Articles Tagués ‘Série noire’

Hével est un roman de Patrick Pécherot qui paraît ce jour à la Série Noire.

51fucxhcf8lRésumé

L’histoire débute en janvier 1958. Gus et André sont chauffeurs-livreurs. Le binôme parcourt les bourgades du Jura, gauloise au bec, à la recherche de taf, de plus en plus rare.
Dans les rues, les inscriptions arabophobes répondent aux attaques des fellaghas de l’autre côté de la Méditerranée. Les communautés se crispent. Nos deux compères découvrent dans leur camion fatigué un clandestin. Le zig est du genre taiseux, et la police semble sur les dents. Serait-il la cause de tout ce chambard ?

Mon avis

J’ignore qui donne les cartes, et si même quelqu’un les donne, mais le jour où vous n’avez pas les bonnes, vous tombez vite. Ça m’était arrivé et ce serait inutile d’expliquer comment. J’en étais rendu à crier les journaux. Le dernier boulot avant la cloche. Ou peut-être pas avant. Le jour n’est pas levé, on a déjà son paquet sous le bras et en piste ! L’aube froide, la brume humide qui vous enveloppe, la fumée des cheminées qui vous tombe dessus à force de se cogner au ciel bas… Pour comprendre, il faut avoir entendu les toux rauques au sortir des dépôts. Elle arrache, la musique des poumons en capilotade. Avec ça qu’il faut les crier, les nouvelles, pour accrocher le chaland. Tout pressé qu’il est de son autobus, de son café comptoir avant de descendre au chagrin. À force, c’est du papier de verre qui racle vos cordes vocales. La rue vous use de partout. Vous finissez phtisique, rhumatisant, bancroche. Des engelures à gangrène et des œils-de-perdrix dans les godasses. Les pavés sont vaches aux semelles percées. Les miennes ressemblaient à des tranches de jambon entamées, racornies pareil. J’essayais de les rafistoler avec un France-Soir quand j’ai entendu André. «  Tu les vends tes canards, ou tu t’en fais des pompes ? » Il montrait la tête du vieux Dominici sur ma tatane.

Ouvrir un roman de Patrick Pécherot, c’est avoir la certitude de lire un texte de qualité, sur le plan du style notamment. On sent dans ses écrits l’amour des mots, des expressions, de l’argot. C’est un plaisir que d’être immédiatement transporté dans les années 1950 à la force du vocabulaire choisi, ainsi que grâce au grand soin apporté à tous ces détails qui sentent bon un temps que les moins de soixante ans ne peuvent pas connaître : les marques disparues, les chansons dans le poste, les films avec Gabin et consorts, les publicités obsolètes, etc.

L’heure était museau et pot-au-feu. Des mots surnageaient, mouillés de sauce et de moutarde. Ils parlaient de boulot, de vestiaires et de Brigitte Bardot. On en était au fromage quand l’Algérie s’est invitée. C’est parti de la grève. Les gars avaient leur opinion. Tranchée comme le pain dans la corbeille : se croiser les bras entre Arabes disait bien ce que ça voulait dire. FLN et compagnie. C’était couru. Là-bas ils égorgent nos soldats, ici ils foutent le souk. Tout ça touillait des évidences qui flottaient dans les senteurs de morbier et de pinard. Quand même, il y avait des nuances, de-ci de-là. Un rougeaud hasardait qu’il fallait se mettre à la place des Arabes, que les boches, on les avait refoutus chez eux et que c’était un peu pareil. Le ton montait mais demeurait famille. On s’y prend le bec à table, ça reste entre soi.

Sans nous faire vivre l’enfer du djebel à l’instar du récent Tu dormiras quand tu seras mort de François Muratet, les « événements d’Algérie », comme on disait alors, occupent un place centrale dans l’intrigue. Les tensions communautaires sont fortes (d’ailleurs l’arabophobie d’alors n’est pas très éloignée de l’islamophobie actuelle) et la gestion de la crise algérienne s’invite dans toutes les conversations, de la haute jusqu’aux troquets et autres restos ouvriers.

Vous attendez que j’abrège. Que j’aille plus vite que la musique. […] À l’arrivée, vous aurez compris quoi ? Vous saurez qui a tué le colonel Moutarde ? Et après ? Vous serez plus avancé ?
[…]
Le détail, tout est là. Le détail. L’infime fêlure sur le vase, la minuscule fissure dans le mur en disent mille fois plus que ce que vous glanez entre deux coups d’œil à cette saleté de téléphone que vous ne cessez de lorgner à la dérobée. Imbécile !

L’on pense un court instant – quelque peu déroutant – que Gus vouvoie le lecteur, avant de comprendre qu’il se confie à un écrivain venu l’interroger sur cette sombre histoire soixante ans plus tard. Hével, c’est cette confession que Gus prend un malin plaisir à faire durer.

Hével, c’est fumée, buée, en hébreu. Hével, n’est ni blanc ni noir. Hével, c’est un beau roman gris, ou sépia, qui rappelle un peu L’Étranger de Camus et que ne renierait probablement pas Simenon. Sans avoir la puissance de Tranchecaille, voici une réussite de plus à mettre à l’actif de Patrick Pécherot.

Hével, de Patrick Pécherot, Gallimard/Série Noire (2018), 209 pages.

Publicités

41nbfveadzlLes Chiens de chasse est un roman de Jørn Lier Horst paru il y a quelques semaines à la Série Noire. Il est traduit du norvégien par Hélène Hervieu.

Résumé

Il y a dix-sept ans, la jeune Cecilia Linde avait disparu sans laisser de traces – son corps n’a jamais été retrouvé. William Wisting était alors un jeune policier et cette affaire, très médiatique, a contribué à lancer sa carrière. Mais voilà qu’aujourd’hui, Rudolf Haglund, fraîchement libéré, porte plainte contre la police. Selon son avocat, la police aurait falsifié des preuves pour condamner son client pourtant innocent, qui demande réparation pour ces années de prison. En charge de l’enquête alors, la tête de Wisting est mise à prix dans les médias, et sa hiérarchie ne tarde pas à le suspendre. L’enquêteur, qui n’a rien falsifié, n’a plus que deux solutions : trouver qui a manipulé les preuves ou bien, si Haglund est innocent, reprendre l’enquête du début pour trouver le véritable meurtrier de Cecilia.

Mon avis

Après Fermé pour l’hiver, paru l’an dernier, voici Wisting de retour à la Série Noire avec une nouvelle enquête des plus intéressantes, entre passé et présent. Typiquement scandinave dans l’écriture, qui sait prendre le temps qu’il faut pour présenter les personnages comme les faits, Jørn Lier Horst va même un peu plus loin que Henning Mankell ou Arnaldur Indriðason dans le coté procédural sans que cela nuise à la lecture. Les rouages de la police sont parfaitement décrits, tout comme ceux de la presse et les relations qu’entretiennent ces deux corps de métier, tantôt collaborateurs, tantôt presque ennemis. L’auteur maîtrise son sujet, et pour cause : avant d’écrire, il était inspecteur de police !
Le personnage de Wisting, humain et intègre, est attachant, sans avoir toutefois la profondeur d’un Erlendur. Mais il est vrai aussi que les Français découvrent l’inspecteur seulement maintenant, – huitième enquête ici – ce qui change peut-être la donne. Les relations de Wisting avec ses proches sont finement décrites, et celle avec sa fille, jeune journaliste spécialisée dans les affaires criminelles, aura une importance particulière dans cet opus.

Bien que très classique dans le fond comme dans la forme, Les Chiens de chasse parvient à embarquer totalement le lecteur, qui se passionnera sans doute pour cette enquête à multiples rebondissements qui amènera Wisting à reconsidérer certains aspects de ses investigations antérieures.
Un polar scandinave typique, mais du dessus du panier. Norsk kvalitet.

Les Chiens de chasse (Jakthundene, 2012), de Jørn Lier Horst, Gallimard/Série Noire (2018). Traduit du norvégien par Hélène Hervieu, 462 pages.

Plus jamais seul, paru il y a quelques semaines à la Série Noire, est le nouveau roman de Caryl Férey.

81pcy6aod9lRésumé

Un beau jour, McCash reçoit une lettre d’une de ses nombreuses ex, qui était pour ainsi dire sortie de sa mémoire. Carole, atteinte d’un cancer en phase terminale, lui confie la garde de sa fille, ou plutôt de leur fille, dont il ignorait jusque-là l’existence-même. Lui, l’ours mal léché qui ne sait pas trop y faire avec les autres, se retrouve à cohabiter avec une ado de douze ans. Il décide de lui offrir des vacances « au bout du monde », en baie d’Audierne.
C’est là, au fin fond du Finistère, qu’il apprend la disparition de son ami Marco, dont l’embarcation de plaisance a semble-t-il été éventrée par un cargo qui ne lui a laissé aucune chance. Passé le moment de stupeur, McCash a du mal à y croire, son pote étant aussi bon navigateur qu’avocat. Il trouve cette version officielle pour le moins curieuse et décide d’en avoir le cœur net.

Mon avis

On ne présente plus Caryl Férey, auteur de nombreux romans noirs à succès, souvent récompensés (Utu, Mapuche…) ou parfois adaptés au cinéma, à l’instar de Zulu. Les inconditionnels de l’auteur auront déjà croisé McCash, plus jeune, dans La Jambe gauche de Joe Strummer (2007).

Le borgne d’origine nord-irlandaise est donc de retour, et c’est un personnage toujours aussi attachiant : rock ‘n roll, libertaire, généreux, mais aussi tête-de-mule et dur-à-cuire. « Un tendre au cœur dur », ou l’inverse, on ne sait plus trop, aussi impitoyable avec ceux qui lui cherchent des noises que papa poule avec Alice, cette étrange créature qu’il n’a d’autre choix que d’apprendre à connaître.

Sans trop dévoiler l’histoire, disons que forcément, la mort de Marco était effectivement plus suspecte qu’elle n’en avait l’air, et qu’elle va amener McCash à devoir bourlinguer à son tour pour y voir plus clair.

Sans être exceptionnelle d’originalité, l’intrigue est intéressante et permet à l’auteur de nous confronter à des problématiques actuelles telles que la migration et la traite des êtres humains, et notamment des femmes. Certains trouveront sans doute quelques développements un peu too much, mais l’ensemble se lit très agréablement.

Plus jamais seul permet de passer un bon moment de lecture en compagnie d’un personnage pas piqué des hannetons, qui tient le livre debout quasiment à lui seul. Tout au long de ces trois cents pages qu’on ne voit pas défiler : enquête, castagne, humour, réflexions sur le monde actuel, sans oublier la délicate découverte de la paternité. Tout un programme !

Plus jamais seul, de Caryl Férey, Gallimard / Série Noire (2018), 318 pages.

Ma ZAD est le nouveau roman de Jean-Bernard Pouy, paru en janvier à la Série Noire.

51husgmgdllRésumé

Camille, la quarantaine fatiguée, est responsable du rayon frais de l’Écobioplus de Cassel. Il soutient à sa manière les Zadistes de Zavenghem en leur distribuant des palettes ou des produits destinés à la benne. Interpellé lors de l’évacuation du site de la future plate-forme multimodale, il est placé en garde à vue. À sa sortie, aucune charge n’est retenue contre lui mais son hangar a brûlé. Dans la foulée, il se fait licencier et sa copine le largue. Dur d’être plus au fond du trou. À moins que…

Mon avis

Quand la sortie d’un roman ayant pour contexte une ZAD coïncide à ce point (à quelques jours près) avec l’annonce gouvernementale de l’arrêt du projet d’aéroport du Grand Ouest, c’est l’auteur qui est visionnaire, l’éditeur qui a le nez creux ou une simple coïncidence ?
Chacun se fera son avis, toujours est-il que le sujet est on ne peut plus d’actualité. N’allez pas chercher sur Internet, la ZAD de Zavenghem n’existe pas. C’est un peu celle de Notre-Dame-des-Landes, un peu celle du Testet (à Sivens), comme ça pourrait être n’importe quelle autre.

La ZAD a son importance dans le récit, mais le cœur de l’histoire, c’est Camille (prénom des zadistes anonymes dans la presse). Perdu dans l’inanité de son quotidien, il incarne beaucoup de personnes ne se sentant pas/plus à leur place dans la société actuelle, un peu, beaucoup ou complètement. Et comme le roman noir n’est jamais loin de la tragédie grecque, comme le père du Poulpe l’explique lui-même dans son excellent essai Une brève histoire du roman noir, on ne s’étonnera pas que Camille ne soit déjà plus tout à fait maître de son destin…

Ceux qui ne connaissent pas encore la plume de Jean-Bernard Pouy seront peut-être décontenancés par sa verve inimitable mêlant poésie, argot, néologismes et autres calembours « capilotractés ».

Pour ceux qui le suivent depuis longtemps, à la Série Noire (La Belle de Fontenay, Les Roubignoles du destin…) ou ailleurs (Train perdu wagon mort, La petite écuyère a cafté…), il reste toujours égal à lui-même, ce qui n’est pas rien sachant que celui qui peut le plus peut le moins.

Ma ZAD, c’est un petit plaisir de lecture de quelques deux cents pages.Une tragédie noire truculente mêlant poésie et actualité, drame et humour, humanité et cynisme, dans un dosage que Jean-Bernard Pouy maîtrise à la perfection.

Ma ZAD, de Jean-Bernard Pouy, Gallimard / Série Noire (2017), 193 pages.

Les Initiés, paru à la Série Noire en janvier dernier, est le deuxième roman du Brestois Thomas Bronnec.

Résumé

Christophe Demory est un jeune fonctionnaire sorti d’une grande école et fraîchement promu directeur du cabinet de la Ministre de l’économie, l’atypique et charismatique Isabelle Colson. En pleine ascension, il ne compte pas ses heures. Mais le suicide d’une jeune femme va profondément l’ébranler, et le faire replonger malgré lui dans les heures sombres de son passé.

Mon avis

Bien des écrivains sont repérés par de petits éditeurs plus ou moins sérieux, ne voient jamais leur travail rencontrer le public ou en sont réduits, pour ce faire, à s’autoéditer. Thomas Bronnec n’est pas de ceux-là. Après avoir vu son premier roman paraître en 2012 dans la prestigieuse collection Rivages/Noir, ce n’est autre que la Série Noire, autre référence absolue des lecteurs de polars, qui publie sa seconde œuvre de fiction. En attendant celle du public – c’est tout ce qu’on lui souhaite – la réussite éditoriale de ce Brestois n’est pas usurpée, et les sujets qu’il choisit pour ses intrigues n’y sont sans doute pas pour rien. Après nous avoir amenés au Vietnam dans La fille du Hanh Hoa, pays qu’il a bien connu pour y avoir vécu, c’est une autre facette de son expérience qu’il nous donne à voir dans Les Initiés. Thomas Bronnec est journaliste, et Bercy, il connaît, et pas qu’un peu. On lui doit notamment le livre Bercy au cœur du pouvoir, ainsi qu’un documentaire pour France 5 vu par plus d’un million de téléspectateurs, Une pieuvre nommée Bercy.

Les Initiés, c’est donc une plongée plus vraie que nature au cœur de Bercy, dans le monde de la finance et de la politique, parmi ces grands décideurs, élus ou non (les élus passent, les fonctionnaires restent), qui se préoccupent davantage de profiter du train de vie que leur permettent leur salaires et de renvoyer l’ascenseur à leurs pairs plutôt que de servir les intérêts de leurs administrés.

« L’échec ne faisait pas partie du vocabulaire d’Antoine Fertel. À soixante-neuf ans, la plupart des hommes étaient déjà rangés, pull-over et chaussons, le chat au coin du feur, un bon bouquin et puis quelques voyages pour agrémenter le quotidien.
Il aurait pu se retirer dans son manoir à Houlgate, en Normandie, il aurait pu aussi débuter un tour du monde des hôtels de luxe et dormir chaque soir dans des chambres à mille euros, jusqu’à sa mort, en entamant à peine la fortune qu’il avait amassée année après année. Mais ce n’est pas l’argent qui le faisait marcher. Ce n’était pas pour l’argent qu’il était resté.
Il était toujours aux manettes, sans plus rien à prouver. Toute sa vie, il s’était mesuré aux autres : ses collègues de l’Inspection, les hauts fonctionnaires de Bercy, les banquiers de France, ceux du monde entier. Il avait hissé le Crédit Parisien à la première place des banques de la zone euro et il avait amassé des dizaines, des centaines de millions. L’ampleur de sa rémunération provoquait régulièrement des scandales en forme de feux de paille. Il laissait dire, il laissait faire. Et il traçait sa route. »

Criant de vérité et ultra-documenté, Les Initiés aurait pu être un documentaire contre les dérives politico-financières du moment. Or, pour au moins deux raisons, il n’en est rien. Si l’on peut sans doute deviner la sensibilité politique de l’auteur, le roman n’est pas à charge. L’auteur se contente de nous mettre des faits sous les yeux, sans nous tenir la main. Quant à l’aspect documentaire, présent il est vrai, il n’écrase pas le récit. On en vient même à comprendre des notions économiques ou financières plutôt abstraites sans avoir l’impression de lire un manuel d’économie. Thomas Bronnec plante bien le décor mais n’oublie pas de faire vivre ses personnages et de faire progresser le récit. Le suspense est au rendez-vous, et les protagonistes sont intéressants, de Demory à la Ministre en passant par le redoutable Fertel, PDG du Crédit Parisien, ou encore les jeunes (et naïves) inspectrices générales des finances.

Si Les Initiés pouvait a priori rebuter plus d’un lecteur de par un thème guère excitant sur le papier, il n’en est finalement rien. La réussite de Thomas Bronnec est d’avoir traité le sujet intelligemment, sans avoir oublié ni le côté littéraire du roman ni sa dimension policière. S’inscrivant dans la foulée d’auteurs comme Dominique Manotti ou DOA, on comprend qu’Aurélien Masson ait estimé que ce texte avait toute sa place dans la Série Noire nouvelle formule.

Les Initiés, de Thomas Bronnec, Gallimard / Série Noire (2015), 235 pages.

Chiennes de vie : chroniques du sud de l’Indiana (Crimes in Southern Indiana) est un recueil de nouvelles de Frank Bill paru à la Série Noire cette année, traduit de l’américain par Isabelle Maillet.

 

Résumé

 

Des dealers amateurs recevant une bonne leçon. Un jeune vétéran de l’Afghanistan qui pète un câble. Un agent de la protection de l’environnement pour le moins malchanceux. Une tragique histoire d’amour. Un fils surprenant son père en train d’assassiner froidement sa cousine. Un accident d’ascenseur. Un gamin utilisé par sa mère pour commettre des larcins. L’enlèvement du chien de race d’un chasseur de ratons laveurs. Mais aussi des combats de chiens, le viol de la femme d’un policier, des trafics de meth, de la boxe, etc.

 

 

Mon avis

 

« Il avait poussé jusqu’à Morehead, puis rebroussé chemin en direction de Pine Ridge, Campton, Jackson, Hazard. Et Whitesburg, où chacun connaissait l’arbre généalogique de son voisin, pêchait à la dynamite et chassait avec un calibre 12 à deux coups. Tous les pères de familles possédaient de grandes exploitations où travaillaient dans les mines de charbon des comtés environnants, comme Harlan, qui payaient bien. Personne ne manquait l’office du dimanche, et peu importait le montant de l’obole au moment de la quête ; c’était un endroit où les gens menaient une vie simple, sans prétention. Et c’était là que Deets avait compris qu’il avait voyagé pendant si longtemps pour oublier qui il était, et ce qu’il essayait de fuir. »

 

Voici certains des sujets abordés dans les dix-sept nouvelles de ce livre. On reproche souvent aux recueils de ce type de contenir des textes inégaux, voire hétérogènes. Rien de tout cela ici. Si chacun raconte des histoires différentes, ces dernières auraient toutes pu figurer dans la rubrique faits divers d’une gazette du sud de l’Indiana. Chaque morceau raconte l’histoire de gens simples, plutôt ordinaires dans l’ensemble, dont la vie bascule subitement pour une raison ou pour une autre, et rarement pour le meilleur. À travers les destins tragiques de ces quelques personnages, Frank Bill nous dépeint avec une plume acérée les conditions de vie difficiles de l’Amérique profonde d’aujourd’hui et ce qu’elles entraînent. Au fil des histoires, tout y passe : l’alcoolisme, la drogue, les violences conjugales, les viols, le stress post-traumatique des vétérans des G.I., etc.

 

« À cette époque, personne ne parlait du syndrome de stress post-traumatique. Des dégâts provoqués par la guerre dans le cerveau d’un homme. Des conséquences de ce que celui-ci avait pu voire, entendre et faire avec d’autres. De même, la maltraitance des femmes était un sujet tabou. On ignorait le problème, tout simplement. C’était l ‘époque où le « jusqu’à ce que la mort nous sépare » était la règle imposée du mariage. Une femme ne quittait pas son mari, elle lui obéissait.

Quand le Mécano battait son épouse, pourtant, la violence ébranlait les murs. Le corps de la malheureuse rebondissait d’une cloison à l’autre comme une boule de flipper, sauf qu’il n’y avait pas de petite musique électronique pour ponctuer le score, juste des suppliques et des excuses étranglées qui ne rencontraient aucune pitié. Rien que de la sauvagerie. Une fois la porte refermée sur la chambre d’à peine neuf mètres carrés, à peine plus qu’une boîte, la violence traversait les cloisons de Placoplâtre pour aller contaminer le salon. Où, du canapé dont les coussins avachis assuraient une assise confortable, deux adolescentes dévoraient des yeux l’écran du téléviseur noir et blanc. Un téléviseur qui égayait la pièce avec des images de Tom et Jerry – le genre de dessin animé conçu pour distraire les enfants, qui nourrissait leur propre dépendance à la violence. Portes claquées sur différentes parties du corps. Assiettes fracassées sur des crânes. Coups de maillet répondant aux coups de poing dans la chambre d’en face.

Même le joli papier peint de couleur vive ne suffisait pas à la masquer – toute cette laideur dans l’air. Les filles savaient qu’à la moindre tentative de leur part pour défendre la femme, leur mère, elles auraient le droit à un traitement semblable : le déchaînement de dix articulations divisées en deux poings.

Cette notion s’était enracinée dans leur esprit innocent, elle était devenue une partie intégrante de leur vie quotidienne, un réflexe aussi instinctif que celui de respirer. Pour elles, c’était la norme. »

 

Si ce recueil n’est assurément pas à mettre entre toutes les mains – certaines passages sont vraiment difficiles – on ne peut guère taxer l’auteur d’avoir voulu faire étalage de violence gratuite. Ces Crimes du sud de l’Indiana (traduction littérale du titre original) sont le résultat de processus divers et variés ;ils résultent de quelque chose. Et si l’on ne peut les accepter, on peut parfois les comprendre. Pour se venger, pour défendre sa famille, par amour, par peur, dans un accès de folie, ou simplement pour essayer de s’en sortir, on peut être amené à commettre l’irréparable. Chaque meurtrier n’est pas né « monstre » mais les circonstances de la vie ont fait que leur destin croise celui d’une victime.

« Wayne le voyait à l’attitude de son père, à ses mains obstinément fourrées dans les poches de son pantalon bleu passé, à son pas traînant, à ses regards dont il s’efforçait d’exclure tout jugement : il redoutait le moment où son fils péterait les plombs. Dennis ne savait pas tout, évidemment, mais il en devinait une bonne partie ; pour avoir connu les jungles du Vietnam, il était conscient de la part d’ombre en lui. Il avait dit à Wayne qu’une thérapie l’aiderait peut-être, même s’il n’en avait lui-même jamais suivi à l’époque. En ce temps-là, personne ne respectait les soldats qui rentraient au pays. On attendait d’eux qu’une fois revenus ils reprennent leur vie comme s’il ne s’était rien passé, qu’au pire ils plongent dans l’alcool à la recherche de la personne qu’ils étaient avant de partir. »

 

Chiennes de vie est un recueil de qualité, qui pourra trouver des lecteurs pourvu qu’ils aient le cœur bien accroché et qu’ils soient prêts à lire des nouvelles où l’espoir est pour ainsi dire absent. En refermant le livre, on comprend pourquoi Donald Ray Pollock (cf. son excellent Le Diable, tout le temps) a choisi d’aider Frank Bill à entrer en littérature. Et on l’en remercie.

 

Chiennes de vie : chroniques du sud de l’Indiana (Crimes in Southern Indiana, 2011) de Frank Bill, Gallimard / Série Noire (2013). Traduit de l’américain par Isabelle Maillet, 247 pages.

Pur, paru hier à la Série Noire, est le septième roman d’Antoine Chainas, le cinquième dans la célèbre collection de Gallimard.

Résumé

Quelque part dans le Midi de la France, dans un futur proche.
Patrick Martin perd sa femme dans un accident de la route dont il n’a pas vraiment souvenir. Il croit se rappeler d’une voiture – avec deux « Arabes » à son bord – le doublant juste avant la sortie de route, et d’un coup de feu. Mais la police est formelle, aucune trace de balle n’a été retrouvée, ni sur la voiture, ni sur la chaussée. Le capitaine Durantal se demande d’ailleurs si Patrick, qui a l’air de bien s’arranger avec ses problèmes de mémoire, n’est finalement pas pour quelque chose dans la mort de sa femme.

Mon avis

Antoine Chainas est un des rares auteurs que je suis depuis le premier roman. J’ai lu et chroniqué ici-même tous ses romans parus à la Série Noire : Aime-moi Casanova (2007), Versus (2008), Anaisthêsia (2009), Une histoire d’amour radioactive (2010).
Je n’ai pas encore lu ses deux autres romans, s’inscrivant dans des séries. Il a écrit un « Poulpe », 2030 : l’odyssée de la poisse, et un Mona Cabriole, Six pieds sous les vivants.
Dans quelques années, je pourrai même dire que je l’ai connu du temps où les couvertures de la Série Noire étaient en noir et blanc.^^
Si Chainas n’avait pas sorti de roman personnel depuis 2010 c’est sans doute parce qu’il était fort occupé par ailleurs. En effet, il a plus d’une corde à son arc. Ces derniers mois, il a traduit trois romans de l’américain, tous parus à la Série Noire : La belle vie, de Matthew Stokoe ; Prise directe, d’Eoin Colfer, et L’autre chair, de Michael Olson, paru hier également.

« Son visage était d’une surprenante beauté. La régularité exemplaire de ses traits – mâchoire solide, front légèrement bombé, cou très droit – laissait supposer le caractère volontaire d’une ancienne sportive. On pouvait deviner que des efforts physiques réguliers et ciblés avaient modelé d’une manière subtile la structure musculo-squelettique du corps, puis, par ricochet, de la face sans qu’elle leur cède une once de féminité. Sa bouche à peine ourlée au niveau de la lèvre supérieure, la finesse de son nez, ses petites oreilles, et ses yeux clos en une symétrie parfaite, parachevaient ce visage qui n’en était pas un, mais ressemblait plutôt à un paysage. Sous sa peau diaphane serpentait un entrelacs de minuscules veines. Il aurait suffi d’une palpitation à peine perceptible, d’un frémissement, pour qu’il prenne l’apparence d’un ruissellement sur une roche calcaire.

Sa chevelure, aussi blonde que ses sourcils, ondoyait doucement. On aurait pu la croire portée par le courant invisible d’une rivière calme, pourtant il n’y avait pas d’eau où elle se trouvait. »

Pur s’ouvre sur une belle description, à la fois aseptisée et poétique, caractéristique de l’écriture d’Antoine Chainas. Il nous présente Sophia, la femme de Patrick, vivant ses derniers instants. Le lecteur découvre ensuite au fil des chapitres de nouveaux personnages.

Il y a Julien, un ado vivant dans la communauté sécurisée des Hauts Lacs dont le père est le « Révérend ». Il y a le capitaine Durantal, un policier obèse et désabusé, qui ne croit plus en rien, surtout pas à l’utilité de son métier, et dont la seule consolation est d’engloutir toujours plus à chaque repas. Il y a son adjointe, le lieutenant Alice Camilieri, jeune et terriblement ambitieuse. Partie dans la vie avec ce qu’elle considère comme un handicap – elle est métisse – elle est prête à tout pour progresser socialement, dusse-t-elle tremper dans les magouilles du maire. L’édile, lui, compte bien faire feu de tout bois pour se faire réélire et tant pis si ce n’est pas tout à fait moral ou légal, tant que ça ne se sait pas. La brigade a donc la pression et du pain sur la planche puisqu’en plus de l’affaire Martin elle doit aussi résoudre celle du « sniper de l’autoroute », lequel élimine depuis les hauteurs des conducteurs d’origine maghrébine, sans que cela émeuve vraiment grand monde d’ailleurs. Si l’intrigue, efficace, tient le lecteur en haleine, ce n’est probablement pas ce que l’on retiendra le plus.

« L’unique objectif de ces réunions consistait à définir les orientations globales qui présideraient aux propositions d’aménagement du territoire et de modelage urbain soumises ultérieurement au bon vouloir du conseil municipal. Bien entendu, les élus de l’opposition n’étaient, à ce stade-là, pas conviés. Une des principales fonctions d’Alice – outre la remise d’espèces sonnantes et trébuchantes en main propre – consistait à faire remonter les informations aux édiles : évolution des statistiques de la délinquance quartier par quartier, migration des communautés à l’intérieur de la ville, problèmes de stationnement ou nuisances répétées en certains points névralgiques. Ces renseignements, elle en était convaincue, demeuraient essentiels pour définir la mise en œuvre des actions municipales. Par sa seule volonté – et l’adjoint lui avait précisé à maintes reprises combien son avis était crucial pour le maire –, certains quartiers se retrouveraient favorisés, d’autres délaissés, des artères seraient rénovées, des passages condamnés, en vertu d’un cloisonnement soigneusement planifié des différentes strates de la population qui, il n’y avait pas si longtemps, cohabitaient encore. L’aspect ségrégationniste de cette stratégie ne la dérangeait pas. Il s’effectuait en fonction d’un électorat potentiel pour lequel, chacun en était conscient, la sécurité et donc l’ostracisme ciblé étaient un sujet de préoccupation non négligeable. »

Abandonnant ici l’écriture atypique et aussi puissante que décriée de ses premiers romans, Antoine Chainas nous plonge dans des lendemains qui déchantent et qui ressemblent étrangement à aujourd’hui. La description de ces « gated communities » où les riches s’achètent à prix d’or un monde où il ne risqueront pas de croiser la populace miséreuse et son corollaire de désagréments fait froid dans le dos… Quant aux politiciens magouilleurs et de l’émergence de groupuscules violents d’extrême-droite, on n’a malheureusement aucune peine à y croire.

« Cet endroit donne tout son sens à notre combat, Patrick. Les gens de l’extérieur pensent que nous nous barricadons par peur d’autrui, par étroitesse d’esprit. Mais nous ne sommes pas hermétiques, bien au contraire. Et ceux qui nous taxent de racisme ont tort aussi. Personne n’est plus ouvert sur le monde que nous. Qui voyez-vous ici? Des Suisses, des Norvégiens, des Suédois, des Américains, des Anglais… Des banquiers internationaux, des gestionnaires de capital multinational, des artistes qui voyagent partout sur le globe, des ingénieurs membres d’équipes polyglottes. Expliquez-moi qui d’autre pourrait être mieux au fait de l’état de notre époque? Dites-moi de quelle expérience peuvent se prévaloir ceux de dehors? Quel sort funeste les attend dans ce chaos égalitaire, ce monstrueux fourre-tout qu’ils ont eux-mêmes engendré? Ce domaine que vous voyez est peut-être un des derniers où les valeurs, les règlements ont force de loi. Ce ne sont pas les races ni les religions qui nous préoccupent, mais la misère. Voilà ce que nous voudrions éradiquer. On pourrait considérer qu’en un sens, nous sommes les ultimes philanthropes. »

En ayant fait le choix d’installer son récit dans un futur proche, Antoine Chainas fait avec Pur d’une pierre deux coups, proposant à la fois un roman noir efficace et un récit d’anticipation intéressant questionnant avec brio la question de la ségrégation sociale. Délaissant quelque peu les effets de style de ses début, il met son écriture au service du propos et de l’intrigue. Au final, sans conteste le texte le plus accessible de l’auteur. Un pur roman, peut-être aussi le plus abouti ?

Pur, d’Antoine Chainas, Gallimard / Série Noire (2013), 306 pages.