Articles Tagués ‘Série noire’

En pays conquis est un roman de Thomas Bronnec paru en 2017 à la Série Noire (Gallimard).
Il est depuis disponible en Folio Policier.

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Juin 2017. La France est dans une situation politique inédite. Claude Danjun a été réélu de justesse à la présidence de la République. Mais quelques semaines plus tard, les législatives font basculer l’Assemblée Nationale à droite, et même très à droite. Il ne s’agit plus d’une « simple » cohabitation comme la France en a déjà connu mais d’un contexte autrement plus complexe et possiblement désastreux. 67 députés du Rassemblement National ont été élus. Sans eux, la droite n’a pas la majorité absolue. Hélène Cassard, candidate républicaine nommée à Matignon doit, comme le président Danjun, composer au mieux avec tout ça pour maintenir l’équilibre précaire de la France, sur la scène européenne notamment.

Mon avis

En pays conquis fait directement suite à Les initiés et précède lui-même La Meute. S’il est possible de les lire indépendamment (des notes de bas de page résument les événements principaux s’étant déroulés dans les opus précédents), il est conseillé de lire ces romans dans l’ordre chronologique.

En pays conquis comporte en tout et pour tout une mort suspecte et l’enquête sur cette dernière, bien qu’elle revête une certaine importance, n’est clairement pas le fil rouge de l’histoire. Autrement dit, ce roman est davantage une politique-fiction mâtinée de roman noir qu’une véritable intrigue policière. Il pourrait donc, de ce seul fait, ne pas convenir à une part importante du lectorat « polar ». De plus, sans être nécessairement abonné au Canard Enchaîné ou au Monde diplomatique, mieux vaut être un minimum intéressé par les tenants et aboutissants de la politique française pour apprécier ce texte.

Les amateurs de Dominique Manotti ou Jean-Hugues Oppel seront sans doute ravis tant les romans noirs français de qualité mettant en scène des intrigues politiques sont rares. Celui-ci est non seulement très bon, mais également très réaliste. Bien sûr, les aspects financiers sont particulièrement travaillés et n’ont aucun secret pour Thomas Bronnec, spécialiste de Bercy auquel il a même consacré des enquêtes en tant que journaliste. Mais au-delà des seules préoccupations budgétaires et autres astuces pour contourner les réglementations en vigueur, l’auteur nous fait froid dans le dos en imaginant (à la parution), cet avenir proche où le RN entrerait en force au gouvernement et menacerait de faire sortir la France de l’UE.

Brillant et glaçant à la fois, En pays conquis est un roman qui, s’il ne plaira pas à tout le monde de par son sujet même, ravira de nombreux lecteurs. Sans être absconse, sa lecture est parfois un peu exigeante mais néanmoins passionnante sur plus de 220 pages.

En pays conquis, de Thomas Bronnec, Gallimard / Série Noire (2017), 227 pages.

La fille des brumes (Maid of the Mist) est un roman de Colin Bateman paru à la Série Noire en 2004 dans une traduction de Stéphane Carn.

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Après avoir connu quelques ennuis à Belfast puis à Toronto, Frank Corrigan a échoué à Niagara Falls, où il se plaît finalement assez. Le genre de patelin tranquille où un officier de police n’a pas grand-chose à faire, ce qui n’est pas plus mal.
Un jour, une femme est repêchée, à moitié noyée, au pied des fameuses chutes. Vêtue d’une tenue traditionnelle amérindienne et parlant une langue incompréhensible, elle serait selon certains habitants la réincarnation de la Princesse Lelewala qui s’est un jour sacrifiée en se jetant dans les flots pour sauver le monde. Corrigan a quelques doutes sur la question mais commence à trouver que tout ça sent décidément mauvais lorsque le corps d’une jeune fille est retrouvé sur le bord de la route et que le coupable tout désigné semble être le fameux Pongo, chanteur cocaïnomane et sex addict qui a eu son heure de gloire en tête du hit-parade.

Mon avis

Avant d’écrire des romans, Colin Bateman était connu pour ses chroniques satiriques dans la presse nord-irlandaise. Il conserve dans ses récits une grande affection pour l’humour caustique et n’hésite pas à mettre ses personnages dans des situations à la fois précaires et improbables. Certains se souviendront peut-être de l’hilarant Turbulences catholiques ou encore de La Bicyclette de la violence.

Ici, le pauvre Corrigan va vite se retrouver au cœur d’une triple intrigue qui le dépasse totalement dans un premier temps. Épaulé, il va commencer à y voir plus clair, ce qui ne va pas faciliter les choses pour autant. On peut avoir l’impression, au départ, que l’auteur part un peu dans tous les sens. Oui et non dirons-nous, car si certaines situations peuvent sembler un peu décousues, tout se tient finalement très bien et l’on se rend compte que rien n’est laissé au hasard. C’est d’ailleurs une des qualités principales de ce roman, avec l’humour qui, s’il est moins savoureux que dans d’autres titres de Colin Bateman, n’en demeure pas moins présent. Certaines scènes sont savoureuses, surtout dans le dernier tiers du livre – on pense notamment à la prestation scénique de Pongo.

Les personnages sont assez délectables, à commencer par le chanteur en question, à l’égo démesuré et au nez bien poudré, et l’on ne peut parfois que compatir avec Corrigan, qui n’avait rien demandé à personne et se retrouve au cœur d’un maelström d’emmerdements dont il ne sortira pas indemne. Certaines ficelles sont parfois un peu grosses mais sont largement compensées par d’autres trouvailles et par l’énergie brute qui se dégage de l’ensemble.

Traitant tour à tour de traditions amérindiennes, de violences conjugales ou encore de réseaux de narco-trafiquants, La Fille des brumes est un roman noir bigarré comme on en voit assez peu. Pêchu et mordant, ce texte d’un auteur assez méconnu en France pourrait plaire aux amateurs de Donald Westlake, entre autres.

La fille des brumes (Maid of the Mist, 1999), de Colin Bateman, Gallimard/Série Noire (2004). Traduit de l’anglais (Irlande) par Stéphane Carn, 358 pages

Fin de siècle est un roman de Sébastien Gendron paru le mois dernier à la Série Noire (Gallimard).

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Un meurtre sordide dans une villa luxueuse de la Côte d’Azur. Un millionnaire voleur et massacreur d’œuvres d’art. Des océans vidés de bateaux et de poissons à cause du retour à la vie de gigantesques mégalodons. Un couple fuyant l’ennui de son morne quotidien d’ultrariches. Un saut depuis la mésosphère à faire passer Baumgartner pour un sportif du dimanche.

Mon avis

Autant d’éléments venant s’imbriquer – ou plutôt se télescoper – pour constituer Fin de siècle, un roman aussi difficile à résumer qu’à faire rentrer dans un case. Vrai-faux polar déjanté, il pourra ravir des amateurs de noir comme en laisser d’autres, dubitatifs, sur le bord du chemin.
Après quelques romans chez Baleine (Quelque chose pour le week-end, Taxi, Take Off and Landing) et Albin Michel (on se souvient de Road tripes), voici l’entrée de Sébastien Gendron à la Série Noire, sous la houlette de Stéphanie Delestré.
L’humour et l’absurde sont toujours très présents, les références et autres clins d’œil innombrables. On sent que l’auteur a pris beaucoup de plaisir à l’écrire et qu’il en prend tout autant à entrer en connivence avec le lecteur. Pour certains, cela fonctionnera à merveille. Pour d’autres, ce sera plus compliqué. La faute à un scénario parfois par trop décousu et à des personnages auxquels on ne peut guère s’attacher. De toute façon, il ne vaut mieux pas car peu d’entre eux s’en sortiront indemnes, l’hémoglobine coulant à flots dans ce texte hommage aux films de série B.
Malgré un côté « divertissement » visiblement assumé, Sébastien Gendron n’hésite pas à pointer du doigt certaines dérives de notre société en premier lieu desquelles la concentration de fortunes considérables par quelques ultrariches ayant l’appât du gain comme credo – avec toutes les incidences que cela peut avoir pour le reste de la société, voire pour la planète. Et si les plus grands requins n’étaient pas ceux que l’on croit ?

Certains trouveront sans doute à redire à l’ajout de ce type de texte – plus une farce noire qu’un véritable roman policier – au catalogue de l’illustre Série Noire. Les autres, amateurs de Jean-Bernard Pouy, Tim Dorsey et autres Carl Hiaasen ou non, retiendront sans doute d’avantage les quelques heures de plaisir littéraire que leur aura procuré ce sympathique ouvrage.

Fin de siècle, de Sébastien Gendron, Gallimard/Série Noire (2020), 229 pages.

Nos derniers festins est un roman de Chantal Pelletier qui vient de paraître à la Série Noire.

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France, 2044.
Dans une société très surveillée, les citoyens se doivent d’être exemplaires y compris dans leur alimentation. La malbouffe et l’obésité coûtant cher à la société, il convient de bien manger. Un permis de table, à points, similaire au permis de conduire, a été mis en place et les contrôles sont fréquents. Attention à qui mangerait trop gras, trop sucré ou en trop grandes quantités. Les mauvais mangeurs, ou pire, les fumeurs ou buveurs invétérés, peuvent perdre leur permis et se voir interdire de sécurité sociale. Dans ce contexte de prohibition alimentaire, le trafic de foie gras, ou même de camembert, est devenu monnaie courante. Dans un restaurant clandestin de Provence, un cuisinier est assassiné. Les autorités soupçonnent un lien avec un trafic alimentaire et deux contrôleurs sont dépêchés sur place.

Mon avis

Auteur d’une trentaine de romans, Chantal Pelletier était arrivée à la Série Noire en 1998 avec Éros et Thalasso. Ayant beaucoup écrit chez divers éditeurs, elle publie là un nouveau titre dans la mythique collection de Gallimard, onze ans après Montmartre, Mont des martyrs.
Mêlant anticipation et roman policier, le point de départ de Nos derniers festins est des plus alléchants. Écrans de contrôle individuels, réchauffement climatique et autres catastrophes naturelles en découlant… : les inventions de l’auteur sont aussi étonnantes – pour certaines – que plausibles et font froid dans le dos.
Le personnage de Lou, cheffe du Mas des collines, vétérane des guerres d’Afghanistan et cuisinière émérite, est très intéressant. À travers son parcours et celui d’autres personnages, on ressent bien l’amour de l’auteur pour la bonne cuisine, qu’elle soit française – la blanquette joue un rôle important dans l’intrigue – ou des quatre coins du monde. Les groupuscules se retrouvant en cachette pour manger de bonnes choses, rappelant d’une certaine manière les maquisards, sont là aussi une intéressante trouvaille de Chantal Pelletier. Le roman, sous des abords un peu simples, pose de véritables questions philosophiques, à commencer sur la légitimité d’un État à contrôler le quotidien de ses habitants. Jusqu’à quel point ? Dans quels intérêts ?

Bien que les personnages secondaires ne soient pas inoubliables pour la plupart et que l’intrigue policière s’avère un peu légère au final, on prend bien du plaisir à dévorer Nos derniers festins, dont les pages font saliver plus souvent qu’à leur tour.

Nos derniers festins, de Chantal Pelletier, Gallimard/Série Noire (2018), 208 pages.

Manhattan Grand-Angle (Safelight) est un roman de Shannon Burke paru à la Série Noire en 2007 dans une traduction de Francis Lefebvre.

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New York, 1990.
Franck est infirmier de nuit. Ses nuits se suivent et ne se ressemblent pas. La garde peut être interminable comme ressembler à une course contre-la-montre de tous les instants. Lui et ses collègues sont parfois appelés à sauver des victimes d’accidents divers et variés. Ou juste pour constater un décès. Passionné par la photographie, Franck se met à « voler » des clichés sur les scènes d’intervention. Ses collègues lui trouvent du talent et on lui suggère de proposer ses photos à des galeries. Lors d’une intervention qui a mal tourné – un jeune homme s’est donné la mort –, Franck sympathise avec une jeune femme. Il la revoit mais tombe finalement amoureux de sa meilleure amie. Seulement, Emily est séropositive.

Mon avis

Auteur de l’excellent 911 (Sonatine), Prix Mystère de la Critique du Meilleur Roman étranger 2015, et de Dernière saison dans les Rocheuses, paru l’an dernier chez 10/18, Shannon Burke s’est d’abord fait connaître avec ce premier roman, paru outre-Atlantique en 2004. Traduit en Série Noire par Francis Lefebvre, Manhattan Grand-Angle est un court roman noir sans un mot de trop.
Il ne comporte pas à proprement parler d’intrigue policière. Tout juste Franck se laisse-t-il convaincre par des collègues de les aider à voler des médicaments à l’hôpital où travaille aussi son grand frère, chirurgien de son état.
Sans véritable suspense à cet égard donc, Manhattan Grand-Angle vaut davantage pour ses personnages et pour son décor. On sent bien que l’auteur, qui a travaillé comme auxiliaire médical à Harlem, a mis beaucoup de lui dans ce premier roman (comme plus tard, dans 911). Le Manhattan des nineties, désespérant, où font rage le chômage, la drogue et le SIDA, est plus vrai que nature.
Les protagonistes sont atypiques et captivants, à commencer par Emily et sa jeune amie, toutes deux escrimeuses de haut niveau. Emily est une bosseuse acharnée et l’auteur rend bien compte des sacrifices et de la persévérance qu’il faut avoir pour progresser à l’entraînement puis en compétition. Franck est très attachant également malgré sa réserve, quasi maladive, y compris dans sa relation avec Emily. Sa passion pour la photographie occasionne de très belles pages, éminemment visuelles. Ensemble, ils forment un drôle de couple, ô combien touchant.

Roman noir. Roman d’une ville et d’une époque. Roman d’amour. Manhattan Grand-Angle est tout cela à la fois. Très joliment écrit et parfois déchirant, il marquera bien des lecteurs et fera peut-être verser une petite larme à certains d’entre eux.

Manhattan Grand-Angle (Safelight), 2004), de Shannon Burke, Gallimard/Série Noire (2007). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Francis Lefebvre, 225 pages.

Cabossé, premier roman de Benoît Philippon, est paru à la Série Noire en 2016.
Il est depuis disponible en Folio Policier.

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Raymond, dit Roy, quarante-deux ans, a eu plusieurs vies et une carrière de boxeur professionnel. Pas gâté par la nature, il a toujours dû montrer les muscles pour s’en sortir.
Guillemette, petit bout de femme malmenée par la vie et par son ex, ne sait plus trop où elle en est.
Leur rencontre improbable va faire des étincelles et, assez rapidement, un mort.

Mon avis

Ayant commencé la lecture de l’œuvre de Benoît Philippon à rebours, on avait découvert Roy et Guillemette dans Mamie Luger, paru aux Arènes en mai 2018, dans la nouvelle collection Equinox où l’auteur a suivi son éditeur Aurélien Masson. Dans l’opus assez savoureux consacré à la centenaire rock ‘n’ roll, le couple était en fuite sans qu’on connaisse tous les tenants et aboutissants de leur cavale. C’est donc dans ce Cabossé – fort joli titre – qu’on en saura davantage.

La surabondance de scènes de sexe dans Mamie Luger nous avait quelque peu dérouté, pour ne pas dire dérangé. Et bien c’est encore plus prononcé ici. On ne va pas dire que Roy et Guillemette ne font que ça, puisqu’ils fuient aussi, tout en semant la pagaille sur leur chemin, mais disons qu’ils sont on ne peut plus portés sur la chose. S’il y a incontestablement de l’amour dans l’air, les scènes sont crues, pour ne pas dire parfois vulgaires s’agissant du choix des termes usités pour parler bagatelle. Le lecteur, sans être prude pour autant, aura du mal à ne pas focaliser son attention là-dessus tant c’est omniprésent, à un point que ça fragilise l’équilibre du roman, plutôt intéressant par ailleurs bien que le scénario ne soit pas inoubliable en lui-même.

Il s’agit donc, vous l’aurez compris, d’un roman de cavale – les deux néo-tourtereaux étant poursuivis pour avoir laissé pour mort Xavier, l’ex en question – qui vaut surtout pour le portrait de ces deux êtres atypiques, à commencer par Roy. Monstrueux d’apparence – laid et colossal – et rustre au possible, il cache finalement, sous sa coriace carapace cabossée, un être bien plus sensible qu’il n’y paraît. L’habit ne fait pas le moine.

Sans être durablement mémorable à l’exception du personnage de Roy (et de quelques seconds couteaux ayant contribué à faire de lui ce qu’il est devenu), ce premier roman imparfait se lit bien. L’écriture de Benoît Philippon, tantôt émouvante tantôt vulgaire peine à trouver son équilibre et à convaincre totalement tout en touchant le lecteur par moments.

Cabossé, de Benoît Philippon, Gallimard/Série Noire (2016), 272 pages.

La Peau du papillon (Шкурка БабочкиShkurka Babochki) est un roman de Sergey Kuznetsov qui vient de paraître à la Série Noire dans une traduction de Raphaëlle Pache.

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Xénia, vingt-trois ans, est rédactrice en chef de la rubrique « Actualités » du média en ligne LeSoir.ru. Côté vie privée, l’ambitieuse jeune femme a des amies proches mais pas d’homme attitré. Peut-être parce que « l’amour vanille » ne l’intéresse pas, elle qui aime pratiquer le sexe SM décomplexé.
Un tueur en série sévit à Moscou et commence à faire parler de lui en raison des sévices extrêmes qu’il fait subir à ses victimes, toujours des jeunes femmes. Xénia s’intéresse doublement au phénomène et, après avoir consulté des collègues, décide d’y consacrer un site. Articles de presse, avis d’experts, rappels historiques sur les pires tueurs en série, mais aussi des forums où les gens pourront venir donner leur avis, exprimer leurs angoisses et, d’une manière ou d’une autre, apporter de l’eau au moulin.

Mon avis

C’est incontestable, il y a un tueur en série dans La Peau du papillon, premier roman de Sergey Kuznetsov à paraître en France. Pourtant, le texte est loin, très loin, de ce que l’on entend lorsqu’on parle de polar avec un tueur en série. L’identité du tueur importe assez peu. L’enquête de la police est quasiment absente de ces pages. Le suspense est assez peu présent et clairement pas la priorité de l’auteur. Le roman est davantage un espèce de duel à distance entre Xénia et l’assassin, et Sergey Kuznetsov prend beaucoup de soin à caractériser ces deux personnages atypiques partageant finalement des points communs. La narration est très originale, et certains choix étonnants – passages soudains à la seconde personne, incluant même parfois le lecteur – font qu’elle peut parfois paraître décousue. Cela contribue au fait qu’il peut être difficile d’entrer pleinement dans le roman. Certains chapitres suivent Xénia, l’assassin ou d’autres personnages – les amies et collègues de la journaliste – de manière assez classique. Mais Sergey Kuznetsov donne aussi à lire à ses lecteurs les introspections quasi poétiques du tueur, des extraits de conversations sous forme de chat ICQ, des fragments d’articles, d’interviews, et même une présentation Powerpoint fantasmée. L’onirisme est d’ailleurs très présent, de même que l’amour et la sexualité, bien qu’on soit là bien loin des standards habituels. Certaines scènes fantasmées sont sordides, d’autres moins, mais elles ont le mérite d’être puissantes et évocatrices.

Il y a fort à parier que ce type de roman indisposera certains lecteurs, aussi bien par ses choix narratifs ambitieux qu’à cause de sa thématique, traitée sans concessions par l’auteur. Il faut cependant lui reconnaître une qualité certaine dans l’écriture ainsi que l’amorce de réflexions fort intéressantes sur plusieurs sujets de société. Loin du politiquement correct et des standards du genre, Sergey Kuznetsov propose là un roman atypique et d’une certaine manière assez remarquable.

La Peau du papillon (Шкурка БабочкиShkurka Babochki, 2005), de Sergey Kuznetsov, Gallimard/Série Noire (2019). Traduit du russe par Raphaëlle Pache, 469 pages.