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Tohu-bohu est un recueil de nouvelles noires du duo Jean-Bernard Pouy & Marc Villard paru en Rivages/Noir en 2008.


Résumé

Une vache, un cheval, une bonne soeur stripteaseuse, un tueur à gages, un renard révolutionnaire, un éditeur sans scrupules, un frigo (!), un père qui menace de se « casser à Létrangeais », et bien d’autres…
Autant de personnages qui peuplent ces improbables nouvelles – souvent drôles – signées Jean-Bernard Pouy et Marc Villard.

Mon avis

Plutôt que de le paraphraser inutilement, laissons l’éditeur nous expliquer le concept de ce sympathique recueil.

Jean-Bernard Pouy et Marc Villard ont écrit, chacun de leur côté, six nouvelles ; à charge pour l’autre de « sampler » chaque texte, c’est-à-dire, selon l’humeur, de le poursuivre, d’en donner un autre aperçu, de s’intercaler dans une ellipse, voire d’en contredire une vision ou une stylistique. »

Si vous ne connaissez pas encore les deux auteurs, ce recueil peut-être l’occasion de découvrir leur travail, tantôt sérieux tantôt farfelu, quand ce n’est pas les deux à la fois. Après Ping-Pong (où ils se renvoyaient la balle) et avant Zigzag (où ils slalomaient en parallèle sur les thèmes favoris de l’autre), les voici au meilleur de leur forme.

« Au début, je survivais chez Total Confort. C’était un peu le souk, côté stockage, et j’ai dû patienter deux semaines à trois mètres des canapés.
Ils se prennent tous pour des convertibles. Abrutis. Après, le patron des stocks – Raoul Meunier – nous a bien séparés : les frigos devant, les canapés derrière.
Ils chauffent trop leur stocks chez Total, c’est pas bon pour les moteurs. Puis un mardi matin, putain je m’en souviens parfaitement, Raoul m’a monté avec le vieux Frigeavia dans le hall d’exposition. J’étais le seul Millénium métallique. Couleur gris métallique, je veux dire. Double panier à crudités, deux bacs pour le beurre, une rampe horizontale pour les bouteilles et un freezer gris avec des rayures blanc cassé. Le look impérial. »

Les textes, souvent très courts, sont majoritairement des nouvelles à chute et pour la plupart humoristiques, pour ne pas dire loufoques. Vous admettrez que faire d’un frigo le personnage principal d’une nouvelle policière n’est pas monnaie courante. Malgré les vingt-quatre nouvelles annoncées par l’éditeur, le recueil en compte en vérité vingt-cinq car un texte de Gilles Mangard (autour du jazz), auquel rendent hommage Marc Villard puis Jean-Bernard Pouy, est inclus dans le livre.

Rivages disait que Zigzag, sorti de leur « atelier de littérature policière expérimentale est un concentré d’humour décapant, de fantaisie, de punch et de science du récit court ». On peut en dire autant pour Tohu-bohu, et si l’on peut se méfier des boniments des éditeurs avec raison, vous pouvez croire Rivages sur ce coup-là.

Bienvenue dans l’univers décalé de Jean-Bernard Pouy et Marc Villard, qui sont parmi les meilleurs duettistes de la nouvelle noire, affutée et poilante. À déguster au compte-gouttes ou d’une traite, sans modération mais avec le sourire.

Tohu-bohu, de Marc Villard & Jean-Bernard Pouy, Rivages/Noir n°673 (2008), 217 pages.

Après Braquages, Placards est le second roman de Christian Roux.
Paru initialement au Serpent à Plumes en 2002, il a été repris en Rivages/Noir en 2013 dans une version « entièrement remaniée par l’auteur ». C’est cette version que j’ai lue.

Résumé

Alors qu’elle rentre chez elle, Alice trouve la porte d’une de ses voisines d’immeuble ouverte. Elle franchit le seuil et la trouve morte, complètement éventrée. Un placard entrouvert attire son regard. Elle y trouve de la nourriture et un petit coussin. Quelque chose lui dit que ce n’est pas un chien qu’on enfermait là. Elle trouve un petit cahier qui lui confirme son impression. Un enfant était reclus dans ce placard et a raconté son calvaire. Pour une raison qui la regarde, Alice décide de ne pas appeler la police mais de tout faire pour retrouver l’enfant.

Mon avis

« Eustache n’a pas envie d’être là. C’est tout con mais c’est comme ça. Il-n’a-pas-en-vie-d’ê-tre-là ! Pas envie de savoir pourquoi un cinglé à étripé cette fichue bonne femme, pas envie de comprendre pourquoi cette dingue tenait son gosse enfermé dans un placard, pas envie de manière générale, de foutre les deux mains dans la merde du monde ! Voilà ! »

Avant Kadogos, dont les chapitres peuvent être lus au fil des pages comme dans un ordre alternatif, Christian Roux faisait déjà montre ici d’un talent redoutable dans la construction de son roman. Placards, est en fait composé de quatre récits qui s’entremêlent habilement. On suit de manière assez classique (troisième personne) Alice, ainsi que l’enquête des policiers Eustache et Samuel. L’auteur nous donne aussi à lire le cahier retrouvé par Alice, que le jeune prisonnier a écrit avec ses mots d’enfants et son orthographe approximative, mais aussi les mémoires d’enfance d’Eustache, qu’il s’apprête à envoyer à des éditeurs en vue d’une publication.

« j’a pas de chance que je suis né enfant

ce qu’il faut c’est être né adulte comme ça on peut mettre les enfants dans le placard et se promener et on voit le soleil et le ciel et on mange quand on a faim comme avant dans la grande maison où je voyais le ciel des fois quand la vieille dame alle me montrait et c’était beau mais alle me disait profite-z-en batard tu le reverras pas de sitôt et je me rappelle plus très bien comment c’était parce que c’est vrai que c’était pas souvent

mais peut-être après enfant on devient adulte »

Grâce à ces quatre récits, on en apprend davantage sur le vécu des différents protagonistes et on essaie de deviner ce qui est arrivé aux uns et aux autres.
De par les thématiques abordées – maltraitance infantile, pédophilie, inceste – ce livre n’est pas à mettre entre toutes les mains mais il n’est pas insoutenable pour autant.
On ne s’ennuie pas une seconde et le dénouement achève de nous faire réfléchir sur la nature humaine.

« Docteur, vous allez nous conserver un peu de ce dégueulis et le faire analyser.

Quoi ?
Vous avez très bien compris ce que je vous ai demand
é.

Mais pourquoi ?
Parce qu’un témoin l’a laissé là. Je ne sais pas si on peut retrouver quelqu’un à partir de son dégueulis mais le fait est que pour l’instant, c’est tout ce qu’on a…
»

De son premier roman Braquages (Prix SNCF du polar en 2002) au dernier en date, l’excellent L’homme à la bombe, ne cherchez pas la fausse note dans la bibliographie de cet auteur, musicien accompli par ailleurs. N’hésitez pas à entrer dans l’univers noir mais non dénué d’humanité de Christian Roux.

Placards, de Christian Roux, Serpent à Plumes, 2002, 200 pages.
Réédition sous le même titre mais dans une version remaniée en Rivages/Noir (n°937), 2013, 216 pages.

Florida Roadkill, paru aux États-Unis en 1999, est le premier roman de Tim Dorsey.

Traduit par Laetitia Devaux, il a été publié en France par Rivages l’année suivante.

Cet auteur m’a été plusieurs fois conseillé et cela faisait des années que j’envisageais de le lire. Voilà qui est fait.

Résumé

Serge et Coleman, deux types que beaucoup qualifieraient de psychopathes, vont rencontrer la superbe Sharon, une espèce de mante religieuse qui épouse de riches types avant de les éliminer – souvent de façon originale – pour mieux récupérer leur assurance vie. En virée, les trois dingos (qui carburent à tout et n’importe quoi pourvu que ça procure des sensations fortes) vont tomber sur Veale, un orthodontiste aussi riche que magouilleur. Ce dernier a le malheur de clamer haut et fort qu’il a fait assurer ses mains à hauteur de cinq millions de dollars. Il va être victime d’un « malheureux accident » de tronçonneuse puis amené aux urgences avec quelques doigts en moins. Mais alors que le trio pensait le contraindre à verser les millions promis par l’assurance, Veale parvient à prendre la poudre d’escampette. Commence alors une virée haute en couleurs dans toute la Floride du sud.

Mon avis

« – Jusque-là, on est en vacances, répondit Serge. Ça te dit de découvrir la vraie Floride ?

Sharon retourna à la voiture et sniffa du speed à même le tapis de sol. Coleman s’assit au bord de la Banana River avec sept bières. Serge lui conseilla de s’éloigner de l’eau, qui pullule en général d’alligators. Car même si, avant chaque lancement, des trappeurs viennent les exterminer en secret, ils en oublient toujours quelques uns.

– Je crois que j’en vois un ! lança Coleman, ivre, en désignant un morceau de cheeseburger à la surface.

– Je crois que t’as raison, lança Serge.

Coleman recula précipitamment jusqu’à Serge. »

De la lecture des premières pages de Florida Roadkill ressortent plusieurs impressions : c’est drôle, déjanté à souhait, mais aussi (de fait ?) très décousu. Le roman, choral, passe d’un personnage à un autre, puis à un autre, tous plus foutraques les uns que les autres, sans qu’on ne comprenne toujours où l’auteur veut en venir. Peu à peu notre cerveau s’habitue à cette gymnastique et l’on prend plaisir, au fil des pages, à retrouver les différents énergumènes précédemment évoqués. Au final, c’est habilement construit car ils joueront tous tôt ou tard un rôle dans les pérégrinations de Serge, Coleman et Sharon. Les membres du trio se disputent, s’aiment (sauvagement), picolent, fument, regardent le baseball, mais surtout, cherchent à mettre la main sur les millions évaporés dans la nature. Et pour ça, pas de pitié, tous les moyens sont bons.

« – C’est juste une question de temps, ou quoi ? demanda Sean. On est en sécurité dans cet État, ou on a eu de la chance jusqu’à présent ?

– Tu est paranoïaque, lui répondit David en traversant Tavernier Creek. J’ai lu un article dans le journal. Il disait que les habitants de Floride ont une peur injustifiée des vols à main armée. Une étude montre qu’ils les craignent quinze fois plus que dans le reste du pays, alors qu’ils n’ont que dix fois plus de raisons d’avoir peur. »

Comme Serge, Tim Dorsey, qui a été reporter au Tampa Tribune pendant une douzaine d’années, est un vrai passionné de la Floride. Avec eux, on découvre avec plaisir l’État ensoleillé et ses habitants, sans doute pas tous aussi givrés dans la réalité, espérons-le.

« Les Indians en étaient à trois-zéro dans le troisième tour de batte. Coleman sortit des bouteilles d’alcool miniatures du frigo et les versa dans une espèce de poche qu’il avait formée avec le devant de sa chemise à quatre cent dollars. Il retourna s’allonger près de Serge. Tous deux mirent leur chapeau en mousse des Marlins et s’apprêtèrent à suivre le match.
Sharon alla se planter devant la télévision, nu
e.

– Je m’ennuie, dit-elle d’une voix câline.

Serge attrapa le TEC 9 posé sur la table de nuit et le pointa sur elle.

– Casse-toi. »

Au programme de ce road trip déjanté avec en fil rouge la finale des World Series : le cartel le moins dangereux du monde (le bien-nommé « Cartel de Mierda »), un bébé caïman congelé, un meurtre commis à l’aide d’une navette spatiale modèle réduit, un assureur qui meurt à cause des clauses qu’il a lui-même écrites pour escroquer les clients, un présentateur radio élu sénateur grâce à son homophobie affichée, des « bikers » sans moto refusés par tous les Hell’s Angels, ou encore une procession de sosies d’Ernest Hemingway !

« La clientèle avait quelque chose de bizarre : elle était exclusivement composée d’hommes âgés et ventripotents, barbus, avec des cheveux blancs ou gris. Visages roses et rebondis, certains tannés par le soleil, d’autres parsemés de nombreux capillaires sous la peau. Ils portaient presque tous un pull à col roulé blanc.

– Je crois qu’ils se prennent tous pour Hemingway, déclara Sean. »

La lecture des aventures de Serge & co n’est pas forcément des plus faciles au premier abord mais, pour peu qu’on s’adapte à ce rythme endiablé, on passera une belle partie de plaisir. Tim Dorsey a l’imagination débridée au possible et rarement on aura autant ri en découvrant, comme certains policiers du roman, des crimes abracadabrantesques.

On retrouvera Serge et la Floride dans plusieurs autres romans parus chez Rivages (pour l’instant, seulement 6 sur les 14 que compte la série aux USA par contre).

Florida Roadkill (Florida Roadkill, 1999), de Tim Dorsey, Rivages/Thriller (2000), traduit de l’américain par Laetitia Devaux 289 pages.
Réédité en Rivages/Noir n°476 (2003), 384 pages.

Initialement publié en 1920, mais seulement en 1996 en France, Le tonneau (The Cask) est le premier roman policier de l’Irlandais Freeman Wills Crofts.
Dans son essai Simple comme le crime, Raymond Chandler le qualifia de « meilleur premier roman policier jamais écrit ».

Résumé

1912, Londres, docks Sainte-Katherine.
Chargé de veiller au bon déroulement du déchargement d’une péniche en provenance de Rouen, le jeune Broughton assiste à de curieux faits. Tout commence par une chute de fûts. L’un des tonneaux endommagés, différent des autres, laisse derrière lui de la sciure, mais aussi des pièces d’or, alors qu’il est supposé contenir une sculpture. Fouillant plus avant le tonneau par sa brèche, Broughton croit sentir une main humaine. Statue ou cadavre ? Il faut en être sûr, aussi, ne pouvant se permettre d’ouvrir seul le tonneau, il s’en va en référer à son patron. Lorsqu’il revient accompagné de ce dernier, stupeur, le mystérieux tonneau a tout bonnement disparu !

Mon avis

On connaît tous Edgar Allan Poe ou Sir Arthur Conan Doyle. Mais qui connaît Freeman Wills Crofts ? Bien avant Agatha Christie, les Britanniques avaient déjà en la personne de l’Irlandais un grand talent dans ce genre so british qu’est le whodunit.
Singulière histoire aussi que celle de l’édition française de ce Tonneau. Référence incontournable pour de nombreux auteurs anglo-saxons, ce roman qui a marqué l’histoire du polar mondial a dû attendre l’initiative de Claude Chabrol pour être finalement publié chez Rivages en 1996 (ce que le cinéaste passionné de polars explique dans une intéressante préface).

En 1920, Freeman Wills Crofts signait donc cette intrigue machiavélique au possible. Le nombre de rebondissements est incalculable et à chaque fois qu’un nouvel indice est découvert, il vient tout remettre en cause. Quand on croit progresser, ce sont aussi les mobiles ou les alibis qui ne collent pas et viennent contredire les hypothèses les plus plausibles. Il faudra pas moins de trois enquêteurs (un policier anglais, son homologue français et un détective privé) et un grand nombre d’allers-retours de chaque côté de la Manche pour découvrir l’identité de l’assassin et fin mot de l’histoire. Au final tout se tient et paraît plutôt logique. Pour autant, la multitude d’astuces imaginées par l’auteur font qu’il est impossible pour le lecteur d’entrevoir seul la solution. C’est donc dans les toutes dernières pages qu’il découvrira les ultimes révélations, scié par l’ingéniosité redoutable de l’auteur.

Au sortir de la Première Guerre mondiale, alors qu’il était ingénieur pour la compagnie des chemins de fer irlandais, un homme tomba malade. C’est alité qu’il commença à écrire, pour tromper l’ennui, son premier roman que le grand Raymond Chandler alla jusqu’à qualifier de « meilleur premier roman policier jamais écrit ». Après ce coup de maître initial qui lança sa carrière d’auteur à succès sur de bons rails, Freeman Wills Crofts a publié de nombreuses nouvelles et une trentaine de romans policiers, mettant pour la plupart en scène l’inspecteur French. Une bonne part d’entre eux ont pour cadre des ports ou des gares. On ne se refait pas.

Le tonneau (The Cask, 1920), de Freeman Wills Crofts, Rivages/Mystère (1996), traduit de l’anglais par Dominique Mainard, 342 pages.
Lu en Rivages/Noir n°787 (2010), 501 pages, avec une préface de Claude Chabrol.

Pauvres zhéros est un roman de Pierre Pelot initialement publié au Fleuve Noir en 1982.

Je l’ai lu dans une version de 1995 paru dans la collection CRIMES de l’éditeur Car rien n’a d’importance. Le format tout en longueur n’est pas très pratique et la couverture est hideuse. C’est pourquoi je vous l’épargne et vous mets à la place celle de la dernière édition en date, parue dans l’excellente collection Rivages/Noir en 2008 et non épuisée à ce jour contrairement aux précédentes (vous noterez au passage l’infime variante de titre).
A signalera aussi, une adaptation BD signé Baru dans la collection Rivages-Casterman-Noir que je lirai sans doute un de ces quatre.

 

Résumé

 

Sylvette Duty travaille dans un orphelinat. Alors qu’elle fait une sortie seule en forêt avec les enfants – sa collègue lui a fait faux bond – elle a un gros problème. Le petit Joël, un trisomique de six ans, manque à l’appel. Paniquée, elle décide d’abord de taire sa disparition.

Nanase et Darou sont de ceux dont on dit dans leur dos qu’ils sont « braves » ou « pas méchants ». Ils se tiennent souvent compagnie et montent des petites combines. Après avoir commis un petit larcin non-prémédité (l’occasion fait le larron), Nanase se rend en pleine nuit chez Darou pour planquer son butin. Il retrouve son ami en état de choc, victime de ce que Nanase appelle ses « crises d’imagination ». Ce coup-ci, il a bien du mal à s’en remettre, persuadé qu’il est de l’arrivée des « estraterresst ».

Mon avis

 

« Au Café de la Paix, les messieurs en complet-trois-pièces-cravate ne se risquaient guère, ou alors par erreur, par hasard, et s’ils n’étaient pas du pays. […] Ici, c’était le jean et le blouson, les baskets, les bottes de moto, les godillots, les tatanes vulgaris, le tapis vert pour la belote ou le tarot, la bière, canette et pression, le rouge, le pastis et le rhum. Ici, on ne parlait pas en hommes d’affaire, la conjecture on s’en tapait : on causait du boulot qui pèse, des dernières chienneries du patron ou de ses larbins lèche cul, on commentait les nouvelles du monde qui ne tourne plus rond, on disait ce qu’il faudrait faire et ce qu’on ferait si on avait les commandes, on refaisait le monde tout en essayant de ne pas s’écouter trop (à cause du ridicule et de l’inutilité pesante de la situation, bien entendu…), on racontait les femmes que l’on avait baisées, celles qu’on avait loupées, celles qu’on aurait un de ces quatre matins… Pour l’habitué, ici, quand il poussait la porte, c’était comme s’il entrait chez lui ; pour le nouveau venu, c’était comme entrer chez quelqu’un, pas dans un café. »

 

Avec Pauvres zhéros, Pierre Pelot nous plonge dans la réalité crue d’un certain monde rural – ici, un village de Moselle, mais ça pourrait tout aussi bien être ailleurs – et c’est pas joli joli. Comme quelques auteurs (trop peu nombreux je trouve) il s’intéresse au quotidien des petites gens, ceux qui vivent difficilement le travail précaire ou le chômage, le handicap, le regard impitoyable des autres, l’alcoolisme…

 

« Sylvette regardait la télé mais c’était l’intérieur de son être qu’elle voyait sur le petit écran.

Et alors ma vieille ? […]

Eh puis… et puis ce sera bientôt l’hiver, le gris, le froid, le blanc, la gadoue ou le gel, les journées de quelques heures, les nuits de quelques jours, les pieds glacés dans les chaussures poreuses, les lèvres crevassées, les engelures aux doigts, le gel aux carreaux… Ouvrir ses volets sur la rue comme un gouffre, chaque matin, quand un camion passe dans un vacarme mou, éclaboussant de toutes ses roues jusqu’à deux mètres de haut les murs des maisons… Se dire que le mois d’avril n’a jamais été qu’un souvenir, ou une vue de l’esprit, une imagination, un jeu… Et puis Sylvette Duty vivra au milieu de toutes ces secondes, ces minutes. À se cacher, pendant un temps, à être là dans la salle à manger où l’on ne mange plus, à regarder la télé, à écouter le vent dehors et les bruits des gens qui vivent et qui passent. […]

Elle est assise sur le bord du canapé et regarde cet écran qui raconte les malheurs du monde. Jamais les bonheurs. […]

Oh ! Ce n’est pas si grave, allez… Juste une chômeuse de plus. […] Une chômeuse de plus, un gosse disparu : vous voudriez probablement qu’à cause de cela le monde s’arrête de tourner. »

 

Les protagonistes sont bien croqués. La jeune Sylvette Duty, écrasée par son défaut de vigilance, et à qui il est bien facile de faire porter le chapeau, elle qui était à peine salariée de l’établissement (on évoque un obscur contrat « à l’essai », et ce depuis des mois !). Nanase et Darou, les deux types un peu simples et leur amitié rustique sont au moins aussi intéressants. Les personnages secondaires ne sont pas en reste. On trouve José Manucci, le copain de Sylvette, un ancien légionnaire qui rumine encore ce qu’on lui a fait subir, mais aussi la tante Yvonne et la cousine Dandine, à qui Nanase rend souvent visite, armé de restes de viande pour les dizaines de chats ayant élu domicile dans la vieille bicoque.

 

Les Inconnus ont rappé avec humour que la banlieue était pas rose et morose. Pierre Pelot nous prouve s’il en était besoin que les zones urbaines n’ont pas le monopole de la misère dans ce roman pas très optimiste et parfois dur. Pour que ce « vieux » roman ait connu autant de rééditions c’est qu’il devait avoir « un truc ». Effectivement, c’est du lourd, et en refermant le roman on ne peut s’empêcher de penser : Pauvres zhéros.

 

 

 

Pauvres zhéros, de Pierre Pelot, Car rien n’a d’importance, 1995, 188 pages.
Réédition sous le titre Pauvres z’héros en Rivages/Noir, 2008, 238 pages.

La vie de Marie-Thérèse qui bifurqua quand sa passion pour le jazz prit une forme excessive est un texte assez inclassable mais réussi de feu Michel Boujut.

 

https://i2.wp.com/polars.pourpres.net/img/uploads/51pYc1P29JL.jpgRésumé

Toulouse, 1959.
Marie-Thérèse Désormaux est une de ces jeunes filles que l’on peut qualifier de sans histoires. Issue d’une famille bien comme il faut – son père est lieutenant-colonel dans la gendarmerie –, une succession d’événements vont l’amener à se retrouver mêlée à un fait divers sanglant qui fit alors grand bruit dans le midi. Pourtant, au départ, son seul crime, c’était d’aimer le jazz.

Mon avis

Si j’ai emprunté ce livre et que je l’ai lu, je dois avouer que c’est avant tout parce que j’ai été intrigué par ce titre anormalement long. Il aurait aussi pu s’appeler « Est-ce un crime que d’aimer le jazz ? » par exemple, mais je ne sais pas si je l’aurais lu…

En 1959, Michel Boujut est interpellé par une photo parue dans Sud-Ouest et la glisse entre les pages de La nuit tombe. C’est en la retrouvant dans le roman de David Goodis quarante-cinq ans plus tard, qu’il se souvient de cette affaire. Sur l’image précieusement conservée, on peut voir Marie-Thérèse Désormaux souriante poser aux côtés du chanteur de blues Big Bill Broonzy. La légende affirme : « Coïncidence ? Marie-Thérèse Désormeaux bifurqua dans la vie à partir du moment où sa passion pour le jazz prit une forme excessive. »

« Les relations de Marie-Thérèse D. dans le milieu du jazz (au demeurant fort honorable) étaient éminentes et nombreuses. » Le journaliste de Sud-Ouest enfonce le clou. Il donne très exactement ici le point de vue de l’époque, le jazz associé par les bien-pensants à toutes les turpitudes et à toutes les dérives. En 1959, il se trouve encore des invalides de la perception pour oser écrire, tel un certain Dessouches dans le magazine Tout savoir, que « le jazz s’adresse à la tripe, au bas-ventre », qu’il « fait équipe avec cet art nègre qui a été utilisé comme un bélier contre la civilisation occidentale »… Ou tel speaker des Actualités Gaumont laissant entendre que « ces joueurs de jazz restent d’étranges personnages qui s’éveillent au crépuscule et trouvent leur inspiration dans une excitation artificielle… ». Il faut s’y faire, le jazz n’a pas bonne réputation. Son influence sur la jeunesse est désastreuse, il vous emmène sur la mauvaise pente avec ses contorsions sensuelles et ses appels rauques. Tout simplement, le jazz fait peur. Musique sauvage, musique louche, musique de détraqués ! »

C’est cette insinuation du journaliste de l’époque, qui semble voir un rapport évident entre le jazz et la délinquance – ce genre musical était alors très mal vu dans les sphères supérieures de la société – qui pousse Michel Boujut à approfondir ses recherches. Lorsqu’un journaliste de Détective s’étonne de ce qu’il compte consacrer un livre à cette affaire somme toute « banale et ordinaire », il comprend que ce qui l’intéresse, ce n’est pas tant le fait divers en soi que « cette conjection entre la province, les années 1950, le jazz et une héroïne floue, fille de gendarme qui plus est. »

Pour lui, grand amateur de roman noir, cela ne fait pas de doute, Marie-Thérèse est l’héroïne d’une de ces histoires. Une de ces femmes dont le destin basculent subitement, à la différence qu’ici, il ne s’agit pas de fiction. Au fil des pages, Michel Boujut  essaie de reconstituer le parcours de Marie-Thérèse. Féru de jazz lui aussi, il se rend compte qu’il partage avec elle des connaissances communes. Il mêle alors sa propre histoire, celle du jazz et celle des années 1950 à la vie de la jeune femme. Et lorsque il y a des zones d’ombres, il prend la liberté d’inventer, en veillant à ne jamais s’éloigner de ce qu’il suppose être la vérité.

A la frontière de la fiction et du documentaire, Michel Boujut nous fait revivre dans ce « roman-vérité » un fait divers dont on parla beaucoup dans la région toulousaine à la fin des années 1950, et qui fut aussi vite oublié. Ce texte à la forme originale nous éclaire aussi sur la société de l’époque, notamment au travers de la place qu’elle « accorda » au jazz, genre musical que défend ici l’auteur avec passion. Une lecture peu commune et très agréable.


La vie de Marie-Thérèse qui bifurqua quand sa passion pour le jazz prit une forme excessive, de Michel Boujut, Rivages/Noir n°678 (2008), 175 pages.