Articles Tagués ‘Seconde Guerre mondiale’

Toutes les vagues de l’océan est un roman de Víctor del Árbol paru chez Actes Sud en 2015.
Il est traduit de l’espagnol par Claude Bleton et désormais disponible en poche (Babel).

9782330043445Résumé

Entre ses affaires qui ne marchent pas très bien, son couple qui bat de l’aile, ses enfants qu’il peine à élever comme il faudrait et les reproches de sa belle-famille, l’existence de Gonzalo Gil est bien terne. C’est à ce moment-là que l’avocat apprend la mort brutale de sa sœur, qu’il ne voyait plus depuis des années.
La policière s’est semble-t-il donné la mort après avoir torturé et assassiné un mafieux russe qui aurait fait partie de l’organisation qui avait auparavant tué son fils.
Bien qu’il ne soit plus proche de Laura, sa mort va bouleverser la vie de Gonzalo et révéler de nombreux secrets.

Mon avis

Après La tristesse du samouraï et La Maison des chagrins, voici le troisième roman de Víctor del Árbol, toujours chez Actes Sud dans une traduction de Claude Bleton et toujours imposant – près de 600 pages. Après nous avoir plongés dans l’horreur de la Guerre d’Espagne, l’auteur catalan nous emmène ici, à travers la destinée d’Elias Gil, jusqu’aux confins de l’URSS. En effet, le père de Gonzalo et Laura a vécu mille et unes aventures à partir des années 1930. Certaines ont été particulièrement traumatisantes et il n’a pas livré tous ses secrets avant de mourir. L’occasion pour del Árbol d’évoquer certains pans aussi atroces que méconnus du communisme stalinien, et plus particulièrement l’affaire de Nazino.

Les aficionados de l’auteur ne seront pas en terre inconnue tant il reprend ici la même recette que dans les deux opus précédents. Là aussi, il s’agit d’une grande fresque familiale, de nombreux personnages tourmentés, d’une boîte de Pandore ouverte et qui ne pourra être refermée sans quelques sacrifices. Au fil des pages, on fera la connaissance de nombreux autres protagonistes, Siaka, le jeune prostitué ; Zinoviev, le tueur russe ; la belle Irina ; le terrible Igor Stern, un jeune homosexuel mal dans sa peau, etc.

Bien que tous les ingrédients pour un grand roman noir soient au rendez-vous et que l’écriture du Catalan, pouvant passer sans forcer de la noirceur abyssale à l’envolée poétique – à cet égard, la scène inaugurale de la noyade du fils de Laura est aussi glaçante que belle, à sa façon –, fasse toujours des merveilles, certains lecteurs pourraient ne pas être totalement convaincus par Toutes les vagues de l’océan sans qu’il soit aisé d’en comprendre la cause. Peut-être y a-t-il un peu trop d’éléments pour que tout s’assemble à merveille ? Peut-être les ressorts et la mécanique générale portant le récit sont-ils un peu trop similaires à ceux des textes précédents ? Si ce n’est que ça, le lecteur qui découvre Víctor del Árbol avec ce roman ne devrait pas être gêné.

Dans tous les cas, Toutes les vagues de l’océan reste un roman noir très abouti qui se place, et de loin, dans le haut du panier. Spécialiste des sagas familiales enténébrées et joliment écrites, Víctor del Árbol a depuis ce roman poursuivi sur sa lancée avec La Veille de presque tout, paru l’an dernier.

Toutes les vagues de l’océan (Un millón de gotas, 2014), de Víctor del Árbol, Actes Sud/Actes Noirs (2015). Traduit de l’espagnol par Claude Bleton, 595 pages.
Existe aussi en poche, Actes Sud/Babel (2017), 688 pages.

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Avant que les ombres s’effacent est un roman Louis-Philippe Dalembert paru l’an dernier chez Sabine Wespieser.

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Ruben Schwarzberg nait dans une famille juive en Pologne en 1913. Face à la montée de l’antisémitisme, la famille se décide à fuir Łódź pour Berlin. Mais la montée du nazisme en fait vite une ville hostile aux juifs également. La famille éclate, chacun allant chercher refuge où il peut, qui aux États-Unis, qui en Israël, qui à Paris, Cuba ou Haïti. Quant aux moins chanceux, ils seront amenés dans des camps. C’est l’histoire de cette famille et du parcours hors-du-commun du Dr Schwarzberg que conte ce roman.

Mon avis

Si le personnage de Ruben Schwarzberg est fictif, quasiment tout le reste est vrai. À travers le périple atypique de son personnage, qui traverse la guerre et les pays avec une chance hors-du-commun, même dans ses malheurs, Louis-Philippe Dalembert mêle très intelligemment les destinées personnelles et la grande Histoire.
Et notamment certains épisodes peu connus de la Seconde Guerre mondiale, comme la déclaration de guerre d’Haïti à l’Allemagne nazie, le 12 décembre 1941 qui, même sur l’île, prête plutôt à sourire. Mais auparavant, dès le 29 mai 1939, le président Sténio Joseph Vincent avait signé un décret octroyant «  la nationalité par contumace et la citoyenneté haïtienne in absentia » à tous les juifs persécutés par les nazis. Plus concrètement, il proposa que la petite république, premier État à avoir officiellement aboli l’esclavage, accueille 50 000 réfugiés juifs fuyant l’Europe.
Ayant débarqué sur l’île à l’automne 1939 après bien des péripéties, celui que tout Port-au-Prince connaîtra sous le nom de Dr Schwarzberg est taiseux quant à son parcours épique. Mais, arrivé au crépuscule de sa vie, survient une conjonction d’événements inattendus.
La terre tremble comme jamais ce 12 janvier 2010 et voilà que des professionnels des secours accourent du monde entier pour sauver qui peut encore l’être. Parmi cette foule d’humanitaires, Deborah, la petite-fille de sa tante Ruth, qu’il n’avait jamais vue auparavant. À elle, il accepte enfin de raconter sa vie, tranquillement installé dans sa véranda.

Le parcours de Ruben est tellement épique qu’Avant que les ombres s’effacent tient tout à la fois du roman d’aventure que du roman historique. Conteur hors-pair, Louis-Philippe Dalembert évoque avec brio bien des éléments peu connus des lecteurs, même férus d’Histoire, notamment concernant son petit pays, encore trop méconnu dans l’Hexagone.

Ce roman m’a donné envie d’en savoir plus sur Haïti et son histoire, ainsi que sur Louis-Philippe Dalembert dont l’approche de la nationalité – ou plutôt le refus d’être enfermé dans une nationalité – me plaît beaucoup (voir cet entretien dans l’émission D’ici et d’ailleurs de France Inter).

Avant que les ombres s’effacent, de Louis-Philippe Dalembert, Sabine Wespieser (2017), 296 pages.

De la terre dans la bouche est un roman d’Estelle Tharreau paru aux éditions Taurnada en janvier dernier.

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Elsa, orpheline, vient de perdre sa grand-mère. Chez le notaire, la jeune femme apprend qu’elle hérite d’une maison qui lui est inconnue, mais aussi d’une enveloppe. À l’intérieur, une unique photo au recto de laquelle est écrite une légende faisant référence à une partie du passé de sa grand-mère qu’elle ignorait jusqu’alors.
De quoi éveiller l’intérêt d’Elsa qui décide, avant de la vendre, d’aller voir cette maison elle-même. Mais sur place, les habitants lui semblent hostiles. Et lorsqu’elle commence à poser des questions, on lui fait vite sentir que sa curiosité dérange.

Mon avis

Le décès d’une aïeule, un rendez-vous chez le notaire, un bref voyage pour aller visiter un bien immobilier inhabité depuis longtemps. Rien d’exceptionnel de prime abord dans ce roman qui démarre piano.
Mais une fois arrivée à la fameuse « Braconne », l’ambiance change radicalement. L’attitude des habitants à l’égard d’Elsa est étrange et la maison dégage quelque chose d’inconfortable si ce n’est d’inquiétant. Curieuse, la jeune femme essaie d’en savoir plus sur l’histoire de cette maison et ses liens avec sa grand-mère.
Sans le savoir Elsa a ouvert une espèce de boîte de Pandore. Peu à peu, le lecteur découvre avec elle les nombreux secrets du village, tus jusqu’alors, et qui concernent plus ou moins directement sa famille. On lui intime de rentrer chez elle et de ne plus poser de questions mais c’est plus fort qu’elle, et plus Elsa gratte, plus elle trouve, dévoilant successivement de nouvelles couches de vérités dissimulées. Les rebondissements s’enchaînent alors au rythme de ces révélations, de plus en plus rapprochées. La tension s’installe et le danger se fait ressentir.
La Seconde Guerre mondiale joue un rôle important dans l’intrigue. Estelle Tharreau évite l’écueil du manichéisme et les clichés éculés et parvient même à nous dévoiler des pans méconnus de l’Occupation dont on comprend que d’aucuns aient voulu les cacher sous le tapis. Bien documentée, l’auteur propose en fin d’ouvrage une bibliographie abondante. Autant de pistes de lecture pour qui souhaiterait approfondir tel ou tel point abordé par le texte.

Démarrant lentement pour mieux finir en trombe, ce troisième roman d’Estelle Tharreau faisant la part belle à l’Histoire et aux secrets de famille est globalement une réussite, souffrant peut-être simplement du manque de profondeur de certains personnages.

De la terre dans la bouche, d’Estelle Tharreau, Taurnada (2018), 260 pages.

Monsieur le commandant est un roman de Romain Slocombe paru en 2011 chez Nil.

Résumé

Andigny, département de l’Eure, 1942
Paul-Jean Husson est un écrivain réputé, également académicien. Il est marié et a deux grands enfants : une fille, Jeanne, et un fils, Olivier, qui s’est lui-même marié en 1934 avec une jeune allemande. Ilse, c’est son prénom, ayant mis au monde une petite Hermione, il est donc désormais grand-père.
Profondément antisémite et pétainiste convaincu, Paul-Jean Husson n’a pas mis longtemps à choisir son camp au début de la guerre. Pour lui, les Allemands vont aider la France à se redresser en éradiquant la vermine juive. Olivier étant parti défendre la patrie au front, les ennuis de Paul-Jean vont commencer en même temps qu’il va se rapprocher dangereusement d’Ilse, découvrant par la même occasion des vérités cachées qu’il aurait mieux fait d’ignorer.

Mon avis

Monsieur le Commandant est paru dans la collection « Les Affranchis » aux éditions du Nil, dont le principe est le suivant. Il est demandé aux auteurs souhaitant l’intégrer d’écrire « la lettre que vous n’avez jamais écrite ». Bien qu’il ne s’agisse pas d’une correspondance mais d’un seul courrier, on peut dire que ce titre est d’une certaine manière un roman épistolaire. Destinataire, lieu, date, puis apostrophe « Monsieur le commandant, » : il s’agit bien d’un long courrier (divisé en chapitres pour faciliter la lecture) qui se termine par la signature du « narrateur » à la page 232.

Au fil des pages, Paul-Jean Husson n’a de cesse de raconter sa vie au Sturmbannführer Schöllenhammer. Il lui parle un peu de son métier d’écrivain et de l’Académie française et ne se prive pas de lui donner sa vision de la France. Mais surtout, il lui parle de sa famille, des relations qu’il entretient avec son fils, avec sa petite-fille, et surtout avec sa bru. Il lui décrit les bouleversements qu’Ilse a peu à peu amenés dans sa vie, elle qui a bousculé tous ses repères et l’amène à se poser des questions existentielles.

A travers ces quelques personnages bien dépeints, Romain Slocombe nous raconte une partie de la Seconde Guerre mondiale : collaboration, antisémitisme, occupation, incertitudes du quotidien. Sans avoir l’air d’y toucher, l’auteur parvient à accrocher son lecteur, distillant petit à petit de nouveaux éléments qui vont peu à peu changer la donne, et ce jusqu’au final très réussi.

Monsieur le Commandant est un roman étonnant et abouti qui devrait plaire à ceux qui aiment les fictions ancrées dans la réalité historique (l’intrigue s’inspire d’ailleurs largement de faits réels).
Romain Slocombe, qui est loin d’être un débutant – on lui doit de nombreux romans, nouvelles, scénarii de films et de bandes dessinées… – a peut-être été surpris par le parcours de ce livre. En effet, il a été largement salué par la critique et présélectionné pour certains prix littéraires dont le Goncourt ! Enfin, il vient de remporter le Trophée 813 du meilleur roman francophone.

 



Monsieur le commandant
de Romain Slocombe, Nil (2011), 260 pages.

Le projet Shiro est un roman de David S. Khara publié aux éditions Critic en 2011.

Reprenant le personnage d’Eytan Morgenstern (entre autres), ce roman est la suite directe du  Projet Bleiberg, aussi est-il très fortement conseillé de les lire dans l’ordre.

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Base de Fort Detrick, Maryland, 1957.
Dans un laboratoire souterrain, des virologues mènent des recherches sur des armes bactériologiques pour le compte de l’armée américaine. Mais cette activité ne va pas sans risques…
Aux alentours de Pardubice, République tchèque, de nos jours.
Branislav Poborsky, rentre tranquillement chez ses parents pour passer une semaine de vacances. Malheureusement pour lui, il va voir sur sa route ce qui n’aurait jamais dû être vu. Ses ennuis ne font que commencer…

Mon avis

Eytan Morgenstern, l’agent du Mossad que certains lecteurs auront peut-être déjà croisé, apprend quant à lui qu’un de ses plus proches collaborateurs a été enlevé. Le ravisseur n’a que faire d’une rançon mais exige de l’agent secret qu’il collabore avec sa plus grande rivale pour mener à bien une mission pour le moins périlleuse. Le duo de choc – chacun ne souhaitant rien de plus qu’éliminer l’autre – doit neutraliser coûte que coûte une organisation mystérieuse ayant fait main basse sur une terrible souche bactériologique capable de décimer la population à grande vitesse.

« Eytan reprit son sérieux et se tourna vers le jeune homme.

– Bran, quoi que tu entendes, tu restes ici et tu ne bouges pas jusqu’à notre retour. Par contre, si tu n’entends plus rien dans ton oreillette, tu t’enfonces dans les bois illico et tu files chez tes parents en quatrième vitesse.

– Compris. Mais… vous comptez vraiment attaquer entre trente et quarante militaires entraînés à deux ?

– Oui, répondit Eytan en glissant les chargeurs dans les poches de sa veste. Tu apprendras qu’une guerre ne se gagne pas sur le nombre, mais sur ta capacité à surprendre l’adversaire. Ils ont certainement renforcé leur sécurité suite à la disparition des trois hommes qui en avaient après toi. Mais, crois-moi, ils ne s’attendent pas une seconde à ce qui va leur tomber dessus. Et le meilleur des entraînements n’est rien face à la réalité de la guerre. »

Dans ce deuxième opus mettant en scène Eytan Morgenstern, toujours aux éditions Critic, David S. Khara reprend les ingrédients qui ont fait le succès, aussi inattendu que mérité, du Projet Bleiberg. L’auteur parvient habilement à entrecroiser ses histoires (il y en a plusieurs, qui vont bien sûr s’entremêler peu à peu) à l’Histoire, celle avec un grand « H », en particulier avec certains aspects peu connus de la Seconde Guerre mondiale s’étant déroulés sur le front de l’est, en Mandchourie.

« – Vous n’avez toujours pas saisi, n’est-ce pas ? demanda-t-il en sondant Eytan de ses prunelles bleues. C’est pourtant simple. Nous vivons dans une société d’images. Les hommes tels que vous, prêts à faire le coup de poing ou à dégainer à tout va, sont des anachronismes vivants. Abattre un adversaire ne passe plus par les armes et leurs munitions. Aujourd’hui, rien ne vaut un bon assassinat médiatique, diffusé en boucle sur les chaînes d’information. A ce titre, Internet mérite une place de choix sur le podium des armes de destruction massive. Savez-vous pourquoi ? Parce que le bon peuple réclame sa dose de sang, de morbide. Livrez-lui une victime en pâture, et la masse s’en délectera jusqu’à plus soif, prête à gober n’importe quelle absurdité pourvu qu’elle prolonge le plaisir. Mais attention, toujours les mains propres ! Qu’importe que les yeux et l’âme, eux, soient noircis, souillés. Qu’importe l’avilissement. Car aujourd’hui, de telles curées alimentent les conversations et ostracisent ceux qui s’en désintéressent ou font preuve de tempérance. Nous assistons à l’effondrement de la raison sous les assauts de l’émotion. La foule réclame son lot de sensationnel ? Parfait, nous nous chargeons de le lui fournir… »

Là aussi, une inquiétante organisation qui ne veut pas que du bien à tout le monde est à l’œuvre. Comme dans le précédent épisode, le suspense est au rendez-vous, les scènes de castagne – bien décrites – sont légion, et on arrive au bout des quelque 200 pages sans aucun effort.

D’aucuns trouveront sans doute à redire concernant ce texte. Certes, les ficelles peuvent parfois être un peu grosses et les personnages principaux pourront ne pas plaire à tout le monde – on en a connu de plus intéressants. Avec Le projet Shiro, David S. Khara nous offre en tout cas un polar rythmé et efficace, dans la droite lignée du Projet Bleiberg.
Il est d’ailleurs plus que conseillé de lire ces romans dans l’ordre chronologique pour profiter au maximum des révélations du premier.
Enfin, les fans d’Eytan Morgenstern seront ravis d’apprendre que l’éditeur annonce d’ores et déjà la parution prochaine (en 2013) d’une troisième aventure de l’agent spécial du Mossad : Le projet Morgenstern.


Le projet Shiro de David S. Khara, éditions Critic (2011), 294 pages.

Les Bienveillantes est le premier roman de Jonathan Littell. Fils de l’auteur américain Robert Littell, il écrit dans la langue de Molière et a récemment été naturalisé français. Son coup d’essai a été un coup de maître puisqu’il remporte en 2007 le Prix Goncourt et le Grand Prix du Roman de l’Académie Française.

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En fait, j’aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n’est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret ; grâce à Dieu, je n’ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d’écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n’ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien : j’ai fait mon travail, voilà tout ; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi ; et pour le reste, vers la fin, j’ai sans doute forcé la limite, mais là je n’étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l’air, le manger, le boire et l’excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif.

Avec cette somme qui s’inscrit aussi bien sous l’égide d’Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l’avait fait : l’épopée d’un être emporté dans la traversée de lui-même et de l’Histoire.

Mon avis

La pagination est horrible (aucune aération), et nuit à la lecture. J’ai également eu beaucoup de mal avec les différentes parties et grades de l’armée allemande en début de lecture. Heureusement que l’éditeur avait pensé à nous en insérant un glossaire des abréviations militaires allemandes et un tableau récapitulatif des grades.
Ces calamités mises à part, c’est vrai qu’on a affaire à un grand roman. Le style est travaillé. Le personnage est très riche en contradictions de part sa personnalité, son vécu. La documentation colossale accumulée par l’auteur pendant des années est vraiment visible à la lecture de son œuvre sans être rébarbative pour autant.

Comme je le pensais avant de le commencer, c’est un grand livre, mais un brin difficile à lire.

Les Bienveillantes, de Jonathan Littell, Gallimard (2006), 912 pages.

Le Corps noir est le cinquième roman de Dominique Manotti.
L’auteur, historienne de formation aime à écrire des romans dont l’action se déroule dans un monde particulier, sur lequel elle fait auparavant un très grand travail de recherches. Celui-ci se déroule dans le Paris de 1944, entre résistants, collabos, gestapistes, tous essayant de trouver la meilleure solution pour leur avenir sentant que le vent tourne, ce qui donne des situations intéressantes pour écrire un roman noir.

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1944, dans Paris occupé par les troupes allemandes, entre le débarquement des Alliés en Normandie et la libération de la ville deux mois et demi plus tard.
L’ordre nazi imposé par l’occupant est le désordre absolu. La SS allemande, qu’on appelle le corps noir, et son auxiliaire, la Gestapo française, règnent encore, à coups de meurtres, de rapines, de corruption. Tout leur est dû, et elles prennent tout.

Mon avis

J’ai eu la chance de rencontrer Dominique Manotti et de discuter un peu avec elle récemment. Elle m’a dit qu’elle mettait deux ans pour un livre, fractionné de la sorte : un an et demi de recherches (lectures, visionnages de films,…), six mois d’écriture.

On sent à chacune des pages de ces livres qu’elle maîtrise son sujet sur le bout des doigts. Je connais peu de romans où tout sonne si vrai. Le Corps noir est bien une fiction; mais une fiction qui aurait pû se passer, et qui s’est sûrement passé au moins pour une bonne partie des éléments de l’histoire. Là où Manotti invente, c’est de juxtaposer pleins d’événements pour en faire une intrigue cohérente. Son style est particulier, percutant efficace. Pas de mots inutiles, tout est étudié et produit l’effet escompté. Les personnages sont extrêmement bien rendus, leurs pensées, leurs émotions, tout est donné au lecteur pour essayer de comprendre leurs motivations, les poussant aux actes les plus abjects.

On est en temps de guerre, et c’est donc presque normal que les personnages qu’elle nous décrit paie de leur vie leurs errances à un moment ou un autre.
Pour un passionné de roman policier et d’Histoire, ce genre de livre est vraiment l’alliance des deux, presque parfaite.

Le Corps noir, de Dominique Manotti, Le Seuil (2004), 304 pages.