Articles Tagués ‘procédural’

Profil perdu est un roman d’Hugues Pagan paru chez Rivages en 2017.

41gcurmvzqlRésumé

À « l’Usine », commissariat d’une ville de l’est de la France, Meunier, un jeune inspecteur intègre des stups interroge Bugsy, un dealer notoire. L’homme ne dira rien concernant la jeune femme sur la photo sauf à parler à Schneider. Le policier le relâche, en ayant oublié de le fouiller intégralement au préalable, erreur qui lui sera reprochée ensuite.
Schneider, c’est le chef de la Crim. Un ancien soldat qui a fait l’Algérie et qui a ses méthodes bien à lui. Il doit bientôt enquêter sur l’agression de Meunier, laissé entre la vie et la mort à une station-service. Cette fin d’année ne sera décidément pas comme les autres. Lui qui ne croyait plus ça possible, il rencontre aussi une femme qui va lui faire tourner la tête.

Mon avis

Certains lecteurs, notamment les plus jeunes, n’ont peut-être jamais lu Hugues Pagan. L’ancien policier a beaucoup écrit dans les années 1990. Son œuvre, publiée chez Rivages, contient notamment Dernière station avant l’autoroute pour lequel il a reçu le prix Mystère de la critique en 1998. Depuis 2003, plus un roman : l’auteur s’était mué en scénariste pour la télévision (Mafiosa pour Canal+ par exemple). Quinze ans après, c’est donc l’heure du retour littéraire pour Hugues Pagan, mais aussi pour Schneider, puisque les aficionados de l’auteur auront déjà pu faire sa connaissance dans deux opus : La mort dans une voiture solitaire (1992) et Boulevard des allongés (1995).

Dans la maison pendant un quart de siècle, l’auteur connaît la vie de commissariat comme peu de romanciers. C’est donc à du procédural classique et rigoureux (sans être trop chargé) auquel on a affaire ici, domaine plutôt réservé aux Anglo-Saxons ou autres Scandinaves habituellement.

« Personne n’avait jamais vu Müller fumer. Personne n’aurait même pu imaginer Müller en train de fumer. C’était tout aussi extravagant qu’imaginer Dumont en train de danser la lambada à poil sur le parking avec une plume de paon plantée dans le cul. »

L’écriture est assez sèche mais les personnages sont très bien dépeints. La vulgarité qui ressort de l’ensemble au départ – dialogues, comportements, notamment envers la gent féminine, etc. – choquera peut-être. Pour autant, l’idylle entre la jeune Cheroquee – c’est son nom – et le flic désabusé est joliment narrée. Bien des auteurs de polars tentant d’instiller un brin de romance dans leurs écrits seraient d’ailleurs avisés d’en prendre de la graine. Peut-être les attitudes crasses des uns et des autres contribuent aussi à renforcer le caractère sympathique et sincère de cette histoire aussi inattendue pour chacun de ses protagonistes ?

L’intrigue, sur fond de drogue, de corruption et de mondanités, n’est sans doute pas des plus originales mais elle remplit parfaitement son rôle. Le lecteur est tenu en haleine au moins autant par cette dernière que par l’attachement pour les personnages, souvent ambivalents, décrits à la fois avec une grande habileté et une économie de moyens.

« On part de façon simple et naturelle. Mourir n’est pas compliqué. Ce qui est compliqué, c’est de vivre. Peut-être qu’il faut avoir des dispositions pour ça, ou bien avoir commencé jeune.
– Comme le piano.
Il acquiesça en silence, la gorge nouée.
– Il n’est jamais trop tard pour apprendre, Schneider. »

Avec Profil perdu, Hugues Pagan nous démontre, si tant est qu’il en était besoin, qu’il n’a rien perdu de son talent de conteur d’histoires noires. Décor, personnages, intrigue… : tous les éléments sont réunis pour un très bon roman noir. En attendant le prochain, un recueil de nouvelles paraît dans quelques jours, toujours chez Rivages, Mauvaises nouvelles du front.

Profil perdu, d’Hugues Pagan, Rivages/Thriller (2017), 300 pages.

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41nbfveadzlLes Chiens de chasse est un roman de Jørn Lier Horst paru il y a quelques semaines à la Série Noire. Il est traduit du norvégien par Hélène Hervieu.

Résumé

Il y a dix-sept ans, la jeune Cecilia Linde avait disparu sans laisser de traces – son corps n’a jamais été retrouvé. William Wisting était alors un jeune policier et cette affaire, très médiatique, a contribué à lancer sa carrière. Mais voilà qu’aujourd’hui, Rudolf Haglund, fraîchement libéré, porte plainte contre la police. Selon son avocat, la police aurait falsifié des preuves pour condamner son client pourtant innocent, qui demande réparation pour ces années de prison. En charge de l’enquête alors, la tête de Wisting est mise à prix dans les médias, et sa hiérarchie ne tarde pas à le suspendre. L’enquêteur, qui n’a rien falsifié, n’a plus que deux solutions : trouver qui a manipulé les preuves ou bien, si Haglund est innocent, reprendre l’enquête du début pour trouver le véritable meurtrier de Cecilia.

Mon avis

Après Fermé pour l’hiver, paru l’an dernier, voici Wisting de retour à la Série Noire avec une nouvelle enquête des plus intéressantes, entre passé et présent. Typiquement scandinave dans l’écriture, qui sait prendre le temps qu’il faut pour présenter les personnages comme les faits, Jørn Lier Horst va même un peu plus loin que Henning Mankell ou Arnaldur Indriðason dans le coté procédural sans que cela nuise à la lecture. Les rouages de la police sont parfaitement décrits, tout comme ceux de la presse et les relations qu’entretiennent ces deux corps de métier, tantôt collaborateurs, tantôt presque ennemis. L’auteur maîtrise son sujet, et pour cause : avant d’écrire, il était inspecteur de police !
Le personnage de Wisting, humain et intègre, est attachant, sans avoir toutefois la profondeur d’un Erlendur. Mais il est vrai aussi que les Français découvrent l’inspecteur seulement maintenant, – huitième enquête ici – ce qui change peut-être la donne. Les relations de Wisting avec ses proches sont finement décrites, et celle avec sa fille, jeune journaliste spécialisée dans les affaires criminelles, aura une importance particulière dans cet opus.

Bien que très classique dans le fond comme dans la forme, Les Chiens de chasse parvient à embarquer totalement le lecteur, qui se passionnera sans doute pour cette enquête à multiples rebondissements qui amènera Wisting à reconsidérer certains aspects de ses investigations antérieures.
Un polar scandinave typique, mais du dessus du panier. Norsk kvalitet.

Les Chiens de chasse (Jakthundene, 2012), de Jørn Lier Horst, Gallimard/Série Noire (2018). Traduit du norvégien par Hélène Hervieu, 462 pages.

The Burning Room (Mariachi Plaza pour la VF) est un roman de Michael Connelly originalement publié en 2014.
S’il s’agit de la 19e enquête de son personnage fétiche Harry Bosch, c’était pour ma part ma première incursion dans l’univers de cet auteur, ainsi que ma première lecture d’un titre de la collection « Yes you can ! » proposée par Harrap’s (j’en toucherai un mot ultérieurement).
La traduction française, signée Robert Pépin (himself), est parue en 2016 chez Calmann-Lévy avant d’être reprise il y a quelques mois au Livre de poche.

51cj6c4p8alRésumé

Orlando Merced jouait du vihuela sur une place de Los Angeles avec son groupe de mariachi lorsqu’il a été grièvement atteint par une balle perdue. Dix ans après la tragédie qui l’a laissé paraplégique, il décède d’une complication. C’est l’occasion pour le LAPD de rouvrir ce cold case qui avait fait grand bruit à l’époque et de le qualifier d’homicide. La mort du musicien permet en effet d’accéder à un élément-clé : la balle, qui était restée, indélogeable, dans sa colonne vertébrale.
L’enquête est confiée à Harry Bosch et Lucia Soto, son nouveau binôme. Lorsqu’il découvre que la jeune femme s’intéresse de très près (et à l’insu de sa hiérarchie) à une vieille affaire d’incendie criminel irrésolu, il décide de lui donner un coup de main.

Mon avis

The Burning Room est donc, je le disais, la dix-neuvième enquête d’Harry Bosch, apparu pour la première fois il y a un quart de siècle dans Les égouts de Los Angeles. Contrairement aux personnages de BD qui ne vieillissent jamais au fil des décennies, Harry est désormais un vieux briscard que ses supérieurs commencent à pousser gentiment vers la sortie. S’il commence à être las de certains aspects de son métier, l’inspecteur reste redoutable et c’est pourquoi ses supérieurs lui confient des affaires pour le moins délicates. Après avoir assisté, impuissante, à la mort de son précédent binôme et tué son assaillant, Lucia Soto est intégrée au service des affaires irrésolues, que Bosch occupe aussi désormais. En plus de travailler à élucider ce crime vieux de dix ans sans preuves et presque sans témoins, Bosch est chargé de lui apporter son expérience.

Les amateurs d’Harry Bosch retrouveront assurément dans ce titre tout ce qui a contribué au succès de cette série et de son auteur. Quant à ceux qui découvrent là Michael Connelly, ils ne seront sans doute pas déçus. Mariachi Plaza est un polar « procédural », qui sait prendre le temps de donner à voir – minutieusement mais sans être rébarbatif – les dessous de l’enquête : autopsie, mandats, méthodes d’interrogatoire… Les rapports de Bosch, toujours assez rebelle dans l’âme malgré l’âge avançant, avec ses supérieurs – et notamment l’un d’entre eux, qui lui met une pression du résultat de tous les instants – sont assez croustillants. Le binôme qu’il forme avec Soto est aussi intéressant. Il en a connu des coéquipiers, et se méfie de quiconque lui est mis dans les pattes par ses chefs. Mais il s’avère vite que Lucia est plutôt du type à ramener ses dossiers chez elle qu’à lambiner au bureau, et le contact passe bien.
L’enquête – ou plutôt la double enquête car le binôme mène rapidement deux affaires de front – est littéralement passionnante et amène assez rapidement les protagonistes dans les eaux troubles d’un milieu qu’Harry abhorre par-dessus tout, celui des politiciens.

Mariachi Plaza est un très bon polar, tendance procédurale, qui fait néanmoins la part belle aux personnages et à leurs sentiments tout en maintenant un suspense de tous les instants sur certaines zones d’ombre de l’histoire. Typiquement le type d’opus qui donne envie de (re)découvrir l’oeuvre d’un auteur. Et ça tombe bien, celle de Michael Connely est riche.

The Burning Room, de Michael Connely, Harraps / Yes you can ! (2016), 428 pages.

Ground XO est le troisième roman d’Hannelore Cayre.
C’est également le troisième opus de la série mettant en scène son personnage d’avocat, Christophe Leibowitz.
Le livre fait parti de la sélection automne du Prix SNCF du Polar, catégorie « Polars français ».

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Christophe Leibowitz, notre désastreux avocat, poursuit toujours sa quête désespérée du bonheur. Ainsi, il fêtera bientôt ses vingt ans d’exercice et pourtant ne voit rien d’autre se profiler à l’horizon qu’un enchaînement de mornes causes. Mais voilà qu’un beau jour, par le hasard d’une succession, il se retrouve héritier d’une marque de cognac. Cette boisson qui conserve en France l’image de la bouteille qu’on dépoussière pour clore un repas dominical est aux Etats-Unis le symbole de la sophistication dans la culture hip-hop. Il n’en faut pas plus pour ragaillardir notre pénaliste névrosé. Riche de son carnet d’adresses au pays des dealers, il se lance avec enthousiasme dans le show-business en misant sur l’un de ses clients trafiquant de cocaïne et rappeur à ses heures, qu’il charge de chanter les vertus de son cognac. Avocat, producteur de gangsta rap et bouilleur de cru, n’est-ce pas trop pour un seul homme ?

Mon avis

C’est la deuxième fois que je lis cette auteure, et sûrement pas la dernière car j’aime beaucoup son personnage ainsi que sa façon de montrer les différents milieux dont elle parle. Par rapport à Commis d’office, celui-ci est un peu plus déjanté, avec la découverte des milieux du cognac et celui du rap. Les dialogues entres rappeurs et/ou dealers sont rendus dans une langue des cités plus vraie que nature. Je pense que l’auteur a vraiment fait du bon boulot de ce côté-là. Le personnage de Leibowitz, aujourd’hui à la tête d’un « cabinet » d’avocats, tous plus pouilleux les uns que les autres est toujours aussi bon. Mention particulière pour la toute fin de l’histoire (ceux d’entre vous qui la liront comprendront de quoi je parle).

Ground XO, d’Hannelore Cayre, Métailié/Noir (2007), 134 pages.

Commis d’office est le premier roman d’Hannelore Cayre, avocate pénaliste par ailleurs.

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Comment Christophe Leibowitz, avocat revenu de tout, loin des belles affaires d’Assises dont tout le monde parle, éternel commis d’office à la défense de délits minables, est-il enfin parvenu à être satisfait de son sort ? Est-ce parce qu’il occupe ses journées à convertir avec une patience extrême un proxénète albanais à la lecture de L’Education sentimentale derrière les barreaux de la prison de Fresnes ? Ou est-ce parce que son nom s’étale en première page aux côtés de celui de l’ennemi public numéro un ? La justice au quotidien, des personnages surprenants, une intrigue solide, des situations cocasses pour un premier roman qui s’impose immédiatement par son rythme et un ton original et rapide.

Mon avis

Hannelore Cayre est avocate pénaliste. Cristophe Leibowitz, son personnage principal anti-héros, l’est également. Une grande partie des histoires évoquées sentent le vécu. Cayre décrit son milieu sans aucune concession, avec un humour décapant. Les plaidoiries, les avocats corrompus, les scènes au parloir,… tout est si réel, et pour cause, son livre est une fiction mais ce qui s’y passe se passe sous nos yeux tous les jours sans qu’on en ait forcément conscience.

Commis d’office, d’Hannelore Cayre, Métailié/Noir (2004), 126 pages.