Articles Tagués ‘Seuil/Policiers’

Les écailles d’or, paru au Seuil en 2014, est le premier roman policier du Soudanais Parker Bilal, qui a précédemment écrit d’autres romans sous son vrai nom, Jamal Mahjoub.

Résumé

Le Caire, 1981.
Liz Markham, une jeune Anglaise, se trouve à flâner au cœur d’un souk. Elle a le malheur de lâcher un instant la main de sa fille Alice, 6 ans. Elle ne la reverra plus.

Le Caire, 1998.
Saad Hanafi, le célèbre milliardaire, demande à Makana d’enquêter sur la disparition d’Adil Romario, le jeune joueur vedette de la DreemTeem. Bien qu’il ne connaisse pas grand chose au football et que son éthique apprécie moyennement de travailler pour le Bill Gates égyptien, Makana ne peut qu’accepter. Il peine à trouver des affaires et doit pas mal d’argent.

Mon avis

Les écailles d’or commence sur les chapeaux de roue. Dès la première page, on assiste, aussi impuissant que Liz, à la course effrénée et paniquée de la jeune maman hurlant le nom d’Alice dans les ruelles du Caire. Sa recherche vaine ajoutée à ses soucis de drogue la laisseront dans un état d’apathie et de désespérance dont elle mettra de nombreuses années à se remettre.
On fait ensuite la connaissance de Makana, ancien policier soudanais devenu détective privé à son compte au Caire. Esprit – trop ? – libre, il a perdu femme et enfant en fuyant la dictature islamiste de Khartoum. Depuis, il vit seul sur un bateau dont il peine à payer loyer, si bien que sa logeuse Oum Ali, gentille au demeurant, lui coupe régulièrement le courant pour le contraindre à passer à la caisse. Avec son côté contestataire et original et ses réparties cyniques, Makana partage des points communs avec Bernie Gunther et apparaît bien vite aussi sympathique que le détective atypique de Philip Kerr.

« D’ici, il bénéficiait d’une vue panoramique de la ville dans toute sa splendeur. Les pyramides se dressaient quelque part au sud, enfouies sous un nuage de smog encore plus compact que des siècles de poussière tombale, nuage d’où le pâle soleil s’efforçait maintenant d’émerger. Si Makana s’avançait jusqu’à la rambarde en bois, il verrait un fatras de tours d’habitation évoquant une rangée de dents cassées et occultant un large pan de ciel. Tous les jours, des gens regardaient par leurs fenêtres en se demandant qui pouvait bien avoir envie de vivre sur ce tas de bois flotté, et lui les observait en se posant ses propres questions. »

Du côté de l’enquête, Makana découvre l’envers du décor d’une grande équipe de football – dissensions entre joueurs, dérives en tous genres provoquées par l’argent roi – et pense assez vite que la disparition de Romario n’est peut-être pas étrangère à l’empire d’Hanafi et au passé trouble du magnat – on ne devient pas milliardaire sans se faire quelques ennemis. Parallèlement à cette affaire, Makana rencontre par hasard Liz Markham, ce qui va le pousser à vouloir en savoir plus sur son passé et à enquêter sur la disparition d’Alice, jamais élucidée.

Au fil des pages, Parker Bilal prend plaisir à nous faire découvrir l’Égypte actuelle où, comme ailleurs, le fossé entre les plus riches et les plus pauvres n’a de cesse de s’étendre. Globe-trotteur de nationalité anglo-soudanaise, il parle aussi en connaisseur de la montée de l’islamisme radical dans son pays d’origine, avec cette police islamique chargée de faire respecter à la lettre une certaine vision de la charia.

Personnage charismatique, intrigue(s) solide(s), descriptions intéressantes de l’Égypte d’aujourd’hui – pays jusque alors peu visité par le polar –, Les écailles d’or a des arguments à revendre. Grâce à son talent, et à la personnalité attachante de Makana, Parker Bilal semble bien parti pour installer sa série dans le temps. À quand la prochaine enquête ?

Les écailles d’or (The Golden Scales, 2012) de Parker Bilal, Seuil/Policiers (2014). Traduit de l’anglais (Egypte), par Gérard de Chergé, 419 pages.

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Au lieu-dit Noir-Étang… (The Chatham School Affair en VO) est un roman de Thomas H. Cook, paru en 1996 aux Etats-Unis et cette année dans l’hexagone (avec Philippe Loubat-Delranc à la traduction).

Résumé

Août 1926, Chatham, Nouvelle-Angleterre.
L’arrivée de Mlle Channing, qui sera dès la rentrée la nouvelle professeur d’arts plastiques de l’école, ne passe pas inaperçue. Non seulement parce que les étrangers sont peu nombreux à intégrer la commune, mais surtout parce que la jeune femme est magnifique, et semble-t-il célibataire. Difficile d’imaginer alors les morts et les malheurs qu’allait causer Mlle Channing à Chatham, elle qui sera désignée par la suite par les habitants comme étant « la seule cause de tout ».

Mon avis

« Mon père avait une phrase préférée. Il l’avait empruntée à Milton, et aimait à la citer aux garçons de Chatham School. Planté devant eux le jour de la rentrée des classes, les mains bien enfoncées dans les poches de son pantalon, il ménageait un silence, leur faisant face, l’air grave. « Prenez garde à vos actes, déclamait-il alors, car le mal contre lui-même se retourne. » Il ne pouvait pas imaginer à quel point la suite des événements le contredirait, ni à quel point j’en aurais éminemment conscience. »

Telles sont les premières phrases de ce récit narré à la première personne par Henry Griswald, fils du directeur de Chatham School, désormais au soir de la vie mais âgé de quinze ans quand s’ouvre le récit en 1926. Par sa voix, Thomas H. Cook introduit le mystère peu à peu et n’a de cesse de l’entretenir, usant à volonté d’un procédé littéraire aussi énervant que jouissif : les allusions répétées au futur du type « ainsi que l’avenir le dirait ». Evidemment, un demi-siècle plus tard, Henry sait exactement ce qui s’est passé, contrairement à nous.

« Plus tard, il s’en trouverait certains pour dire qu’elle ne s’était jamais réellement intégrée, que, dès le début, elle s’était distinguée en racontant aux garçons de Chatham School de sombres et violents récits de ses voyages avec son père, instillant dans leur jeune esprit des paysages sinistres et ensanglantés. D’autres allèrent encore plus loin, s’attribuant a posteriori des dons de clairvoyance, comme s’ils avaient su dès le début que Mlle Channing était destinée à être la principale instigatrice de ce que le professeur Peyton, avec son sens habituel de l’hyperbole, appellerait « une effroyable débauche shakespearienne faite de violence et de mort ». « Au premier regard, j’ai vu qu’elle nous amènerait des ennuis », entendis-je déclarer Mme Cooper, ma professeur d’histoire, un après-midi chez le marchand de couleurs, quoique je suis sûr qu’elle n’ait jamais rien vu de tel. »

On apprend dès les premières pages, ou dès la quatrième de couverture (d’ailleurs, évitez de la lire, elle est trop bavarde, mon résumé est mieux ^^ ) qu’un drame va s’abattre sur la ville, que Mlle Channing en sera l’épicentre et qu’il y aura des morts. Cependant, on n’en sait guère plus, et l’auteur semble prendre un malin plaisir à nous distiller les éléments au compte-goutte. Chaque lecteur pourra rapidement se faire des films (et le « bon » n’y figurera sans doute jamais), mais pour savoir avec certitude ce qui s’est « réellement passé au Noir- Étang, ce jour-là », il faudra attendre les dernières pages. Et l’on n’est pas au bout de ses surprises.

« Nous n’avons jamais découvert pourquoi, compte tenu de la brièveté de l’existence, de l’ampleur de nos besoins et de la force de nos passions, nous ne nous consacrons pas à la quête de notre bonheur individuel avec un zèle dévastateur, en disséminant le reste aux quatre vents. Nous savons seulement que nous ne le faisons pas, et que tout notre bonté, qui seule nous permet de prétendre à la glorification de soi, réside dans cette inexplicable dévotion pour d’autres choses que nous-même. »

Thomas H. Cook est un conteur hors-pair, qui sait faire vivre ses personnages avec talent. D’Henry à Mlle Channing, en passant par Sarah – la jeune bonne des Griswald – et M. Reed – le professeur de littérature dont s’éprend Mlle Channing –, aucun personnage ne laisse indifférent. Et l’on en vient à éprouver pour eux beaucoup d’empathie, notamment au regard de la frustration que génèrent leurs vies par rapport à leurs aspirations les plus profondes, eux qui sont enfermés dans les carcans d’une société par trop rigide. Si le suspense est permanent (on ne voit pas passer les quelque 350 pages), Au lieu-dit Noir-Étang… prend aussi le temps de s’interroger, sur le sens à donner à son existence et la quête du bonheur en particulier.

« Les années passèrent ainsi qu’il en va toujours, trop vite pour nous permettre de saisir où nous étions et où nous serons peut-être. De nouveaux bâtiments remplacèrent les anciens. Les rues furent pavées, des réverbères neufs accrochés aux façades, tandis qu’en surplomb, face à la mer, la haute falaise s’effritait lentement et insidieusement comme notre corps s’effrite face au temps, nos rêves face à la réalité et la vie à laquelle on aspire face à celle qu’on mène. »

Brillamment construit – le dénouement est totalement inattendu et très bien vu – Au lieu-dit Noir-Étang… est magnifiquement écrit et rappelle à la fois les grands auteurs du 19e et les tragédies de Shakespeare. Il y a quinze ans, bien avant Les feuilles mortes et L’interrogatoire, Thomas H. Cook avait déjà écrit une merveille de roman noir.
Je vous conseille vivement ce roman (qui peut être une bonne idée de cadeau soit dit en passant), vous m’en direz des nouvelles ! Il sortira en poche début janvier.


Au lieu-dit Noir-Étang… (The Chatham School Affair, 1996), de Thomas H. Cook, Seuil/Policiers (2012). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Philippe Loubat-Delranc, 354 pages.