ci de-là. Un rougeaud hasardait qu’il fallait se mettre à la place des Arabes, que les boches, on les avait refoutus chez eux et que c’était un peu pareil. Le ton montait mais demeurait famille. On s’y prend le bec à table, ça reste entre soi.

Sans nous faire vivre l’enfer du djebel à l’instar du récent Tu dormiras quand tu seras mort de François Muratet, les « événements d’Algérie », comme on disait alors, occupent un place centrale dans l’intrigue. Les tensions communautaires sont fortes (d’ailleurs l’arabophobie d’alors n’est pas très éloignée de l’islamophobie actuelle) et la gestion de la crise algérienne s’invite dans toutes les conversations, de la haute jusqu’aux troquets et autres restos ouvriers.

Vous attendez que j’abrège. Que j’aille plus vite que la musique. […] À l’arrivée, vous aurez compris quoi ? Vous saurez qui a tué le colonel Moutarde ? Et après ? Vous serez plus avancé ?
[…]
Le détail, tout est là. Le détail. L’infime fêlure sur le vase, la minuscule fissure dans le mur en disent mille fois plus que ce que vous glanez entre deux coups d’œil à cette saleté de téléphone que vous ne cessez de lorgner à la dérobée. Imbécile !

L’on pense un court instant – quelque peu déroutant – que Gus vouvoie le lecteur, avant de comprendre qu’il se confie à un écrivain venu l’interroger sur cette sombre histoire soixante ans plus tard. Hével, c’est cette confession que Gus prend un malin plaisir à faire durer.

Hével, c’est fumée, buée, en hébreu. Hével, n’est ni blanc ni noir. Hével, c’est un beau roman gris, ou sépia, qui rappelle un peu L’Étranger de Camus et que ne renierait probablement pas Simenon. Sans avoir la puissance de Tranchecaille, voici une réussite de plus à mettre à l’actif de Patrick Pécherot.

Hével, de Patrick Pécherot, Gallimard/Série Noire (2018), 209 pages.

De la terre dans la bouche est un roman d’Estelle Tharreau paru aux éditions Taurnada en janvier dernier.

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Elsa, orpheline, vient de perdre sa grand-mère. Chez le notaire, la jeune femme apprend qu’elle hérite d’une maison qui lui est inconnue, mais aussi d’une enveloppe. À l’intérieur, une unique photo au recto de laquelle est écrite une légende faisant référence à une partie du passé de sa grand-mère qu’elle ignorait jusqu’alors.
De quoi éveiller l’intérêt d’Elsa qui décide, avant de la vendre, d’aller voir cette maison elle-même. Mais sur place, les habitants lui semblent hostiles. Et lorsqu’elle commence à poser des questions, on lui fait vite sentir que sa curiosité dérange.

Mon avis

Le décès d’une aïeule, un rendez-vous chez le notaire, un bref voyage pour aller visiter un bien immobilier inhabité depuis longtemps. Rien d’exceptionnel de prime abord dans ce roman qui démarre piano.
Mais une fois arrivée à la fameuse « Braconne », l’ambiance change radicalement. L’attitude des habitants à l’égard d’Elsa est étrange et la maison dégage quelque chose d’inconfortable si ce n’est d’inquiétant. Curieuse, la jeune femme essaie d’en savoir plus sur l’histoire de cette maison et ses liens avec sa grand-mère.
Sans le savoir Elsa a ouvert une espèce de boîte de Pandore. Peu à peu, le lecteur découvre avec elle les nombreux secrets du village, tus jusqu’alors, et qui concernent plus ou moins directement sa famille. On lui intime de rentrer chez elle et de ne plus poser de questions mais c’est plus fort qu’elle, et plus Elsa gratte, plus elle trouve, dévoilant successivement de nouvelles couches de vérités dissimulées. Les rebondissements s’enchaînent alors au rythme de ces révélations, de plus en plus rapprochées. La tension s’installe et le danger se fait ressentir.
La Seconde Guerre mondiale joue un rôle important dans l’intrigue. Estelle Tharreau évite l’écueil du manichéisme et les clichés éculés et parvient même à nous dévoiler des pans méconnus de l’Occupation dont on comprend que d’aucuns aient voulu les cacher sous le tapis. Bien documentée, l’auteur propose en fin d’ouvrage une bibliographie abondante. Autant de pistes de lecture pour qui souhaiterait approfondir tel ou tel point abordé par le texte.

Démarrant lentement pour mieux finir en trombe, ce troisième roman d’Estelle Tharreau faisant la part belle à l’Histoire et aux secrets de famille est globalement une réussite, souffrant peut-être simplement du manque de profondeur de certains personnages.

De la terre dans la bouche, d’Estelle Tharreau, Taurnada (2018), 260 pages.

Tu dormiras quand tu seras mort est un roman de François Muratet paru cette semaine aux éditions Joëlle Losfeld.

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André Leguidel effectue des traductions inintéressantes dans un bureau à Fribourg. La tuile pour ce jeune officier polyglotte qui, en entrant dans l’armée sur les traces de son père, pilote de chasse abattu pendant la Seconde Guerre mondiale, rêvait du front et de devenir un héros de guerre. Alors qu’il a rangé ses rêves de gloire au vestiaire, on vient le convoquer. Il va être muté illico en Algérie pour une mission d’infiltration de haute importance. Le chef d’une section de commando, Mohammed Guelab, est suspecté d’avoir joué un rôle dans la mort du sous-lieutenant Maillard, et de vouloir retourner sa veste. De fortes suspicions pèsent sur les conditions de la mort de l’officier, au cours d’une embuscade. L’a-t-on vraiment abattu d’une balle dans le dos ? Et si oui, qui a tiré cette balle ? C’est ce que Leguidel, avec une nouvelle identité de simple soldat en charge des liaisons radio, va devoir déterminer.

Mon avis

« Tu dormiras quand tu seras mort« , c’est ce que le sergent-chef Guellab hurle à ses subordonnés si ceux-ci ont le malheur de s’assoupir pendant une opération. Guellab n’est pas un tendre, Leguidel s’en rend vite compte, mais dans ces conditions, il n’y a pas de place pour la tendresse. Dans l’enfer du djebel, les sentiments, c’est ce qui peut vous coûter la peau.
Prix du Premier Polar SNCF 1999 dès son premier roman, Le Pied-Rouge, François Muratet avait encore écrit deux romans Stoppez les machines (2001) et La Révolte des rats (2003) avant de se consacrer à son métier de professeur d’histoire-géographie et à son engagement dans la vie politique locale.
C’est donc avec un roman noir à la thématique rare en littérature qu’il revient aux affaires. Les fictions ayant pour cadre la guerre d’Algérie ne sont pas légion, bien qu’on en trouve quelques-unes désormais, qui tantôt l’évoquent ou, plus rarement, l’abordent de front (La Grande peur du petit blanc ou Djebel par exemple).
Le premier chapitre nous voit embarquer depuis Marseille sur un paquebot rempli d’appelés : ça braille, ça boit, ça joue aux cartes. Dès le second, nous y sommes : Alger. Malgré la présence nombreuse des soldats, c’est encore un air de vacances, qui sent bon les orangers et les pâtisseries au miel. Mais une fois dans l’arrière-pays, c’est une autre vie qui commence. L’on doit être toujours sur le qui-vive tant le danger est permanent, et quand la mort ne vient pas d’une embuscade ou d’une mine, elle peut arriver aussi soudainement de tirs amis ou d’un animal au poison létal.
À l’instar de Patrick Pécherot ou de Dominique Manotti (d’ailleurs remerciée en fin d’ouvrage), François Muratet parvient à nous plonger directement dans le lieu et l’époque grâce au vocabulaire d’alors, mais aussi à l’aide de tous ces petits détails surannés et parfois cocasses aujourd’hui (comme la découverte à la radio du jeune Johnny Hallyday). L’auteur fait la part belle au quotidien des soldats, troufions ou officiers : atrocité de la guerre, stress permanent, difficulté à vivre avec ce qu’on a dû faire malgré soi… Les problèmes de commandement – aux conséquences parfois dramatiques – ou même le doute des appelés quant au bien-fondé de ces opérations et de leur présence ici sont aussi au rendez-vous.

Joliment écrit, très visuel (on entrevoit immédiatement le potentiel pour une adaptation cinématographique), Tu dormiras quand tu seras mort est un très bon roman de guerre plus qu’une véritable enquête policière – la mission de Leguidel paraît vite secondaire quand les camarades tombent à ses côtés sous le feu des balles ennemies. Ce texte est un peu à la guerre d’Algérie ce qu’est Tranchecaille à la Première Guerre mondiale. Espérons qu’il ne faille pas attendre quinze ans pour relire François Muratet !

Tu dormiras quand tu seras mort, de François Muratet, Joëlle Losfeld (2018), 252 pages.