Articles Tagués ‘Série noire’

Les Initiés, paru à la Série Noire en janvier dernier, est le deuxième roman du Brestois Thomas Bronnec.

Résumé

Christophe Demory est un jeune fonctionnaire sorti d’une grande école et fraîchement promu directeur du cabinet de la Ministre de l’économie, l’atypique et charismatique Isabelle Colson. En pleine ascension, il ne compte pas ses heures. Mais le suicide d’une jeune femme va profondément l’ébranler, et le faire replonger malgré lui dans les heures sombres de son passé.

Mon avis

Bien des écrivains sont repérés par de petits éditeurs plus ou moins sérieux, ne voient jamais leur travail rencontrer le public ou en sont réduits, pour ce faire, à s’autoéditer. Thomas Bronnec n’est pas de ceux-là. Après avoir vu son premier roman paraître en 2012 dans la prestigieuse collection Rivages/Noir, ce n’est autre que la Série Noire, autre référence absolue des lecteurs de polars, qui publie sa seconde œuvre de fiction. En attendant celle du public – c’est tout ce qu’on lui souhaite – la réussite éditoriale de ce Brestois n’est pas usurpée, et les sujets qu’il choisit pour ses intrigues n’y sont sans doute pas pour rien. Après nous avoir amenés au Vietnam dans La fille du Hanh Hoa, pays qu’il a bien connu pour y avoir vécu, c’est une autre facette de son expérience qu’il nous donne à voir dans Les Initiés. Thomas Bronnec est journaliste, et Bercy, il connaît, et pas qu’un peu. On lui doit notamment le livre Bercy au cœur du pouvoir, ainsi qu’un documentaire pour France 5 vu par plus d’un million de téléspectateurs, Une pieuvre nommée Bercy.

Les Initiés, c’est donc une plongée plus vraie que nature au cœur de Bercy, dans le monde de la finance et de la politique, parmi ces grands décideurs, élus ou non (les élus passent, les fonctionnaires restent), qui se préoccupent davantage de profiter du train de vie que leur permettent leur salaires et de renvoyer l’ascenseur à leurs pairs plutôt que de servir les intérêts de leurs administrés.

« L’échec ne faisait pas partie du vocabulaire d’Antoine Fertel. À soixante-neuf ans, la plupart des hommes étaient déjà rangés, pull-over et chaussons, le chat au coin du feur, un bon bouquin et puis quelques voyages pour agrémenter le quotidien.
Il aurait pu se retirer dans son manoir à Houlgate, en Normandie, il aurait pu aussi débuter un tour du monde des hôtels de luxe et dormir chaque soir dans des chambres à mille euros, jusqu’à sa mort, en entamant à peine la fortune qu’il avait amassée année après année. Mais ce n’est pas l’argent qui le faisait marcher. Ce n’était pas pour l’argent qu’il était resté.
Il était toujours aux manettes, sans plus rien à prouver. Toute sa vie, il s’était mesuré aux autres : ses collègues de l’Inspection, les hauts fonctionnaires de Bercy, les banquiers de France, ceux du monde entier. Il avait hissé le Crédit Parisien à la première place des banques de la zone euro et il avait amassé des dizaines, des centaines de millions. L’ampleur de sa rémunération provoquait régulièrement des scandales en forme de feux de paille. Il laissait dire, il laissait faire. Et il traçait sa route. »

Criant de vérité et ultra-documenté, Les Initiés aurait pu être un documentaire contre les dérives politico-financières du moment. Or, pour au moins deux raisons, il n’en est rien. Si l’on peut sans doute deviner la sensibilité politique de l’auteur, le roman n’est pas à charge. L’auteur se contente de nous mettre des faits sous les yeux, sans nous tenir la main. Quant à l’aspect documentaire, présent il est vrai, il n’écrase pas le récit. On en vient même à comprendre des notions économiques ou financières plutôt abstraites sans avoir l’impression de lire un manuel d’économie. Thomas Bronnec plante bien le décor mais n’oublie pas de faire vivre ses personnages et de faire progresser le récit. Le suspense est au rendez-vous, et les protagonistes sont intéressants, de Demory à la Ministre en passant par le redoutable Fertel, PDG du Crédit Parisien, ou encore les jeunes (et naïves) inspectrices générales des finances.

Si Les Initiés pouvait a priori rebuter plus d’un lecteur de par un thème guère excitant sur le papier, il n’en est finalement rien. La réussite de Thomas Bronnec est d’avoir traité le sujet intelligemment, sans avoir oublié ni le côté littéraire du roman ni sa dimension policière. S’inscrivant dans la foulée d’auteurs comme Dominique Manotti ou DOA, on comprend qu’Aurélien Masson ait estimé que ce texte avait toute sa place dans la Série Noire nouvelle formule.

Les Initiés, de Thomas Bronnec, Gallimard / Série Noire (2015), 235 pages.

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Chiennes de vie : chroniques du sud de l’Indiana (Crimes in Southern Indiana) est un recueil de nouvelles de Frank Bill paru à la Série Noire cette année, traduit de l’américain par Isabelle Maillet.

 

Résumé

 

Des dealers amateurs recevant une bonne leçon. Un jeune vétéran de l’Afghanistan qui pète un câble. Un agent de la protection de l’environnement pour le moins malchanceux. Une tragique histoire d’amour. Un fils surprenant son père en train d’assassiner froidement sa cousine. Un accident d’ascenseur. Un gamin utilisé par sa mère pour commettre des larcins. L’enlèvement du chien de race d’un chasseur de ratons laveurs. Mais aussi des combats de chiens, le viol de la femme d’un policier, des trafics de meth, de la boxe, etc.

 

 

Mon avis

 

« Il avait poussé jusqu’à Morehead, puis rebroussé chemin en direction de Pine Ridge, Campton, Jackson, Hazard. Et Whitesburg, où chacun connaissait l’arbre généalogique de son voisin, pêchait à la dynamite et chassait avec un calibre 12 à deux coups. Tous les pères de familles possédaient de grandes exploitations où travaillaient dans les mines de charbon des comtés environnants, comme Harlan, qui payaient bien. Personne ne manquait l’office du dimanche, et peu importait le montant de l’obole au moment de la quête ; c’était un endroit où les gens menaient une vie simple, sans prétention. Et c’était là que Deets avait compris qu’il avait voyagé pendant si longtemps pour oublier qui il était, et ce qu’il essayait de fuir. »

 

Voici certains des sujets abordés dans les dix-sept nouvelles de ce livre. On reproche souvent aux recueils de ce type de contenir des textes inégaux, voire hétérogènes. Rien de tout cela ici. Si chacun raconte des histoires différentes, ces dernières auraient toutes pu figurer dans la rubrique faits divers d’une gazette du sud de l’Indiana. Chaque morceau raconte l’histoire de gens simples, plutôt ordinaires dans l’ensemble, dont la vie bascule subitement pour une raison ou pour une autre, et rarement pour le meilleur. À travers les destins tragiques de ces quelques personnages, Frank Bill nous dépeint avec une plume acérée les conditions de vie difficiles de l’Amérique profonde d’aujourd’hui et ce qu’elles entraînent. Au fil des histoires, tout y passe : l’alcoolisme, la drogue, les violences conjugales, les viols, le stress post-traumatique des vétérans des G.I., etc.

 

« À cette époque, personne ne parlait du syndrome de stress post-traumatique. Des dégâts provoqués par la guerre dans le cerveau d’un homme. Des conséquences de ce que celui-ci avait pu voire, entendre et faire avec d’autres. De même, la maltraitance des femmes était un sujet tabou. On ignorait le problème, tout simplement. C’était l ‘époque où le « jusqu’à ce que la mort nous sépare » était la règle imposée du mariage. Une femme ne quittait pas son mari, elle lui obéissait.

Quand le Mécano battait son épouse, pourtant, la violence ébranlait les murs. Le corps de la malheureuse rebondissait d’une cloison à l’autre comme une boule de flipper, sauf qu’il n’y avait pas de petite musique électronique pour ponctuer le score, juste des suppliques et des excuses étranglées qui ne rencontraient aucune pitié. Rien que de la sauvagerie. Une fois la porte refermée sur la chambre d’à peine neuf mètres carrés, à peine plus qu’une boîte, la violence traversait les cloisons de Placoplâtre pour aller contaminer le salon. Où, du canapé dont les coussins avachis assuraient une assise confortable, deux adolescentes dévoraient des yeux l’écran du téléviseur noir et blanc. Un téléviseur qui égayait la pièce avec des images de Tom et Jerry – le genre de dessin animé conçu pour distraire les enfants, qui nourrissait leur propre dépendance à la violence. Portes claquées sur différentes parties du corps. Assiettes fracassées sur des crânes. Coups de maillet répondant aux coups de poing dans la chambre d’en face.

Même le joli papier peint de couleur vive ne suffisait pas à la masquer – toute cette laideur dans l’air. Les filles savaient qu’à la moindre tentative de leur part pour défendre la femme, leur mère, elles auraient le droit à un traitement semblable : le déchaînement de dix articulations divisées en deux poings.

Cette notion s’était enracinée dans leur esprit innocent, elle était devenue une partie intégrante de leur vie quotidienne, un réflexe aussi instinctif que celui de respirer. Pour elles, c’était la norme. »

 

Si ce recueil n’est assurément pas à mettre entre toutes les mains – certaines passages sont vraiment difficiles – on ne peut guère taxer l’auteur d’avoir voulu faire étalage de violence gratuite. Ces Crimes du sud de l’Indiana (traduction littérale du titre original) sont le résultat de processus divers et variés ;ils résultent de quelque chose. Et si l’on ne peut les accepter, on peut parfois les comprendre. Pour se venger, pour défendre sa famille, par amour, par peur, dans un accès de folie, ou simplement pour essayer de s’en sortir, on peut être amené à commettre l’irréparable. Chaque meurtrier n’est pas né « monstre » mais les circonstances de la vie ont fait que leur destin croise celui d’une victime.

« Wayne le voyait à l’attitude de son père, à ses mains obstinément fourrées dans les poches de son pantalon bleu passé, à son pas traînant, à ses regards dont il s’efforçait d’exclure tout jugement : il redoutait le moment où son fils péterait les plombs. Dennis ne savait pas tout, évidemment, mais il en devinait une bonne partie ; pour avoir connu les jungles du Vietnam, il était conscient de la part d’ombre en lui. Il avait dit à Wayne qu’une thérapie l’aiderait peut-être, même s’il n’en avait lui-même jamais suivi à l’époque. En ce temps-là, personne ne respectait les soldats qui rentraient au pays. On attendait d’eux qu’une fois revenus ils reprennent leur vie comme s’il ne s’était rien passé, qu’au pire ils plongent dans l’alcool à la recherche de la personne qu’ils étaient avant de partir. »

 

Chiennes de vie est un recueil de qualité, qui pourra trouver des lecteurs pourvu qu’ils aient le cœur bien accroché et qu’ils soient prêts à lire des nouvelles où l’espoir est pour ainsi dire absent. En refermant le livre, on comprend pourquoi Donald Ray Pollock (cf. son excellent Le Diable, tout le temps) a choisi d’aider Frank Bill à entrer en littérature. Et on l’en remercie.

 

Chiennes de vie : chroniques du sud de l’Indiana (Crimes in Southern Indiana, 2011) de Frank Bill, Gallimard / Série Noire (2013). Traduit de l’américain par Isabelle Maillet, 247 pages.

Pur, paru hier à la Série Noire, est le septième roman d’Antoine Chainas, le cinquième dans la célèbre collection de Gallimard.

Résumé

Quelque part dans le Midi de la France, dans un futur proche.
Patrick Martin perd sa femme dans un accident de la route dont il n’a pas vraiment souvenir. Il croit se rappeler d’une voiture – avec deux « Arabes » à son bord – le doublant juste avant la sortie de route, et d’un coup de feu. Mais la police est formelle, aucune trace de balle n’a été retrouvée, ni sur la voiture, ni sur la chaussée. Le capitaine Durantal se demande d’ailleurs si Patrick, qui a l’air de bien s’arranger avec ses problèmes de mémoire, n’est finalement pas pour quelque chose dans la mort de sa femme.

Mon avis

Antoine Chainas est un des rares auteurs que je suis depuis le premier roman. J’ai lu et chroniqué ici-même tous ses romans parus à la Série Noire : Aime-moi Casanova (2007), Versus (2008), Anaisthêsia (2009), Une histoire d’amour radioactive (2010).
Je n’ai pas encore lu ses deux autres romans, s’inscrivant dans des séries. Il a écrit un « Poulpe », 2030 : l’odyssée de la poisse, et un Mona Cabriole, Six pieds sous les vivants.
Dans quelques années, je pourrai même dire que je l’ai connu du temps où les couvertures de la Série Noire étaient en noir et blanc.^^
Si Chainas n’avait pas sorti de roman personnel depuis 2010 c’est sans doute parce qu’il était fort occupé par ailleurs. En effet, il a plus d’une corde à son arc. Ces derniers mois, il a traduit trois romans de l’américain, tous parus à la Série Noire : La belle vie, de Matthew Stokoe ; Prise directe, d’Eoin Colfer, et L’autre chair, de Michael Olson, paru hier également.

« Son visage était d’une surprenante beauté. La régularité exemplaire de ses traits – mâchoire solide, front légèrement bombé, cou très droit – laissait supposer le caractère volontaire d’une ancienne sportive. On pouvait deviner que des efforts physiques réguliers et ciblés avaient modelé d’une manière subtile la structure musculo-squelettique du corps, puis, par ricochet, de la face sans qu’elle leur cède une once de féminité. Sa bouche à peine ourlée au niveau de la lèvre supérieure, la finesse de son nez, ses petites oreilles, et ses yeux clos en une symétrie parfaite, parachevaient ce visage qui n’en était pas un, mais ressemblait plutôt à un paysage. Sous sa peau diaphane serpentait un entrelacs de minuscules veines. Il aurait suffi d’une palpitation à peine perceptible, d’un frémissement, pour qu’il prenne l’apparence d’un ruissellement sur une roche calcaire.

Sa chevelure, aussi blonde que ses sourcils, ondoyait doucement. On aurait pu la croire portée par le courant invisible d’une rivière calme, pourtant il n’y avait pas d’eau où elle se trouvait. »

Pur s’ouvre sur une belle description, à la fois aseptisée et poétique, caractéristique de l’écriture d’Antoine Chainas. Il nous présente Sophia, la femme de Patrick, vivant ses derniers instants. Le lecteur découvre ensuite au fil des chapitres de nouveaux personnages.

Il y a Julien, un ado vivant dans la communauté sécurisée des Hauts Lacs dont le père est le « Révérend ». Il y a le capitaine Durantal, un policier obèse et désabusé, qui ne croit plus en rien, surtout pas à l’utilité de son métier, et dont la seule consolation est d’engloutir toujours plus à chaque repas. Il y a son adjointe, le lieutenant Alice Camilieri, jeune et terriblement ambitieuse. Partie dans la vie avec ce qu’elle considère comme un handicap – elle est métisse – elle est prête à tout pour progresser socialement, dusse-t-elle tremper dans les magouilles du maire. L’édile, lui, compte bien faire feu de tout bois pour se faire réélire et tant pis si ce n’est pas tout à fait moral ou légal, tant que ça ne se sait pas. La brigade a donc la pression et du pain sur la planche puisqu’en plus de l’affaire Martin elle doit aussi résoudre celle du « sniper de l’autoroute », lequel élimine depuis les hauteurs des conducteurs d’origine maghrébine, sans que cela émeuve vraiment grand monde d’ailleurs. Si l’intrigue, efficace, tient le lecteur en haleine, ce n’est probablement pas ce que l’on retiendra le plus.

« L’unique objectif de ces réunions consistait à définir les orientations globales qui présideraient aux propositions d’aménagement du territoire et de modelage urbain soumises ultérieurement au bon vouloir du conseil municipal. Bien entendu, les élus de l’opposition n’étaient, à ce stade-là, pas conviés. Une des principales fonctions d’Alice – outre la remise d’espèces sonnantes et trébuchantes en main propre – consistait à faire remonter les informations aux édiles : évolution des statistiques de la délinquance quartier par quartier, migration des communautés à l’intérieur de la ville, problèmes de stationnement ou nuisances répétées en certains points névralgiques. Ces renseignements, elle en était convaincue, demeuraient essentiels pour définir la mise en œuvre des actions municipales. Par sa seule volonté – et l’adjoint lui avait précisé à maintes reprises combien son avis était crucial pour le maire –, certains quartiers se retrouveraient favorisés, d’autres délaissés, des artères seraient rénovées, des passages condamnés, en vertu d’un cloisonnement soigneusement planifié des différentes strates de la population qui, il n’y avait pas si longtemps, cohabitaient encore. L’aspect ségrégationniste de cette stratégie ne la dérangeait pas. Il s’effectuait en fonction d’un électorat potentiel pour lequel, chacun en était conscient, la sécurité et donc l’ostracisme ciblé étaient un sujet de préoccupation non négligeable. »

Abandonnant ici l’écriture atypique et aussi puissante que décriée de ses premiers romans, Antoine Chainas nous plonge dans des lendemains qui déchantent et qui ressemblent étrangement à aujourd’hui. La description de ces « gated communities » où les riches s’achètent à prix d’or un monde où il ne risqueront pas de croiser la populace miséreuse et son corollaire de désagréments fait froid dans le dos… Quant aux politiciens magouilleurs et de l’émergence de groupuscules violents d’extrême-droite, on n’a malheureusement aucune peine à y croire.

« Cet endroit donne tout son sens à notre combat, Patrick. Les gens de l’extérieur pensent que nous nous barricadons par peur d’autrui, par étroitesse d’esprit. Mais nous ne sommes pas hermétiques, bien au contraire. Et ceux qui nous taxent de racisme ont tort aussi. Personne n’est plus ouvert sur le monde que nous. Qui voyez-vous ici? Des Suisses, des Norvégiens, des Suédois, des Américains, des Anglais… Des banquiers internationaux, des gestionnaires de capital multinational, des artistes qui voyagent partout sur le globe, des ingénieurs membres d’équipes polyglottes. Expliquez-moi qui d’autre pourrait être mieux au fait de l’état de notre époque? Dites-moi de quelle expérience peuvent se prévaloir ceux de dehors? Quel sort funeste les attend dans ce chaos égalitaire, ce monstrueux fourre-tout qu’ils ont eux-mêmes engendré? Ce domaine que vous voyez est peut-être un des derniers où les valeurs, les règlements ont force de loi. Ce ne sont pas les races ni les religions qui nous préoccupent, mais la misère. Voilà ce que nous voudrions éradiquer. On pourrait considérer qu’en un sens, nous sommes les ultimes philanthropes. »

En ayant fait le choix d’installer son récit dans un futur proche, Antoine Chainas fait avec Pur d’une pierre deux coups, proposant à la fois un roman noir efficace et un récit d’anticipation intéressant questionnant avec brio la question de la ségrégation sociale. Délaissant quelque peu les effets de style de ses début, il met son écriture au service du propos et de l’intrigue. Au final, sans conteste le texte le plus accessible de l’auteur. Un pur roman, peut-être aussi le plus abouti ?

Pur, d’Antoine Chainas, Gallimard / Série Noire (2013), 306 pages.

L’évasion, publié le mois dernier à la Série Noire (Gallimard) est le neuvième roman de Dominique Manotti.

Résumé

Rome, 1987.
Filippo Zuliani, derrière les barreaux, fait la connaissance de Carlo Fedeli, un célèbre prisonnier politique italien membre des Brigades Rouges, qu’il admire assez vite. Lorsque l’occasion se présente pour le jeune délinquant de s’évader avec cette pointure, il ne la laisse pas passer. Seulement, les choses ne se passent pas vraiment comme prévu et Filippo est obligé de s’exiler en France pour avoir une chance de rester en vie. Devant mener une vie discrète à Paris, il trouve son temps long et la solitude lui pèse. Il se met à écrire.

Mon avis

On ne présente plus Dominique Manotti auteur de nombreux romans noirs à succès comme Nos fantastiques années fric, adapté sur grand écran sous le titre Une affaire d’État, ou L’honorable société, écrit à quatre mains avec DOA et lauréat du Grand Prix de littérature policière en 2011. L’historienne de formation s’était jusqu’à présent contentée du présent et du passé de la France comme cadre de ses romans. Cette fois-ci, nouveau décor : elle franchit les Alpes pour nous raconter les « années de plomb », ce temps où la police italienne menait la vie dure aux groupuscules d’extrême gauche (et inversement) et où les attentats étaient monnaie courante.

A travers les personnages de Filippo, de Carlo et de sa compagne Lisa, on en apprend beaucoup sur cette période violente de l’histoire récente de l’Italie ainsi que sur le quotidien des réfugiés politiques. Filippo a beau être un protagoniste intéressant, on peine à s’y attacher, mais peut-être est-ce fait exprès ? Finalement, c’est peut-être Lisa qui émouvra le plus le lecteur, elle qui n’aura de cesse de chercher à découvrir la vérité quant à la mort de l’homme de sa vie. Connaissant Carlo comme personne, elle n’est guère convaincue par la thèse officielle, celle du braquage raté. Mais faut-il pour autant voir la main des services secrets italiens derrière ce bain de sang ?

Pas vraiment d’intrigue policière dans ce court roman – deux cents pages – qui se lit néanmoins très bien tant l’écriture de Dominique Manotti sert efficacement le récit. Comme d’habitude, l’auteur utilise le présent, privilégie les phrases courtes et ne s’embarrasse pas de superflu. Sans surprise, il s’agit de l’histoire d’une évasion et de ses conséquences, « L’évasion » étant aussi le titre du roman qu’écrit Filippo pour tenter d’aller de l’avant.

Ce dernier opus de Dominique Manotti n’est sans doute pas le plus réussi, ou tout au moins pas le plus à même de plaire à un large public. Dans la veine historique, on préférera Le corps noir, et côté politique, Nos fantastiques années fric ou Lorraine Connection. À défaut d’être véritablement passionnant, L’évasion n’en demeure pas moins un roman noir efficace, intéressant et sans concession, comme peu d’auteurs savent en écrire.

L’évasion, de Dominique Manotti, Gallimard/Série Noire (2013), 224 pages.

Les roubignoles du destin est un recueil de 12 nouvelles signé Jean-Bernard Pouy et édité pour la première fois en 2001 chez Gallimard. Les textes le composant avaient auparavant déjà pu être lus, mais dans diverses publications.

Résumé

Un joueur de hockey qui n’arrive plus à jouer sa finale à cause du… hoquet ! Un militant du FN qui aurait mieux fait de ne pas vénérer Jeanne d’Arc. Le frère de Luis Ocaña qui décide de se marier en plein Tour de France. Un auteur fatigué par les ateliers d’écriture qui se fait aborder par un insistant graphomane. Un père qui ne comprend plus son fils et décide de le prendre en filature. Voici le point de départ de quelques-unes des douze nouvelles composant ce recueil.

Mon avis

Comme souvent avec ce type de recueils, certaines histoires plairont d’avantage que d’autres. Les goûts et les couleurs mis à part, certaines d’entre elles sont peut-être objectivement moins bonnes (Manus militari ou Le cargoète par exemple). Leur taille varie aussi beaucoup, de trois pages à une trentaine selon les cas.

Elles sont différentes dans le style mais on y retrouve toujours la patte de Jean-Bernard Pouy, son talent pour nous accrocher le sourire aux lèvres et pour s’approprier la langue, qu’il n’a de cesse de modeler à sa guise, comme un potier avec la terre glaise, aussi à l’aise pour écrire « avé l’acent du Sud » qu’en mauvais « angliche ». Comme souvent avec l’inventeur du Poulpe, l’humour est très présent, dans les dialogues comme dans les jeux de mots, l’un d’entre eux servant même de point de départ à une nouvelle (Hoquet sur glace). Rien qu’appeler un texte Les roubignoles du destin (c’est le premier, celui qui donne son titre au recueil), il fallait le faire, et le titre est d’autant plus drôle une fois qu’on a terminé l’histoire en question, dont la chute est, comment dire… mortelle.

« Et comme moi, je n’en peux plus, fatigué de ne plus parler, de ne plus comprendre, de ne plus avoir aucun contact avec mon propre fils, vacherie, je joue au détective minable, au flic pourri de base, s’il savait, peut-être que ça le ferait exploser, mais ça serait déjà quelque chose, merde, Arafat et Rabin sont bien arrivés à se parler, pourquoi pas Jérôme et moi, merde. »


Certaines nouvelles sont très réussies, pour leur dénouement donc (I got my mogette working), mais aussi pour leurs histoires (L’équarrisseur, La mauvaise graine). L’ABC du métier, exercice de style « oulipien », vaut quant à elle le détour juste pour son écriture : il s’agit d’un long acrostiche alphabétique (chaque ligne commençant par l’une des 26 lettres de l’alphabet dans l’ordre, et ainsi de suite), réussi qui plus est.

« Niant le sordide, cachant le glauque,
opacifiant le réel, Yvonne
puisait dans toutes ces petites histoires
qui meublaient son quotidien non pas une
résignation, mais, au contraire, un
salutaire énervement.
Traitant de la misère sociale et morale
une fois sur deux, elle tentait de dégager une
vérité impalpable, qu’elle décorait à la
Walter Scott, ensuite, faisant d’une affaire
x le papier de la semaine.
Y’a pas de raison, disait-elle, à
zozo, zozo et demi… »

Bien que quelques-unes soient moins intéressantes que les autres, les nouvelles constituant ce recueil (publié en 2001) se lisent globalement avec beaucoup de plaisir. On y retrouve le style, l’humour et la malice qui caractérisent si bien l’œuvre de Jean-Bernard Pouy, l’une des plus belles plumes du polar français actuel.


Les roubignoles du destin, de Jean-Bernard Pouy, éditions Gallimard (2001 et 2004), 176 pages.