Articles Tagués ‘réinsertion’

Le Dernier arrivé est un roman de Marco Balzano paru l’an dernier chez Philippe Rey.
Il est traduit de l’italien par Nathalie Bauer.

livre_moyen_327Résumé

Ninetto, 57 ans, est incarcéré dans une prison milanaise. Depuis sa cellule, il se remémore sa jeunesse. Son départ – voire sa fuite – de Sicile, alors âgé de neuf ans. Son arrivée à Milan, la débrouille permanente, pour manger, pour dormir… La rencontre qui changera sa vie : celle de Maddalena, qui deviendra sa femme. L’usine, sur la chaîne de montage d’Alfa-Roméo, le syndicalisme, mais pas trop finalement. Et puis ce qui l’a conduit ici…

Mon avis

Le Dernier arrivé est un bien beau roman, enveloppé d’un quelque chose d’assez indescriptible mais de profondément italien qui pourrait être quelque peu l’équivalent de la saudade portugaise.
Avec une grande sensibilité mais sans verser dans le pathos, Marco Balzano parvient à mêler la nostalgie de certains pans de l’enfance, le regrets d’action désormais irrévocables, mais aussi l’amour et la fidélité absolues qu’éprouve Ninetto pour sa femme. Et cette frustration, parfois proche d’une rage intérieure, de ne pas pouvoir la rendre à Maddalena comme il le souhaiterait, surtout depuis sa cellule…
Sans que ce ne soit véritablement le « sujet » du roman (au sens un peu lourd qui le rapprocherait de l’essai), Balzano évoque largement cet exil rural massif qui a vidé le Mezzogiorno après-guerre. Ces myriades de jeunes (surtout) mais aussi de moins jeunes, qui ont fui la misère et leurs petits villages de Sicile, de Calabre ou des Pouilles pour se retrouver, qui à Milan, qui à Gênes, qui à Turin, bien plus dynamiques alors. C’est aussi bien souvent un changement d’activité, du travail de la terre à celui de l’usine – plus rarement du tertiaire.
Émouvant, Le Dernier arrivé l’est souvent. Triste ou nostalgique, aussi, drôle parfois, comme lors de cette scène mémorable où Ninetto (qui a quitté l’école trop tôt et avec regret, puis passé sa vie à l’usine et derrière les barreaux), enfin sorti de prison, se remet à chercher du travail. Alors qu’il est prêt à apprendre et à faire quasiment n’importe quoi, on lui demande partout CV, lettres de motivation et autres questionnaires, lui qui ne sait même pas ce qu’est un CV. O tempora, o mores.

Si Le Dernier arrivé est le premier roman de l’auteur disponible en langue française, il y a fort à parier que ce ne sera pas le dernier. Un nouvelle plume italienne à suivre, assurément.

Le Dernier arrivé (L’ultimo arrivato, 2014), de Marco Balzano, Philippe Rey (2017).
Traduit de l’italien par Nathalie Bauer, 240 pages.

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Sortie noire est un thriller de Christian Laurella, musicien également (batteur de Bernard Lavilliers) et tour manager pour des jazzmen célèbres (Baker, Gillespie, Getz, Jamal…).
Il est paru chez Taurnada, nouvelle maison d’édition dont il s’agit d’un des premiers titres.

Résumé

Après avoir passé vingt ans en prison, Daniel se voit accorder une semi-liberté. Il peut sortir de l’établissement pénitentiaire pour travailler dans une menuiserie. Pour pouvoir supporter sa longue détention, il s’est construit un monde imaginaire, avec femme et enfants (fictifs). Le problème, c’est qu’il souffre aussi d’amnésie et qu’il ne se souvient plus de quoi il a été jugé coupable et qu’il n’ose pas demander, de peur de passer pour un déséquilibré.
Une femme riche et âgée et sa gouvernante vivent ensemble, bon gré mal gré, depuis des années. L’arrivée d’une lettre du ministère de la justice annonçant la libération prochaine d’un prisonnier va mettre le feu aux poudres.

Mon avis

Sortie noire n’est pas dénué de qualités. Sa double intrigue croisée – on imagine sans peine que les deux histoires vont se joindre à un moment donné – est intéressante, de même que le personnage de Daniel et les réflexions qu’il provoque sur les difficultés de la réclusion mais aussi de la réinsertion. Ses quelque 170 pages sont plutôt agréables à lire et l’action n’est pas en reste, surtout en fin de roman.

Cependant, il souffre d’un gros problème, le manque de « crédibilité ». Le postulat de départ lui-même (un homme qui a passé vingt ans en prison et ne sait même plus pourquoi il est là) est un peu dur à avaler. Admettons. Plus gênant, les personnages, surtout quand ils interagissent entre eux, ne sont pas très naturels. Le point culminant est atteint dans certains dialogues qui prêtent (malheureusement) plutôt à sourire, comme ce détenu et ce patron de menuiserie qui se parlent au boulot comme deux gentilshommes sortis d’un roman de Balzac.

« – Écoutez, mon ami, loin de moi l’idée de porter un jugement sur votre cas, mais sachez que les trois quarts des détenus qui sont passés par cette usine se prétendaient victimes d’une erreur judiciaire, je conçois que ça puisse vous paraître étonnant, mais c’est la vérité. Alors, s’il vous plaît, ne me demandez pas d’intervertir nos rôles, montrez-vous raisonnable et restons-en là pour aujourd’hui.
– Bien sûr, désolé pour le dérangement, monsieur, ça n’était pas dans mes intentions de venir perturber votre journée.
– Allons, ne le prenez pas mal, je vais m’occuper de votre cas, je m’y engage, mais chaque chose en son temps. S’il vous plaît je vous demande instamment de me laisser, j’ai du boulot par-dessus la tête. »

Pour faire une analogie, le scénario tient plutôt la route, mais on a souvent l’impression que les acteurs sont mauvais. La faute au directeur du casting ? Pas sûr, car les personnages sont plutôt riches. Ce manque de réalisme, de « naturel », serait plutôt à mettre sur le compte du dialoguiste, peu inspiré, ainsi que sur celui du metteur en scène. Les émotions sont parfois exagérées, et ces personnages excessifs dans ce qu’ils font ressemblent à des acteurs qui surjouent leur rôle. Tout y est mais ça sonne faux.

« Gênée d’avoir provoqué chez sa bonne une telle détresse, Élisabeth s’était levée, proposant même sa chaise.
Consciente d’avoir frôlé la catastrophe, Marlène se devait impérativement de sortir le grand jeu.
« – Et d’abord, qui est cet homme qui a fait de la prison et qui vous veut du mal ? Qu’est-ce qu’il a fait ? »
Habitée par son rôle de martyre, poussant l’effet jusqu’à l’extrême, Marlène s’était jetée aux pieds de sa patronne.
« – Mais enfin, allons, reprenez-vous, vous êtes devenue complètement folle ? » […]
À plat ventre sur le carrelage, enserrant dans ses bras les jambes d’Élisabeth, Marlène s’était mise à pousser une série de cris plaintifs ». »

Sortie noire, malgré ses défauts plutôt gênants, se laisse néanmoins lire sans réel déplaisir. Christian Laurella, qui n’en est pas à son premier livre, a-t-il eu une petite baisse de régime ? Pour le savoir, on pourra lire Lili Maldives, autre polar paru en 2005, ou attendre le prochain…

Sortie noire, de Christian Laurella, Taurnada (2014), 172 pages.