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Dégradation (Turning Blue) est un roman de Benjamin Myers paru au Seuil (Cadre Noir) en 2018 dans une traduction d’Isabelle Maillet.
Il vient d’obtenir le Prix Polars Pourpres Découverte.

pdpp_2018_degradationRésumé

Dans les landes du Yorkshire, une adolescente disparaît sans laisser de traces. Mélanie Muncy, fille de Ray Muncy, un magnat de cette petite ville du nord de l’Angleterre, était rentrée dans sa famille pour passer les fêtes de fin d’année. Lassée par ses parents, elle profite qu’il faille sortir le chien pour faire une longue balade. Sauf qu’elle ne revient pas.
James Brindle, un inspecteur spécialisé dans les enquêtes compliquées au sein de la « Chambre froide » est dépêché sur les lieux. Il y croisera vite Roddy Mace, un journaliste obstiné, toujours à la recherche d’une grande affaire à se mettre sous la dent.
Les deux hommes vont bon gré mal gré s’entraider et sont sur la même longueur d’ondes quant aux suspects : Ray, le père, et
Steven Rutter, un drôle d’énergumène vivant seul dans une ferme délabrée voisine, tiennent la corde.

Mon avis

Une fois n’est pas coutume, commençons par l’écriture. Certains seront peut-être choqués par l’absence totale de virgules et de tirets pour introduite les dialogues. Si cette particularité est assez marquante au départ, on s’y fait relativement bien. En revanche, il est plus difficile de comprendre l’intérêt de ce choix pour le moins étonnant.

L’intrigue, dans un premier temps, n’est pas des plus originales. Pire, l’auteur nous fait comprendre assez vite qui a fait le coup. Mais soyez rassurés, c’est pour mieux nous réserver quelques surprises dans la seconde partie du roman, comprenant quelques rebondissements difficiles à prévoir.

Certes, le personnage de Steven Rutter, espèce de monstre vivant dans un taudis et ayant été traumatisé par sa mère enfant, est assez caricatural. Mais il est néanmoins très bien dépeint : à la fois effrayant et pitoyable. Le flic, Brindle, est une autre sorte de monstre, entièrement dévoué à son travail au point de fuir toute vie sociale qui pourrait perturber ses réflexions. Avec ses tocs et ses curieuses manières, il rappelle quelque peu l’agent Cooper de Twin Peaks.
Le décor très rude de ces landes du nord de l’Angleterre en plein hiver ajoute incontestablement une touche froide et dérangeante, notamment lors des battues à la recherche de la jeune Mélanie.

Dégradation ne fera sans doute pas l’unanimité, de par certains partis pris littéraires notamment. Les lecteurs qui accrocheront seront sans doute tenus en haleine jusqu’à la fin de ce roman plus surprenant qu’il y paraît à la lecture du résumé. Signalons que Benjamin Myers vient de recevoir le Prix Polars Pourpres Découverte pour ce titre paru en septembre (et pas encore sorti en poche).

Dégradation (Turning Blue, 2016), de Benjamin Myers, Seuil/Cadre Noir (2018). Traduit de l’anglais par Isabelle Maillet, 400 pages.

J’ai un peu moins lu ces derniers jours (boulot + grosse fatigue) mais j’ai désormais un peu de répit, que je mettrai en partie à profit pour rédiger quelques billets et tenter de réduire un peu mon Everest à lire (un peu comme les Danaïdes remplissent leur tonneau, il est vrai).
En attendant de nouvelles chroniques dont des nouveautés Equinox (Cherry, Ma douleur est sauvagerie) Agullo (les Varesi & Paulin nouveaux), Série Noire (Requiem pour une république, Chaque homme, une menace, etc.), La Manufacture de livres (White Spirit) et saluer la renaissance de La Noire (Ron Rash en tête), voici les résultats du prix que j’organise chaque année avec mes collègues de Polars Pourpres et tou.te.s nos participant.e.s. Il s’agissait cette année de la quatorzième édition – déjà !

ppp2018_laureats_siteDans la catégorie reine, Michaël Mention succède à Colin Niel et empoche un second Prix Polars Pourpres avec son impressionnant Power paru chez Stéphane Marsan. Il l’avait déjà emporté en 2014 avec Adieu demain.
Il devance d’une courte tête Deon Meyer et son passionnant L’Année du lion (Seuil).

Dans la catégorie Découverte, et après plusieurs Américains, c’est cette année un écrivain européen qui l’emporte. Premier roman publié en France et Prix Polars Pourpres Découverte pour le Britannique Benjamin Myers. L’excellent Dégradation est paru dans la collection Cadre Noir du Seuil, dans une traduction d’Isabelle Maillet.
Il devance d’un cheveu le très remarqué My Absolute Darling de Gabriel Tallent (Gallmeister) et succède au palmarès à Nulle part sur la terre, de Michael Farris Smith.

À l’année prochaine, pour une nouvelle édition !
D’ici là, les occasions de découvrir des romans ne manqueront pas (Prix Polar SNCF, Trophées 813, Prix Cézam, etc.).

L’Année du lion (Fever) est un roman de Deon Meyer paru au Seuil il y a un an.
La traduction est atypique « de l’afrikaans et de l’anglais par Catherine Du Toit et Marie-Caroline Aubert ».

l-annee-du-lionRésumé

Afrique du Sud, de nos jours.
Plus de 90% de la population mondiale a disparu, décimée par un coronavirus redoutable contre lequel aucun vaccin n’a pu être trouvé.
Nico Storm et son père ont survécu. Ils roulent pour atteindre un endroit que Willem a choisi après mûre réflexion pour essayer d’y établir une communauté. Ce sera rapidement chose faite et le lieu, baptisé « Amanzi », construit à proximité immédiate d’un barrage hydroélectrique, attire de plus en plus de rescapés. L’afflux de personnes amène à devoir s’organiser au mieux. Elle amène aussi des complications de tous ordres.

Mon avis

On connaissait Deon Meyer pour ses romans policiers plus classiques : ceux mettant en scène Benny Griessel ou encore Les Soldats de l’aube, largement salué à sa sortie en 2003 (Grand Prix de Littérature Policière et Prix Mystère de la Critique entre autres). Le choix du post-apocalyptique pourra surprendre ses lecteurs habituels mais l’auteur sud-africain place là aussi la barre très haut. Il a déclaré :  « J’ai écrit L’Année du Lion avec ferveur. C’est une histoire qui m’a obsédé pendant cinq ans. »

On le croit sans mal tant les quelque 640 pages, passionnantes du début à la fin, se boivent comme du petit lait. Nico est terriblement attachant mais d’autres personnages – il y en a pléthore – ne le sont pas moins. Le récit est très intelligemment construit.
L’histoire est contée par un Nico adulte – il évoque rapidement sa femme ou le meurtre de son père. Un Nico bien loin du gamin de treize ans qui tentait de survivre aux chaleurs intenses du Karoo avec son père. Forcément, avec cette structure, on sait bien que Nico survivra aux épreuves, mais ça permet aussi à l’auteur d’instiller des doses de mystère qui donnent furieusement envie de tourner les pages. L’histoire contée chronologiquement par Nico Storm est entrecoupée de témoignages des uns et des autres collectés dans un but mémoriel (pour écrire plus tard l’histoire d’Amanzi), d’abord par Willem, puis par ses successeurs. Tensions internes, luttes pour le pouvoir, attaques venues de l’extérieur, etc. Bien des éléments inhérents au genre ne surprendront pas les lecteurs férus de ce type de textes. Peu importe tant le récit est efficace et les personnages intéressants – Domingo, le Pasteur, etc.
Et Deon Meyer, roublard, nous réserve quand même quelques surprises, et non des moindres.

L’Année du lion est un excellent roman post-apocalyptique contenant néanmoins une intrigue criminelle – on ne se refait pas. Véritable page-turner, sa lecture est d’une fluidité totale et le dénouement, à la hauteur, nous permet de mieux saisir les motivations profondes qui ont poussé Deon Meyer à ressentir la nécessité d’écrire un tel texte. À lire sans aucun doute !

L’Année du lion (Fever, 2017), de Deon Meyer, Seuil (2017). Traduit de l’afrikaans et de l’anglais par Catherine Du Toit et Marie-Caroline Aubert, 640 pages.

Demain c’est loin est un roman de Jacky Schwartzmann paru dans la collection Cadre noir du Seuil il y a un an.

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François Feldman, oui, comme le chanteur, est un jeune homme originaire du quartier des Buers à Lyon qui essaie de faire son trou dans le centre de la cité rhodanienne où il vit désormais. Comme il le dit lui-même : j’avais un nom de juif et une tête d’Arabe mais en fait j’étais normal, ce qui n’est pas sans poser quelques difficultés, notamment pour trouver du boulot ou obtenir un prêt pour créer son entreprise. Mais ça, sa conseillère bancaire ne veut pas en entendre parler.
La banquière, c’est Juliane Bacardi, coincée comme pas deux, aucun sens de l’humour, dixit Feldman.
Dans la cité des Buers, François assiste par hasard à un accident impliquant le cousin d’un caïd local qu’il ne connaît que trop bien. Le jeune est fauché sous ses yeux. Et quelle n’est pas la surprise de François lorsqu’il découvre que la chauffarde à la grosse cylindrée n’est autre que Madame Bacardi !
Presque malgré lui, François se retrouve embarqué à bord d’un véhicule conduit par sa banquière, qui vient de laisser un gamin pour mort. Dès lors, dire que leur tête est mise à prix est un doux euphémisme.

Mon avis

Après Mauvais coûts, paru chez l’éditeur lyonnais La Fosse aux ours en 2016, Jacky Schwartzmann signe ici son second roman. Et le moins qu’on puisse dire c’est que l’auteur quasi-débutant n’a rien à envier à des vieux briscards du genre. Le point de départ est assez croustillant et si l’histoire part sur les chapeaux de roue – facile – , le reste est à l’avenant. L’intrigue n’est pas des plus mémorables bien sûr, puisqu’on est ici dans l’équivalent littéraire du road movie, pour ne pas dire de la course-poursuite.

L’exercice de style de la cavale peut être casse-gueule, même avec ceinture et airbags, mais l’auteur s’en sort ici admirablement, à l’instar de Sébastien Gendron dans son drolatique Road tripes qui partage quelques points communs avec Demain c’est loin, à commencer par l’humour, grinçant de préférence. Pas beaucoup de temps mort dans ce court roman (moins de deux cents pages) où le duo bien mal assorti doit se serrer les coudes et apprendre à se faire confiance malgré leur a priori et les réticences qui vont avec. L’auteur donne à voir l’histoire par l’intermédiaire de Feldman – dont les réflexions sont souvent pas piquées des hannetons. Les fugitifs ne sont pas au bout de leur peine, pour le plaisir – un brin pervers – du lecteur.

Demain c’est loin est un court texte rythmé, caustique et plus intelligent que n’importe quelle banale histoire de cavale – Jacky Schwartzmann joue habilement avec certains clichés qui ont la vie dure – qui donne envie de poursuivre avec la découverte de l’univers de l’auteur.
Ça tombe bien, l’auteur invite ses lecteurs à le suivre en Pension complète, et ça s’annonce pas triste, là encore.

Demain c’est loin, de Jacky Schwartzmann, Seuil / Cadre noir (2017), 192 pages.

Dodgers est un roman de Bill Beverly paru au Seuil/Policiers en 2016.
Il a été traduit de l’anglais (États-Unis) par Samuel Todd.

51ue-qtkr6lRésumé

East a quinze ans mais déjà une bonne expérience dans son domaine. Sa spécialité : guetteur. Son boulot : faire en sorte qu’aucune personne suspecte n’entre dans « sa » taule pour que les affaires roulent. Un jour, sans qu’il comprenne ni comment ni pourquoi, les flics sont là. La taule est fermée. East a failli.
Redevable, East accepte, plus contraint que par gaieté de cœur, la mission que lui confient ses employeurs. Se rendre dans le Wisconsin éliminer un juge récalcitrant.

Mon avis

Oui mais voilà, East ne doit pas y aller en avion mais à bord d’un van. Il ne doit pas faire le trajet seul, mais avec trois autres types dont – horreur ! – Ty, son propre petit-frère, une tête brûlée de douze ans qu’il se garde bien de fréquenter tant il semble attirer les embrouilles comme par enchantement. Les deux autres acolytes semblent à peine plus compétents et voilà la joyeuse équipée qui prend la route, sans armes, avec seulement quelques dollars en poche et des faux papiers. Départ pour des milliers de bornes…
…Et pour les emmerdes. Car forcément, comme on est en droit de s’y attendre dans ce type de récit, rien ne va se passer comme prévu. Pour le plus grand bonheur du lecteur, qui prend vite un malin plaisir à essayer d’imaginer quelle va être la prochaine tuile à tomber sur le coin de la gueule de cette équipe de bras cassés, pour la plupart jamais sortis de leur ghetto de Los Angeles.
Outre East et son instable de frère, qui ne lèvera pas les yeux de sa console du trajet, il y a Michael Wilson, soi-disant étudiant qui aime bien s’écouter parler, et Walter, obèse de dix-sept ans dont on ne sait trop ce qu’il vient faire dans cette histoire. Si on leur demande, les quatre jeunes Noirs sont cousins et vont à une réunion de famille. Comme dans toute famille, les relations ne sont pas toujours au beau fixe et dans le minibus, entre désaccords mineurs et caractères pourris, la tension devient palpable, l’ambiance explosive.
Dans ce road trip funèbre où tout ne peut aller que de mal en pis, Bill Beverly, qui signe là son premier roman, fait la part belle à ces enfants des rues grandis trop vite, entre violence et trafic de drogue. Tandis que ses collègues sont souvent assez bas du front, East semble échapper à cette règle, et tente difficilement, comme un héros de tragédie grecque, d’échapper à un destin qui aurait déjà été écrit pour lui. Un beau personnage, tourmenté, bien travaillé.

Sans réelles surprises ni innovations mais assez brillant dans son genre, on passe un très bon moment de lecture en compagnie de la team de losers de ce Dodgers. Qui donne sacrément envie de reprendre la route avec Bill Beverly.

Dodgers (Dodgers, 2016), de Bill Beverly, Seuil/Policiers (2016). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Samuel Todd, 352 pages.

Hôtel du Grand Cerf est un roman de Franz Bartelt paru au Seuil dans la nouvelle collection Cadre noir en mai 2017.
Il a reçu il y a peu le Prix Mystère de la Critique.

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On propose à Nicolas Tèque, journaliste parisien pas débordé, de se rendre à Reugny, petite bourgade des Ardennes, pour préparer un documentaire sur Rosa Gulingen. L’étoile montante du cinéma qu’elle était alors avait subitement trouvé la mort dans la baignoire de sa chambre, à l’Hôtel du Grand Cerf où elle résidait le temps du tournage de son dernier film.
À peine arrivé, le journaliste découvre un village en ébullition. Le douanier local a été retrouvé décapité, et une jeune femme manque à l’appel. Précisément la fille de la tenancière de l’hôtel, demeuré quasi identique à celui des images en possession de Nicolas Tèque.
L’inspecteur Vertigo Kulbertus est dépêché sur place.

Mon avis

Une grande majorité de textes policiers commencent par un meurtre, une course-poursuite ou tout autre événement propre à bousculer les personnages et saisir immédiatement l’attention du lecteur. Franz Bartelt n’est pas du genre à faire à comme tout le monde, et bien lui en prend puisqu’il n’a visiblement pas besoin de ça pour embarquer le lecteur dans son univers. Il faut d’ailleurs une cinquantaine de pages pour que l’inspecteur arrive sur les lieux du crime. Mais quelle entrée en scène !

L’inspecteur Vertigo Kulbertus constituait à lui seul, du moins en volume, la moitié des effectifs de la police belge. Depuis vingt-cinq ans, il ne se pesait plus et les médecins comme ses supérieurs hiérarchiques avait renoncé à lui faire perdre du poids. Il s’était fait de l’obésité une spécialité, comme d’autres s’en font une du marathon ou de l’alpinisme. De toute façon, il était beaucoup plus réputé pour son poids que pour son aptitude à résoudre les affaires criminelles.

Il fallait au moins ça pour introduire Vertigo Kulbertus, un inspecteur comme on en voit peu.Obèse, rustre tendance misanthrope, il a des exigences bien particulières quant à ses repas (essentiellement constitué de frites, de cervelas et de fricadelles) et à sa consommation de bière, le tout dans des proportions gargantuesques bien sûr. Gare à la personne qui lui servirait une bière avec de la mousse. Surtout en ce moment. Car alors qu’il pensait passer tranquillement les derniers jours le séparant de la retraite dans son bureau, le voici envoyé dans un bled paumé où tout le monde semble, sinon suspect, du moins guère bavard. Mais sous des dehors incompétents, l’homme a sa manière bien à lui de délier les langues.
La mort du douanier n’est que le sommet de l’iceberg et bientôt d’autres événements dramatiques surviennent, laissant à penser à Kulbertus et Nicolas Tèque que le village a tu bien des secrets au fil des générations.

Certains romans policiers brillent par leur intrigue, d’autres par leur humour ou par la qualité de l’écriture. Franz Bartelt parvient, chose assez rare, à mixer ces ingrédients à merveille. Et le lecteur se retrouve, parfois hilare, à tourner frénétiquement les quelque 350 pages de cette petite merveille noire, aussi riche en rebondissements qu’en cocasseries.
Une belle découverte qui en amènera sans aucun doute d’autres si l’on en juge par l’impressionnante bibliographie de l’auteur.

Hôtel du Grand Cerf, de Franz Bartelt, Seuil/Cadre noir (2017), 352 pages.

 

Cool / Don Winslow

Publié: 10 décembre 2012 dans Polar américain
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Cool est le seizième roman de l’Américain Don Winslow. Il a été publié en septembre dernier au Seuil.
On y retrouve les personnages de Savages.

Résumé

Laguna Beach, Californie, 2005.
On retrouve donc les personnages de Savages, Ben, Chon et O, plus jeunes que jamais mais déjà en proie à de sérieux problèmes. Certains voient d’un mauvais œil les débuts de leur business d’hydro – un cannabis particulièrement pur cultivé hors-sol.
Même endroit, 1967.
John McAlister, skateur de quatorze ans, fait la connaissance de Doc, qui joue au bon samaritain en distribuant des tacos aux plus pauvres. Il peut se le permettre : il fournit en herbe une bonne partie des hippies de la Californie du Sud. Quand il propose à l’adolescent un job de livreur ainsi que de vivre avec lui et ses ami-e-s, John ne refuse pas.

Mon avis

D’un côté, on retrouve donc l’expert de la botanique et du business, Ben ; le GI qu’il ne faut pas trop chercher si on tient à son intégrité physique, Chon ; et bien sûr la magnifique O. Ils sont encore tout jeunes et débutent dans la production d’herbe (Cool a été écrit après  Savages, en 2012, mais l’action se déroule avant). Des proies faciles, se disent quelques types aux dents longues en ayant vent de leur projet. Pas si sûr.

De l’autre, c’est les sixties. Le petit Johnny découvre auprès de Doc les joies du moment. On vit tous ensemble dans des grottes près de la plage (pas l’hiver quand même, ça pèle !), on fait tourner l’herbe, les filles se font appeler Arc-en-ciel ou Rayon de soleil et ne font aucune difficulté à coucher avec les gars. Pour Doc et John, qui en plus se remplissent les poches, c’est le paradis. On croise de nombreux autres personnages : Freddie, une mère célibataire qui s’occupe comme elle peut de sa petite Kim entre un homme et un joint ; Stan et Diane, un couple qui tient une boutique baba-cool … La période dorée touche à sa fin. Les seventies arrivent, et avec elle la coke, autrement plus dangereuse et rémunératrice.

« Les législateurs libéraux de l’État de Californie ne refuseraient pas de bloquer une loi instituant des camps de concentration tant qu’ils continueraient à percevoir de la part des fabricants de béton des contributions à leurs campagnes, que les chauffeurs transbahutant les détenus jusqu’au-delà des grilles seraient syndiqués et que leurs camions répondraient aux exigences minimales d’économie en terme de consommation de carburant tout en se cantonnant à la voie de droite sur l’autoroute.
Ben sait que la Californie zapperait les mecs au même rythme que la Rivalité duelle des Frères Bush dans le cadre du grand match Texas-Floride, à la seule condition que la chaise électrique soit alimentée à l’énergie solaire.
– Ils n’utilisent plus la Fulgurante, lui dit Chon. Maintenant, c’est l’injection mortelle.
Exact.
Les stupéfiants sont illégaux alors on s’en sert pour exécuter les gens.
Qui ont commis des crimes. »

Cool, c’est donc un jeu permanent entre passé et présent. Au fil des pages, les personnages traversent les époques, de 1967 à aujourd’hui, ce qui permet à Don Winslow de survoler l’Histoire contemporaine des États-Unis, un peu à la manière de Forrest Gump. Sans trop en dire, disons qu’on ne voit pas toujours où l’auteur veut en venir avec toutes ces histoires (d’ailleurs, certains lecteurs trouveront peut-être qu’il y a trop de personnages). Dans le dernier tiers du livre, tout s’imbrique peu à peu parfaitement. On se rend compte alors que tout était calculé depuis le départ (peut-être même avant l’écriture de Savages), que Don Winslow est très habile et qu’il nous a bien eus.

« Elle lui montre une belle Asiatique du Sud aux cheveux noirs et soyeux qui mettent en valeur sa robe de plage blanche.
– Elle.
– Éliminée, répond Chon. Pas mon type.
– Et c’est quoi ton type ? demande O, frustrée.
– Bronzée, répond Chon, mince, le visage doux, de grands yeux marrons, avec de longs cils.
O se tourne vers Ben.
– Ben, Chon veut baiser Bambi. »

A cette maîtrise totale de l’intrigue viennent s’ajouter les ingrédients qui ont fait le succès du précédent opus : un humour très présent, des dialogues savoureux, de l’action, et toujours ces expérimentations stylistiques de l’auteur, déroutantes par moments.

Cool est un bon roman noir, dans la droite continuation de Savages, avec un peu moins de castagne, mais avec la dimension historique en plus et un travail sur l’intrigue plus léché (plusieurs rebondissements sont très bien vus). Un seul conseil : à éviter si vous n’avez pas aimé Savages.



Cool
(Kings of Cool, 2012) de Don Winslow, éditions du Seuil (2012). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Freddy Michalski, 379 pages.

https://i0.wp.com/blog.galsungen.net/wp-content/uploads/2012/09/logobabelio.pngCet ouvrage a été reçu dans le cadre d’une opération Babelio. Merci donc à Babelio, et plus particulièrement à Pierre (pour sa patience notamment), mais aussi aux éditions du Seuil bien sûr.