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Flic ou caillera est un roman noir de Rachid Santaki paru il y a quelques jours aux éditions du Masque.


Résumé

Octobre 2005.
Zyed et Bouna, deux ados, trouvent la mort après s’être réfugiés dans un transformateur électrique alors qu’ils étaient poursuivis par la police. Toute la banlieue s’enflamme, Clichy et Aulnay en tête.
A Saint-Denis, c’est à peine plus calme. C’est là que vit Mehdi Bassi, vingt-deux ans, employé au service courrier de l’Agence du médicament le jour, graffeur la nuit. À cause de l’un de ses frères tombé pour deal, il a des problèmes avec les Bensama, les caïds de la drogue.
Il va faire la rencontre de Najet Iker, une jeune flic beur qui n’en peut plus de ses collègues ripoux et ne souhaite rien de plus que de faire tomber le clan Bensama.

Mon avis

« Saint-Denis se divise en trois zones. La première partie, historique. Ses monuments incontestables : la basilique, son musée d’histoire, le lycée de la légion d’honneur, son stade de football, connu à travers toute la planète. Le fameux France-Brésil, vestige d’une France qui réussit, se réunit. La popularité du site est telle qu’on assimile Saint-Denis à Paris. La seconde partie, son bassin économique. La victoire de la France a fait exploser le prix du mètre carré. Les entreprises ont poussé comme des champignons, séduites par la proximité du territoire avec la capitale et ses accès aux transports. Saint-Denis et son quartier, La Plaine, sont rapidement devenus avec La Défense, Issy-les-Moulineaux, un vivier d’entreprises : Général Lee, SNCF, Damsung, DHL… Le troisième pôle d’affaires en France. Les logements neufs, en location ou en accession à la propriété, ont remplacé les vieilles habitations insalubres. La troisième zone enfin, c’est son côté obscur. La frontière invisible entre le Saint-Denis qui réussit et celui qui survit se situe à la Porte de Paris. Le boulevard Marcel Sembat vous mène tout droit dans les bas-fonds de la zermi. Ses toxs, ses drogues. Ses crasses, ses puanteurs. Chassés de Paris, réfugiés dans des squats. Les centaines d’oubliés, dépendants au dérivé de cocaïne, s’entassent, inhalent la mort pour embraser quelques minutes de bonheur. Le kiffe. Saint-Denis c’est aussi des bidonvilles. Les taudis fabriqués par les roms avec les déchets en bois, en métaux, en textile. Postés aux carrefours de la ville pour une pièce ou sur les lignes pour gratter au cœur de Paris de quoi se laver et manger. […] La misère humaine et l’argent ont en commun un code postal : 93 200. »


Après Les anges s’habillent en caillera et Des chiffres et des litres (que j’ai raté à sa sortie), parus aux éditions Moisson Rouge, on retrouve Rachid Santaki au Masque avec ce Flic ou caillera, troisième volet de la série de romans noirs mettant en scène sa Seine-Saint-Denis. Comme dans les opus précédents, l’auteur écrit dans le langage local, mêlant de manière plus vraie que nature arabe, verlan et argot (un glossaire figure en début d’ouvrage, pour ceux qui n’entravent queud au parler du ter-ter). Si cela pourra peut-être gêner quelques lecteurs, au moins en début de lecture, ce choix judicieux et quelque peu osé apporte un vrai plus. Et puis parler des problèmes actuels du 9-3 dans une langue de Molière précieuse aurait été un peu ridicule. En effet, plus qu’un décor, Saint-Denis est ici le vrai personnage principal.

« Le zoo, local, lieu de vie, où je m’isole pour réaliser mes fresques. C’est un entrepôt de la SNCF, abandonné. Des drogués venaient ici. Un jour, on a décidé avec Julien de récupérer les lieux. On a chassé les toxs avec des barres de fer. Ils n’ont pas bronché, on était trop déterminés. On a passé des soirées à squatter quand on en avait marre de la cité. Je venais seul au début, mon pote m’a rejoint. Il vient ici pour ses trafics. Julien y vide parfois le contenu de ses vols. La police ne vient pas ici, c’est scred. Endroit sale. J’peins une fresque sur 93 Hardcore, son vénère de Tandem, binôme d’Aubervilliers. Au centre de ma toile, des trains, la gare avec des zombies. J’ai dessiné un bubble, lettrage arrondi. Des personnages, trois jeunes, représentant mes refrés. Ma mère, sur un quai, une pierre tombale avec le nom de mon père, Bassi. Ses dates de naissance et de décès. Je place un 93 Hardcore. Je bouge la tête sur le beat, les punchlines saignantes des deux rappeurs. Mon pinceau lèche la toile. La peinture pénètre le tissu. Je kiffe de croquer Saint-Denis, reflétant ma noire life. Le seum monte en moi. Le morceau de Mac Tyer et Mac Kregor rappent ce quotidien, ce département dur, plein de rage, rien de sage. Les parcours parlent d’eux-mêmes. Mon frère a choisi de suivre les Bensama, mon autre frère, le cinéma, Julien fait des chouarras, moi à étouffer dans cette vie, nos cités cramées. La peinture, peut-être mon issue, peut-être pas. »

À travers les parcours de Mehdi et Najet, Rachid Santaki nous parle de l’importance de sa famille et de ses origines. Le jeune keum peine à aider sa daronne à surmonter les épreuves de la life : un mari mort, un gamin en taule, des impayés qui s’accumulent. Quant à la seconde, née accidentellement d’un coup d’un soir entre un flic réputé et une prostituée et ayant été élevée en famille d’accueil, elle cherche sa voie, en essayant de suivre celle de ce père qu’elle n’a pour ainsi dire pas connu. Les deux protagonistes, intéressants, ont en commun de vivre dans l’incertitude et la solitude et d’être confrontés quotidiennement à la violence et à la drogue.

La musique, et en particulier le rap (qu’il soit français ou cainri) est très présente et l’auteur propose en fin d’ouvrage une « bande-son » pour retrouver les morceaux écoutés par les personnages au fil des pages. Signalons aussi quelques beaux passage sur la boxe thaïe, que Rachid Santaki connaît bien, et un clin d’œil à Dominique Manotti, l’une des rares autres auteurs à avoir écrit des polars réalistes sur la banlieue.

Avec Flic ou caillera, Rachid Santaki nous offre un nouveau roman noir, efficace et rageur, plongeant le lecteur en plein cœur de la « tess ».


Flic ou caillera, de Rachid Santaki, Le Masque (2013), 274 pages.

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Sur les nerfs, écrit en 1994 mais seulement publié en France cette année (par Fayard), est le premier roman de l’Américain Larry Fondation.
https://i2.wp.com/polars.pourpres.net/img/uploads/sur_les_nerfs_larry_fondation_fayard.jpgRésumé
Ou pas… (voir ci-dessous)

Mon avis

Bien difficile de résumer cette histoire qui n’en est pas une mais plutôt une multitude. Au fil des quelque cent-vingt pages qui composent ce texte pour le moins atypique Larry Fondation nous propose des instantanés : de quelques pages, de quelques lignes, parfois même de quelques mots ne formant pas même des phrases. Ce faisant, l’Américain plonge le lecteur dans le côté obscur de Los Angeles, lui faisant voir au ras du bitume la vie de nombre d’habitants des classes populaires et plus défavorisées encore, à mille lieues des stars et des cocotiers des cartes postales.

Tenant parfois presque autant de la photographie ou de la sculpture que du roman, ce texte expérimental – qui est aussi le premier roman de l’auteur, écrit il y a près de vingt ans – ne se donne pas à lire facilement. Pourtant, après quelques pages, le pli est pris et l’on observe avec curiosité cette galerie de personnages que nous donne à voir Larry Fondation. Chacun d’eux est pris dans le tourbillon de la vie, frôlant la mort ou l’amour, espérant une plus belle existence et essayant de l’atteindre, sans toujours prendre le plus droit chemin.

Une expérience de lecture des plus étonnantes.


Sur les nerfs (Angry Nights ,1994) de Larry Fondation, Fayard (2012). Traduit de l’américain par Alexandre Thiltges, 117 pages.