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Une terre d’ombre (The Cove) est le cinquième roman de Ron Rash, le quatrième traduit en français (le second, Saints at the River, a pour le moment été « oublié » par les éditeurs français).

Il est paru en janvier 2014 au Seuil sous la direction de Marie-Caroline Aubert (qui l’avait découvert pour Le Masque), avec une traduction d’Isabelle Reinharez.

Résumé

Caroline du Nord, 1918.
Laurel Shelton a toujours été traitée comme une pestiférée du fait d’une tache de naissance sur le visage que d’aucuns prennent pour un signe de malédiction. Après le décès de ses parents, elle s’était retrouvée seule dans la ferme familiale jusqu’au retour de la guerre de son frère Hank. Revenu du front européen avec une main en moins, ce dernier ne compte pas s’apitoyer sur son sort et reprend le travail. Un beau jour Laurel entend de douces notes flotter dans la nature et tombe sur un mystérieux joueur de flûte. Elle ne le sait pas encore mais cette rencontre va changer sa vie.

Mon avis

Après Un pied au paradis, Serena et Le monde à l’endroit, Une terre d’ombre est le quatrième roman de Ron Rash à être traduit en France – il s’agit en fait de son cinquième, le second n’ayant pas été traduit pour l’heure. Après les années 1930 et les années 1970, l’auteur américain nous embarque à l’époque de la Grande Guerre. C’est avec un talent certain qu’il nous replonge dans une Amérique profonde, où les gens sont enclins à croire les superstitions, à juger leur prochain en fonction des ragots qui circulent dans le bourg, où l’intolérance est reine.

Laurel retrouve le musicien mal en point et décide de le recueillir. Lorsqu’il a recouvré ses forces, elle se rend compte qu’il est muet mais il lui indique par écrit qu’il se prénomme Walter et qu’il vient de New York. Hank voudrait qu’il parte, pas Laurel. Elle parvient finalement à convaincre son frère de lui offrir le gîte et le couvert en échange de son travail dans les champs.

Hormis l’histoire de la malédiction supposée de la famille rien ne laisse présager au départ de la suite dramatique du roman. Mais peu à peu, l’auteur nous délivre des informations sur le passé du mystérieux Walter et le suspense prend forme.

« Maintenant que la moisson était terminée et qu’elle avait cueilli les tout derniers haricots et le maïs, ramassé les dernières pommes de terre, elle pourrait apprendre à lire et à écrire à Walter. Tout annonçait un hiver rigoureux. Des nids d’écureuils s’accrochaient aux branches basses et les chenilles du papillon vitrail se hérissait. La mousse plus épaisse sur les troncs d’arbres aussi. Il y aurait une belle abondance de journées de neige, qu’ils pourraient passer devant la cheminée, les traits et les courbes au crayon noir devenant petit à petit des lettres puis de mots. Elle se servirait des ouvrages que Mlle Calicut lui avait donnés, emprunterait peut-être quelques livres de lecture comme ceux dans lesquels elle avait appris. Mlle Calicut pourrait lui indiquer où acheter une ardoise et du papier réglé. Elle serait institutrice, finalement. Laurel sourit à cette pensée. »

Des descriptions de la nature à la peinture des personnages, la plume de Ron Rash fait une nouvelle fois des merveilles et il est bien difficile de lâcher ce roman abouti en cours de route. Après cette nouvelle réussite, on ne pourra plus reprocher à un écrivain d’écrire ses textes à la Rash.

Une terre d’ombre (The Cove, 2012), de Ron Rash, Seuil (2014). Traduit de l’américain par Isabelle Reinharez, 242 pages.

Le monde à l’endroit (The World Made Straight) est un roman de Ron Rash, publié aux États-Unis en 2006 et en France en 2012 aux éditions du Seuil (traduction : Isabelle Reinharez).

Résumé

Travis Shelton, 17 ans, aime beaucoup pêcher. Alors qu’il taquine la truite près d’une cascade, il découvre des pieds de cannabis, se sert, et les revend. Pas vu pas pris, il recommence. Jusqu’à se faire attraper par le propriétaire, qui le punit à sa façon, en lui charcutant le tendon d’Achille au couteau. Rejeté par son père suite à cet épisode, le jeune Travis est hébergé dans le mobile home d’un certain Leonard. L’ancien prof devenu dealer va redonner au jeune homme, en échec scolaire, le goût d’apprendre. En se documentant, Travis va découvrir que la région a connu un terrible massacre durant la Guerre de Sécession, et que cet épisode a durablement marqué les autochtones.

Mon avis

Après Un pied au paradis et Serena (qu’il a en vérité écrit après ce texte), Le monde à l’endroit est le troisième roman de Ron Rash à paraître dans l’hexagone. On y retrouve les paysages du Sud des États-Unis chers à l’auteur, notamment la région de Divide Mountain. Les belles descriptions des Appalaches, des parties de pêche ou encore de la culture du tabac – le père de Travis dirige une exploitation réputée – confèrent à ce roman un côté « nature writing » que ne renierait sans doute pas un éditeur comme Gallmeister.

Au-delà de ça, Le monde à l’endroit est à la fois un roman initiatique et un drame. Une de ces histoires où l’on sait dès le départ que ça va mal finir, mais qu’on prend néanmoins plaisir à lire. On s’attache rapidement aux personnages de Travis et Leonard, qui en sont arrivés là à cause des malchances de la vie et non pas parce qu’ils sont foncièrement mauvais. Les deux hommes s’entendent rapidement et s’entraident, pour le meilleur et pour le pire. Bien qu’il n’y ait pas au départ d’intrigue au sens policier du terme, la tension est forte, l’histoire connaît quelques rebondissements de taille et débouche inéluctablement sur un final enlevé et explosif, après que des éléments ont resurgi du passé.

Écriture soignée, personnages remarquables et tension palpable. Ron Rash offre avec Le monde à l’endroit une espèce de tragédie contemporaine qui marquera sans doute plus d’un lecteur. Un grand roman. Une nouvelle voix sur laquelle il faut compter.

Le monde à l’endroit (The World Made Straight, 2006) de Ron Rash, Seuil (2012). Traduit de l’américain par Isabelle Reinharez, 288 pages.